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LES DEMEURES PHILOSOPHALES et le symbolisme hermétique dans les rapports avec l'art sacré
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Arbus
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馬 Cheval

Message Posté le : Ven 28 Aoû - 23:38 (2015)    Sujet du message : LES DEMEURES PHILOSOPHALES et le symbolisme hermétique dans les rapports avec l'art sacré Répondre en citant

LES DEMEURES PHILOSOPHALES
ET LE SYMBOLISME HERMÉTIQUE
DANS SES RAPPORTS AVEC L’ART
SACRÉ ET L’ÉSOTÉRISME
DU GRAND OEUVRE


 
FULCANELLI


 
Le second volume est à la suite du premier.

JEAN-JACQUES PAUVERT
PARIS


LIVRE PREMIER

 

HISTOIRE ET MONUMENT

(67) Paradoxal dans ses manifestations,
déconcertant dans ses signes, le moyen-âge
propose à la sagacité de ses admirateurs la
résolution d’un singulier contresens. Comment
concilier l’inconciliable ? Comment accorder le
témoignage des faits historiques avec celui des
oeuvres médiévales ?
Les chroniqueurs nous dépeignent cette
malheureuse époque sous les couleurs les plus
sombres. Ce ne sont, durant plusieurs siècles,
qu’invasions, guerres, famines, épidémies. Et
cependant les monuments, — fidèles et sincères
témoins de ces temps nébuleux, — ne portent
aucune trace de tels fléaux. Bien au contraire, ils
paraissent avoir été bâti dans l’enthousiasme d’une
puissante inspiration d’idéal et de foi, par un
peuple heureux de vivre, au sein d’une société
florissante et fortement organisée.
Devons-nous douter de la véracité des récits
historiques, de l’authenticité des événements
qu’ils rapportent et croire, avec la sagesse des
nations, que les peuples heureux n’ont pas
d’histoire ? A moins que, sans réfuter en bloc toute
l’Histoire, on ne préfère découvrir, en une absence
relative d’incidents, la justification de l’obscurité
médiévale.
(68) Quoi qu’il en soit, ce qui demeure
indéniable, c’est que tous les édifices gothiques
sans exception reflètent une sérénité, une expansivité,
une noblesse sans égale. Si l’on examine de
près l’expression de la statuaire en particulier, on
sera vite édifié sur le caractère paisible, sur la
tranquillité pure qui émanent de ses figures.
Toutes sont calmes et souriantes, avenantes et
bonaces. Humanité lapidaire, silencieuse et de
bonne compagnie. Les femmes ont cet embonpoint
qui indique assez, chez leurs modèles, l’excellence
d’une alimentation riche et substantielle. Les
enfants sont joufflus, replets, épanouis. Prêtres,
diacres, capucins, frères pourvoyeurs, clercs et
chantres arborent une face joviale ou la plaisante
silhouette de leur dignité ventrue. Leurs
interprètes, — ces merveilleux et modestes
tailleurs d’images, — ne nous trompent pas et ne
sauraient se tromper. Ils prennent leurs types dans
la vie courante, parmi le peuple qui s’agite autour
d’eux et au milieu duquel ils vivent eux-mêmes.
Quantité de ces figures, cueillies au hasard de la
ruelle, de la taverne ou de l’école, de la sacristie
ou de l’atelier, sont peut-être chargées ou par trop
accusées, mais dans la note pittoresque, avec le
souci du caractère, du sens gai, de la forme large.
Grotesques, si l’on veut, mais grotesques joyeux et
pleins d’enseignement. Satires de gens aimant à
rire, boire, chanter et « mener grand’chère ».
Chefs-d’oeuvre d’une école réaliste, profondément
humaine et sûre de sa maîtrise, consciente de ses
moyens, ignorant toutefois ce qu’est la douleur, la
misère, l’oppression ou (69) l’esclavage. Cela est si
vrai, que vous aurez beau fouiller, interroger la
statuaire ogivale, vous ne découvrirez jamais une
figure de Christ dont l’expression révèle une réelle
souffrance. Vous reconnaîtrez avec nous que les
latomi se sont donné une peine énorme pour doter
leurs crucifiés d’une physionomie grave sans
toujours y réussir. Les meilleurs, à peine émaciés,
ont les paupières closes et semblent reposer. Sur
nos cathédrales, les scènes du dernier Jugement
montrent des démons grimaçants, contrefaits,
monstrueux, plus comiques que terribles ; quant
aux damnés, maudits anesthésiés, ils cuisent à
petit feu, dans leur marmite, sans vain regret ni
douleur véritable.
Ces images libres, viriles et saines, prouvent
jusqu’à l’évidence que les artistes du moyen-âge
ne connurent point le spectacle déprimant des
misères humaines. Si le peuple eût souffert, si les
masses eussent gémi dans l’infortune, les
monuments nous en auraient gardé le souvenir. Or,
nous savons que l’art, cette expression supérieure
de l’humanité civilisée, ne peut se développer
librement qu’à la faveur d’une paix stable et sûre.
De même que la science, l’art ne saurait exercer
son génie dans l’ambiance de sociétés troublées.

FULCANELLI - 2 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Toutes les manifestations élevées de la pensée
humaine en sont là ; révolutions, guerres,
bouleversements leur sont funestes. Elles
réclament la sécurité issue de l’ordre et de la
concorde, afin de croître, de fleurir et de
fructifier. D’aussi fortes raisons nous engagent à
n’accepter qu’avec circonspection les événements
médiévaux rapportés par l’Histoire. Et nous (70)
confessons que l’affirmation d’une « suite de
calamités, de désastres, de ruines accumulées
durant cent quarante-six ans » nous paraît vraiment
excessive. Il y a là une anomalie inexplicable,
puisque c’est, précisément, pendant cette
malheureuse Guerre de Cens Ans, qui s’étend de
l’an 1337 à l’an 1453, que furent construits les plus
riches édifices de notre style flamboyant. C’est le
point culminant, l’apogée de la forme et de la
hardiesse, la phase merveilleuse où l’esprit,
flamme divine, impose sa signature aux dernières
créations de la pensée gothique. C’est l’époque
d’achèvement des grandes basiliques ; mais on
élève aussi d’autres monuments importants,
collégiales ou abbatiales, de l’architecture
religieuse : les abbayes de Solesmes, de Cluny, de
Saint-Riquier, la Chartreuse de Dijon, Saint-Wulfran
d’Abbeville, Saint-Etienne de Beauvais, etc. On voit
surgir de terre de remarquables édifices civils,
depuis l’Hospice de Beaune jusqu’au Palais de
Justice de Rouen et l’Hôtel de ville de Compiègne ;
depuis les hôtels construits un peu partout par
Jacques Coeur, jusqu’au beffrois des cités libres,
Béthune, Douai, Dunkerque, etc. Dans nos grandes
villes, les ruelles creusent leur lit étroit sous
l’agglomération des pignons encorbellés, des
tourelles et des balcons, des maisons de bois
sculpté, des logis de pierre aux façades
délicatement ornées. Et partout, sous la
sauvegarde des corporations, les métiers se
développent ; partout les compagnons rivalisent
d’habileté ; partout l’émulation multiplie les chefs
d’oeuvre. L’Université forme de brillants élèves, et
sa renommée (71) s’étend sur le vieux monde ; de
célèbres docteurs, d’illustres savants répandent,
propagent les bienfaits de la science et de la
philosophie ; les spagyristes amassent, dans le
silence du laboratoire, les matériaux qui serviront
plus tard de base à notre chimie ; de grands
Adeptes donnent à la vérité hermétique un nouvel
essor… Quelle ardeur déployée dans toutes les
branches de l’activité humaine ! Et quelle richesse,
quelle fécondité, quelle foi puissante, quelle
confiance en l’avenir transparaissent sous ce désir
de bâtir, de créer, de chercher et de découvrir en
pleine invasion, dans ce misérable pays de France
soumis à la domination étrangère, et qui connaît
toutes les horreurs d’une guerre interminable !
En vérité, nous ne comprenons pas…
Aussi s’expliquera-t-on pourquoi notre
préférence demeure acquise au moyen âge, tel que
nous le révèlent les édifices gothiques, plutôt qu’à
cette même époque telle que nous la décrivent les
historiens.
C’est qu’il est aisé de fabriquer de toutes pièces
textes et documents, vieilles chartes aux chaudes
patines, parchemins et sceaux d’aspect archaïque,
voire quelque somptueux livre d’heures, annoté
dans ses marges, bellement enluminé de cadenas,
bordures et miniatures. Montmartre livre à qui le
désir, et selon le prix offert, le Rembrandt inconnu
ou l’authentique Téniers. Un habile artisan du
quartier des Halles façonne, avec une verve, une
maîtrise étourdissantes, de petites divinités
égyptiennes d’or et de bronze massifs, merveilles
(72) d’imitation que se disputent certains
antiquaires. Qui ne se rappelle la tiare, si fameuse,
de Saïta-phernès… La falsification, la contrefaçon
sont aussi vieilles que le monde, et l’Histoire,
ayant horreur du vide chronologique, a dû parfois
les appeler à son secours. Un très savant jésuite du
XVIIe siècle, le Père Jean Hardouin, n’a pas craint
de dénoncer comme apocryphes quantité de
monnaies et de médailles grecques et romaines,
frappées à l’époque de la Renaissance, enfouies
dans le but de « combler » de larges lacunes
historiques. Anatole de Montaiglon1 nous apprend
que Jacques de Bie publia, en 1639, un volume infolio
accompagné de planches et intitulé : Les
Familles de France, illustrées par les monuments
des médailles anciennes et modernes, « qui a, ditil,
plus de médailles inventées que réelles ».
Convenons que, pour fournir à l’Histoire la
documentation qui lui manquait, Jacques de Bie
utilisa un procédé plus rapide et plus économique
que celui qui fut dénoncé par le Père Hardouin.
Victor Hugo2, citant les quatre Histoires de France
les plus réputées vers 1830, — celles de Dupleix, de
Mézeray, de Vély et du Père Daniel, — dit de cette
dernière que l’auteur, « jésuite fameux par ses
descriptions de batailles, a fait en vingt ans une
histoire où il n’y a d’autre mérite que l’érudition,
et dans laquelle le comte de Boulainvilliers ne
trouvait guère (73) que dix mille erreurs ». On sait
que Caligula fit ériger en l’an 40, près de Boulognesur-
Mer, la tour d’Odre « pour tromper les
générations sur une prétendue descente de Caligula
en Grande-Bretagne3 ». Convertie en phare (turris
ardens) par un de ses successeurs, la tour d’Odre
s’effondra en 1645.
Quel historien nous fournira la raison, —
superficielle ou profonde, — invoquée par les
souverains d’Angleterre pour justifier la qualité et
le titre de rois de France qu’ils conservèrent
jusqu’au XVIIIe siècle ? Et pourtant, la monnaie
anglaise de cette époque porte encore l’empreinte
de telle prétention4.
1 Anatole de Montaiglon. Préface des Curiositez de
Paris, réimprimées d’après l’édition originale de
1716. Paris, 1883.
2 Victor Hugo, Littérature et Philosophie mêlées. Paris,
Furne, 1841, p. 31.
3 Anthyme Saint-Paul.
4 Suivant les historiens anglais, les rois d’Angleterre
portèrent le titre de rois de France jusqu’en 1453.
Peut-être cherchaient-ils à le justifier par la

FULCANELLI - 3 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Jadis, sur les bancs de l’école, on nous
enseignait que le premier roi français se nommait
Pharamond, et l’on fixait à l’an 420 la date de son
avènement. Aujourd’hui, la généalogie royale
commence à Clodion le Chevelu, parce qu’il a été
reconnu que son père, Pharamond, n’avait jamais
régné. Mais, (74) en ces temps lointains du Ve
siècle, est-on bien certain de l’authenticité des
documents relatifs aux faits et gestes de Clodion ?
Ceux-ci ne seront-ils pas contestés quelque jour,
avant d’être relégués dans le domaine des légendes
et des fables ?
Pour Huysmans, l’Histoire est « le plus solennel
des mensonges et le plus enfantin des leurres ».
— « Les événements, dit-il, ne sont, pour un
homme de talent, qu’un tremplin et de styles,
puisque tous se mitigent ou s’aggravent, suivant les
besoins d’une cause ou selon le tempérament de
l’écrivain qui les manie. Quant aux documents qui
les étayent, c’est pis encore, car aucun d’eux n’est
irréductible, et tous sont révisables. S’ils ne sont
pas apocryphes, d’autres, non moins certains, se
déterrent plus tard qui les controuvent, en
attendant qu’eux-mêmes soient démonétisés par
l’exhumation d’archives non moins sûres1. »
Les tombeaux des personnages historiques sont
également des sources d’informations sujettes à
controverse. Nous l’avons constaté plus d’une fois2.
Les habitants de Bergame connurent, en 1922, une
surprise aussi désagréable. Pouvaient-ils croire que
leur célébrité locale, ce bouillant condottiere
Bartholomeo Coleoni qui remplit, au XVe siècle, les
annales italiennes de ses caprices belliqueux, ne
(75) fût qu’une ombre légendaire ? Or, sur un doute
du roi, visitant Bergame, la municipalité fit
déplacer le mausolée orné de la célèbre statue
équestre, ouvrir la tombe, et tous les assistants
constatèrent non sans stupeur, qu’elle était vide…
En France, du moins, on ne pousse pas aussi loin la
désinvolture ; authentiques ou non, nos sépultures
possession de Calais, qu’ils perdirent en 1558. Ils
continuèrent cependant jusqu’à la Révolution à
s’attribuer la qualité de souverains français.
Jusserand dit de Henri VIII, nommé Défenseur de la
Foi par le pape Léon XI, en 1521, que « Ce prince
volontaire et peu scrupuleux estimait que ce qui était
bon à prendre était bon à garder ; c’est un
raisonnement qu’il avait appliqué au royaume
d’Angleterre lui-même, et en conclusion duquel il
avait dépossédé, emprisonné et tué son cousin
Richard VI. » Tous les monarques anglais pratiquèrent
ce principe, parce que tous professaient l’axiome
égoïste : Ce que j’aime, je le garde, et agissaient en
conséquence.
1 J. K. Huysmans, Là-bas. Paris, Plon, 1891. Ch. II.
2 Que les amateurs de souvenirs historiques veuillent
bien prendre la peine, pour leur édification, de
réclamer à la mairie de Dourdan (Seine-et-Oise) un
extrait du registre d’état civil avec indication du
folio, de l’acte de décès de Roustam-Pacha
(Roustan). Mameluck de Napoléon Ier, Roustan mourut
à Dourdan, en 1845, âgé de cinquante-cinq ans.
renferment des ossements. Amédée de Ponthieu3
raconte que le sarcophage de François Myron, édile
parisien de 1604, fut retrouvé lors des démolitions
de la maison portant le numéro OEuvre de la rue
d’Arcole, immeuble élevé sur les fondations de
l’église Sainte-Marine, dans laquelle il avait
inhumé. « La bière en plomb, écrit l’auteur, a la
forme d’une ellipse étranglée… L’épitaphe était
effacée. Quand on souleva le couvercle du
cercueil, on ne trouva qu’un squelette entouré
d’une suie noirâtre, mélangée de poussières…
Chose singulière, on ne découvrit ni les insignes de
sa charge, ni son épée, ni son anneau, etc., ni
même des traces de ses armoiries… Cependant, la
Commission des Beaux-Arts, par la bouche de ses
experts, déclara que c’était bien le grand édile
parisien, et ces reliques illustres furent descendues
dans les caveaux de Notre-Dame. » Un témoignage
de semblable valeur est signalé par Fernand
Bournon dans son ouvrage Paris-Atlas. « Nous ne
parlerons que pour mémoire, dit-il, de la maison
sise sur le quai aux Fleurs, où elle porte les
numéros 9-11, et qu’une inscription, (76) sans
l’ombre d’authenticité ni même de vraisemblance,
signale comme l’ancienne habitation d’Héloïse et
d’Abélard en 1118, reconstruite en 1849. De
pareilles affirmations gravées sur le marbre sont un
défi au bon sens. » Hâtons-nous de reconnaître
que, dans ses déformations historiques, le Père
Loriquet affiche moins de hardiesse !
Qu’on veuille bien nous permettre ici une
digression destinée à préciser et à définir notre
pensée. C’est un préjugé fort tenace que celui qui,
pendant longtemps, fit attribuer au savant Pascal
la paternité de la brouette. Et, quoique la fausseté
de cette attribution soit aujourd’hui démontrée, il
n’en demeure pas moins que la grande majorité du
peuple persiste à la croire fondée. Interrogez un
écolier, il vous répondra que ce véhicule pratique,
connu de tous, doit sa conception à l’illustre
physicien. Parmi les individualités espiègles,
tapageuses et souvent distraites du petit monde
scolaire, c’est surtout à cette réalisation prétendue
que le nom de Pascal s’impose aux jeunes
intelligences. Beaucoup de primaires, en effet,
ignorant de ce que furent Descartes, Michel-Ange,
Denis Papin ou Torricelli, n’hésiteront pas une
seconde au sujet de Pascal. Il serait intéressant de
savoir pourquoi nos enfants, entre tant
d’admirables découvertes dont ils ont sous les yeux
l’application quotidienne, connaissent plutôt Pascal
et sa brouette, que les hommes de génie auxquels
nous devons la vapeur, la pile électrique, le sucre
de betterave et la bougie stéarique. Est-ce parce
que la brouette les touche de plus près, les
intéresse (77) davantage, leur est plus familière ?
Peut-être. Quoi qu’il en soit, l’erreur vulgaire que
propagèrent les livres élémentaires d’histoire
pouvait être facilement démasquée : il suffisait
simplement de feuilleter quelques manuscrits
3 Amédée de Ponthieu, Légendes du Vieux-Paris, Paris,
Bachelin-Deflorenne, 1867.

FULCANELLI - 4 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

enluminés des XIIIe et XIVe siècles, dont plusieurs
miniatures représentent des cultivateurs
médiévaux utilisant la brouette1. Et même, sans
entreprendre d’aussi délicates recherches, un coup
d’oeil jeté sur les monuments eût permis de
rétablir la vérité. Parmi les motifs décorant une
archivolte du porche septentrional de la cathédrale
de Beauvais, par exemple, un vieux rustique du XVe
siècle y est représenté poussant sa brouette,
brouette de modèle semblable à celles que nous
utilisons actuellement (pl. IV). Le même ustensile
se remarque également sur des scènes agricoles
formant le sujet de deux miséricordes sculptées,
provenant des stalles de l’abbaye de Saint-Lucien,
près Beauvais (1492-1500)2. Au surplus, si la vérité
nous oblige de refuser à Pascal le bénéfice d’une
invention très ancienne, antérieure de plusieurs
siècles à sa naissance, elle ne saurait diminuer en
rien la grandeur et la puissance de son génie.
L’immortel auteur des Pensées, du calcul des
probabilités, (78) l’inventeur de la presse
hydraulique, de la machine à calculer, etc., force
notre admiration par des oeuvres supérieures et des
découvertes d’une autre envergure que celle de la
brouette. Mais ce qu’il importe de dégager, ce qui
compte seulement pour nous, c’est que, dans la
recherche de la vérité, il est préférable d’en
appeler à l’édifice plutôt qu’aux relations
historiques, parfois incomplètes, souvent
tendancieuses, presque toujours sujettes à caution.
C’est à une conclusion parallèle qu’aboutit M.
André Geiger, lorsque, frappé de l’hommage
inexplicable rendu par Hadrien à la statue de
Néron, il fait justice des accusations iniques
portées contre cet empereur et contre Tibère. De
même que nous, il refuse toute créance aux
rapports historiques, falsifiés à dessein, concernant
ces soi-disant monstres humains, et n’hésite pas à
écrire : « Je me fie plus aux monuments et à la
logique qu’aux histoires. »
Si, comme nous l’avons dit, le truquage d’un
texte, la rédaction d’une chronique n’exigent
qu’un peu d’habileté et de savoir-faire, en
revanche il est impossible de construire une
cathédrale. Adressons-nous donc aux édifices, ils
nous fourniront de plus sérieuses, de meilleures
indications. Là, du moins, nous verrons nos
personnages « pourctraicturez au vif », fixés sur la
pierre ou sur le bois, avec leur physionomie réelle,
leur costume et leurs gestes, soit qu’il figurent en
des scènes sacrées ou composent des sujets
profanes. Nous prendrons contact avec eux et ne
tarderons pas (79) à les aimer. Tantôt nous
1 Cf. Bibliothèque nationale, mss 2090, 2091 et 2092,
fonds français. Ces trois tomes formaient à l’origine
un seul ouvrage, lequel fut offert, en 1317, au roi
Philippe le Long par Gilles de Pontoise, abbé de Saint-
Denis. Ces enluminures et miniatures sont reproduites
en noir dans l’ouvrage de Henry Mertin, intitulé
Légende de Saint-Denis. Paris, Champion, 1908.
2 Ces stalles, conservées au musée de Cluny, portent
les cotes B. 399 et B. 414.
interrogerons le moissonneur du XIIIe siècle, qui
aiguise sa faux au portail de Paris, tantôt
l’apothicaire du XVe, qui, aux stalles d’Amiens,
pilonne on ne sait quelle drogue en son mortier de
bois. Son voisin, l’ivrogne au nez fleuri, n’est pas
un inconnu pour nous ; il nous souvient d’avoir
plusieurs fois, au hasard de nos pérégrinations,
rencontré ce joyeux buveur. Ne serait-ce point
notre homme qui s’écriait, en plein « Mystère »,
devant le spectacle du miracle de Jésus aux noces
de Cana :
« Si scavoye faire ce qu’il faict,
Toute la mer de Galilée
Seroit ennuyt3 en vin muée ;
Et jamais sus terre n’auroit
Goutte d’eau, ne pleuveroit
Rien du ciel que tout ne fust vin ? »
Et ce mendiant, échappé de la Cour des
Miracles, sans autre stigmate de détresse que ses
haillons et ses poux, nous le reconnaissons aussi.
C’est lui que les Confrères de la Passion mettent
en scène aux pieds du Christ, et qui, lamentable,
débite ce soliloque :
« Je regarde sus mes drapeaux4
Son5 y a jecté quelque maille ;
J’ouïs tantost : baille luy, baille !
- Y n’y a denier ne demy…
Un povre homme n’a poinct d’amy. »
(80) En dépit de tout de que l’on a pu écrire,
nous devons, bon gré mal gré, nous accoutumer à
cette vérité qu’au début du moyen âge la société
s’élevait déjà au degré supérieur de civilisation et
de splendeur. Jean de Salisbury, qui visita Paris en
1176, exprime à ce sujet, dans son Polycration, le
plus sincère enthousiasme.
« Quand je voyais, dit-il, l’abondance des
subsistances, la gaieté du peuple, la bonne tenue
du clergé, la majesté et la gloire de toute l’Eglise,
les diverses occupations des hommes admis à
l’étude la philosophie, il m’a semblé voir cette
échelle de Jacob, dont le faîte atteignait le ciel et
où les anges montaient et descendaient. J’ai été
forcé d’avouer que véritablement, le Seigneur était
en ce lieu et que je l’ignorais. Ce passage d’un
poète m’est aussi revenu à l’esprit : Heureux celui
à qui l’on assigne ce lieu pour exil6. »
3 aujourd’hui.
4 guenilles.
5 Si l’on
6 « Parisius cum viderem victualium copiam, laetitiam
populi, reverentiam cleri, et totus ecclesiae
majestatem et gloriam, et variam occupationes
philosophantium, admiratus velut illam scalam Jacob,
cujus summitas coelum tangebat, eratque via
ascendentium et descendentium angelorum, coactus
sum profiteri quod sera Dominus est in loco ipso, et
nego nesciebam. Illud quoque poeticum ad mentem
rediit : felix exilium cui locus iste datur ! »

FULCANELLI - 5 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

II MOYEN ÂGE ET RENAISSANCE

(85) Personne ne conteste à l’heure actuelle, la
haute valeur des oeuvres médiévales. Mais qui
pourra jamais raisonner l’étrange mépris dont elle
furent victimes jusqu’au XIXe siècle ? Qui nous dira
pourquoi, depuis la Renaissance, l’élite des
artistes, des savants et des penseurs se faisait un
point d’honneur d’affecter la plus complète
indifférence pour les créations hardies d’une
époque incomprise, originale entre toutes et si
magnifiquement expressive du génie français ? —
Quelle fut, quelle put être la cause profonde du
renversement de l’opinion, puis du bannissement,
de l’exclusion, qui pesèrent si longtemps sur l’art
gothique ? -Devons-nous incriminer l’ignorance, le
caprice, la perversion du goût ? Nous ne le savons.
Un écrivain français, Charles de Rémusat1, pense
découvrir la raison première de cet injuste dédain
dans l’absence de littérature, ce qui ne laisse pas
de surprendre. « La Renaissance, nous assure-t-il, a
méprisé le moyen âge, car la vraie littérature
française, celle (86) qui a succédé, en a effacé les
dernières traces. Et cependant la France du moyen
âge offre un frappant spectacle. Son génie était
élevé et sévère. Il se plaisait aux graves
méditations, aux recherches profondes ; il
exposait, dans un langage sans grâce et sans éclat,
des vérités sublimes et de subtiles hypothèses. Il a
produit une littérature singulièrement
philosophique. Sans doute, cette littérature a plus
exercé l’esprit humain qu’elle ne l’a servi. En vain
des hommes de premier ordre l’ont-ils
successivement illustrée ; pour les générations
modernes, leurs oeuvres sont comme non avenues.
C’est qu’ils avaient l’esprit et les idées, mais non
le talent de bien dire dans une langue qui ne fût
point empruntée. Scott Erigène rappelle en de
certains moments Platon ; on n’a guère porté plus
loin que lui la liberté philosophique, et il s’élève
hardiment dans cette région des nues où la vérité
ne brille que par des éclairs ; il pensait par luimême
au IXe siècle. Saint Anselme est un
métaphysicien original dont l’idéalisme savant
régénère les vulgaires croyances, et il a conçu et
réalisé l’audacieuse pensée d’atteindre
directement la notion de la divinité. C’est le
théologien de la raison pure. Saint Bernard est
tantôt brillant et ingénieux, tantôt grave et
pathétique. Mystique comme Fénelon, il ressemble
à un Bossuet agissant et populaire, qui domine dans
le siècle par la parole et commande aux rois au lieu
de les louer et de les servir. Son triste rival, sa
noble victime, Abélard, a porté dans l’exposition
de la science dialectique une rigueur inconnue et
1 Charles de Rémusat, Critiques et Etudes littéraires.
une lucidité relative, qui (87) attestent un esprit
nerveux et souple, fait pour tout comprendre et
tout expliquer. C’est un grand propagateur d’idées.
Héloïse a forcé une langue sèche et pédantesque à
rendre les délicatesses d’une intelligence d’élite,
les douleurs de l’âme la plus fière et la plus
tendre, les transports d’une passion désespérée.
Jean de Salisbury est un critique clairvoyant à qui
l’esprit humain fait spectacle et qui le décrit dans
ses progrès, dans ses mouvements, dans ses
retours, avec une vérité et une impartialité
prématurées. Il semble avoir deviné ce talent de
notre temps, cet art de faire poser devant soi la
société intellectuelle pour la juger… Saint Thomas,
embrassant en une fois toute la philosophie de son
temps, a par instants devancé celle du nôtre ; il a
lié toute la science humaine dans un perpétuel
syllogisme et l’a dévidée tout entière au fil d’un
raisonnement continu, réalisant ainsi l’union d’un
esprit vaste et d’un esprit logique. Gerson, enfin,
Gerson, théologien que le sentiment dispute à la
déduction, qui comprenait et négligeait la
philosophie, a su soumettre la raison sans
l’humilier, captiver les coeurs sans offenser les
esprits, imiter enfin le Dieu qui se fait croire en se
faisant aimer. Tous ces hommes, et je ne nomme
pas tous leurs égaux, étaient grands et leurs
oeuvres admirables. Pour être admirés, pour
conserver une constante influence sur la littérature
supérieure, que leur a-t-il donc manqué ? Ce n’est
ni la science, ni la pensée, ni le génie ; j’ai bien
peur que ce soit une seule chose, le style.
« La littérature française ne vient pas d’eux.
(88) Elle ne se réclame pas de leur autorité, elle ne
se part point de leurs noms ; elle n’a fait gloire que
de les effacer. »
D’où nous pouvons conclure que, si le moyen
âge eut en partage l’esprit, la Renaissance prit un
malin plaisir à nous emprisonner dans la lettre…
Ce que dit Charles de Rémusat est très
judicieux, au moins en ce qui touche à la première
période médiévale, celle où l’intellectualité
apparaît soumise à l’influence byzantine et encore
imbue des doctrines romanes. Un siècle plus tard,
le même raisonnement perd une grande partie de
sa valeur ; on ne peut contester, par exemple, aux
oeuvres du cycle de la Table ronde, un certain
charme dégagé d’une forme déjà plus soignée.
Thibaut, comte de Champagne, dans ses Chansons
du roi de Navarre, Guillaume de Lorris et Jehan
Clopinel, auteurs du Roman de la Rose, tous nos
trouvères et troubadours du XIIIe et XIVe siècles,
sans avoir le génie altier des savants philosophes
leurs ancêtres, savent agréablement se servir de

FULCANELLI - 6 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

leur langue et s’expriment souvent avec la grâce et
la souplesse qui caractérisent la littérature de nos
jours.
Nous ne voyons donc pas pourquoi la
Renaissance tint rigueur au moyen âge et prit acte
de sa prétendue carence littéraire pour le proscrire
et le rejeter au chaos des civilisations naissantes, à
peine sorties de la barbarie.
Quant à nous, nous estimons que la pensée
médiévale se révèle comme étant d’essence
scientifique et non d’autre. L’art et la littérature
ne sont pour elle que les humbles serviteurs de la
(89) science traditionnelle. Ils ont pour mission
expresse de traduire symboliquement les vérités
que le moyen âge reçut de l’antiquité et dont il
demeura le fidèle dépositaire. Soumis à
l’expression purement allégorique, tenus sous la
volonté impérative de la même parabole qui
soustrait au profane le mystère chrétien, l’art et la
littérature témoignent d’une gêne évidente et
affichent quelque raideur ; mais la solidité et la
simplicité de leur facture contribuent malgré tout,
à les doter d’une originalité incontestable. Certes,
l’observateur ne trouvera jamais séduisante
l’image du Christ, telle que nous la présentent les
porches romans, où Jésus, au centre de l’amande
mystique, apparaît entouré des quatre animaux
évangéliques. Il suffit pour nous que sa divinité soit
soulignée par ses propres emblèmes et s’annonce
ainsi révélatrice d’un enseignement secret. Nous
admirons les chefs-d’oeuvre gothiques pour leur
noblesse et la hardiesse de leur expression ; s’ils
n’ont pas la perfection délicate de la forme, ils
possèdent au suprême degré la puissance
initiatique d’une philosophie docte et
transcendante. Ce sont des productions graves et
austères, non de légers motifs, gracieux, plaisants,
comme ceux que l’art, dès la Renaissance, s’est plu
à nous prodiguer. Mais, tandis que ces derniers
n’aspirent qu’à flatter l’oeil ou à charmer les sens,
les oeuvres artistiques et littéraires du moyen âge
sont étayées sur une pensée supérieure, véritable
et concrète, pierre angulaire d’une science
immuable, base indestructible de la Religion. Si
nous devions définir ces deux tendances, l’une
profonde, l’autre (90) superficielle, nous dirions
que l’art gotique tient tout entier dans la savante
majesté de ses édifices et la Renaissance dans
l’agréable parure de ses logis.
Le colosse médiéval ne s’est point écroulé d’un
seul bloc au déclin du XVe siècle. En plusieurs
endroits, son génie a su résister longtemps encore à
l’imposition des directives nouvelles. Nous en
voyons l’agonie se prolonger jusque vers le milieu
du siècle suivant et retrouvons, dans quelques
édifices de cette époque, l’impulsion
philosophique, le fond de sagesse qui générèrent,
pendant trois siècles, tant d’oeuvres impérissables.
Aussi, sans tenir compte de leur édification plus
récente, nous arrêterons-nous sur ces ouvrages de
moindre importance, mais de signification
semblable, avec l’espoir d’y reconnaître l’idée
secrète, symboliquement exprimée, de leurs
auteurs.
Ce sont ces refuges, de l’ésotérisme antique,
ces asiles de la science traditionnelle, devenus
rarissimes aujourd’hui, que, sans tenir compte de
leur affectation ni de leur utilité, nous classons
dans l’iconologie hermétique, parmi les gardiens
artistiques des hautes vérités philosophales.
Désire-t-on un exemple ? Voici l’admirable
tympan1 qui décorait, au lointain XIIe siècle, la
porte (91) d’entrée d’une ancienne maison rémoise
(pl. V). Le sujet, fort transparent, se passerait
aisément de descriptions. Sous une grande arcade
en inscrivant deux autre géminées, un maître
enseigne son disciple et lui montre du doigt, sur les
pages d’un livre ouvert, le passage qu’il commente.
Au-dessous, un jeune et vigoureux athlète étrangle
un animal monstrueux, — peut-être un dragon, —
dont on n’aperçoit que la tête et le col. Il voisine
avec deux jouvenceaux étroitement enlacés. La
Science apparaît ainsi comme dominatrice de la
Force et de l’Amour, opposant la supériorité de
l’esprit aux manifestations physiques de la
puissance et du sentiment.
Comment admettre qu’une construction signée
d’une telle pensée, n’ait point appartenu à
quelque philosophe inconnu ? Pourquoi refuserions
nous à ce bas-relief le crédit d’une conception
symbolique émanant d’un cerveau cultivé, d’un
homme instruit affirmant son goût pour l’étude et
prêchant l’exemple ? Nous aurions donc le plus
grand tort, assurément, d’exclure ce logis, au
frontispice si caractéristique, du nombre des
oeuvres emblématiques que nous nous proposons
d’étudier sous le titre général de Demeures
philosophales.
1 Ce tympan est conservé au Musée lapidaire de Reims,
établi dans les locaux de l’hôpital civil (ancienne
abbaye de Saint-Rémi, rue Simon). On le découvrit
vers 1857, lors de la construction de la prison, dans
les fondations de la maison dite de la Chrétienté de
Reims, située sur la place du Parvis, et qui portait
l’inscription : Fides, Spes, Caritas. Cette maison
appartenait au chapitre.

FULCANELLI - 7 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

III L’ALCHIMIE MÉDIÉVALE

(95) De toutes les sciences cultivées au moyen
âge, aucune, très certainement, n’eut plus de
vogue et ne fut plus en honneur que la science
alchimique. Tel est le nom sous lequel se
dissimulait, chez les Arabes, l’Art sacré ou
sacerdotal, qu’ils avaient hérité des Egyptiens et
que l’occident médiéval devait, par la suite,
accueillir avec tant d’enthousiasme.
Bien des controverses se sont élevées à propos
des étymologies diverses attribuées au mot
alchimie. Pierre-Jean Fabre, dans son Abrégé des
Secrets chymiques, veut qu’il rappelle le nom de
Cham, fils de Noé, qui en aurait été le premier
artisan, et l’écrit alchamie. L’auteur anonyme d’un
curieux manuscrit1 pense que « le mot alchimie est
dérivé de als, qui signifie en grec sel, et de
chymie, qui veut dire fusion ; et ainsi il est bien
dict, à cause que le sel qui est si admirable est
usurpé. » Mais si (96) le sel se dit als dans la
langue grecque, cemeia, mis pour cumeia, alchimie,
n’a pas d’autre sens que celui du suc ou d’humeur.
D’autres en découvrent l’origine dans la première
dénomination de la terre d’Egypte, patrie de l’Art
sacré, Kymie ou Chemi. Napoléon Landais ne relève
aucune différence entre les deux mots chimie et
alchimie ; il ajoute seulement que le préfixe al ne
peut être confondu avec l’article arabe et signifie
simplement une vertu merveilleuse. Ceux qui
soutiennent la thèse inverse en se servant de
l’article al et du substantif chimie, entendent
désigner la chimie par excellence ou hyperchimie
des occultistes modernes. Si nous devions apporter
dans ce débat notre opinion personnelle, nous
dirions que la cabale phonétique reconnaît une
étroite parenté entre les mots grecs Cemeia, Cumei
a et Ceuma, lequel indique ce qui coule, ruisselle,
flue, et marque particulièrement le métal fondu,
la fusion elle-même, ainsi que tout ouvrage fait
d’un métal fondu. Ce serait là une brève et
succincte définition de l’alchimie en tant que
technique métallurgique2. Mais nous savons,
d’autre part, que le nom et la chose sont basés sur
la permutation de la forme par la lumière, feu ou
1 L’Interruption du Sommeil cabalistique ou le
Dévoilement des Tableaux de l’Antiquité… Mss à
figures du XVIIIe siècle, biblioth. De l’Arsenal, n° 2520
(175 S. A. F.). — Bibliothèque nationale, ancien fonds
français, n° 670 (71235), XVIIe siècle. — Bibliothèque
Sainte-Geneviève, n° 2267, traité II, XVIIIe siècle.
2 Encore cette définition conviendrait-elle plutôt à
l’archimie ou voarchadumie, partie de la science qui
enseigne la transmutation des métaux les uns dans les
autres, qu’à l’alchimie proprement dite.
esprit ; tel est, du moins, le sens véritable
qu’indique la langue des Oiseaux.
Née en Orient, patrie du mystère et du
merveilleux, la science alchimique s’est répandue
en (97) Occident par trois grandes voies de
pénétration : byzantine, méditerranéenne,
hispanique. Elle fut surtout le résultat des
conquêtes arabes. Ce peuple curieux, studieux,
avide de philosophie et de culture, peuple
civilisateur par excellence, forme le trait d’union,
la chaîne qui relie l’antiquité orientale au moyen
âge occidental. Il joue, en effet, dans l’histoire du
progrès humain, un rôle comparable à celui
qu’exercèrent les Phéniciens mercantis entre
l’Egypte et l’Assyrie. Les Arabes, éducateurs des
Grecs et des Perses, transmirent à l’Europe la
science d’Egypte et de Babylone, augmentée de
leurs propres acquisitions, à travers le continent
européen (voie byzantine) et vers le VIIIe siècle de
notre ère. D’autre part, l’influence arabe exerça
son action dans nos contrées au retour de Palestine
(voie méditerranéenne), et ce sont les croisés du
XIIe siècle qui importèrent la plupart des
connaissances anciennes. Enfin, plus près de nous,
à l’aurore du XIIIe siècle, de nouveaux éléments de
civilisation, de science et d’art, issus vers le VIIIe
siècle de l’Afrique septentrionale, se répandent en
Espagne (voie hispanique) et viennent accroître les
premiers apports du foyer gréco-byzantin.
D’abord timide, hésitante, l’alchimie prend peu
à peu conscience d’elle-même et ne tarde guère à
s’affermir. Elle tend à s’imposer, et cette
exotique, transplantée dans notre sol, s’y
acclimate à merveille, s’y développe avec tant de
vigueur qu’on la voit bientôt s’épanouir en une
exubérante floraison. Son extension, ses progrès
tiennent du prodige. (98) On la cultive à peine, —
et seulement dans l’ombre des cellules
monastiques, — au XIIe siècle ; au XIVe, elle s’est
propagée partout, rayonnant sur toutes les classes
sociales où elle brille du plus vif éclat. Chaque pays
offre à la science mystérieuse une pépinière de
fervents disciples et chaque condition s’empresse
de lui sacrifier. Noblesse, haute bourgeoisie s’y
adonnent. Savants, moines, princes, prélats en font
profession ; il n’est pas jusqu’aux gens de métier et
petits artisans, orfèvres, gentilshommes verriers,
émailleurs, apothicaires qui n’éprouvent
l’irrésistible désir de manier la retorte. Si l’on n’y
travaille point au grand jour, — l’autorité royale
pourchasse les souffleurs et les papes fulminent
contre eux3, — on ne laisse pas que de l’étudier
3 Cf. la bulle Spondent pariter, lancée en 1317 contre
les alchimistes par le pape Jean XXII qui, cependant,

FULCANELLI - 8 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

sous le manteau. On recherche avidement la
société des philosophes, véritables ou prétendus.
Ceux-ci entreprennent de longs voyages, dans
l’intention d’augmenter leur bagage de
connaissances, ou correspondent, par le
truchement du chiffre, de pays à pays, de royaume
à royaume. On se dispute les manuscrits des grands
Adeptes, ceux du panapolitain Zozime, d’Ostanès,
de Synesius ; les copies de Geber, de Rhazès,
d’Artephius. Les livres de Morien, de Marie de
Prophétesse, les fragments d’Hermès se négocient
à prix d’or. La fièvre s’empare des intellectuels et,
avec les fraternités, les loges, les centres
initiatiques, les souffleurs croissent et se
multiplient. Peu de familles (99) échappent au
pernicieux attrait de la chimère dorée ; bien rares
sont celles qui ne comptent pas dans leur sein
quelque alchimiste pratiquant, quelque chasseur
d’impossible. L’imagination se donne libre carrière.
L’Auri sacra fames ruine le noble, désespère le
roturier, affame quiconque s’y laisse prendre et ne
profite qu’au charlatan. « Abbés, évêques,
médecins, solitaires, écrit Lenglet-Dufresnoy1, tous
s’en firent une occupation ; c’étoit la folie du
temps, et l’on sçait que chaque siècle en a une qui
lui est propre ; mais malheureusement celle-ci a
régné plus longtemps que les autres et n’est même
pas entièrement passée. »
De quelle passion, de quel souffle, de quels
espoirs la science maudite enveloppe les cités
gothiques endormies sous les étoiles ! Fermentation
souterraine et secrète qui, dès la nuit venue,
peuple d’étranges pulsations les cavernes
profondes, s’exhale des soupiraux en clartés
intermittentes, monte en volutes sulfureuses au
faîte des pignons !
Après le nom célèbre d’Artephius (vers 1130), la
renommée des maîtres qui lui succèdent consacre
la réalité hermétique et stimule l’ardeur des
postulants à l’Adeptat. C’est, au milieu du XIIIe
siècle, l’illustre moine anglais Roger Bacon, que ses
disciples surnomment Doctor admirabilis (1214-
1292), et dont l’énorme réputation devient
universelle ; la France vient ensuite avec Alain de
l’Isle, docteur de Paris et moine de Cîteaux (mort
vers 1298) ; (100) Christophe le Parisien (vers 1260)
et maître Arnaud de Villeneuve (1245-1310), tandis
que brillent en Italie Thomas d’Aquin, — Doctor
angelicus, — (1225) et le moine Ferrari (1280).
Le XIVe siècle voit surgir toute une pléiade
d’artistes. Raymon Lulle, — Doctor illuminatus, —
moine franciscain espagnol (1235-1315) ; Jean
Daustin, philosophe anglais ; Jean Cremer, abbé de
Westminster ; Richard, surnommé Robert l’Anglais,
auteur du Correctum alchymiae (vers 1330) ;
l’Italien Pierre Bon de Lombardie ; la pape français
Jean XXII (1244-1317) ; Guillaume de Paris,
avait écrit son très singulier Ars transmutatoria
metallorum.
1 Lenglet-Dufresnoy, Histoire de la Philosophie
hermétique. Paris, Coustelier, 1742.
instigateur des bas-reliefs hermétiques du porche
de Notre-Dame, Jehan de Mehun, dit Clopinel, l’un
des auteurs du Roman de la Rose (1280-1364) ;
Grasseus, surnommé Hortulanus, commentateur de
la Table d’Emeraude (1358) ; enfin, le plus fameux
et le plus populaire des philosophes de notre pays,
l’alchimiste Nicolas Flamel (1330-1417).
Le XVe siècle marque la période glorieuse de la
science et surpasse encore les précédents, tant par
la valeur que par le nombre des maîtres qui l’ont
illustré. Parmi ceux-ci, il convient de citer au
premier rang Basile Valentin, moine bénédictin de
l’abbaye de Saint-Pierre, à Erfurt, électorat de
Mayence (vers 1413), l’artiste le plus considérable
peut-être que l’art hermétique ait jamais produit ;
son compatriote, l’abbé Trithème ; Isaac le
Hollandais (1408) ; les deux anglais Thomas Norton
et Georges Ripley ; Lambsprinck ; Goerges Aurach,
de Strasbourg (1415) ; le moine calabrais Lacini
(1459), et le noble Bernard Trévisan (1406-1490),
(103) qui employa cinquante-six années de sa vie à
la poursuite de l’OEuvre, et dont le nom restera
dans l’histoire alchimique comme un symbole
d’opiniâtreté, de constance, d’irréductible
persévérance.
A dater de ce moment, l’hermétisme tombe en
discrédit. Ses partisans mêmes, aigri par l’insuccès,
se retournent contre lui. Attaqué de toute part,
son prestige disparaît ; l’enthousiasme décroît,
l’opinion se modifie. Des opérations pratiques,
recueillies, rassemblées puis révélées et
enseignées, permettent aux dissidents de soutenir
la thèse du néant alchimique, de ruiner la
philosophie en jetant les bases de notre chimie.
Séthon, Vinceslas Lavinius de Moravie, Zachaire,
Paracelse sont, au XVIe siècle, les seuls héritiers
connus de l’ésotérisme égyptien, que la
Renaissance a renié après l’avoir corrompu.
Rendons, en passant, un suprême hommage à
l’ardent défenseur des vérités antiques que fut
Paracelse ; le grand tribun mérite de notre part
une éternelle reconnaissance pour son ultime et
courageuse intervention. Quoique vaine, elle n’en
constitue pas moins l’un de ses beaux titres de
gloire.
L’art hermétique prolonge son agonie jusqu’au
XVIIe siècle et s’éteint enfin, non sans avoir donné
au monde occidental trois rejetons de grande
envergure : Lascaris, le Président d’Espagnet et le
mystérieux Eyrenée Philalèthe, vivante énigme
dont jamais on ne put découvrir la véritable
personnalité.

FULCANELLI - 9 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1


IV LE LABORATOIRE LÉGENDAIRE



Avec son cortège de mystère et d’inconnu, sous
son voile d’illuminisme et de merveilleux,
l’alchimie évoque tout un passé d’histoires
lointaines, de récits mirifiques, de témoignages
surprenants. Ses théories singulières ses recettes
étranges, la renommée séculaire de ses grands
maîtres, les controverses passionnées qu’elle
suscita, la faveur dont elle jouit au moyen âge, sa
littérature obscure, énigmatique, paradoxale, nous
paraissent dégager aujourd’hui l’odeur de
moisissure, d’air raréfié qu’acquièrent, au long
contact des ans, les sépulcres vides, les fleurs
mortes, les logis abandonnés, les parchemins
jaunis.
L’alchimiste ? — Un vieillard méditatif, au front
grave et couronné de cheveux blancs, silhouette
pâle et ravagée, personnage original d’une
humanité disparue et d’un monde oublié ; un reclus
opiniâtre, voûté par l’étude, les veilles, la
recherche persévérante, le déchiffrage obstiné des
énigmes de la haute science. Tel est le philosophe
que l’imagination du poète et le pinceau de
l’artiste se sont plu à nous représenter. (108)
Son laboratoire, — cave, cellule ou crypte
ancienne, — s’éclaire à peine d’un jour triste que
diffusent encore les multiples résilles de
poudreuses araignées. C’est là pourtant qu’au
milieu du silence le prodige, peu à peu,
s’accomplit. L’infatigable nature, mieux qu’en ses
abîmes rocheux, besogne sous la prudente
sauvegarde de l’homme, avec le secours des astres
et par la grâce de Dieu. Labeur occulte, tâche
ingrate et cyclopéenne, d’une ampleur de
cauchemar ! Au centre de cet in pace, un être, un
savant pour qui rien d’autre n’existe plus,
surveille, attentif et patient, les phases successives
du Grand OEuvre…
A mesure que s’accoutument nos yeux, mille
choses sortent de la pénombre, naissent et se
précisent. Où sommes-nous, Seigneur ? Serait-ce
l’antre de Polyphème ou dans la caverne de
Vulcain ?
Près de nous, une forge éteinte, couverte de
poussière et de battitures ; la bigorne, le marteau,
les pinces, les forces, les happes ; les lingotières
rouillées ; l’outillage rude et puissant du
métallurgiste est venu s’échouer là. Dans un coin,
de gros livres lourdement ferrés, — tels des
antiphonaires, — aux signeaux scellés de plomb
vétuste ; des manuscrits cendreux, grimoires
chevauchant pêle-mêle, volumes flaves, criblés de
notes et de formules, maculés de l’incipit à
l’explicit. Des fioles, ventrues comme de bons
moines, remplies d’émulsions opalescentes, de
liquides glauques, érugineux ou incarnadins,
exhalent ces relents acides dont l’âpreté serre la
gorge et pique la narine. (109)
Sur la hotte du fourneau s’alignent de curieux
vaisseaux oblongs, à pipon court, étoupés et
encapuchonnés de cire ; des matras, aux sphères
irisées de dépôts métalliques, étirent leurs cols
tantôt grêles et cylindriques, tantôt évasés ou
renflés ; les cornues verdâtres, retortes et cuines
de poterie y côtoient des creusets de terre rousse
et flammée. Au fond, posés sur leur paillons tout
au long d’une corniche de pierre, des oeufs
philosophiques hyalins et élégants contrastent avec
la courge massive et rebondie, — praegnans
cucurbita.
Damnation ! Voici maintenant des pièces
anatomiques, des fragments squelettiques : crânes
noircis, édentés, répugnants dans leur rictus
d’outre-tombe ; foetus humains suspendus,
desséchés, recroquevillés, misérables déchets
offrant au regard leur corps minuscule, leur tête
parcheminée, ricanante et pitoyable. Ces yeux
ronds, vitreux et dorés sont ceux d’une chouette au
plumage fané, qui voisine avec l’alligator,
salamandre géante, autre symbole important de la
pratique. L’affreux reptile émerge d’un retrait
obscur, tend la chaîne de ses vertèbres sur ses
pattes trapues et dirige vers les arcatures le
gouffre osseux de redoutables maxillaires.
Placés sans ordre, au hasard des besoins, sur la
sole du four, voyez ces pots vitrifiés, aludels ou
sublimatoires ; ces pélicans aux parois épaisses ;
ces enfers semblables à de gros oeufs dont on
apercevrait l’une des chalazes ; ces bocies olivâtres
enfouies en plein dans l’arène, contre l’athanor
aux fumées légères escaladant la voûte ogivale. Ici,
l’alambic de cuivre, — homo galeatus, — maculé
(110) de bavures vertes ; là, des descensoirs, les
concourbes et leurs anténos, les deux-frères ou
jumeaux de cohobation ; des récipients à
serpentins ; de lourds mortiers de fonte et de
marbre ; un large soufflet aux flans de cuir ridés,
près d’un tas de moufles, de tuiles, de coupelles,
d’évaporatoires…
Amas chaotique d’instruments archaïques de
matériaux bizarres, d’ustensiles périmés ;
capharnaüm de toutes les sciences, fouillis de
faunes impressionnantes ! Et, planant sur ce
désordre, fixé à la clef de voûte, pendentif aux
ailes déployées, le grand corbeau, hiéroglyphe de
la mort matérielle et de ses décompositions,
emblème mystérieux de mystérieuses opérations.

FULCANELLI - 10 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Curieuse aussi la muraille, ou du moins ce qu’il
en reste. Des inscriptions au sens mystique en
remplissent les vides : Hic lapis est subtus te,
supra te et circa te ; des vers mnémoniques s’y
enchevêtrent, gravés au caprice du stylet sur la
pierre tendre ; l’un deux prédomine, creusé en
cursive gothique : Azoth et ignis tibi sufficiunt ;
des caractères hébraïques ; des cercles coupés de
triangles, entremêlés de quadrilatères à la façon
des signatures gnostiques. Ici, une pensée, fondée
sur le dogme de l’unité, résume toute la
philosophie : Omnia ab uno et in unum omnia.
Ailleurs, l’image de la faux, emblème du treizième
arcane et de la maison saturnale ; l’étoile de
Salomon ; le symbole de l’Ecrevisse, obsécration du
mauvais esprit ; quelques passages de Zoroastre,
témoignages de la haute antiquité des sciences
maudites. Enfin, situé dans le champ lumineux du
soupirail, et plus lisible en ce dédale
d’imprécisions, le ternaire hermétique : Sal,
Sulphur, Mercurius…
Tel est le tableau légendaire de l’alchimiste et
de son laboratoire. Vision fantastique, dépourvue
de vérité, sortie de l’imagination populaire et
reproduite sur les vieux almanachs, trésors du
colportage.
Soufleurs, magistes, sorciers, astrologues,
nécromants ?
– Anathème et malédiction ! (111)


V CHIMIE ET PHILOSOPHIE



La chimie est, incontestablement, la science des
faits, comme l’alchimie est celle des causes. La
première, limitée au domaine matériel, s’appuie
sur l’expérience ; la seconde prend de préférence
ses directives dans la philosophie. Si l’une a pour
objet l’étude des corps naturels, l’autre tente de
pénétrer le mystérieux dynamisme qui préside à
leurs transformations. C’est là ce qui fait leur
différence essentielle et nous permet de dire que
l’alchimie, comparée à notre science positive,
seule admise et enseignée aujourd’hui, est une
chimie spiritualiste, parce qu’elle nous permet
d’entrevoir Dieu à travers les ténèbres de la
substance.
Au surplus, il ne nous paraît pas suffisant de
savoir exactement reconnaître et classer des faits ;
il faut encore interroger la nature pour apprendre
d’elle dans quelles conditions, et sous l’emprise de
quelle volonté, s’opèrent ses multiples
productions. L’esprit philosophique ne saurait, en
effet, se contenter d’une simple possibilité
d’identification des corps ; il réclame la
connaissance du secret (116) de leur élaboration.
Entrouvrir la porte la porte du laboratoire où la
nature mixtionne les éléments, c’est bien ;
découvrir la force occulte sous l’influence de
laquelle son labeur s’accomplit, c’est mieux. Nous
sommes loin, évidemment, de connaître tous les
corps naturels et leurs combinaisons, puisque nous
en découvrons quotidiennement de nouveaux ; mais
nous en savons assez cependant pour délaisser
provisoirement l’étude de la matière inerte et
diriger nos recherches vers l’animateur inconnu,
agent de tant de merveilles.
Dire, par exemple, que deux volumes
d’hydrogène combinés à un volume d’oxygène
donnent de l’eau, c’est énoncer une banalité
chimique. Et pourtant, qui nous enseignera
pourquoi le résultat de cette combinaison
présente, avec un état spécial, des caractères que
ne possèdent point les gaz qui l’ont produite ? Quel
est donc l’agent qui impose au composé sa
spécificité nouvelle et oblige l’eau, solidifiée par le
froid, à toujours cristalliser dans le même
système ? D’autre part, si le fait est indéniable et
rigoureusement contrôlé, d’où vient qu’il nous soit
impossible de la reproduire par simple lecture de la
formule chargée d’en expliquer le mécanisme ? Car
il manque, dans la notation H2O, l’agent essentiel
capable de provoquer l’union intime des éléments
gazeux, c’est-à-dire le feu. Or, nous défions le plus
habile chimiste de fabriquer de l’eau synthétique
en mélangeant l’oxygène à l’hydrogène sous les
volumes indiqués : les deux gaz refuseront toujours
de se combiner. Pour réussir l’expérience, il est
indispensable de faire (117) intervenir le feu, soit
sous forme d’étincelle, soit sous celle d’un corps
en ignition ou susceptible d’être porté à
l’incandescence (mousse de platine). Ainsi
reconnaît-on, sans que l’on puisse opposer à notre
thèse le moindre argument sérieux, que la formule
chimique de l’eau est, sinon fausse, du moins
incomplète et tronquée. Et l’agent élémentaire
feu, sans lequel aucune combinaison ne peut
s’effectuer, étant exclu de la notation chimique, la
science entière s’avère lacuneuse et incapable de
fournir, par ses formules, une explication logique
et véritable des phénomènes étudiés. « La chimie
physique, écrit Etard1, entraîne la majorité des
esprits chercheurs ; c’est elle qui touche de plus
près aux vérités profondes ; c’est elle qui nous
livrera les lois capables de changer nos systèmes et
nos formules. Mais, par son importance même, ce
genre de chimie est le plus abstrait et le plus
1 A. Etard, Revue annuelle de Chimie pure, dans la
Revue des Sciences, 30 sept. 1986, p. 775.

FULCANELLI - 11 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

mystérieux qui soit ; les meilleures intelligences ne
peuvent, pendant les cours instants d’une pensée
créatrice, arriver à la contention et à la
comparaison de tous les grands faits connus.
Devant cette impossibilité, on recourt aux
représentations mathématiques. Ces
représentations sont le plus souvent parfaites dans
leurs méthodes et leurs résultats ; mais dans
l’application à ce qui est profondément inconnu,
on ne peut faire que les mathématiques découvrent
des vérités dont on ne leur a pas confié les
éléments. L’homme le mieux doué pose mal le
problème qu’il ne comprend (118) pas. Si ces
problèmes pouvaient être mis correctement en
équation, on aurait l’espoir de les résoudre. Mais,
dans l’état d’ignorance où nous sommes, on se
trouve fatalement réduit à introduire de
nombreuses constantes, à négliger des termes, à
appliquer des hypothèses… La mise en équation
n’est peut-être plus en tout point correcte ; on se
console cependant parce qu’elle conduit à une
solution ; mais c’est un arrêt temporaire du
progrès de la science quand de telles solutions
s’imposent pendant des années à de bons esprits
comme une démonstration scientifique. Bien des
travaux se font dans ce sens, qui prennent du
temps et conduisent à des théories contradictoires,
destinées à l’oubli. »
Ces fameuses théories, qui furent si longtemps
invoquées, et opposées aux conceptions
hermétiques, voient aujourd’hui leur solidité
fortement compromise. Des savants sincères,
appartenant à l’école créatrice de ces mêmes
hypothèses, — considérées comme des certitudes,
— ne leur accordent plus qu’une valeur très
relative ; leur champ d’action se resserre
parallèlement à la diminution de leur puissance
d’investigation. C’est ce qu’exprime, avec cette
franchise révélatrice du véritable esprit
scientifique, M. Emile Picard dans la Revue des
Deux Mondes. « Quant aux théories, écrit-il, elles
ne se proposent plus de donner une explication
causale de la réalité même, mais seulement de
traduire celle-ci en images ou en symboles
mathématiques. On demande aux instruments de
travail que sont les théories de coordonner, au
moins pour un temps, les phénomènes connus et
d’en (119) prévoir de nouveaux. Quand leur
fécondité est épuisée, on s’efforce de leur faire
subir les transformations qu’a rendues nécessaires
la découverte de faits nouveaux. » Ainsi donc,
contrairement à la philosophie, qui devance les
faits, assure l’orientation des idées et leur
connexion pratique, la théorie, conçue après coup,
modifiée suivant les résultats de l’expérience, au
fur et à mesure des acquisitions, reflète toujours
l’incertitude des choses provisoires et donne à la
science moderne le caractère d’un perpétuel
empirisme. Quantités de faits chimiques,
sérieusement observés, résistent à la logique et
défient tous raisonnement. « L’iodure cuivrique,
par exemple, dit J. Duclaux1, se décompose
spontanément en iode et iodure cuivreux. L’iode
étant un oxydant et les sels cuivreux étant
réducteurs, cette décomposition est inexplicable.
La formation de composés extrêmement instables,
tels que le chlorure d’azote, est également
inexplicable. On ne comprend pas davantage
pourquoi l’or, qui résiste aux acides et aux alcalis,
même concentrés et chauds, se dissout dans une
solution étendue et froide de cyanure de
potassium ; pourquoi l’hydrogène sulfuré est plus
volatil que l’eau ; pourquoi le chlorure de soufre,
composé de deux éléments dont chacun se combine
au potassium avec incandescence, est sans action
sur ce métal. »
Nous venons de parler du feu ; encore, ne
l’envisageons-nous que sous sa forme vulgaire, et
non (123) point en son essence spirituelle, laquelle
s’introduit dans les corps au moment même de leur
apparition sur le plan physique. Ce que nous
désirons démontrer sans sortir du domaine
alchimique, est l’erreur grave qui domine toute la
science actuelle et l’empêche de reconnaître ce
principe universel qui anime la substance, à
quelque règne qu’elle appartienne. Il se manifeste
pourtant autour de nous, sous nos yeux, soit par les
propriétés nouvelles que la matière hérite de lui,
soit par les phénomènes qui en accompagnent le
dégagement. La lumière, — feu raréfié et
spiritualisé, — possède les mêmes vertus et le
même pouvoir chimique que le feu élémentaire
grossier. Une expérience, dirigée vers la réalisation
synthétique de l’acide chlorhydrique (Cl H) en
partant de ses composants, le démontre
suffisamment. Si l’on enferme dans un flacon de
verre des volumes égaux de gaz chlore et
d’hydrogène, les deux gaz conserveront leur
individualité propre tant que la fiole qui les
contient sera maintenue dans l’obscurité. Déjà, à
la lumière diffuse, leur combinaison s’effectue peu
à peu ; mais si l’on expose le vaisseau aux rayons
solaires directs, il vole en éclats sous la poussée
d’une violente explosion.
On nous objectera que le feu, considéré comme
simple catalyseur, ne fait point partie intégrante
de la substance et qu’en conséquence on ne peut
le signaler dans l’expression des formules
chimiques. L’argument est plus spécieux que
véritable, puisque l’expérience elle même
l’infirme. Voici un morceau de sucre, dont
l’équation ne porte aucun équivalent (123) de feu ;
si nous le brisons dans l’obscurité, nous en verrons
jaillir une étincelle bleue. D’où provient-elle ? Où
se trouvait-elle enclose, sinon dans la texture
cristalline de la saccharose ? — Nous avons parlé de
l’eau ; jetons à sa surface un fragment de
potassium : il s’enflamme spontanément et brûle
avec énergie. Où donc cette flamme visible se
cachait-elle ? Que ce soit dans l’eau, l’air ou le
1 J. Duclaux, La Chimie de la Matière vivante. Paris,
Alcan, 1910, p. 14.

FULCANELLI - 12 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

métal, il importe peu ; le fait essentiel c’est
qu’elle existe potentiellement à l’intérieur de l’un
ou de l’autre de ces corps, voire de tous. Qu’est-ce
que le phosphore, porte-lumière et générateur de
feu ? Comment les noctiluques, les lampyres et
lucioles transforment-ils en lumière une partie de
leur énergie vitale ? Qui oblige les sels d’urane, de
cérium, de zirconium, à devenir fluorescents
lorsqu’ils ont été soumis à l’action de la lumière
solaire ? Par quel mystérieux synchronisme le
platinocyanure de baryum brille-t-il au contact des
rayons de Roentgen ?
Et qu’on ne vienne pas nous parler d’oxydation
dans l’ordre normal des phénomènes ignés : ce
serait reculer la question au lieu de la résoudre.
L’oxydation est une résultante, non une cause ;
c’est une combinaison soumise à un principe actif,
à un agent. Si certaines oxydations énergiques
dégagent de la chaleur ou du feu, c’est, très
certainement, pour la raison que ce feu s’y trouvait
d’abord engagé. Le fluide électrique, silencieux,
obscur et froid, parcourt son conducteur métallique
sans l’influencer autrement ni manifester son
passage. Mais, vient-il à rencontrer une résistance,
l’énergie (124) se révèle aussitôt avec les qualités
et sous l’aspect du feu. Un filament de lampe
devient incandescent, le charbon de cornue
s’embrase, le fil métallique le plus réfractaire fond
sur-le-champ. Or, l’électricité n’est-elle pas un feu
véritable, un feu en puissance ? Détachons une
parcelle d’acier ou de fer par le meulage, le choc
contre un silex, et nous verrons briller l’étincelle
mise ainsi en liberté. On connaît assez le briquet
pneumatique, basé sur la propriété que possède
l’air atmosphérique de s’enflammer par simple
compression. Les liquides eux-mêmes sont souvent
de véritables réservoirs de feu. Il suffit de verser
quelques gouttes d’acide azotique concentré sur
l’essence de térébenthine pour provoquer son
inflammation. Dans la catégorie des sels, citons
pour mémoire les fulminates la nitrocellulose, le
picrate de potasse, etc.
Sans multiplier davantage les exemples, on voit
qu’il serait puéril de soutenir que le feu, parce que
nous ne pouvons le percevoir directement dans le
matière, ne s’y trouve pas réellement à l’état
latent. Les vieux alchimistes, qui possédaient, de
source traditionnelle, plus de connaissances que
nous sommes disposés à leur en accorder,
assuraient que le soleil est un astre froid et que
ses rayons sont obscurs1. Rien ne semble plus
paradoxal (125) ni plus contraire à l’apparence, et
pourtant rien n’est plus vrai. Quelques instants de
réflexion permettent de s’en convaincre. Si le
soleil était un globe de feu, comme on nous
l’enseigne, il suffirait de s’en rapprocher, si peu
que ce soit, pour éprouver l’effet d’une chaleur
croissante. C’est précisément le contraire qui a
lieu. Les hautes montagnes restent couronnées de
1 Conf. Cosmopolite ou Nouvelle Lumière chymique,
Paris, 1669, p. 50.
neige malgré les ardeurs de l’été. Dans les régions
élevées de l’atmosphère, quand l’astre passe au
Zénith, la coupole des aérostats se couvre de givre
et leurs passagers souffrent d’un froid très vif.
Ainsi, l’expérience démontre que la température
s’abaisse à mesure qu’augmente l’altitude. La
lumière même ne nous est rendue sensible
qu’autant que nous nous trouvons placés dans le
champ de son rayonnement. Sommes-nous situés en
dehors du faisceau radiant, son action cesse pour
nos yeux. C’est un fait bien connu qu’un
observateur, regardant le ciel du fonds d’un puits
et à l’heure de midi, voit le firmament nocturne et
constellé.
D’où proviennent donc la chaleur et la lumière ?
— Du simple choc des vibrations froides et obscures
contre les molécules gazeuses de notre
atmosphère. Et comme la résistance croît en raison
directe de la densité du milieu, la chaleur et la
lumière sont plus fortes à la surface terrestre
qu’aux grandes altitudes, parce que les couches
d’air y sont également plus denses. Telle est, du
moins, l’explication physique du phénomène. En
réalité, et selon la théorie hermétique, l’opposition
au mouvement vibratoire, la réaction ne sont que
les causes (126) premières d’un effet qui se traduit
par la libération des atomes lumineux et ignés de
l’air atmosphérique. Sous l’action du
bombardement vibratoire, l’esprit, dégagé du
corps, se revêt pour nos sens des qualités physiques
caractéristiques de sa phase active : luminosité,
éclat, chaleur.
Ainsi, le seul reproche que l’on puisse adresser à
la science chimique, c’est de ne point tenir compte
de l’agent igné, principe spirituel et base de
l’énergétisme, sous l’influence duquel s’opèrent
toutes les transformations matérielles. C’est
l’exclusion systématique de cet esprit, volonté
supérieure et dynamisme caché des choses, qui
prive la chimie moderne du caractère
philosophique que possède l’ancienne alchimie.
« Vous croyez, écrit M. Henri Hélier à M. Olivier2, à
la fécondité indéfinie de l’expérience. Sans doute ;
mais toujours l’expérimentation s’est laissé
conduire par une idée préconçue, par une
philosophie. Idée souvent presque absurde en
apparence, philosophie parfois bizarre et
déconcertante dans ses signes. « Si je vous
racontais comment j’ai fait mes découvertes, disait
Faraday, vous me prendriez pour un imbécile. »
Tous les grands chimistes ont eu ainsi des idées de
derrière la tête qu’ils se sont bien gardés de faire
connaître… C’est de leurs travaux que nous avons
tiré nos méthodes et nos théories actuelles ; elles
en sont le plus précieux résultat, elles n’en furent
pas l’origine. » (127)
« L’alambic, avec ses airs graves et posés, dit un
philosophe anonyme3, s’est fait une immense
clientèle en chimie. Essayez de vous y fier : c’est
2 Lettre sur la Philosophie chimique, dans la Revue des
Sciences, 30 déc. 1896, p. 1227.

FULCANELLI - 13 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

un dépositaire infidèle et un usurier. Vous lui
confiez un objet parfaitement sain, doué de
propriétés naturelles incontestables, ayant une
forme qui constitue son existence ; il vous le rend
informe, en poussière ou en gaz, et il a la
prétention de tout vous rendre quand il a tout
gardé, moins le poids qui n’est rien puisqu’il vient
d’une cause indépendante du corps lui-même. Et le
syndicat des savants sanctionne cette horrible
usure ! Vous lui donnez du vin, il vous rend du
tannin, de l’alcool et de l’eau à poids égal. Qu’y
manque-t-il ? Le goût, c’est-à-dire la seule chose
qui fait que c’est du vin, et ainsi de tout. — Parce
que vous avez tiré trois choses du vin, messieurs les
chimistes, vous dites : le vin se fait de ces trois
choses. — Refaites-le donc, ou je vous dirai, moi :
ce sont trois choses qui se font du vin. — Vous
pouvez défaire ce que vous avez fait, mais vous ne
referez jamais ce que vous avez défait dans la
nature. Les corps ne vous résistent qu’en
proportion qu’ils sont plus fortement combinés, et
vous appelez corps simples tous ceux qui vous
résistent : vanité !
« J’aime le microscope ; il se contente de nous
montrer les choses telles qu’elles sont, en étendant
simplement notre perception ; ce sont donc les
savants qui lui prêtent des avis. Mais lorsque, (128)
plongés dans les derniers détails, ces messieurs
viennent apporter au microscope le plus petit grain
ou la moindre gouttelette, l’instrument railleurs
semble, en leur y montrant des animaux vivants,
leur dire : Analysez-moi donc ceux-là. — Qu’est-ce
que donc l’analyse ? Vanité, vanité !
« Enfin, quand un savant docteur tranche du
bistouri dans un cadavre pour y rechercher les
causes de la maladie qui a fait une victime, avec
son aide il ne trouve que des résultats. — Car la
cause de la mort est dans celle de la vie, et la
vraie médecine, celle qu’a pratiquée
naturellement le Christ, et qui renaît
scientifiquement avec l’homéopathie, la médecine
des semblables, s’étudie sur le vif. — Or, quand il
s’agit de la vie, comme il n’y a rien qui ressemble
moins à un vivant qu’un mort, l’anatomie est la
plus triste des vanités.
« Tous les instruments sont-ils donc une cause
d’erreur ? Loin de là ; mais ils indiquent la vérité
dans une limite si restreinte que leur vérité n’est
qu’une vanité. Donc, il est impossible d’y attacher
une vérité absolue. C’est ce que j’appelle
l’impossible du réel, et dont je prends acte pour
affirmer le possible du merveilleux. »
Positive dans ses faits, la chimie demeure
négative dans son esprit. Et c’est précisément ce
qui la différencie de la science hermétique, dont le
propre domaine comprend surtout l’étude des
causes efficientes, de leurs influences, des
modalités qu’elles affectent selon les milieux et les
3 Comment l’Esprit vient aux tables, par un homme qui
n’a pas perdu l’esprit. Paris, Librairie Nouvelle, 1854,
p. 150.
conditions. C’est cette étude, exclusivement
philosophique, qui permet à l’homme de pénétrer
le mystère des faits, (129) d’en comprendre
l’étendue, de l’identifier enfin à l’Intelligence
suprême, âme de l’Univers, Lumière, Dieu. Ainsi
l’alchimie, remontant du concret à l’abstrait, du
positivisme matériel au spiritualisme pur, élargit le
champ des connaissances humaines, des possibilités
d’action et réalise l’union de Dieu et de la Nature,
de la Création et du Créateur, de la Science et de
la Religion.
Qu’on veuille bien ne voir, en cette discussion,
aucune critique injuste ou tendancieuse dirigée
contre les chimistes. Nous respectons tous les
laborieux, à quelque condition qu’ils
appartiennent, et professons personnellement la
plus profonde admiration pour les grands savants
dont les découvertes ont si magnifiquement enrichi
la science actuelle. Mais ce que les hommes de
bonne foi regretteront avec nous, ce sont moins les
divergences d’opinion librement exprimées que les
fâcheuses intentions d’un sectarisme étroit, jetant
la discorde entre les partisans de l’une et de
l’autre doctrine. La vie est trop brève, le temps
trop précieux pour les gaspiller en vaines
polémiques, et ce n’est guère s’honorer soi-même
que mépriser le savoir d’autrui. Peu importe, au
surplus, que tant de chercheurs s’égarent, s’ils sont
sincères et si leur erreur même les conduit à
d’utiles acquisitions ; errare humanum est, dit le
vieil adage, et l’illusion se pare souvent du
diadème de la vérité. Ceux qui persévèrent malgré
l’insuccès ont donc droit à toute notre sympathie.
Malheureusement, l’esprit scientifique est une
qualité rare chez l’homme de science, et nous
retrouvons cette carence à l’origine (130) des
luttes que nous signalons. De ce qu’une vérité n’est
ni démontrée, ni démontrable à l’aide des moyens
dont la science dispose, on ne peut inférer qu’elle
ne le sera jamais. « Le mot impossible n’est pas
français », disait Arago ; nous ajoutons qu’il est
contraire au véritable esprit scientifique. Qualifier
une chose d’impossible parce que sa possibilité
actuelle reste douteuse, c’est manquer de
confiance en l’avenir et renier le progrès. Lémery1
ne commet-il pas une grave imprudence, lorsqu’il
ose écrire, au sujet de l’alkaest ou dissolvant
universel : « Pour moi, je le crois imaginaire, car je
n’en connois point . » Notre chimiste, on en
conviendra, estimait au prix fort la valeur et
l’étendue de ses connaissances. Harrys, cerveau
réfractaire à la pensée hermétique, définissait ainsi
l’alchimie, sans jamais avoir voulu l’étudier : Ars
sine arte, cujus principium est mentiri, medium
laborare et finis mendicare2.
A côté de ces savants enfermés dans leur tour
d’ivoire, à côté de ces hommes d’un mérite
incontestable, certes, mais esclaves de préjugés
1 Lémery, Cours de Chymie, Paris, d’Houry, 1757.
2 « Un art sans art, dont le commencement est de
mentir, le milieu de travailler, et la fin de mendier. »

FULCANELLI - 14 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

tenaces, d’autres n’hésitèrent point à donner droit
de cité à la vieille science. Spinoza, Leibniz
croyaient à la pierre philosophale, à la chrysopée.
Pascal en acquit la certitude1. Plus près de nous,
quelques esprits (131) d’un ordre élevé, entre
autres sir Humphry Davy, pensaient que les
recherches hermétiques pouvaient conduire à des
résultats insoupçonnés. Jean-Baptiste Dumas, dans
ses Leçons sur la Philosophie chimique, s’exprime
en ces termes : « Serait-il permis d’admettre des
corps simples isomères ? Cette question touche de
près à la transmutation des métaux. Résolue
affirmativement, elle donnerait des chances de
succès à la recherche de la pierre philosophale… Il
faut donc consulter l’expérience, et l’expérience,
il faut le dire, n’est point en opposition jusqu’ici
avec la possibilité de la transmutation des corps
simples… Elle s’oppose même à ce qu’on repousse
cette idée comme une absurdité qui serait
démontrée par l’état actuel de nos
connaissances. » (132) François-Vincent Raspail
était un alchimiste convaincu, et les ouvrages des
philosophes classiques occupaient une place
prépondérante parmi ses autres livres. Ernest Bosc2
raconte qu’Auguste Cahours, membre de
l’Académie des Sciences, lui avait appris que « son
vénéré maître, Chevreul, professait la plus grande
1 Pascal a-t-il été alchimiste ? Rien ne nous autorise à
le prétendre. Ce qui est le plus sûr, c’est qu’il a dû
réaliser lui-même la transmutation, à moins qu’il ne
l’eût vue s’accomplir sous ses yeux, dan le
laboratoire d’un Adepte. L’opération dura deux
heures. C’est ce qui ressort d’un curieux document
autographe sur papier, rédigé en style mystique, et
que l’on trouva cousu dans son habit, lors de son
ensevelissement. En voici le début, qui est aussi la
partie essentielle :
+
L’an de grâce 1654,
Lundi 23 novembre, jour de saint Clément, pape et
martyr,et autres au martyrologue,
Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres,
Depuis environ dix heures et demie du soir jusques
environ minuit et demi, FEU.
Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob,
Non des Philosophes et des Savans.
Certitude, Certitude, Sentiment, Joie, Paix.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous avons souligné à dessein, bien qu’il ne le soit
pas dans la pièce originale, le mot Chrysogone, dont
se sert l’auteur pour qualifier la transmutation ; il est
formé, en effet, de deux mots grecs, CrusV, or, et go
nh, génération. La mort, qui emporte d’ordinaire le
secret des hommes, devait livrer celui de Pascal,
philosophus per ignem.
2 Ernest Bosc, Dictionnaire d’Orientalisme,
d’Occultisme et de Psychologie. Tome I : art.
Alchimie.
estime pour nos vieux alchimistes ; aussi, sa riche
bibliothèque renfermait-elle presque tous les
ouvrages importants des philosophes hermétiques3.
Il paraîtrait même que le doyen des étudiants de
France, comme Chevreul s’intitulait lui-même,
avait beaucoup appris dans ces vieux bouquins, et
qu’il leur devait une partie de ses belles
découvertes. L’illustre Chevreul, en effet, savait
lire entre les lignes bien des renseignements qui
avaient passé inaperçu avant lui. » L’un des
maîtres les plus célèbres de la science chimique,
Marcellin Berthelot, ne se contenta point d’adopter
l’opinion de l’Ecole. Contrairement à nombre de
ses collègues, qui parlent hardiment de l’alchimie
sans la connaître, il consacra plus de vingt années à
l’étude patiente des textes originaux, grecs et
arabes. Et, de ce long commerce avec les maîtres
anciens, naquit en lui cette conviction que « les
principes hermétiques, dans leur ensemble, sont
aussi soutenables que les meilleures théories
modernes ». Si nous n’étions tenus par la promesse
que nous leur avons faite, nous pourrions (133)
ajouter à ces savants que les noms de certaines
sommités scientifiques, entièrement conquises à
l’art d’Hermès, mais que leur situation même
oblige à ne le pratiquer qu’en secret.
De nos jours, et quoique l’unité de la substance,
— base de la doctrine enseignée depuis l’Antiquité
par tous les alchimistes, — soit reçue et
officiellement consacrée, il ne semble pas toutefois
que l’idée de la transmutation ait suivie la même
progression. Le fait a d’autant plus lieu de
surprendre qu’on ne saurait admettre l’une sans
envisager la possibilité de l’autre. D’autre part, vu
la haute ancienneté de la thèse hermétique, on
aurait quelque raison de penser qu’au cours des
siècles elle a pu se trouver confirmée par
l’expérience. Il est vrai que les savants font
généralement peu de cas des arguments de cet
ordre ; les témoignages les plus dignes de foi et les
mieux étayés leur semblent suspects, soit qu’ils les
ignorent, soit qu’ils préfèrent s’en désintéresser.
Afin qu’on ne nous accuse point de leur prêter
quelque malveillante intention en dénaturant leur
pensée, et pour permettre au lecteur d’exercer son
jugement en toute liberté, nous soumettrons à son
appréciation les opinions et savants de philosophes
modernes sur le sujet qui nous occupe. Jean Finot4
ayant fait appel aux hommes compétents, leur posa
la question suivante : Dans l’état actuel de la
science, la transmutation métallique est-elle
possible ou réalisable ; peut-elle être considérée
même comme réalisée du fait de nos
connaissances ? Voici les réponses qu’il en reçut :
(134)
— Docteur Max Nordeau. — « Permettez-moi de
m’abstenir de toute discussion de la transmutation
3 Chevreul a légué sa bibliothèque hermétique à notre
Muséum d’Histoire Naturelle.
4 Cf. La Revue, n° 18, 15 septembre 1912, p. 162 et
suiv.

FULCANELLI - 15 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

de la matière. J’adopte le dogme (c’en est un) de
l’unité de celle-ci, l’hypothèse de l’évolution des
éléments chimiques du poids atomique le plus
léger, à celui de plus en plus lourd, et même la
théorie, — imprudemment appelée loi, — de la
périodicité de Mendéleïer. Je ne nie pas la
possibilité théorique de refaire artificiellement,
par des moyens de laboratoire, une partie de cette
évolution, produite naturellement en des milliards
ou billions d’années par les forces cosmiques et de
transformer en or des métaux plus légers. Mais je
ne crois pas que notre siècle sera témoin de la
réalisation du rêve des alchimistes. »
— Henri Poincaré. — « La science ne peut et ne
doit dire jamais ! Il se peut qu’un jour on
découvrira le principe de fabriquer de l’or, mais
pour le moment le problème ne paraît pas
résolu. »
— Mme M. Curie. — « S’il est vrai que des
transformations atomiques spontanées ont été
observées avec les corps radioactifs (production
d’hélium par ces corps, que vous signalez et qui est
parfaitement exacte), on peut, d’un autre côté,
assurer qu’aucune transformation de corps simple
n’a encore été obtenue par l’effort des hommes et
grâce aux dispositifs imaginés par eux. Il est donc
actuellement tout à fait inutile d’envisager les
conséquences possibles de la fabrication de l’or. »
— Gustave Le Bon. — « Il est possible qu’on
transforme l’acier en or, comme on transforme,
dit- (135) on, l’uranium en radium et en hélium,
mais ces transformations ne porteront
vraisemblablement que sur des milliardièmes de
milligrammes, et il serait alors beaucoup plus
économique de retirer l’or de la mer qui en
contient des tonnes. »
Dix ans après, un magazine de vulgarisation
scientifique1, se livrant à la même enquête,
publiait les opinions suivantes :
— M. Charles Richet, professeur à la Faculté de
médecine, membre de l’Institut, titulaire du prix
Nobel. — « J’avoue n’avoir pas d’opinion sur la
question. »
— MM. Urbain et Jules Perrin. — « … A moins
d’une révolution dans l’art d’exploiter les forces
naturelles, l’or synthétique, — s’il n’est pas une
chimère, — ne vaudra pas la peine d’être exploité
industriellement. »
— M. Charles Moureu. — « … La fabrication de
l’or n’est pas une hypothèse absurde ! C’est à peu
près la seule affirmation qu’un véritable savant
peut émettre… Un savant n’affirme rien à priori…
La transmutation est un fait que nous constatons
tous les jours. »
A cette pensée si courageusement exprimée,
pensée de cerveau hardi, doué du plus noble esprit
scientifique et d’un sens profond de la vérité, nous
en opposerons une autre, de qualité très
1 « Je sais tout ». La fabrication synthétique de l’or
est-elle possible ? N° 194, 15 février 1922.
différente. C’est l’appréciation de M. Henry Le
Châtelier, (136) membre de l’Institut, professeur
de chimie à la Faculté des Sciences. « Je me refuse
absolument, écrit l’illustre maître, à toute
interview au sujet de l’or synthétique. Je considère
que cela doit dériver de quelque tentative
d’escroquerie, comme les fameux diamants
Lemoine. »
En vérité, on ne saurait avec moins de mots et
d’aménité témoigner autant de mépris pour les
vieux Adeptes, maîtres vénérés des alchimistes
actuels. Pour notre auteur, qui n’a sans doute
jamais ouvert un livre hermétique, transmutation
est synonyme de charlatanisme. Disciple de ces
grands disparus, il semble assez naturel que nous
devions hériter de leur fâcheuse réputation.
Qu’importe ; c’est là notre gloire, la seule
d’ailleurs que daigne nous accorder, lorsqu’elle en
trouve l’opportunité, l’ignorance diplômée, fière
de ses colifichets : croix, sceaux, palmes et
parchemins. Mais laissons l’âne porter gravement
ses reliques, et revenons à notre sujet.
Les réponses qu’on vient de lire, — excepté
celle de M. Charles Moureu, — sont semblables
quant au fond. Elles découlent d’une même source.
L’esprit académique les a dictées. Nos savants
acceptent la possibilité théorique de la
transmutation ; ils refusent de croire à sa réalité
matérielle. Ils nient après avoir affirmé. C’est un
moyen commode de rester dans l’expectative, de
ne point se compromettre ni sortir du domaine des
relativités.
Pouvons-nous faire état de transformations
atomiques portant sur quelques molécules de
substance ? Comment leur reconnaître une valeur
(139) absolue, si l’on ne peut les contrôler
qu’indirectement, par des voies détournées ? Est-ce
là une simple concession que les modernes font aux
anciens ? Mais nous n’avons jamais entendu dire
que la science hermétique eût demandé l’aumône.
Nous la connaissons assez riche d’observations,
assez pourvue de faits positifs pour n’être point
réduite à la mendicité. D’ailleurs, l’idée théorique
que nos chimistes soutiennent aujourd’hui
appartient sans conteste aux alchimistes. C’est leur
bien propre, et nul ne saurait leur refuser le
bénéfice d’une antériorité reconnue de quinze
siècles. Ce sont ces hommes qui en ont, les
premiers, démontré la réalisation effective, issue
de l’unité de substance, base invulnérable de leur
philosophie. Au surplus, nous demandons pourquoi
la science actuelle, dotée de moyens multiples et
puissants, de méthodes rigoureuses servies par un
outillage précis et perfectionné, a-t-elle mis si
longtemps à reconnaître la véracité du principe
hermétique ? Dès lors, nous sommes en droit de
conclure que les vieux alchimistes, à l’aide de
procédés très simples, avaient néanmoins
découvert, expérimentalement, la preuve formelle
capable d’imposer comme une vérité absolue le
concept de la transmutation métallique. Nos
prédécesseurs ne furent ni des insensés ni des

FULCANELLI - 16 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

imposteurs, et l’idée mère qui guida leurs travaux,
celle-là même qui s’infiltre dans les sphères
scientifiques de notre époque, est étrangère aux
principes hypothétiques dont elle ignore les
fluctuations et les vicissitudes.
Nous assurons donc, sans parti pris, que les
(140) grands savants dont nous avons reproduit les
opinions se trompent lorsqu’ils nient le résultat
lucratif de la transmutation. Ils se méprennent sur
la constitution et les qualités profondes de la
matière, quoiqu’ils pensent en avoir sondé tous les
mystères. Hélas ! la complexité de leurs théories,
l’amas de mots créés pour expliquer l’inexplicable,
et surtout l’influence pernicieuse d’une éducation
matérialiste les poussent à rechercher fort loin ce
qui est à leur portée. Mathématiciens pour la
plupart, ils perdent en simplicité, en bon sens, ce
qu’ils gagnent en logique humaine, en rigueur
numérale. Ils rêvent d’emprisonner la nature dans
une formule, de mettre la vie en équation. Ainsi,
par déviations, successives, en arrivent-ils
inconsciemment à s’éloigner tellement de la vérité
simple qu’ils justifient la dure parole de
l’Evangile : « Ils ont des yeux pour ne point voir et
du sens pour ne point comprendre ! »
Serait-il possible de ramener ces hommes à une
conception moins compliquée des choses, de guider
ces égarés vers la lumière du spiritualisme qui leur
manque ? Nous allons l’essayer et dirons tout
d’abord, à l’intention de ceux qui voudront bien
nous suivre, qu’on étudie point la nature en dehors
de son activité. L’analyse de la molécule et de
l’atome n’apprend rien ; elle est incapable de
résoudre le problème le plus élevé qu’un savant
puisse se proposer : quelle est l’essence de ce
dynamisme invisible et mystérieux qui anime la
substance ? De la vie, en effet, que savons-nous,
sinon que nous en trouvons la conséquence
physique (141) dans le phénomène du mouvement ?
Or, tout est vie et mouvement ici-bas. L’activité
vitale, très apparente chez les animaux et les
végétaux, ne l’est guère moins dans le règne
minéral, bien qu’elle exige de l’observateur une
attention plus aiguë. Les métaux, en effet, sont
des corps vivants et sensible, témoins le
thermomètre à mercure, les sels d’argent, les
fluorures, etc. Qu’est-ce-que la dilatation et la
contraction, sinon deux effets du dynamisme
métallique, deux manifestations de la vie
minérale ? Pourtant, il ne suffit pas au philosophe
de noter seulement l’allongement d’une barre de
fer soumise à la chaleur, il lui faut encore
rechercher quelle volonté occulte oblige le métal à
se dilater. On sait que celui-ci, sous l’impression
des radiations caloriques, écarte ses pores, distend
ses molécules, augment de surface et de volume ;
il s’épanouit en quelque sorte, comme nous le
faisons nous-mêmes, sous l’action des bienfaisantes
effluves solaires. On ne peut donc nier qu’une telle
réaction n’ait une cause profonde, immatérielle,
car nous ne saurions expliquer, sans cette
impulsion, quelle autre force obligerait les
particules cristallines à quitter leur apparente
inertie. Cette volonté métallique, l’âme même du
métal, est nettement mise en évidence dans l’une
des belles expériences faites par M. Ch.-Ed.
Guillaume. Un barreau d’acier calibré est soumis à
une traction continue et progressive dont on
enregistre la puissance à l’aide du dynamographe.
Quand le barreau va céder, il manifeste un
étranglement dont on relève la place exacte. On
cesse l’extension et l’on rétablit le barreau dans
ses (142) dimensions primitives, puis l’essai est
repris. Cette fois, l’étranglement se produit en un
point différent du premier. En poursuivant la même
technique, on remarque que tous les points ont été
successivement éprouvés en cédant, les uns après
les autres, à la même traction. Or, si l’on calibre
une dernière fois le barreau d’acier, en reprenant
l’expérience au début, on constate qu’il faut
employer une force très supérieure à la première
pour provoquer le retour des symptômes de
rupture. M. Ch.-Ed. Guillaume conclut de ces
essais, avec beaucoup de raison, que le métal s’est
comporté comme l’eût fait un corps organique ; il a
successivement renforcé toutes ses parties faibles
et augmenté à dessein sa cohérence pour mieux
défendre son intégrité menacée. Un enseignement
analogue se dégage de l’étude des composés salins
cristallisés. Si l’on brise l’arête d’un cristal
quelconque et qu’on le plonge, ainsi mutilé, dans
l’eau mère qui l’a produit, non seulement on le
voit incontinent réparer sa blessure, mais encore
s’accroître avec une vitesse plus grande que celle
des cristaux intacts, demeurés dans la même
solution. Nous découvrons encore une preuve
évidente de la vitalité métallique dans ce fait
qu’en Amérique les rails de voies ferrées montrent,
sans raison apparente, les effets d’une singulière
évolution. Nulle part les déraillements n’y sont plus
fréquents ni les catastrophes plus inexplicables. Les
ingénieurs chargés d’étudier la cause de ces
multiples ruptures l’attribuent au « vieillissement
prématuré » de l’acier. Sous l’influence probable
de conditions climatériques spéciales, le métal
vieillit (143) vite, de bonne heure ; et il perd son
élasticité, sa malléabilité, sa résistance ; la
ténacité et la cohésion en paraissent diminuées au
point de le rendre sec et cassant. Cette
dégénérescence métallique, d’ailleurs, n’est pas
uniquement limitée aux rails ; elle étend aussi ses
ravages sur les plaques de blindage des vaisseaux
cuirassés, lesquelles sont généralement mises hors
de service après quelques mois d’usage. A l’essai,
on est surpris de les voir se briser en plusieurs
morceaux sous le choc d’un simple casse-fonte à
boulet. L’affaiblissement de l’énergie vitale, phase
normale et caractéristique de décrépitude, de
sénilité du métal, est bien le signe précurseur de sa
mort prochaine. Or, la mort, corollaire de la vie,
étant la conséquence directe de la naissance, il
s’ensuit que les métaux et minéraux manifestent
leur soumission à la loi de prédestination qui régit
tous les êtres crées. Naître, vivre, mourir ou se

FULCANELLI - 17 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

transformer sont les trois stades d’une période
unique embrassant toute l’activité physique. Et
comme cette activité a pour fonction essentielle de
se renouveler, de se continuer et se reproduire par
génération, nous sommes amenés à penser que les
métaux portent en eux, aussi bien que les animaux
et les végétaux, la faculté de multiplier leur
espèce.
Telle est la vérité analogique que l’alchimie
s’est efforcée de pratiquer, et telle est aussi l’idée
hermétique qu’il nous a paru nécessaire de mettre
tout d’abord en relief. Ainsi, la philosophie
enseigne et l’expérience démontre que les métaux,
grâce à leur propre semence, peuvent être
reproduits et développés en quantité. C’est
d’ailleurs ce que la parole (144) de Dieu nous
révèle dans la Genèse, lorsque le Créateur
transmet une parcelle de son activité aux créatures
issues de sa substance même. Car le verbe divin :
croissez et multipliez, ne s’applique pas
uniquement à l’homme, il vise l’ensemble des êtres
vivants répandus dans la nature entière.


VI LA CABALE HERMÉTIQUE


L’alchimie n’est obscure que parce qu’elle est
cachée. Les philosophes qui voulurent transmettre
à la postérité l’exposé de leur doctrine et le fruit
de leurs labeurs se gardèrent bien de divulguer
l’art en le présentant sous une forme commune,
afin que le profane n’en pût mésuser. Aussi est-ce
par sa faculté de compréhension, par le mystère de
ses énigmes, l’opacité de ses paraboles que la
science s’est vu reléguer parmi les rêveries, les
illusions et les chimères.
Certes, ces vieux bouquins aux tons bistrés ne se
laissent pas aisément pénétrer. Prétendre les lire à
la manière des nôtre serait s’abuser. Cependant,
l’impression première qu’on en reçoit, pour
étrange et confuse qu’elle paraisse, n’en reste pas
moins vibrante et persuasive. On y devine, à
travers le langage allégorique et l’abondance d’une
nomenclature équivoque, ce rayon de vérité, cette
conviction profonde née de faits certains, dûment
observés et qui ne doivent rien aux spéculations
fantaisistes de l’imagination pure.
On nous objectera sans doute que les meilleurs
(148) ouvrages hermétiques contiennent force
lacunes, accumulent les contradictions, s’émaillent
de fausses recettes ; on nous dira que le modus
operandi varie selon les auteurs et que, si le
développement théorique est le même chez tous,
par contre les descriptions des corps employés
offrent rarement entre eux une similitude
rigoureuse. Nous répondrons que les philosophes ne
disposaient pas d’autres ressources, pour dérober
aux uns ce qu’ils voulaient montrer aux autres, que
ce fatras de métaphores, de symboles divers, cette
prolixité de termes, de formules capricieuses
tracées au courant de la plume, exprimées en
langage clair à l’usage des avides ou des insensés.
Quant à l’argument touchant la pratique, il tombe
de lui-même par cette simple raison que la matière
initiale pouvant être envisagée sous l’un
quelconque des multiples aspects qu’elle prend au
cours du travail, et les artistes ne décrivant jamais
qu’une partie de la technique, il paraît exister
autant de procédés distincts qu’il y a d’écrivains en
ce genre.
Au demeurant, nous ne devons pas oublier que
les traités parvenus jusqu’à nous ont été composés
durant la plus belle période alchimique, celle qui
embrasse les trois derniers siècles du moyen âge.
Or, à cette époque, l’esprit populaire, tout
imprégné du mysticisme oriental, se complaisait
dans le rébus, le voile symbolique, l’expression
allégorique. Ce déguisement flattait l’instinct
frondeur du peuple et fournissait à la verve
satirique des grands un aliment nouveau. Aussi
avait-il conquis la faveur générale et le
rencontrait-on partout, fermement (149) établi aux
différents degrés de l’échelle sociale. Il brillait en
mots d’esprit dans la conversation des gens
cultivés, nobles ou bourgeois, et se vulgarisait chez
le truand en calembours naïfs. Il agrémentait
l’enseigne des boutiquiers de rébus pittoresques et
s’emparait du blason dont il établissait les règles
exotériques et le protocole ; il imposait à l’art, à la
littérature, à l’ésotérisme surtout, son costume
bigarré d’images, d’énigmes et d’emblèmes.
C’est lui qui nous valut cette variété
d’enseignes curieuses, dont le nombre et la
singularité ajoutent encore au caractère si
nettement original des productions françaises
médiévales. Rien ne choque davantage notre
modernisme que ces pancartes de taverniers
oscillant sur un axe de ferronnerie ; nous y
reconnaissons seulement la lettre O suivie d’un K
coupé d’un trait ; mais l’ivrogne du XIVe siècle ne
s’y trompait pas et entrait, sans hésiter, au grand
cabaret. Les « hostelleries » arboraient souvent un
lion doré figé dans une pose héraldique, ce qui,
pour le pérégrinant en quête de logis, signifiait
qu’on « y pouvoit coucher », grâce au double sens
de l’image : au lit on dort. Edouard Fournier1 nous
1 Edouard Fournier, Enigmes des rues de Paris. Paris, E.
Dentu, 1860.

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apprend qu’à Paris la rue du Bout-du-Monde
existait encore au XVIIe siècle. « Ce nom, ajoute
l’auteur, qui lui venait de ce qu’elle avait
longtemps été tout près de l’enceinte de la ville,
avait été figuré en rébus sur l’enseigne d’un
cabaret. On y avait représenté un os, un bouc, un
duc (oiseau), un monde. » (150)
A côté du blason constitué par les armoiries de
la noblesse héréditaire, on en découvre un autre
dont les armes sont seulement parlantes et
tributaires du rébus. Ce dernier signale les
roturiers, arrivés par la fortune au rang de
personnages de condition. François Myron, édile
parisien de 1604, portait ainsi « de gueules au
miroir rond ». Un parvenu du même ordre,
supérieur du monastère de Saint-Barthélemy, à
Londres, le prieur Bolton, — qui occupa la charge
de 1532 à 1539, — avait fait sculpter ses armes sur
le bow-window du triforium, d’où il surveillait les
pieux exercices de ses moines. On y voit la flèche
(bolt) traversant un petit baril (tun), d’où Bolton
(pl. VI). Dans ses Enigmes des rues de Paris,
Edouard Fournier, que nous venons de citer, après
nous avoir initié aux démêlés de Louis XIV et de
Louvois, lors de la construction de l’Hôtel des
Invalides, celui-ci désirant placer ses « armes » à
côté de celles du roi et se heurtant aux ordres
contraires du monarque, nous dit que Louvois « prit
ses mesures d’une autre manière pour fixer, aux
Invalides, son souvenir d’une manière immuable et
parlante.
« Entrez dans la cour d’honneur de l’Hôtel,
regardez les mansardes qui couronnent les façades
du monumental quadrilatère ; quand vous en serez
à la cinquième de celles qui s’alignent au sommet
de la travée orientale auprès de l’église, examinezla
bien. L’ornementation en est toute particulière.
Un loup s’y trouve sculpté, à mi-corps ; les pattes
s’abattent sur l’ouverture de l’oeil de boeuf,
qu’elles entourent ; la tête est à moitié cachée
sous une (151) touffe de palmes, et les yeux sont
ardemment fixés sur le sol de la cour. Il y a là, sans
que vous vous en doutiez, un calembour
monumental, comme on en faisait si souvent pour
les armes parlantes, et, dans ce calembour de
pierre, se trouve la revanche, la satisfaction du
vaniteux ministre. Ce loup regarde, ce loup voit ;
c’est son emblème ! Pour qu’on en puisse pas
douter, il a fait sculpter sur la mansarde qui est
auprès, à droite, un baril de poudre faisant
explosion, symbole de la guerre dont il fut
l’impétueux ministre ; sur la mansarde de gauche,
un panache de plumes d’autruche, attribut d’un
haut et puissant seigneur, comme il prétendait
l’être ; et encore sur deux autres mansardes de la
même travée, un hibou et une chauve-souris,
oiseaux de la vigilance, sa grande vertu. Colbert,
dont la fortune avait la même origine que celle de
Louvois, et qui n’avait pas de moins vaniteuses
prétentions de noblesse, avait pris pour emblème
la couleuvre (coluber), comme Louvois avait choisi
le loup. »
Le goût du rébus, dernier écho de la langue
sacrée, s’est considérablement affaibli de nos
jours. On ne le cultive plus, et c’est à peine s’il
intéresse encore les écoliers de la génération
actuelle. En cessant de fournir à la science du
blason le moyen d’en déchiffrer les énigmes, le
rébus a perdu la valeur ésotérique qu’il possédait
jadis. Nous le trouvons aujourd’hui réfugié aux
dernières pages des magazines, où, — passe-temps
récréatif, — son rôle se borne à l’expression imagée
de quelques proverbes. A peine remarque-t-on, de
temps à autre, une applica- (152) tion régulière,
mais fréquemment orientée vers un but de
réclame, de cet art déchu. C’est ainsi qu’une
grande firme moderne, spécialisée dans la
construction de machines à coudre, adopta pour sa
publicité une affiche fort connue. Elle représente
une femme assise, travaillant à la machine, au
centre d’une S majestueuse. On y voit surtout
l’initiale du fabricant, quoique le rébus soit clair et
de sens transparent : cette femme coud dans sa
grossesse, ce qui est une allusion à la douceur du
mécanisme.
Le temps, qui ruine et dévore les oeuvres
humaines, n’a pas épargné le vieux langage
hermétique. L’indifférence, l’ignorance et l’oubli
ont parachevé l’action désagrégeante des siècles.
On ne saurait néanmoins soutenir qu’il soit tout à
fait perdu ; quelques initiés en conservent les
règles, savent tirer parti des ressources qu’il offre
dans la transformation de vérités secrètes ou
l’emploient comme clef mnémonique
d’enseignement.
En l’année 1843, les conscrits affectés au 46e
régiment d’infanterie, en garnison à Paris,
pouvaient rencontrer chaque semaine, traversant
la cour de la caserne Louis-Philippe, un professeur
peu banal. D’après ce témoin oculaire, — l’un de
nos parents, sous-officier à l’époque et qui suivait
assidûment ses leçons — c’était un homme encore
jeune, mais de mise négligée, aux longs cheveux
retombant en boucles sur les épaules, et dont la
physionomie, très expressive, portait l’empreinte
d’une remarquable intelligence. Il enseignait, le
soir, aux militaires qui le désiraient, l’histoire de
France, moyennant une légère rétribution, et
employait une méthode qu’il (153) affirmait
connue de la plus haute antiquité. En réalité, ce
cours, si séduisant pour ses auditeurs, était basé
sur la cabale phonétique traditionnelle1.
Quelques exemples, choisis parmi ceux dont
nous avons conservé le souvenir, donneront un
aperçu du procédé.
Après un court préambule sur une dizaine de
signes conventionnels destinés, par leur forme et
leur assemblage, à retrouver toutes les dates
historiques, le professeur traçait au tableau noir un
graphique très simplifié. Cette image, qui se
1 Le mot cabale est une déformation du grec cardau,
qui baragouine ou parle une langue barbare.

FULCANELLI - 19 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

gravait facilement dans la mémoire, était en
quelque sorte le symbole complet du règne étudié.
Le premier de ces dessins montrait un
personnage debout au sommet d’une tour et tenant
une torche à la main. Sur une ligne horizontale,
figurative du sol, trois accessoires se côtoyaient :
une chaise, une crosse, une assiette. L’explication
du schéma était simple. Ce que l’homme élève
dans sa main sert de phare : phare à main,
Pharamond1. La tour qui le supporte indique le
chiffre 1 : Pharamond fut, dit-on, le premier roi de
France. Enfin, la chaise hiéroglyphe du chiffre 4, la
crosse, celui du chiffre 2, (154) l’assiette, signe du
zéro, donnent le nombre 420, date présumée
d’avènement du souverain légendaire.
Clovis, nous l’ignorions, était de ces garnements
dont on ne vient à bout qu’en employant la
manière forte. Turbulent, agressif, batailleur,
prompt à tout briser, il ne rêvait que plaies et
bosses. Ses bons parents, tant pour le mater que
par mesure de prudence, l’avaient vissé sur sa
chaise. Toute la cour savait qu’il était clos à vis,
Clovis. La chaise et deux corps de chasse posés à
terre fournissaient la date 466.
Clotaire, de nature indolente, promenait sa
mélancolie dans un champ entouré de murs.
L’infortuné se trouvait ainsi clos dans sa terre :
Clotaire.
Chilpéric, — nous ne savons plus pour quelle
cause, — se trémoussait dans une poêle à frire, tel
un simple goujon, en hurlant à perdre haleine : J’y
péris !, d’où Chilpéric.
Dagobert empruntait les dehors peu pacifiques
d’un guerrier brandissant une dague et vêtu du
haubert.
Saint Louis, — qui l’eût cru ? — prisait fort le
poli et l’éclat des pièces d’or fraîchement
frappées ; aussi, employait-il ses loisirs à fondre
ses vieux louis pour en avoir de neufs : Louis IX.
Quant au petit caporal, — grandeur et
décadence, — son blason ne nécessitait l’emploi
d’aucun personnage. Une table recouverte de sa
nappe et supportant un vulgaire poêlon suffisaient
à l’identifier. Nappe et poêlon, Napoléon…
Ce sont ces calembours, ces jeux de mots
associés (157) ou non aux rébus, qui servaient aux
initiés de truchement pour leurs entretiens
verbaux. Dans les ouvrages acroamatiques, on
réservait les anagrammes, tantôt pour masquer la
personnalité de l’auteur, tantôt pour en déguiser le
titre et en soustraire au profane la pensée
1 Il y a ici identité absolue de figuration et de sens
avec la cabale exprimée dans les gravures de certains
vieux ouvrages, le Songe de Polyphile en particulier.
Le roi Salomon y est toujours représenté par une
main tenant une branche de saule : saule à main,
Salomon. Une marguerite signifie me regrette, etc.
C’est ainsi qu’il convient d’analyser les dicts et
manières de parler de Pantagruel et de Gargantua, si
l’on veut savoir tout ce qui est « mussé » dans
l’oeuvre du puissant initié que fut Rabelais.
directrice. C’est le cas en particulier, d’un petit
livre très curieux et si habilement fermé qu’il est
impossible de savoir quel en est le sujet. On
l’attribue à Tiphaigne de la Roche, et il porte ce
titre singulier Amilec ou la graine d’hommes2 C’est
un assemblage de l’anagramme et du calembour. Il
faut lire Alcmie ou la graine d’Aum. Les néophytes
apprendront que c’est là un véritable traité
d’alchimie, parce que l’on écrivait, au XIIIe siècle,
alkimie, alkemie, alkmie ; que le point de science
révélé par l’auteur se rapporte à l’extraction de
l’esprit enclos dans la matière première, ou vierge
philosophique, qui porte le même signe que la
Vierge céleste, le monogramme AUM ; qu’enfin
cette extraction doit se faire par un procédé
analogue à celui qui permet de séparer la crème du
lait, ce qu’enseignent d’ailleurs Basile Valentin,
Tollius, Philalèthe et les personnages du Liber
Mutus. En ôtant le voile du titre qu’il recouvre, on
voit combien celui-ci est suggestif, puisqu’il
annonce la divulgation du moyen secret, propre à
l’obtention de cette crème du lait de vierge, que
peu de chercheurs ont eu le bonheur de posséder.
Tiphaigne de la Roche, à peu près inconnu, fut
cependant l’un des plus savants (158) Adeptes du
XVIIIe siècle. Dans un autre traité, intitulé
Giphantie (anagramme de Tiphaigne), il décrit
parfaitement le procédé photographique et montre
qu’il était courant de manipulations chimiques
concernant le développement et la fixation de
l’image, un siècle avant la découverte de Daguerre
et Niepce de Saint-Victor.
Parmi les anagrammes destinées à recouvrir le
nom de leurs auteurs, nous signalerons celle de
Limojon de Saint-didier : Dives sicut ardens, c’està-
dire Sanctus Didiereus, et la devise du Président
d’Espagnet : Spes mea est in agno. D’autres
philosophes ont préféré se vêtir de pseudonymes
cabalistiques se rapportant plus directement à la
science qu’ils professaient. Basile Valentin
assemble le grec BasileuV, roi, au latin Valens,
puissant, afin d’indiquer le pouvoir surprenant de
la pierre philosophale. Eirénée Philalèthe apparaît
composé de trois mots grecs : EirhnaoV, pacifique,
jiloV, ami, et alhqeia, vérité ; Philalèthe se
présente ainsi comme le pacifique ami de la vérité.
Grassaeus signe ses ouvrages du nom d’Hortulain,
signifiant le jardinier (Hortulanus), — des jardins
maritimes, prend-il soin de souligner. Ferrari est un
moine forgeron (ferrarius) travaillant les métaux.
Musa, disciple de Calid, est MusthV, l’Initié, tandis
que son maître, — notre maître à tous, — est la
chaleur dégagée par l’athanor (lat. Calidus,
brûlant), Haly indique le sel, en grec alV, et les
Métamorphoses d’Ovide sont celles de l’oeuf des
philosophes (ovum, ovi). Archéalüs est plutôt un
titre d’ouvrage qu’un nom d’auteur ; c’est le
principe de la pierre, du (159) grec ‘Arch,
2 Ce petit ouvrage in-16, fort bien écrit, mais qui ne
porte ni lieu d’édition, ni nom d’éditeur, fut publié
vers 1753.

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principe, et laoV, pierre. Marcel Palingène
combine Mars, le fer, hlioV, le soleil et
Palingenesia, régénération, pour désigner qu’il
réalisait la régénération du soleil, ou de l’or, par le
fer. Jean Austri, Gratian, Etienne se partagent les
vents (austri), la grâce (gratia) et la couronne (Ste
janoV, Stephanus). Famanus prend pour emblème
la fameuse châtaigne, si renommée entre les sages
(Fama-nux), et Jean de Sacrobosco a surtout en
vue le mystérieux bois consacré. Cyliani est
l’équivalent de Cyllenius, de Cyllène, montagne de
Mercure, laquelle fit surnommer ce dieu Cyllénien.
Quant au modeste Gallinarius, il se contente du
poulailler et de la basse-cour, où le poussin jaune,
éclos d’un oeuf de géline noire, deviendra vite
notre mirifique poule aux oeufs d’or…
Sans abandonner complètement ces artifices de
linguistique, les vieux maîtres, dans la rédaction de
leurs traités, utilisèrent surtout la cabale
hermétique, qu’ils appelaient encore langue des
oiseaux, des dieux, gaye science ou gay scavoir. De
cette manière, ils purent dérober au vulgaire les
principes de leur science, en les enveloppant d’une
couverture cabalistique. C’est là une chose
indiscutable et fort connue. Mais ce qui est
généralement ignoré, c’est que l’idiome auquel les
auteurs empruntèrent leurs termes est le grec
archaïque, langue mère d’après la pluralité des
disciples d’Hermès. La raison pour laquelle on ne
s’aperçoit pas de l’intervention cabalistique tient
précisément dans ce fait que le français provient
directement du grec. En conséquence, tous les
vocables choisis dans notre langue (160) pour
définir certains secrets, ayant leurs équivalents
orthographiques ou phonétiques grecs, il suffit de
bien connaître ceux-ci pour découvrir aussitôt le
sens exact, rétabli, de ceux-là. Car si le français,
quant au fond, est véritablement hellénique, sa
signification s’est trouvée modifiée au cours des
siècles, à mesure qu’elle s’éloignait de sa source et
avant la transformation radicale que lui fit subir la
Renaissance, — décadence cachée sous le mot
réforme.
L’imposition de mots grecs dissimulés sous des
termes français correspondants, de texture
semblable, mais de sens plus ou moins corrompu,
permet à l’investigateur de pénétrer aisément la
pensée intime des maîtres et de lui donner la clef
du sanctuaire hermétique. C’est ce moyen que
nous avons utilisé, à l’exemple des anciens, et
auquel nous aurons fréquemment recours dans
l’analyse des oeuvres symboliques léguées par nos
ancêtres.
Bien des philologues, sans doute, ne partageront
pas notre opinion et resteront assurés, avec la
masse populaire, que notre langue est d’origine
latine, uniquement parce qu’ils en ont reçu la
notion première sur les bancs du collège. Nousmêmes
avons cru, et longtemps accepté comme
l’expression de la vérité, ce qu’enseignaient nos
professeurs. Plus tard seulement, en recherchant la
preuve de cette filiation toute conventionnelle, il
nous a fallu reconnaître la vanité de nos efforts et
repousser l’erreur née du préjugé classique.
Aujourd’hui, rien ne saurait entamer notre
conviction, maintes fois confirmée par le succès
obtenu dans (161) l’ordre des phénomènes
matériels et des résultats scientifiques. C’est
pourquoi nous affirmons hautement, sans nier
l’introduction d’éléments latins dans notre idiome
depuis la conquête romaine, que notre langue est
grecque, que nous sommes des Hellènes ou, plus
exactement, des Pélasges.
Aux défenseurs du néo-latinisme : Gaston Paris,
Littré, Ménage, s’opposent maintenant des maîtres
plus clairvoyants, d’esprit large et libre, tels Hins,
J. Lefebvre, Louis de Fourcaud, Granier de
Cassagnac, l’abbé Espagnolle (J.-L. Dartois), etc. Et
nous les accompagnons volontiers, parce que, en
dépit des apparences, nous savons qu’il ont vu
juste, jugé sainement, qu’ils suivent la voie simple
et droite de la vérité, seule capable de conduire
aux grandes découvertes.
« En 1872, écrit J.-L. Dartois1, Granier de
Cassagnac, dans un ouvrage d’une érudition
merveilleuse et d’un style agréable, qui a pour
titre : Histoire des origines de la langue française,
fit toucher du doigt l’inanité de la thèse du néolatinisme,
qui prétend prouver que le français est
du latin évolué. Il montra qu’elle n’était pas
soutenable, qu’elle choquait l’histoire, la logique,
le bon sens et, enfin, que notre idiome la
repoussait2… Quelques années (162) plus tard, M.
Hins prouvait à son tour, dans une étude très
documentée parue dans la Revue de Linguistique,
que de tous les travaux du néo-latinisme il n’était
permis de conclure qu’à la parenté et non pas à la
filiation des langues dites néo-latines… Enfin, M. J.
Lefebvre, dans deux articles remarquables et très
lus, publiés en juin 1892 dans la Nouvelle Revue,
démolit de fond en comble la thèse du néolatinisme,
en établissant que l’abbé Espagnolle,
dans son ouvrage l’Origine du français, était dans
la vérité ; que notre langue, comme l’avaient
entrevu les plus grands savants du XVIe siècle, était
grecque ; que la domination romaine dans la Gaule
n’avait fait que la couvrir d’une légère couche de
latin sans altérer nullement son génie. » Plus loin,
l’auteur ajoute : « Si nous demandons au néolatinisme
de vouloir bien nous expliquer comment
le peuple gaulois, qui comprenait au moins sept
millions de personnes, a pu oublier sa langue
1 J.-L. Dartois, Le Néo-latinisme. Paris, Société des
Auteurs-Editeurs, 1909, p. 6.
2 « Le latin, synthèse effrontée de langages
rudimentaires de l’Asie, mais simple intermédiaire en
linguistique, sorte de rideau tiré sur la scène du
monde, fut une vaste supercherie favorisée par une
phonétique différente de la nôtre, qui en dissimulait
les pillages et dut se faire après l’Allia, pendant
l’occupation sénonaise (390-345 av. J.-C.). » — A.
Champrosay, Les Illuminé de Cabarose. Paris, 1920,
p. 54.

FULCANELLI - 21 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

nationale et en apprendre une autre, ou plutôt
changer la langue latine en langue gauloise, ce qui
est plus difficile ; comment des légionnaires, qui,
pour la plupart, ignoraient eux-mêmes le latin et
stationnaient dans des camps retranchés, séparés
les uns des autres par de vastes espaces, ont pu
néanmoins se faire les pédagogues des tribus
gauloises et leur apprendre la langue de Rome,
c’est-à-dire opérer dans les Gaules seules un
prodige que les autres légions romaines n’ont pu
accomplir nulle part, ni en Asie, ni en Grèce, ni
dans les Iles Britanniques ; comment, enfin, les
Basques et les Bretons ont pu réussir à conserver
(163) leurs idiomes, tandis que leurs voisins, les
habitants du Béarn ; du Maine et de l’Anjou,
perdaient les leurs et étaient obligés de parler
latin, que nous dit-il ? » — Cette objection est si
grave que c’est Gaston Paris, le chef de l’Ecole, qui
est chargé d’y répondre. « Nous ne sommes pas
obligés, nous, néo-latins, dit-il en substance, de
résoudre les difficultés que peuvent soulever la
logique et l’histoire ; nous ne nous occupons que du
fait philosophique, et ce fait domine la question,
puisqu’il prouve, seul, l’origine latine du français,
de l’italien et de l’espagnol. » « Assurément, lui
riposte M. J. Lefebvre, le fait philosophique serait
décisif s’il était bien et dûment établi ; mais il ne
l’est pas du tout. Avec toutes les subtilités du
monde, le néo-latinisme n’arrive en réalité qu’à
constater cette vérité banale, à savoir qu’il y a une
assez grande quantité de mots latins dans notre
langue. Or, personne ne l’a jamais contesté. »
Quant au fait philologique invoqué, mais
nullement démontré, par M. Gaston Paris pour
tenter de justifier sa thèse, J.-L. Dartois en montre
l’inexistence en s’appuyant sur les travaux de
Petit-Radel. « Au prétendu fait philologique latin,
écrit-il, on peut opposer le fait philologique grec
évident. Ce nouveau fait philologique, le seul vrai,
le seul démontrable, a une importance capitale,
car il prouve, sans conteste, que les tribus qui
vinrent peupler l’Occident de l’Europe étaient des
colonies pélasgiques, et confirme la belle
découverte de Petit-Radel. On sait que ce modeste
savant lut, en 1802, devant l’Institut, un travail
remarquable (164) pour prouver que les monuments
de blocs polyédriques qu’on rencontre en Grèce, en
Italie, en France, et jusqu’au fond de l’Espagne, et
qu’on attribuait aux Cyclopes, sont l’oeuvre des
Pélasges. Cette démonstration convainquit
l’Institut, et aucun doute ne s’est élevé depuis lors
sur l’origine de ces monuments… La langue des
Pélasges était le grec archaïque, composé surtout
de dialectes éolien et dorien ; et c’est justement
ce grec qu’on retrouve partout, en France, même
dans l’Argot de Paris. »
La langue des oiseaux est un idiome phonétique
basé uniquement sur l’assonance. On y tient aucun
compte de l’orthographe, dont la rigueur même
sert de frein aux esprits curieux et rend
inacceptable toute spéculation réalisée en dehors
des règles de la grammaire. « Je ne m’attache
qu’aux choses utiles, dit, au VIe siècle, saint
Grégoire, dans une lettre qui sert de préface à ses
Morales, sans m’occuper ni du style, ni du régime
des prépositions, ni des désinences, parce qu’il
n’est pas digne d’un chrétien d’assujettir les
paroles de l’Ecriture aux règles de la grammaire. »
Cela signifie que le sens des livres sacrés n’est
point littéral, et qu’il est indispensable d’en savoir
retrouver l’esprit par l’interprétation cabalistique,
ainsi qu’on a coutume de le faire pour comprendre
les ouvrages alchimiques. Les rares auteurs qui ont
parlé de la langue des oiseaux lui attribuent la
première place à l’origine des langues. Son
antiquité remonterait à Adam, qui l’aurait utilisée
pour imposer, selon l’ordre de Dieu, les noms
convenables, propres à définir les caractéristiques
des êtres et des choses (165) crées. De Cyrano
Bergerac1 rapporte cette tradition lorsque, nouvel
habitant d’un monde voisin du soleil, il se fait
expliquer ce qu’est la cabale hermétique par « un
petit homme tout nu, assis sur une pierre », figure
expressive de la vérité simple et sans vêtement,
assise sur la pierre naturelle des philosophes.
« Je ne me souviens pas si je lui parlai le
premier, dit le grand initié, ou si ce fut lui qui
m’interrogea ; mais j’ai la mémoire toute fraîche,
comme si je l’écoutai encore, qu’il me discourut,
pendant trois grosses heures, en une langue que je
sais bien n’avoir jamais ouïe, et qui n’a aucun
rapport avec pas une de ce monde-ci, laquelle
toutefois je compris plus vite et plus
intelligiblement que celle de ma nourrice. Il
m’expliqua, quand je me fus enquis d’une chose si
merveilleuse, que dans les sciences il y avoit un
Vrai, hors lequel on étoit toujours éloigné du
facile ; que plus un idiome s’éloignait de ce Vrai,
plus il se rencontroit au-dessous de la conception,
et de moins facile intelligence. « De même,
continuoit-il, dans la musique, ce Vrai ne se
rencontre jamais que l’âme, aussitôt soulevée, ne
s’y porte aveuglément. Nous ne le voyons pas, mais
nous sentons que la Nature le voit ; et, sans pouvoir
comprendre en quelle sorte nous en sommes
absorbés, il ne se laisse pas de nous ravir, et si
nous ne saurions remarquer où il est. Il en va des
langues tout de même. Qui (166) rencontre cette
vérité de lettres, de mots et de suite ne peut
jamais, en s’exprimant, tomber au-dessous de sa
conception : il parle toujours égal à sa pensée ; et
c’est pour n’avoir pas la connoissance de ce parfait
idiome, que vous demeurez court, ne connoissant
pas l’ordre ni les paroles qui puissent exprimer ce
que vous imaginez. » Je lui dis que le premier
homme de notre monde s’étoit indubitablement
servi de cette langue, parce que chaque nom qu’il
avoit imposé à chaque chose déclaroit son essence.
Il m’interrompit et continua : « Elle n’est pas
simplement nécessaire pour exprimer tout ce que
1 De Cyrano Bergerac, L’Autre Monde. Histoire
comique des Etats et Empires du Soleil. Paris,
Bauche, 1910 ; J.-J. Pauvert éditeur, Paris, 1962,
présentation de C. Mettra et J. Suyeux, p. 170.

FULCANELLI - 22 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

l’esprit conçoit, mais sans elle on ne peut pas être
entendu de tous. Comme cet idiome est l’instinct
ou la voix de la nature, il doit être intelligible à
tout ce qui vit dans le ressort de la nature. C’est
pourquoi, si vous en aviez l’intelligence, vous
pourriez communiquer et discourir de toutes vos
pensées aux bêtes1, et les bêtes, à vous, de toutes
les leurs, à cause que c’est le langage même de la
Nature, par qui elle se fait entendre à tous les
animaux. Que la facilité donc avec laquelle vous
entendez le sens d’une langue qui ne sonna jamais
à notre ouïe ne vous étonne plus. Quand je parle,
votre âme rencontre, dans chacun de mes mots, ce
Vrai qu’elle cherche à tâtons ; et quoique sa raison
ne sauroit manquer de l’entendre. » (167)
Mais ce langage secret, universel, indéfini,
malgré l’importance et la vérité de son expression,
est en réalité d’origine et de génie grecs, ainsi que
nous l’apprend notre auteur dans son Histoire des
Oiseaux. Il fait parler des chênes séculaires, —
allusion à la langue dont se servaient les Druides (D
ruidai, de DruV, chêne), — en cette façon :
« Envisage les chênes où nous sentons que tu tiens
ta vue attachée : c’est nous qui te parlons ; et, si
tu t’étonnes que nous parlions une langue usitée au
monde d’où tu viens, sache que nos premiers pères
en sont originaires ; ils demeuroient en Epire, dans
la forêt de Dodone, où leur bonté naturelle les
convia de rendre des oracles aux affligés qui les
consultoient. Ils avoient, pour cet effet, appris la
langue grecque, la plus universelle qui fût alors,
afin d’être entendus. » On connaissait la cabale
hermétique en Egypte, au moins dans la caste
sacerdotale, ainsi qu’en témoigne l’invocation du
Papyrus de Leyde : « … Je t’invoque, toi, le plus
puissant des dieux, qui as tout crée ; toi, né de toimême,
qui vois tout, sans pouvoir être vu… Je
t’invoque sous le nom que tu possèdes dans la
langue des oiseaux, dans celle des hiéroglyphes,
dans celle des Juifs, dans celle des Egyptiens, dans
celle des cynocéphales… dans celle des éperviers,
dans la langue hiératique. » Nous retrouvons
encore cet idiome chez les Incas, souverains du
Pérou jusqu’à l’époque de la conquête espagnole ;
les anciens écrivains l’appellent legua general
(langue universelle) et lengua cortesana (langue de
cou), c’est-à-dire langue diplomatique, parce
qu’elle recèle une double signification corres- (168)
pondant à une double science, l’une apparente,
l’autre profonde (diplh, double, et maqh, science).
« La cabale, dit l’abbé Perroquet2, était une
introduction à l’étude de toutes les sciences. »
En nous présentant la puissante figure de Roger
Bacon, dont le génie brille, au firmament
intellectuel du XIIIe siècle, comme un astre de
1 Le célèbre fondateur de l’Ordre des Franciscains,
auquel appartenait l’illustre Adepte Roger Bacon,
connaissait parfaitement la cabale hermétique ; saint
François d’Assise savait parler aux oiseaux.
2 Perroquet, prêtre, La Vie et le Martyre du Docteur
Illuminé, le Bienheureux Raymod Lulle. Vendôme,
1667.
première grandeur, Armand Parrot3 nous décrit par
quel travail il put acquérir la synthèse des langues
anciennes et posséder une pratique si étendue de
la langue mère qu’il pouvait, par son moyen,
enseigner en peu de temps les idiomes réputés les
plus ingrats. C’est là, on en conviendra, une
particularité réellement merveilleuse de ce langage
universel, qui nous apparaît à la fois comme la
meilleure clef des sciences et la plus parfaite
méthode d’humanisme. « Bacon, écrit l’auteur,
savait le latin, le grec, l’hébreu, l’arabe ; et,
s’étant mis ainsi en état de puiser une riche
instruction dans la littérature ancienne, il avait
acquis une connaissance raisonnée des deux
langues vulgaires qu’il avait besoin de savoir, celle
de son pays natal et celle de la France. De ces
grammaires particulières, un esprit tel que le sien
ne pouvait manquer de s’élever à la théorie
générale du langage ; il s’était ouvert les deux
sources d’où elles découlent, et qui sont, d’une
part, la composition positive de plusieurs idiomes,
et de l’autre, l’analyse philosophique de
l’entendement (169) humain, l’histoire naturelle de
ses facultés et de ses conceptions. Aussi le voit-on
appliqué, lui, presque seul dans tout son siècle, à
comparer des vocabulaires, à rapprocher les
syntaxes, à rechercher les rapports du langage avec
la pensée, à mesurer l’influence que le caractère,
les mouvements, les formes si variées du discours
exercent sur les habitudes et les opinions des
peuples. Il remontait ainsi aux origines de toutes
les notions simples ou complexes, fixes ou
variables, vraies ou erronées que la parole
exprimait. Cette grammaire universelle lui
semblait être la véritable logique, la meilleure
philosophie ; il lui attribuait tant de puissance,
qu’à l’aide d’une telle science, il se croyait
capable d’enseigner le grec ou l’hébreu en trois
jours4, ainsi qu’à son jeune disciple, Jean de Paris,
il avait appris en une année ce qui lui en avait
coûté quarante. « Foudroyante rapidité de
l’éducation du bon sens ! Puissance étrange, dit M.
Michelet, de tirer, avec l’étincelle électrique, la
science préexistante au cerveau de l’homme ! »
3 Armand Parrot, Roger Bacon sa personne, son génie,
ses oeuvres et ses contemporains. Paris, A. Picard,
1894, p. 48 et 49.
4 Cf. Epist. De Laude sacrae Scripturae, ad Clement IV.
— De Gérando, Histoire comparée des systèmes de
Philosophie, t. IV, ch. XXVII, p. 541. — Histoire
littéraire de la Francxe, t. XX, p. 233-234.

FULCANELLI - 23 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1


VII ALCHIMIE ET SPAGYRIE



(175) Il est à présumer que bon nombre de
savants chimistes, — et certains alchimistes
également, — ne partageront point notre manière
de voir. Cela ne saurait nous arrêter. Dussions-nous
passer pour un partisan des théories les plus
subversives, que nous ne craindrions pas de
développer ici notre pensée, estimant que la vérité
a bien d’autres attraits qu’un vulgaire préjugé, et
qu’elle demeure préférable, en sa nudité même, à
l’erreur la mieux fardée, la plus somptueusement
vêtue.
Tous les auteurs qui ont écrit, depuis Lavoisier,
sur l’histoire chimique, s’accordent à professer que
notre chimie provient, par filiation directe, de la
vieille alchimie. En conséquence, l’origine de l’une
se confond avec l’origine de l’autre. A telle
enseigne que la science actuelle serait redevable
des faits positifs sur lesquels elle s’est édifiée, au
patient labeur des alchimistes anciens.
Cette hypothèse, à laquelle on aurait pu
n’accorder qu’une valeur relative et
conventionnelle, étant admise aujourd’hui comme
vérité démontrée, la science alchimique,
dépouillée de son propre fonds, (176) perd tout ce
qui était susceptible de motiver son existence, de
justifier sa raison d’être. Vue ainsi, à distance,
sous les brumes légendaires et le voile des siècles,
elle n’offre plus qu’une forme vague, nébuleuse,
sans consistance. Fantôme imprécis, spectre
mensonger, la merveilleuse et décevante chimère
mérite bien d’être reléguée au rang des illusions
d’antan, des fausses sciences, ainsi que le veut,
d’ailleurs, un très éminent professeur1.
Mais, là où des preuves seraient nécessaires, où
des faits s’affirment indispensables, on se contente
d’opposer aux « prétentions » hermétiques une
pétition de principe. L’Ecole, péremptoire, ne
discute pas, elle tranche ! nous certifions, à notre
tour, en nous proposant de le démontrer, que les
savants hommes qui ont, de bonne foi, épousé et
propagé cette hypothèse, se sont abusés par
ignorance ou par défaut de pénétration. Ne
comprenant qu’en partie les livres qu’ils
étudiaient, ils ont pris l’apparence pour la réalité.
Disons donc nettement, puisque tant de gens
instruits et sincères paraissent l’ignorer, que
l’aïeule réelle de notre chimie est l’ancienne
spagyrie, et non la science hermétique elle-même.
Il y a, en effet, un abîme profond entre la spagyrie
et l’alchimie. C’est, précisément, ce que nous
allons nous efforcer de dégager, — autant du moins
1Cf. l’Illusion et les Fausses Sciences, par le
professeur Edmond-Marie-Léopold Bouty, dans la
revue Science et Vie, décembre 1913.
qu’il sera expédient de le faire sans outrepasser les
bornes permises. Nous espérons cependant pousser
assez loin l’analyse et fournir suffisamment (177)
de précisions pour nourrir notre thèse, heureux au
surplus de donner aux chimistes ennemis du parti
pris un témoignage de notre bon vouloir et de notre
sollicitude.
Il y eut au moyen âge, — vraisemblablement
même dans l’antiquité grecque, si nous nous
référons aux oeuvres de Zozime et d’Ostanès, —
deux degrés, deux ordres de recherches dans la
science chimique : la spagyrie et l’archimie. Ces
deux branches d’un même art exotérique se
diffusaient dans la classe laborieuse par la pratique
du laboratoire. Métallurgistes, orfèvres, peintres,
céramistes, verriers, teinturiers, distillateurs,
émailleurs, potiers, etc., devaient, autant que les
apothicaires, être pourvus de connaissances
spagyriques suffisantes. Ils les complétaient euxmêmes,
par la suite, dans l’exercice de leur
métier. Quant aux archimistes, ils formaient une
catégorie spéciale, plus restreinte, plus obscure
aussi, parmi les chimistes anciens. Le but qu’ils
poursuivaient présentait quelque analogie avec
celui des alchimistes, mais les matériaux et les
moyens dont ils disposaient pour l’atteindre étaient
uniquement des matériaux et des moyens
chimiques. Transmuer les métaux les uns dans les
autres ; produire l’or et l’argent en partant de
minerais vulgaires ou de composés métalliques
salins ; obliger l’or contenu potentiellement dans
l’argent, l’argent dans l’étain, à devenir actuels et
extractibles, voilà ce que l’archimiste avait en vue.
C’était, en définitive, un spagyriste cantonné dans
le règne minéral et qui délaissait volontairement
les quintessences animales (178) et les alcaloïdes
végétaux. Or, les règlements médiévaux défendent
de posséder chez soi, sans autorisation préalable,
des fourneaux et des ustensiles chimiques, quantité
d’artisans, leur labeur terminé, expérimentaient en
secret dans leur cave ou grenier. Ils cultivaient la
science des petits particuliers, selon l’expression
quelque peu dédaigneuse des alchimistes pour ces
à-côtés indignes du philosophe. Reconnaissons, sans
mépriser ces chercheurs utiles, que les plus
heureux n’en tiraient souvent qu’un bénéfice
médiocre, et qu’un même procédé, suivi tout
d’abord de succès, ne donnait ensuite que résultats
nuls ou incertains.
Néanmoins, malgré leurs erreurs, ou plutôt à
cause d’elles, — ce sont eux, les archimistes, qui
ont fourni aux spagyristes d’abord, à la chimie
moderne ensuite, les faits, les méthodes, les
opérations dont elle avait besoin. Ils sont, ces

FULCANELLI - 24 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

hommes tourmentés du désir de tout fouiller et de
tout apprendre, les véritables fondateurs d’une
science splendide et parfaite, qu’ils ont dotée
d’observations justes, de réactions exactes, de
manipulations habiles, de tours de main
péniblement acquis. Saluons très bas ces pionniers,
ces précurseurs, ces grands laborieux et n’oublions
jamais ce qu’ils firent pour nous.
Mais l’alchimie, nous le répétons, n’entre pour
rien dans ces apports successifs. Seuls, les écrits
hermétiques, incompris d’investigateurs profanes,
furent la cause indirecte de découvertes que leurs
auteurs n’avaient jamais prévues. C’est ainsi que
(179) Blaise de Vigenère obtint l’acide benzoïque
par sublimation du benjoin ; que Brandt put
extraire le phosphore ne recherchant l’alkaest dans
l’urine ; que Basile Valentin, — prestigieux Adepte
qui ne méprisait point les essais spagyriques, —
établit toute la série des sels antimoniaux et
réalisa le colloïde d’or rubis1 ; que Raymond Lulle
prépara l’acétone et Cassius le pourpre d’or ; que
Glauber obtint le sulfate sodique et que Van
Helmont reconnut l’existence des gaz. Mais, à
l’exception de Lulle et de Basile Valentin tous ces
chercheurs, classés à tort parmi les alchimistes, ne
furent que de simples archimistes ou de savants
spagyristes. C’est pourquoi un célèbre Adepte,
auteur d’un ouvrage classique2, peut-il dire avec
beaucoup de raison : « si Hermès, le Père des
philosophes, ressuscitoit aujourd’hui avec le subtil
Geber, le profond Raymond Lulle, ils ne seroient
pas regardés comme des Philosophes par nos
chymistes vulgaires3 qui ne daigneroient presque
pas les mettre au nombre de leurs disciples, parce
qu’ils ignoreroient la manière de s’y prendre pour
procéder (180) à toutes ces distillations, ces
circulations, ces calcinations, et toutes ces
opérations innombrables que nos chymistes
vulgaires ont inventées, pour avoir mal entendu les
écrits allégoriques de ces Philosophes ».
Avec leur texte confus, émaillé d’expressions
cabalistiques, les livres restent la cause efficiente
et génuine de la méprise grossière que nous
signalons. Car, en dépit des avertissements, des
objurgations de leurs auteurs, les étudiants
s’obstinent à les lire suivant le sens qu’ils offrent
dans le langage courant. Ils ne savent pas que ces
1 En partant du triclorure d’or pur, séparé de l’acide
chloraurique et lentement précipité par un sel de
zinc uni au carbonate potassique dans une « certaine
eau de pluye ». l’eau de pluie seule, recueillie à une
époque donnée, en récipient de zinc, suffit à former
le colloïde rubis, que l’on sépare des cristalloïdes par
dialyse, ce que nous avons maintes fois expérimenté
et toujours avec un égal succès.
2 Cosmopolite ou Nouvelle Lumière chymique. Paris,
Jean d’Houry, 1669.
3 Ce sont les archimistes et les spagyristes que l’auteur
désigne ici sous l’épithète générales de chimistes
vulgaires, pour les différencier des alchimistes
véritables, appelés encore Adeptes (Adeptus, qui a
acquis) ou Philosophes chimiques.
textes sont réservés aux initiés et qu’il est
indispensable, pour les bien comprendre, d’en
détenir la clef secrète. C’est à découvrir cette clef
qu’il faut préalablement travailler. Certes, ces
vieux traités contiennent, sinon la science
intégrale, du moins sa philosophie, ses principes,
l’art de les appliquer conformément aux lois
naturelles. Mais si l’on ignore la signification
occulte des termes, — ce qu’est par, exemple,
Ares, ce qui le distingue d’Aries et le rapproche
d’Arles, d’Arnet et d’Albait, — qualificatifs
étranges employés à dessein dans la rédaction de
tels ouvrages, on doit craindre de n’y entendre
goutte ou de se laisser infailliblement tromper.
Nous ne devons pas oublier qu’il s’agit là d’une
science ésotérique. Par conséquent, une vive
intelligence, une excellente mémoire, le travail et
l’attention aidés d’une volonté forte ne sont point
des qualités suffisantes pour espérer devenir docte
en la matière. « Ceux-là d’abusent fort, écrit
Nicolas Grosparmy, qui cuident que (181) nous
n’ayons faict nos livres que pour eux ; mais nous les
avons faicts pour en jecter hors tous ceulx qui ne
sont point de nostre secte4. » Batsdorff, au début
de son traité5, prévient charitablement le lecteur
en ces termes : « Tout homme prudent, dit-il, doit
premièrement apprendre la Science, s’il peut,
c’est-à-dire les principes et les moyens d’opérer,
sinon en demeurer là, sans follement employer son
temps et son bien… Or, je prie ceux qui liront ce
petit livre, d’ajouter foi à mes paroles. Je leur dis
donc encore une fois qu’ils n’apprendront jamais
cette science sublime par le moyen des livres, et
qu’elle ne peut s’aprendre que par révélation
divine, c’est pourquoy on l’apelle Art divin, ou
bien par le moyen d’un bon et fidèle maître ; et
comme il y en a très peu à qui Dieu ait fait cette
grâce, il y en a peu aussi qui l’enseignent. » Enfin,
un auteur anonyme du XVIIIe siècle6 donne d’autres
raisons de la difficulté que l’on éprouve à
déchiffrer l’énigme : « Mais voici, écrit-il, la
première et véritable cause pour laquelle la nature
a caché ce palais ouvert et royal à tant de
philosophes, même à ceux nantis d’un esprit très
subtil ; c’est que, s’écartant, dès leur jeunesse,
(182) du chemin simple de la nature par des
conclusions de logique et de métaphysique, et,
trompés par les illusions des meilleurs livres
mêmes, ils s’imaginent et jurent que cet art est
plus profond, plus difficile à connaître qu’aucune
métaphysique, quoique la nature ingénue, dans ce
4 Nicolas Grosparmy, L’Abrégé de Théoricque et le
Secret des Secrets. Ms. De la Bibl. nat., n°12246,
12298, 12299, 14789, 19072. Bibl. De l’Arsenal, n°
2516 (166 S. A. F.). Rennes, 160, 161.
5 Batsdorff, Le Filet d’Ariadne. Paris, Laurent d’Houry,
1695, p. 2.
6 Clavicula Hermeticae Scientiae, ab hyperboreo
quodam horis subsecivis consignata Anno 1732.
Amstelodami, Petrus Mortieri, 1751, p. 51. [et note
page 343]

FULCANELLI - 25 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

chemin comme dans tous les autres, marche d’un
pas droit et très simple. »
Telles sont les opinions des philosophes sur leurs
propres ouvrages. Comment s’étonner, dès lors,
que tant d’excellents chimistes aient fait fausse
route, qu’ils se soient abusés en discutant d’une
science dont ils étaient incapables d’assimiler les
plus élémentaires notions ? Et ne serait-ce pas
rendre services aux autres, aux néophytes, que de
les engager à méditer cette grande vérité que
proclame l’Imitation (liv. III, ch. II, v. 2),
lorsqu’elle dit, en parlant des livres scellés :
« Ils peuvent bien faire entendre le son de leurs
paroles, mais ils n’en donnent point l’intelligence.
Ils donnent la lettre, mais c’est le Seigneur qui en
découvre le sens ; ils proposent des mystères, mais
c’est Lui qui les explique. Ils montrent la voie qu’il
faut suivre, mais Il donne des forces pour y
marcher. »
c’est la pierre d’achoppement contre laquelle
ont trébuché nos chimistes. Et nous pouvons
affirmer que si nos savants avaient compris le
langage des vieux alchimistes, les lois de la
pratique d’Hermès leur seraient connues et la
pierre philosophale aurait cessé, depuis longtemps,
d’être considérée comme chimérique. (183) Nous
avons assuré plus haut que les archimistes réglaient
leurs travaux sur la théorie hermétique, — telle du
moins qu’ils l’entendaient, — et que ce fut là le
point d’expériences fécondes en résultats
purement chimiques. Ils préparèrent ainsi les
dissolvants acides dont nous nous servons, et, par
l’action de ceux-ci sur les bases métalliques,
obtinrent les séries salines que nous connaissons.
En réduisant ensuite ces sels, soit par d’autres
métaux, par les alcalins ou le charbon, soit par le
sucre ou les corps gras, ils retrouvèrent, sans
transformation, les éléments basiques qu’ils
avaient auparavant combinés. Mais ces tentatives,
ainsi que les méthodes dont elles se réclament, ne
présentaient aucune différence avec celles qui se
pratiquent couramment dans nos laboratoires.
Quelques chercheurs, cependant, poussèrent leurs
investigations beaucoup plus loin ; ils étendirent
singulièrement le champ des possibilités chimiques,
à tel point même que leurs résultats nous semblent
douteux sinon imaginaires. Il est vrai que ces
procédés sont souvent incomplets et enveloppés
d’un mystère presque aussi dense que celui du
Grand OEuvre. Notre intention étant, — nous
l’avons annoncé, — d’être utile aux étudiants, nous
entrerons à ce sujet dans quelques détails et
montrerons que ces recettes de souffleurs offrent
plus de certitude expérimentale qu’on serait porté
à leur attribuer. Que les philosophes, nos frères,
dont nous réclamons l’indulgence, daignent nous
pardonner ces divulgations. Mais, outre que notre
serment relève uniquement de l’alchimie et que
nous entendons (184) strictement demeurer sur le
terrain spagyrique, nous désirons, d’autre part,
tenir la promesse que nous avons faite de
démontrer, par des faits réels et contrôlables, que
notre chimie doit tout aux spagyristes et
archimistes, et rien, absolument, à la Philosophie
hermétique.
Le procédé archimique le plus simple consiste à
utiliser l’effet de réactions violentes, — celles des
acides sur les bases, — afin de provoquer, au sein
de l’effervescence, la réunion des parties pures,
leur assemblage irréductible sous forme de corps
nouveaux. On peut ainsi, en partant d’un métal
voisin de l’or, — l’argent de préférence, — produire
une petite quantité de métal précieux. Voici, dans
cet ordre de recherches, une opération
élémentaire dont nous certifions le succès, si l’on
suit bien nos indications.
Versez dans une cornue de verre, haute et
tubulée, le tiers de sa capacité d’acide azotique
pur. Adaptez-y un récipient avec tube de dégagement
et agencez l’appareil sur un bain de sable.
Opérez sous la sorbonne. Chauffez l’appareil doucement
et sans atteindre le degré d’ébullition de
l’acide. Cessez alors le feu, ouvrez la tubulure et
introduisez une légère fraction d’argent vierge, ou
de coupelle, qui ne contienne point de traces d’or.
Lorsque cessera l’émission du peroxyde d’azote et
que l’effervescence se sera calmée, laissez tomber
dans la liqueur une seconde portion d’argent pur.
Répétez ainsi l’introduction du métal, sans hâte,
jusqu’à ce que l’ébullition et le dégagement de
vapeurs rouges manifestent peu d’énergie, indices
(185) d’une saturation prochaine. N’ajoutez plus
rien, laissez déposer une demie-heure, puis
décantez avec précaution, dans un bécher, votre
solution claire et encore chaude. Vous trouverez au
fond de la cornue un mince dépôt sous forme de
sablon noir. Lavez celui-ci à l’eau distillée tiède, et
faites-le tomber dans une petite capsule de
porcelaine. Vous reconnaîtrez aux essais que ce
précipité est insolubles dans l’acide chlorhydrique,
comme il l’est dans l’acide nitrique. L’eau régale
le dissout et donne une magnifique solution jaune,
absolument semblable à celle du trichlorure d’or.
Etendez d’eau distillée cette liqueur ; précipitez
par une lame de zinc, il se déposera une poudre
amorphe, très fine, mate, de coloration brun
rougeâtre, identique à celle que donne l’or naturel
réduit de la même façon. Lavez convenablement
puis desséchez ce précipité pulvérulent. En le comprimant
sur une feuille de verre ou sur le marbre, il
vous donnera une lame brillante, cohérente, d’un
bel éclat jaune par réflexion, de couleur verte par
transparence, ayant l’aspect et les caractéristiques
superficielles de l’or le plus pur.
Afin d’augmenter d’une quantité nouvelle votre
minuscule dépôt, vous pourrez recommencer
l’opération autant de fois qu’il vous plaira. Dans ce
cas, reprenez la solution claire de nitrate d’argent
étendue des premières eaux de lavage ; réduisez le
métal par le zinc ou le cuivre. Décantez et lavez
abondamment quand la réduction sera complète.
Desséchez cet argent en poudre et servez-vous-en
pour votre seconde dissolution. En poursuivant
(186) ainsi, vous amasserez assez de métal pour en

FULCANELLI - 26 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

rendre l’analyse plus commode. De plus, vous serez
assuré de sa production véritable, — à supposer
même que l’argent tout d’abord employé contînt
quelque trace d’or.
Mais ce corps simple, si facilement obtenu bien
qu’en faible proportion, est-il vraiment de l’or ?
Notre sincérité nous engage à dire non ou, du
moins, pas encore. Car s’il présente la plus parfaite
analogie extérieure avec l’or, et même la plupart
de ses propriétés et réactions chimiques, il lui
manque toutefois un caractère physique essentiel,
la densité. Cet or est moins lourd que l’or naturel,
quoique sa densité propre soit déjà supérieure à
celle de l’argent. Nous pouvons donc l’envisager
non pas comme le représentant d’un état
allotropique, plus ou moins instable, de l’argent,
mais comme de l’or jeune, de l’or naissant, ce qui
révèle encore se formation récente. D’ailleurs, le
métal nouvellement produit reste susceptible de
prendre et de conserver, par contraction, la
densité élevée que possède le métal adulte. Les
archimistes utilisaient un procédé qui assurait à
l’or naissant toutes les qualités spécifiques de l’or
adulte ; ils dénommaient cette technique
maturation ou affermissement, et nous savons que
le mercure en était l’agent principale. On la trouve
citée dans quelques anciens manuscrits latins sous
l’expression de Confirmatio.
Il nous serait aisé de faire, au sujet de
l’opération que nous venons d’indiquer, plusieurs
remarques utiles et conséquentes, et montrer sur
quels principes philosophiques repose, dans celleci,
la production (187) directe du métal. Nous
pourrions également donner quelques variante
susceptible d’en augmenter le rendement, mais
nous franchirions les limites que nous nous sommes
volontairement imposées. Nous laisserons donc aux
chercheurs le soin de les découvrir eux-mêmes et
d’en soumettre les déductions au contrôle de
l’expérience. Notre rôle se borne à présenter des
faits ; aux archimistes modernes, spagyristes et
chimistes de conclure1. Mais il est, en archimie,
d’autres méthodes dont les résultats viennent
apporter la preuve des affirmations philosophiques.
1 Dans cet ordre d’essai, on peut noter un fait curieux
et qui rend impossible toute tentative
d’industrialisation. Le résultat, en effet, varie en
raison inverse de la quantité de métal employé. Plus
on agit sur de fortes masses, moins on récolte de
produit. Le même phénomène s’observe avec les
mélanges métalliques et salins desquels on retire
généralement de faibles quantités d’or. Si
l’expérience réussit d’ordinaire en opérant sue
quelques grammes de matière initiale, en travaillant
une masse décuple, il est fréquent d’aboutir à un
insuccès total. Nous avons longtemps cherché, avant
de la découvrir, la raison de cette singularité, qui
réside dans la manière dont les dissolvants se
comportent au fur et à mesure de leur saturation. Le
précipité apparaît peu après le début, et jusque vers
le milieu de l’attaque ; il se redissout en partie ou en
totalité par la suite, selon l’importance même du
volume de l’acide.
Elles permettent de réaliser la décomposition des
corps métalliques, longtemps considérés comme
éléments simples. Ces procédés, que les
alchimistes connaissent, bien qu’ils n’aient pas à
les utiliser dans l’élaboration du Grand OEuvre, ont
pour objet l’extraction de l’un des deux radicaux
métalliques, soufre et mercure.
La philosophie hermétique nous enseigne que
(188) les corps n’ont aucune action sur les corps, et
que, seuls, les esprits sont actifs et pénétrants2.
Ce sont eux, les esprits, ces agents naturels qui
provoquent, au sein de la matière, les
transformations que nous y observons. Or, la
sagesse démontre par l’expérience que les corps ne
sont susceptibles de former entre eux que des
combinaisons temporaires aisément réductibles.
Tel est le cas des alliages, dont certains se
liquatent par simple fusion, et de tous les
composés salins. De même, les métaux alliés
conservent leurs qualités spécifiques malgré les
propriétés diverses qu’ils affectent à l’état
d’association. On comprend donc de quelle utilité
peuvent être les esprits dans le dégagement du
soufre ou du mercure métalliques, lorsqu’on sait
qu’ils sont seuls capables de vaincre la forte
cohésion qui lie étroitement entre eux ces deux
principes.
Auparavant, il est indispensable de connaître ce
que les Anciens désignaient par le terme générique
et assez vague d’esprits.
Pour les alchimistes, les esprits sont des
influences réelles, quoique physiquement presque
immatérielles ou impondérables. Ils agissent d’une
manière (189) mystérieuse, inexplicable,
inconnaissable mais efficace, sur les substances
soumises à leur action et préparées pour les
recevoir. Le rayonnement lunaire est l’un de ces
esprits hermétiques.
Quant aux archimistes, leur conception s’avère
comme étant d’ordre plus concret et plus
substantiel. Nos vieux chimistes englobent sous la
même rubrique tous les corps, simples ou
complexes, solides ou liquides, pourvus d’une
qualité volatile apte à les rendre entièrement
sublimables. Métaux, métalloïdes, sels, carbure
d’hydrogène, etc., apportent aux archimistes leur
contingent d’esprit : mercure, arsenic, antimoine
et certains de leurs composés, soufre, sel
ammoniac, alcool, éther, essences végétales, etc.
2 Geber, dans sa Somme de Perfection du Magistère
(Summa perfectionis Magisterii), parle ainsi du
pouvoir qu’ont les esprits sur les corps. « O fils de la
doctrine, s’écrie-t-il, si vous voulez faire éprouver
aux corps des changements divers, ce n’est qu’à
l’aide des esprits que vous y parviendrez (per spiritus
ipsos necesse est). Lorsque ces esprits se fixent sur
les corps, ils perdent leur forme et leur nature ; ils ne
sont plus ce qu’ils étaient. Lorsqu’on en opère la
séparation, voici ce qui arrive : ou les esprits
s’échappent seuls, et les corps où ils étaient fixés
restent, ou les esprits et les corps s’échappent
ensemble dans le même temps. »

FULCANELLI - 27 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Dans l’extraction du soufre métallique, la
technique favorite est celle qui utilise la
sublimation. Voici, à titre d’indication, quelques
manières d’opérer.
Dissolvez de l’argent pur dans l’acide nitrique
chaud, selon la manipulation précédemment
décrite, puis étendez cette solution d’eau distillée
chaude. Décantez la liqueur claire, afin d’en
séparer, s’il y a lieu, le léger dépôt noir dont nous
avons parlé. Laissez refroidir au laboratoire obscur
et versez dans la liqueur, peu à peu, soit une
solution filtrée de chlorure sodique, soit de l’acide
chlorhydrique pur. Le chlorure d’argent tombera au
fond du vase sous forme de masse blanche
caillebotée. Après repos de vingt-quatre heures,
décantez l’eau acidulée qui surnage, lavez
rapidement à l’eau froide et faites dessécher
spontanément dans une pièce (190) où ne pénètre
aucune lumière. Pesez alors votre sel d’argent
auquel vous mélangerez intimement trois fois
autant de chlorure d’ammonium pur. Introduisez le
tout dans une cornue de verre, haute, et de
capacité telle que le fond seul soit occupé par le
mélange salin. Donnez le feu doux au bain de sable
et augmentez le par degrés. Quand la température
sera suffisante, le sel ammoniac s’élèvera et
garnira d’une couche ferme la voûte et le col de
l’appareil. Ce sublimé, d’une blancheur de neige,
rarement jaunâtre, laisserait croire qu’il ne
renferme rien de particulier. Coupez donc
adroitement la cornue, détachez avec soin ce
sublimé blanc, faites le dissoudre dans l’eau
distillée, froide ou chaude. La dissolution achevée,
vous trouverez au fond une poudre très fine, d’un
rouge éclatant ; c’est une partie du soufre
d’argent, ou soufre lunaire, détachée du métal et
volatilisée par le sel ammoniac au cours de sa
sublimation.
Cette opération, toutefois, malgré sa simplicité,
ne va pas sans de gros inconvénients. Sous son
apparence facile, elle exige une grande habileté,
beaucoup de prudence dans la conduite du feu. Il
faut d’abord, si l’on ne veut perdre la moitié et
plus du métal employé, éviter surtout la fusion des
sels. Or, si la température reste inférieure au degré
requis pour déterminer et maintenir la fluidité du
mélange, il ne se produit pas de sublimation.
D’autre part, dès que celle-ci s’établit, le chlorure
d’argent, déjà très pénétrant par lui-même,
acquiert, au contact du sel ammoniac, un tel
mordant qu’il passe à travers les parois du (193)
verre1 et s’échappe au dehors. Très fréquemment,
la cornue se fêle quand la phase de vaporisation
commence, et le sel ammoniac sublime à
l’extérieur. L’artiste n’a pas même la ressource des
cornues e grès, de terre ou de porcelaine, plus
poreuses encore que celles de verre, d’autant qu’il
doit pouvoir constamment observer la marche des
réactions, s’il désire se trouver en mesure
1 Il les colore dans la masse d’une teinte rouge par
transparence, verte par réflexion.
d’intervenir au moment opportun. Il y a donc, en
cette méthode comme en beaucoup d’autres du
même ordre, certains secrets de pratique que les
archimistes se sont prudemment réservés. L’un des
meilleurs consiste à diviser le mélange des
chlorures en interposant un corps inerte,
susceptible d’empâter les sels et d’empêcher leur
liquéfaction. Cette matière ne doit posséder ni
qualité réductrice, ni vertu catalytique ; il est
indispensable aussi qu’on puisse facilement l’isoler
du caput mortuum. On employait autrefois la
brique pilée et divers absorbants tels que la potée
d’étain, la pierre ponce, le silex pulvérisé, etc. Ces
substances fournissent, malheureusement, un
sublimé très impur. Nous donnons la préférence à
certain produit, dépourvu d’affinité quelconque
pour les chlorures d’argent et d’ammonium, que
nous tirons du bitume de Judée. Outre la pureté du
soufre obtenu, la technique devient fort aisée. On
peut, commodément, réduire le résidu en argent
métallique et réitérer les sublimations jusqu’à
extraction totale du soufre. La masse résiduelle
n’est plus alors réductible (194) et se présente sous
l’aspect d’une cendre grise, molle, très douce,
grasse au toucher, gardant l’empreinte du doigt, et
qui cède, en peu de temps, la moitié de son poids
de mercure spécifique.
Cette technique s’applique également au
plomb. D’un prix moins élevé, il offre l’avantage de
fournir des sels insensibles à la lumière, ce qui
dispense l’artiste d’opérer dans l’obscurité ; il
n’est pas nécessaire non plus d’employer
l’impastation ; enfin, comme le plomb est moins
fixe que l’argent, le rendement en sublimé rouge
est meilleur et le temps abrégé. Le seul côté
fâcheux de l’opération vient de ce que le sel
ammoniac forme, avec le soufre du plomb, une
couche saline compacte et si tenace qu’on la
croirait fondue avec la verre. Aussi devient-il
laborieux de l’en détacher sans broyage. Quant à
l’extrait lui-même, il est d’un beau rouge, enrobé
dans un sublimé jaune fortement coloré, mais très
impur comparativement à celui de l’argent. Il
importe donc de le purifier avant de l’employer. Sa
maturité est aussi moins parfaite, considération
importante si les recherches sont orientées vers
l’obtention de teintures particulières.
Tous les métaux n’obéissent pas aux mêmes
agents chimiques. Le procédé qui convient à
l’argent et au plomb ne peut être appliqué à
l’étain, au cuivre, au fer ou à l’or. Davantage,
l’esprit capable se détacher et d’isoler le soufre
d’un métal donné exercera son action, chez un
autre métal, sur le principe mercuriel de celui-ci.
Dans le premier cas, le mercure sera fortement
retenu, tandis que le soufre se sublimera ; dans le
second, c’est le (195) phénomène inverse que l’on
verra se produire. De là, la diversité des méthodes
et la variété des techniques de décomposition
métallique. C’est d’ailleurs et surtout l’affinité que
manifestent les corps les uns pour les autres, et
ceux-ci pour les esprits, qui en règle l’application.

FULCANELLI - 28 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

On sait que l’argent et le plomb ont ensemble une
sympathie très marquée ; les minerais de plomb
argentifère le prouvent assez. Or, l’affinité
établissant l’identité chimique profonde de ces
corps, il est logique de penser que le même esprit,
employé dans les mêmes conditions, y déterminera
les mêmes effets. C’est ce qui a lieu avec le fer et
l’or, lesquels sont liés par une étroite affinité ;
quand les prospecteurs mexicains viennent à
découvrir une terre sablonneuse très rouge,
composée en majorité de fer oxydée, ils en
concluent que l’or n’est pas loin. Aussi,
considèrent-ils cette terre rouge comme la minière
et la mère de l’or, et le meilleur indice d’un filon
proche. Le fait semble pourtant assez singulier,
étant donné les différence physiques de ces
métaux. Dans la catégorie des corps métalliques
usuels, l’or est le plus rare d’entre eux ; le fer, par
contre, en est certainement le plus commun, celui
que l’on trouve partout, non seulement dans les
mines, où il occupe des gîtes considérables et
nombreux, mais encore disséminé à la surface
même du sol. L’argile lui doit sa coloration
spéciale, tantôt jaune quand le fer s’y trouve divisé
à l’état d’hydrate, tantôt rouge s’il est sous forme
de sesquioxyde, couleur qui s’exalte encore par la
cuisson (briques, tuiles, poteries). De tous les
minerais classés, c’est la (196) pyrite de fer qui est
le plus vulgaire et le plus connu. Les masses
ferrugineuses noires, en boules de diverses
grosseurs, en agglomérats testacés, en rognons, se
rencontrent fréquemment dans les champs, au bord
des chemins, sur les terrains crayeux. Les enfants
des campagnes ont coutume de jouer avec ces
marcassites qui montrent lorsqu’on les brise, une
texture fibreuse, cristalline et radiée. Elles
renferment parfois de petites quantités d’or. Les
météorites, composés surtout de fer magnétique
fondu, prouvent que les masses interplanétaires
dont ils proviennent doivent en majeur partie leur
structure au fer. Certains végétaux contiennent du
fer assimilable (froment, cresson, lentilles,
haricots, pommes de terre). L’homme et les
animaux vertébrés doivent au fer et à l’or la
coloration rouge de leur sang. Ce sont, en effet, les
sels de fer qui constituent l’élément actif de
hémoglobine. Ils sont même si nécessaires à la
vitalité organique, que la médecine et la
pharmacopée ont, de tout temps, cherché à fournir
au sang appauvri les composés métalliques propres
à sa reconstitution (peptonate et carbonate de
fer). Chez le peuple, l’usage s’est conservée de
l’eau rendue ferrugineuse par immersion de clous
oxydés. Enfin, les sels de fer présentent une telle
variété dans leur coloration qu’on peut assurer
qu’ils suffiraient à reproduire toutes les tonalités
du spectre, depuis le violet, qui est la propre
couleur du métal pur, jusqu’au rouge intense qu’il
donne à la silice dans les diverses sortes de rubis et
de grenats.
Il n’en fallait pas tant pour engager les
archimistes (197) à travailler sur le fer, dans le
dessein d’y découvrir les composants de leurs
teintures. Au demeurant, ce métal laisse aisément
extraire ses constituants, sulfureux et mercuriel,
en une seule manipulation, ce qui est déjà fort
avantageux. La grosse, l’énorme difficulté réside
dans la réunion des ces éléments, lesquels, malgré
leur purification, refusent énergiquement de se
combiner pour former un nouveau corps. Mais nous
passerons sans analyser ni résoudre ce problème,
puisque notre sujet se borne à établir la preuve
que les archimistes ont toujours employé des
matériaux chimiques mis en oeuvre à l’aide de
moyens et d’opérations chimiques.
Dans le traitement spagyrique du fer, c’est la
réaction énergique d’acides, ayant pour le métal
une semblable affinité, que l’on utilise pour
vaincre la cohésion. On part ordinairement de la
pyrite martiale ou du métal réduit en limaille. Dans
ce dernier cas, nous recommandons d’user de
prudence et de précaution. Si l’on s’adresse à la
pyrite, il suffira de la broyer le plus finement que
faire se pourra et de rougir cette poudre à feu, une
seule fois, en la brassant fortement. Refroidie, on
l’introduit dans un large ballon avec quatre fois son
poids d’eau régale, et l’on porte le tout à
ébullition. Au bout d’une heure ou deux, on laisse
reposer, on décante la liqueur, puis on reverse sur
le magma une semblable quantité de nouvelle eau
régale que l’on fait bouillir comme précédemment.
Il faut continuer ainsi l’ébullition et la décantation
jusqu’à ce que la pyrite apparaisse blanche au fond
du vaisseau. On reprend alors tous les extraits, on
les (198) filtre sur soie de verre et on les concentre
par distillation lente dans une cornue tubulée.
Lorsqu’il ne reste plus que le tiers environ du
volume primitif, on ouvre la tubulure et on y verse,
par fractions successives, une certaine quantité
d’acide sulfurique pur à 66° (60 grammes pour un
volume total d’extrait provenant de 500 grammes
de pyrite). On distille ensuite jusqu’à sec et, après
avoir changé de récipient, on pousse peu à peu la
température. On verra distiller des gouttes
huileuses, rouges comme du sang, qui représentent
la teinture sulfureuse, puis un beau sublimé blanc,
qui s’attache à la voûte et au col sous l’aspect de
duvet cristallin. Ce sublimé est un véritable sel de
mercure, — appelé par quelques archimistes
mercure de vitriol, — que l’on réduit sans peine en
mercure fluide par la limaille de fer, la chaux vive
ou le carbonate potassique anhydre. On peut
d’ailleurs s’assurer immédiatement que ce sublimé
renferme bien le mercure spécifique du fer, en
frottant les cristaux sur une lame de cuivre :
l’amalgame se produit aussitôt et le métal paraît
argenté.
Quant à la limaille de fer, elle fournit un soufre
de couleur d’or, au lieu d’être rouge, et un peu, —
très peu, — de mercure sublimé. Le procédé est le
même, mais avec cette légère différence qu’il faut
jeter dans l’eau égale, préalablement chauffée,
des pincées de limaille et attendre, à chacune
d’elles, que l’effervescence se soit apaisée. Il est

FULCANELLI - 29 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

bon de brasser le fond avec un agitateur pour
éviter que la limaille ne prenne en masse. Après
filtration et réduction de moitié, on rajoute, — très
peu à la (199) fois, car la réaction est violente et
les soubresauts furieux, — de l’acide sulfurique
jusqu’à la moitié de ce que pèse la liqueur
concentrée. C’est là le côté dangereux de la
manipulation, car il arrive assez souvent que la
cornue explose ou qu’elle se fêle au niveau des
acides.
Nous arrêterons ici la description des procédés
sur le fer, estimant qu’ils suffisent amplement à
soutenir notre thèse, et nous terminerons l’exposé
des procédés spagyriques par celui de l’or, lequel
est, suivant l’opinion de tous les philosophes, le
corps le plus réfractaires à la dissociation. C’est un
axiome courant en spagyrie qu’il est plus facile de
faire de l’or que de le détruire. Mais, ici, une
brève observation s’impose.
Bornant seulement notre désir à prouver la
réalité chimique des recherches archimiques, nous
nous garderons bien d’enseigner, en langage clair,
comment on peut fabriquer de l’or. Le but que
nous poursuivons est d’ordre plus élevé. Et nous
préférons demeurer dans le domaine alchimique
pur, plutôt qu’engager le chercheur à suivre ces
sentiers couverts de ronces et bordés de
fondrières. Car l’application de ces méthodes, en
affermissant le principe chimique des
transmutations directes, ne saurait apporter le
moindre témoignage en faveur du Grand OEuvre,
dont l’élaboration reste complètement étrangère à
ce même principe. Cela dit, reprenons notre sujet.
Un vieux dicton spagyrique prétend que la
semence de l’or est dans l’or même ; nous n’y
contredirons pas, à condition que l’on sache de
quel or (200) il est question, ou comment il
convient de saisir cette semence dégagée de l’or
vulgaire. Si l’on ignore le dernier de ces secrets, on
devra nécessairement se contenter d’assister à la
production du phénomène, sans en tirer d’autre
profit qu’une certitude objective. Observez donc
attentivement ce qui se passe dans l’opération
suivante, dont l’exécution ne présente aucune
difficulté.
Dissolvez de l’or pur dans l’eau régale ; versez-y
de l’acide sulfurique en poids égal à la moitié du
poids d’or employé. Il ne se fera qu’une légère
contraction. Agitez la solution et introduisez la
dans une cornue de verre non tubulée, agencée sur
bain de sable. Donnez d’abord un feu médiocre,
afin que la distillation des acides s’opère
doucement et sans ébullition. Lorsque rien ne
distillera plus et que l’or apparaîtra au fond sous
l’aspect d’une masse jaune, mate, sèche et
caverneuse, changez de récipient et augmentez
progressivement l’ardeur du foyer. Vous verrez
s’élever des vapeurs blanches, opaques, légères au
début, puis de plus en plus lourdes. Les premières
se condenseront en une belle huile jaune qui
coulera au récipient ; les secondes se sublimeront
et garniront la voûte et la naissance du col de fins
cristaux imitant le duvet des oiseaux. Leur couleur,
d’un rouge de sang magnifique, prend l’éclat des
rubis quand un rayon de soleil ou quelque vive
lumière vient les frapper. Ces cristaux, très
déliquescents, ainsi que les autres sels d’ors, se
délitent en liqueur jaune dès que la température
s’abaisse…
nous ne poursuivrons pas d’avantage l’étude
(201) des sublimations. Quant aux procédés
archimiques connus sous l’expression de Petits
particuliers, ce sont, le plus souvent, des
techniques aléatoires. Les meilleurs de ces
processus partent des produits métalliques extraits
selon les moyens que nous avons indiqués. On les
rencontrera répandus à profusion dans quantité
d’ouvrages de second ordre et de manuscrits de
souffleurs. Nous nous bornerons, à titre de
commentaire, à reproduire le particulier que
signale Basile Valentin1, parce que, contrairement
aux autres, il est soutenu par de solides et
pertinentes raisons philosophiques. Le grand
Adepte affirme, dans ce passage, que l’on peut
obtenir une teinture particulière en unissant le
mercure de l’argent au soufre du cuivre par
l’entremise du sel de fer. « La Lune, dit-il, a en soy
un mercure fixe par lequel elle soustient plus
longuement la violence du feu que les autres
métaux imparfaicts ; et la victoire qu’elle
remporte montre assez combien elle est fixe veu
que le ravissant Saturne ne luy peut rien oster ou
diminuer. La lascive Vénus est bien colorée, et tout
son corps n’est presque que teinture et couleur
semblable à celle qu’a le Soleil, laquelle, à cause
de son abondance, tire grandement sur le rouge.
Mais d’autant que son corps est lépreux et malade,
la teinture fixe n’y peut pas faire sa demeure, et le
corps s’envolant, necessairement la teinture doit
suyvre, car iceluy perissant, l’âme ne peut pas
demeurer, son domicile estant consumé par le feu,
n’apparoissant (202) et ne luy estant laissé aucun
siège et refuge, laquelle au contraire accompagnée
demeure tout avec un corps fixe. Le sel fixe fournit
au guerrier Mars un corps dur, fort, solide et
robuste, d’où provient sa magnanimité et grand
courage. C’est pourquoy il est grandement difficile
de surmonter ce valeureux capitaine, car son corps
est si dur qu’à grand’peine peut-on le blesser. Mais
si quelqu’un mesle sa force et dureté avec la
constance de la Lune et la beauté de Vénus, et les
accorde par un moyen spirituel, il pourra faire non
point tant mal à propos une douce harmonie, par le
moyen de laquelle le pauvre homme, s’estant servy
a cest effet de quelques clefs de nostre Art, apres
avoir monté au haut de ceste eschelle et parvenu
jusques à la fin de l’OEuvre, pourra
particulierement gaigner sa vie. Car la nature
phlegmatique et humide la Lune peut estre
eschauffée et desseichée par le sang chaud et
1 Les Douze Clefs de Philosophie. Paris, Pierre Moët,
1659, liv. I, p. 34 ; Editions de Minuit, 1956, p. 85.

FULCANELLI - 30 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

colerique de Vénus, et sa grande noirceur corrigée
par le sel de Mars. »
Parmi les archimistes ayant utilisé l’or pour
l’augmenter, à l’aide de formules qui les
conduisirent au succès, nous citerons le prêtre
vénitien Pantheus1 ; Naxagoras, auteur de
l’Alchymia denudata (1715) ; de Locques ; Duclos ;
Bernard de Labadye ; Joseph du Chesne, baron de
Morancé, médecin ordinaire du roi Henri IV ; Blaise
de Vigenère ; Bardin, du Havre (1638) Mlle de
Martin-ville (1610) ; Yardley, inventeur anglais d’un
procédé transmis à M. Garden, gantier à Londres,
(203) en 1716, puis communiqué par M. Ferdinand
Hockley au docteur Sigismond Bacstrom2, et qui fit
l’objet d’une lettre de celui-ci à M. L. Sand, en
1804 ; enfin, le pieux philanthrope saint Vincent de
Paul, fondateur des Pères de la Mission (1625), de
la congrégation des Soeurs de la Charité (1634),
etc.
Que l’on veuille bien nous permettre de nous
arrêter un instant sur cette grande et noble figure,
ainsi que sur son labeur occulte, généralement
ignoré.
On sait qu’au cours d’un voyage qu’il fît de
Marseille à Narbonne, saint Vincent de Paul fut pris
par les pirates barbaresques et emmené captif à
Tunis. Il avait alors vingt quatre ans3. On nous
assure aussi qu’il parvint à ramener son dernier
maître, un renégat, dans le giron de l’Eglise, qu’il
revint en France et séjourna à Rome, où le pape
Paul V le reçut avec beaucoup d’égards. C’est à
partir de ce moment qu’il entreprit ses fondations
pieuses et ses institutions charitables. Mais ce que
l’on se garde bien de nous dire, c’est le Père des
enfants trouvés, comme on l’appelait de son
vivant, avait appris l’archimie au cours de sa
captivité. Ainsi s’explique-t-on, sans qu’il (204) soit
besoin d’intervention miraculeuse, que le grand
apôtre de la charité chrétienne ait eu le moyen de
réaliser ses nombreuses oeuvres philanthropiques4.
1 J.-A. Pantheus, Ars et Theoria Transmutationis
Metallicae cum Voarchadumia Veneunt. Vivantium
Gautherorium, 1550.
2 Le docteur S. Bacstrom fut affilié à la société
hermétique fondée par l’Adepte de Chazal, qui
habitait l’île Maurice, dans l’océan Indien, à l’époque
de la Révolution.
3 Né à Poux, près de Dax, en 1581, les biographes le
disent né en 1576, bien qu’il donne lui-même son âge
exact, à diverses reprises, dans sa correspondance.
Cette erreur s’explique par ce fait qu’avec la
complicité de prélats agissant à l’encontre des
décisions du concile de Trente, on le fit
frauduleusement passer pour avoir vingt-quatre ans,
alors qu’il n’en avait que dix-neuf lorsqu’il fut
ordonné prêtre, l’an 1600.
4 Il fonda, nous dit l’abbé Pétin (Dictionnaire
hagiographique, dans l’Encyclopédie de Migne. Paris,
1850), un hôpital pour les galériens, à Marseille,
établit à Paris les maisons des Orphelins, des Filles
de la providence, des Filles de la Croix ; l’hôpital de
Jésus, des Enfants-Trouvés, l’hôpital général de la
Salpêtrière. « Sans parler de l’hôpital général de
C’était, d’ailleurs, un homme pratique, positif,
résolu, ne négligeant point ses affaires, nullement
rêveur ni enclin au mysticisme. Au reste, une âme
profondément humaine sous des dehors rudes
d’homme actif, tenace, ambitieux.
On possède de lui deux lettres fort suggestives
sous le rapport de ses travaux chimiques. La
première, écrite à M. De Comet, avocat à la cour
présidiale de Dax, fut publiée plusieurs fois et
analysée par M. Georges Bois, dans le Péril
occultiste (Paris, Victor Retaux, s. d.). Elle est
écrite d’Avignon et datée du 24 juin 1607. Nous
prendrons ce document, qui est assez long, au
moment où Vincent de Paul, ayant achevé la
mission pour laquelle il se trouvait à Marseille, se
prépare à regagner Toulouse.
« … Estant sur le poinct de partir par terre, ditil,
je fus persuadé par un gentihomme avec qui
j’estois logé, de m’embarquer avec luy jusques à
Narbonnes, veu la faveur du tems qui estoyt ; à ce
que je fis plutot pour y estre et pour epargner, ou
pour mieux dire, pour ne jamais y estre et tout
(205) perdre. Le vent nous feust aussi favorable
qu’il falloit pour nous rendre ce jour à Narbonne,
qui estoit faire cinquante lieues, si Dieu n’eust
permis que trois brigantins turcqs qui costoyoient
le golfe de Leon (pour attraper les barques qui
venoient de Beaucaire, où il y avoit foire que l’on
estime estre des plus belles de la chrétienté), ne
nous eussent donné la chasse et attaquez si
vivement que deux ou trois des nostres estant tuez
et tout le reste blessés, et mesme moy, qui eus un
coup de flèche qui me servira d’horloge tout le
reste de ma vie, n’eussions été contrainctz de nous
rendre à ces filous et pire que tigres ; les premiers
esclats de la rage desquelz furent de hacher nostre
pilote en mille pieces pour avoir perdu un des
principalz des leurs, outre quatre ou cinq forsatz
que les nostres leur tuerent. Ce faict, nous
enchaisnèrent, apres nous avoir grossierement
pensez, poursuivirent leur poincte, faisant mille
voleries, donnant neanmoingt liberté à ceux qui se
rendoyent sans combattre, apres les avoir volez :
et enfin, chargez de marchandise, au bout de sept
ou huit jours, prinrent la route Barbarie, taniere et
spelongue de voleurs sans aveu du grand Turc, où
estant arrivez, ils nous exposerent en vente avec
proces verbal de nostre capture, qu’ils disoyent
avoir esté faicte dans un navire espagnol, parce
que sans ce mensonge, nous eussions esté delivrez
par le consul que le Roy tient de là pour rendre
libre le commerce aux François. Leur procedure à
nostre vente feust qu’apres qu’ils nous eurent
despouillez tout nudz, ils nous baillerent à chacun
(206) une paire de brayes, un hocqueton de lin,
avec une benote ; nous promenerent par la ville de
Thunis, où ils estoient venus pour nous vendre.
Sainte-Renne, qu’il fonda en Bourgogne, il secourut
plusieurs provinces, ravagées par la famine et la
peste ; et les aumônes qu’il fit parvenir en Lorraine
et en Champagne se montent à près de deux
millions. »

FULCANELLI - 31 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Nous ayant faixt faire cinq ou six tours par la ville,
la chaisne au col, ils nous ramenerent au bateau
afin que les marchands vinssent voir qui pourroyt
manger, et qui non, pour montrer que nos playes
n’estoyent point mortelles. Ce faict, nous
ramenerent à la place où les marchands nous
vindrent visiter tout de mesme que l’on faict à
l’achat d’un cheval ou d’un boeuf, nous faisant
ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos
côtes, sondant nos playes, et nous faisant cheminer
le pas, troter ou courir, puis tenir des fardeaux,
puis luter pour voir la force d’un chacun et mille
autres sortes de brutalitez.
» Je feus vendu à un pescheur, qui feust
contrainct de se deffaire bientost de moy, pour
n’avoir rien de si contraire que la mer, et, depuis,
par le pescheur à un vieillard, médecin spagirique,
souverain tiran de quintessences, homme fort
humain et traictable, lequel, à ce qu’il me disoyt,
avoyt travaillé cinquante ans à la recherche de la
pierre philosophale, et en vaint quant à la pierre,
mais fort seurement à autres sortes de
transmutation des metaux. En foy de quoi, je lui ai
veu souvent fondre autant d’or que d’argent
ensemble, les mettre en petites lamines, et puis
mettre un lit de quelque poudre, puis un autre de
lamines, et puis un autre de poudre dans un
creuset ou vase à fondre des orfevres, le tenir au
feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et trouver
l’argent estre devenu or ; et plus souvent (207)
encore, congeler ou fixer l’argent vif en argent fin,
qu’il vendoyt pour donner aux pauvres. Mon
occupation estoit de tenir le feu à dix ou douze
fourneaux, en quoy, Dieu merci, je n’avois plus de
peine que de plaisir. Il m’aymoit fort, et se playsoit
fort de me discourir de l’alchimie, et plus de sa
loy, à laquelle il faysoyt tous ses efforts de
m’attirer, me promettant force richesse et tout son
sçavoir. Dieu opera toujours en moy une croyance
de delivrance par les assidues prieres que je luy
faisoys et à la Vierge Marie, par la seule
intercession de laquelle je croy fermement avoir
esté delivré. L’espérance et ferme croyance que
j’avois de vous revoir, Monsieur, me fit estre assidu
à le prier de m’enseigner le moyen de guerir de la
gravelle, en quoy je lui voyois journellement faire
miracle ; ce qu’il fist, voire me fist preparer et
administrer les ingrediens…
» Je feus avec ce vieillard depuis le mois de
septembre 1605 jusques au mois d’aoust prochain,
qu’il fut pris et mené au Grand Sultan, pour
travailler pour luy ; mais en vain, car il mourut de
regret par les chemins. Il me laissa à son nepveu,
vrai anthropomorphite, qui me revendit tost apres
la mort de son oncle, parce qu’il ouyt dire, comme
M. De Breve, ambassadeur pour le Roy en Turquie,
venoyt, avec bonnes et expresses patentes du
Grand Turcq, pour recouvrer les esclaves chretiens.
Un renégat de Nice en Savoye, ennemi de nature,
m’acheta et m’emmena en son temat (ainsi
s’appelle le bien que l’on tient comme metayer du
grand seigneur, car le peuple n’a rien, tout est au
sultan). Le temat de (208) cestuy-ci estoit dans la
montagne, où le pays est extremement chaud et
desert. »
Après avoir converti cet homme, Vincent partit
avec lui, dix mois après, « au bout desquels,
continue le scripteur, nous nous sauvâmes avec un
petit esquif et nous rendismes le vingt-huitième
jour de juing à Aigues-Mortes, et tot apres en
Avignon, où monseigneur le vice-légat receut
publiquement le renegat, la larme à l’oeil et le
sanglot au gosier, dans l’eglise de Saint-Pierre, à
l’honneur de Dieu et edification des spectateurs.
Mon dict seigneur… me faict cet honneur de fort
aymer et caresser, pour quelques secrets
d’alchimie que je lui ay aprins, desquels il faict
plus d’estat, dit-il, que si io gli avessi dato un
monte di oro1, parce qu’il a travaillé tout le tems
de sa vie, et qu’il ne respire autre contentement…
— Vincent Depaul2 ».
En janvier 1608, une seconde épître, adressée
de Rome au même destinataire, nous montre
Vincent de Paul initiant le vice-légat d’Avignon,
dont il vient d’être fait mention, et fort bien en
cour, grâce à ses secrets spagyriques. « … Mon
estat est donc tel, en un mot, que je suis en ceste
ville de Rome, où je continue mes estudes,
entretenu par monseigneur le Vice-Légat, qui estoit
d’Avignon, qui me faict l’honneur de m’aymer et
desirer mon avancement, pour luy avoir montré
force belles choses curieuses que j’apprins pendant
mon esclavage de ce vieillard turcq à qui je vous ay
ecrit que je feus vendu, du nombre desquelles
curiositez est le commencement, non la totale
perfection, du miroir d’Archimede ; un ressort
artificiel pour faire parler une teste de mort, de
laquelle ce misérable se servoit pour seduire le
peuple, luy disant que son dieu Mahomet luy faysoit
entendre sa volonté par cette teste, et mile autres
belles choses géométriques, que j’ay aprins de luy,
desquelles mon dict seigneur est si jaloux qu’il ne
veut pas mesme que j’accoste personne, de peur
qu’il a que je l’enseigne, desirant avoir luy seul la
réputation de sçavoir ces choses, lesquelles il se
playst de faire voir quelque fois à Sa Sainteté et ses
cardinaux. »
1 « Si je lui avais donné une montagne d’or. »
2 Nous ignorons pourquoi l’histoire et les biographes
s’obstinent à maintenir l’ortographe fantaisiste de
Vincent de Paul. Celui-ci n’a pas besoin de particule
pour être noble parmi les nobles. Toutes ses epîtres
sont signées Depaul. On trouve ce nom écrit de la
sorte sur une convocation maçonnique reproduite aux
pages 130-131 du Dictionnaire d’Occultisme de E.
Desormes et Adrien Basile (Angers, Lachèse, 1897).
On ne doit pas s’étonner, au surplus, qu’une loge,
obéissant au code de la charité et de haute fraternité
qui régissait la Maçonnerie du XVIIIe siècle, se soit
mise sous la protection nominale du puissant
philanthrope. Le document en question, daté du 14
février 1835, émane de la loge Salut, Force, Union,
du Chapitre des Disciples de saint Vincent Depaul,
rattaché à l’Orient de Paris et fondé en 1777.

FULCANELLI - 32 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Malgré le peu de créance qu’il accorde aux
alchimistes et à leur science, Georges Bois
reconnaît cependant qu’on ne peut suspecter la
sincérité du narrateur, ni la réalité des expériences
que celui-ci a vu pratiquer. « C’est un témoin,
écrit-il, qui réunit toutes les garanties qu’on peut
attendre d’un témoin oculaire, fréquent, et
notamment désintéressé, condition qui ne se
rencontre pas au même degré chez les chercheurs
qui racontent leurs propres expériences et qui sont
toujours préoccupés d’un (212) point de vue
particulier. C’est un bon témoin, mais c’est un
homme : il n’est pas infaillible. Il a pu se tromper
et prendre pour de l’or ce qui n’était qu’un alliage
d’or et d’argent. C’est ce que nous sommes portés
à croire, d’après nos idées actuelles, et l’habitude
que nous devons à notre éducation de ranger la
transmutation parmi les fables. Mais, si nous nous
en tenons à peser simplement le témoignage que
nous examinons, l’erreur n’est pas possible. Il est
dit clairement que l’alchimiste fondait ensemble
autant d’or que d’argent : voilà donc l’alliage bien
défini1. Cet alliage est laminé. Ensuite les lamines
sont disposées par couche, séparées par des
couches d’une certaine poudre qui n’est pas
autrement décrite. Cette poudre n’est pas la pierre
philosophale, mais elle possède l’une de ses
propriétés : elle opère la transmutation. On
chauffe vingt-quatre heures, et l’argent qui entrait
dans l’alliage est transformé en or. Cet or est
revendu et ainsi de suite. Il n’y a aucune méprise
dans la distinction des métaux. De plus, il est
invraisemblable, l’opération étant fréquente et l’or
négocié à des marchands, qu’une erreur aussi
énorme se soit produite si facilement. Car à cette
époque tout le monde croit à l’alchimie ; et les
orfèvres, les banquiers, les marchands, savent fort
bien distinguer l’or pur de l’or allié à d’autres
métaux. Depuis Archimède, tout le monde sait
(213) connaître l’or par le rapport qu’il existe entre
son volume et son poids. Les princes faux
monnayeurs trompent leurs sujets, mais ils ne
trompent pas la balance des banquiers, ni l’art des
essayeurs. On ne faisait pas commerce d’or en
vendant pour de l’or ce qui n’en était pas. C’était,
à l’époque où nous nous plaçons, en 1605, à Tunis,
qui était alors un des marchés les plus connus du
commerce international, une fraude aussi difficile,
aussi périlleuse qu’elle le serait aujourd’hui, par
exemple, à Londres, Amsterdam, New York ou
Paris, où les gros paiements d’or se font en lingots.
Tel est le plus démonstratif, à notre jugement, des
faits que nous avons pu relever à l’appui de
l’opinion des alchimistes sur la réalité de la
transmutation. »
Quant à l’opération elle-même, elle dépend
exclusivement de l’archimie et se rapproche
1 On peut d’autant moins se méprendre sur la nature
de cet alliage que l’argent provoque dans l’or une
décoloration telle qu’elle ne saurait passer
inaperçue. Or, elle est ici presque totale, les métaux
étant alliés à poids égaux, et l’alliage paraît blanc.
beaucoup ce celle que Pantheus enseigne dans sa
Voarchadumie et dont il désigne le résultat sous le
nom d’or des deux cémentations. Car si Vincent de
Paul a bien donné les grandes lignes du procédé, il
s’est gardé, par contre, de décrire l’ordre et la
manière d’opérer. Celui qui, de nos jours, tenterait
de le réaliser, eût-il une parfaite connaissance du
cément spécial, devrait en constater l’insuccès.
C’est qu’en effet l’or, pour acquérir la faculté de
transmuer l’argent qui lui est allié, a besoin tout
d’abord d’être préparé, le cément n’agissant que
sur l’argent seul. Sans cette disposition préalable,
l’or demeurerait inerte au sein de l’électrum et ne
pourrait transmettre à l’argent ce qu’à l’état
naturel il ne possède (214) pas2. Les spagyristes
nomment ce travail préliminaire exaltation ou
transfusion, et c’est également à l’aide d’un
cément appliqué par stratification qu’on l’exécute.
De sorte que, la composition de ce premier cément
étant différente de celle du second, la
dénomination affectée par Pantheus au métal
obtenu se trouve ainsi pleinement justifiée.
Le secret de l’exaltation, sans la connaissance
duquel on ne peut réussir, consiste à augmenter —
d’un seul jet ou graduellement — la couleur
normale de l’or pur par le soufre d’un métal
imparfait, le cuivre ordinairement. Celui-ci fournit
au métal précieux son propre sang par une sorte de
transfusion chimique. L’or, surchargé de teinture,
prend alors l’aspect rouge du corail et peut donner
au mercure spécifique de l’argent le soufre qui lui
fait défaut, grâce à l’entremise des esprits
minéraux dégagés du cément au cours du travail.
Cette transmission du soufre en excès retenu par
l’or exalté s’effectue peu à peu sous l’action de la
chaleur ; elle réclame vingt quatre à quarante
heures, selon l’habileté de l’artisan et le volume
des matières traitées. Il est nécessaire de porter
beaucoup d’attention au régime du feu, lequel doit
être continu et assez fort, sans jamais atteindre le
degré de fusion de l’alliage. On s’exposerait, en
chauffant trop, à volatiliser l’argent et dissiper le
soufre introduit dans l’or, ce soufre n’ayant pas
encore acquis une fixité parfaite.
(215) Enfin, une troisième manipulation,
volontairement omise parce qu’un archimiste n’a
que faire de tant d’avis, comprend le brossage des
lamines extraites, leur fusion et leur coupellation.
Le culot d’or pur manifeste, à la pesée, une
diminution plus ou moins sensible, et qui varie
généralement entre le cinquième et le quart de
l’argent allié. Quoi qu’il en soit, et malgré ce
déchet, le procédé laisse encore un bénéfice
rémunérateur.
Nous ferons remarquer, à propos de
l’exaltation, que l’or corallin, obtenu par l’une
quelconque des méthodes préconisées, reste
susceptible de transmuer directement, c’est-à-dire
2 Basile Valentin insiste sur la nécessité de donner à
l’or une surabondance de soufre. « L’or ne teint pas,
dit-il, s’il n’est auparavant teint lui-même. »

FULCANELLI - 33 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

sans le secours d’une cémentation ultérieure, une
certaine quantité d’argent : environ le quart de son
poids. Toutefois, comme il est impossible de
déterminer la valeur exacte du coefficient de
puissance aurifique, on tourne la difficulté en
fondant l’or rouge avec une proportion triple
d’argent (inquartation) et soumettant l’alliage
laminé à l’opération du départ.
Après avoir dit que l’exaltation, basée sur
l’absorption d’une certaine portion de soufre
métallique par le mercure de l’or, a pour effet de
renforcer considérablement la coloration propre du
métal, nous donnerons quelques indications sur les
procédés mis en oeuvre dans ce dessein. Ceux-ci
utilisent la faculté que possède le mercure solaire
de retenir fortement une fraction de soufre pur,
lorsqu’on agit sur la masse métallique, afin de
dissocier l’alliage primitivement formé. Ainsi, l’or
fondu avec le cuivre, s’il vient à en être séparé,
n’abandonne jamais entièrement une parcelle de
teinture dérobée (216) à celui-ci. De sorte qu’en
réitérant souvent la même action, l’or s’enrichit de
plus en plus et peut alors céder cette teinture en
excès au métal qui lui est proche, c’est-à-dire
l’argent.
Un chimiste expérimenté, remarque Naxagoras,
sait assez que, si l’on purifie l’or jusqu’à vingt
quatre fois ou davantage, par le sulfure
d’antimoine, il acquiert une couleur, un éclat et
une finesse remarquables. Mais il y a perte de
métal, contrairement à ce qui se passe avec la
cuivre, parce que, dans la purification, le mercure
de l’or abandonne une partie de sa substance à
l’antimoine, et le soufre se trouve alors
surabondant, par déséquilibre des proportions
naturelles. C’est ce qui rend le procédé inutilisable
et ne permet d’en attendre qu’une simple
satisfaction de curiosité.
On parvient également à exalter l’or en le
fondant d’abord avec trois fois son poids de cuivre,
puis en décomposant ensuite l’alliage, mis en
limaille, par l’acide azotique bouillant. Quoique
cette technique soit laborieuse et coûte beaucoup,
vu le volume d’acide exigé, c’est cependant l’une
des meilleures et des plus sûres que l’on connaisse.
Toutefois, si l’on possède un réducteur
énergique et qu’on sache l’employer au cours de la
fusion même de l’or et du cuivre, l’opération en
sera grandement simplifiée et l’on n’aura à
redouter ni perte de matière ni labeur excessif,
malgré les répétitions indispensables que cette
méthode demande encore. Enfin, l’artiste, en
étudiant ces divers moyens, pourra en découvrir de
meilleurs, voire de plus efficaces. Il lui suffira, par
exemple, de s’adresser (217) au soufre directement
extrait du plomb, de l’insérer à l’état brut et de le
projeter peu à peu dans l’or fondu, qui en
retiendra la partie pure ; à moins qu’il ne préfère
recourir au fer dont le soufre spécifique est, de
tous les métaux, celui pour lequel l’or manifeste le
plus d’affinité.
Mais il suffit. Travaille maintenant qui voudra ;
que chacun conserve son opinion, suive ou méprise
nos conseils, peu nous importe. Nous répéterons
une dernière fois que, de toutes les opérations
décrites bénévolement en ces pages, aucune ne se
rapporte, de près ou de loin, à l’alchimie
traditionnelle ; aucune ne peut être comparée aux
siennes. Muraille épaisse qui sépare les deux
sciences, obstacle infranchissable à ceux qui sont
familiarisés avec les méthodes et les formules
chimiques. Nous ne voulons désespérer personne,
mais la vérité nous oblige à dire que ceux-là ne
sortiront jamais des voies de la chimie officielle,
qui se livrent aux recherches spagyriques.
Beaucoup de modernes croient, de bonne foi,
s’écarter résolument de la science chimique parce
qu’ils en expliquent les phénomènes d’une manière
spéciale, sans pourtant employer d’autre technique
que celle des savants hommes sur lesquels s’exerce
leur critique. Il y eut toujours, hélas ! de ces
errants et de ces abusés, et c’est pour eux sans
doute que Jacques Tesson1 écrivit ces paroles
pleines de vérité : « Ceux qui (218) veulent faire
notre OEuvre par digestions, par distillations
vulgaires et par sublimations semblables, et
d’autres par triturations ; tous ceux-là sont hors du
bon chemin, en grande erreur et peine, et privez
de jamais y parvenir, pource que tous ces noms, et
mots, et manières d’opérer, sont noms, mots et
manières métaphoriques. »
Nous croyons donc avoir rempli notre dessein et
démontré, autant qu’il nous a été possible de le
faire, que l’aïeule de la chimie actuelle n’est pas
la vieille et simple alchimie, mais la spagyrie
ancienne, enrichie des apports successifs de
l’archimie grecque, arabe et médiévale.
Et si l’on désire avoir quelque idée de la science
secrète, que l’on reporte sa pensée sur le travail
de l’agriculteur et sur celui du microbiologiste, car
le nôtre est placé sous la dépendance de conditions
analogues. Or, de même que la nature donne au
cultivateur la terre et le grain, au microbiologiste
l’agar-agar et la spore, de même elle fournit à
l’alchimiste le terrain métallique propre et la
semence convenable. Si toutes les circonstances
favorables à la marche régulière de cette culture
spéciale sont rigoureusement observées, la récolte
ne pourra qu’être abondante…
En résumé, la science alchimique, d’une
extrême simplicité dans ses matériaux et dans sa
formule, reste cependant la plus ingrate, la plus
obscure de toutes, eu égard à la connaissance
exacte des conditions requises, des influences
exigées. C’est là qu’est son côté mystérieux, et
c’est vers la solution de ce problème ardu que
convergent les efforts de tous les fils d’Hermès.
1 Jacques Tesson ou Le tesson, Le Grand et excellent
oeuvre des Sages, contenant trois traités ou
dialogues : Dialogues du Lyon verd, du grand
Thériaque et du régime. Ms. Du XVIIe siècle. Biblioth.
De Lyon, n° 971 (900).

FULCANELLI - 34 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

LIVRE SECOND
LA SALAMANDRE DE LISIEUX

 

 
I
(223) Petite ville normande, qui doit à ses
nombreuses maisons de bois, à ses pignons en
encorbellement, le pittoresque aspect médiéval
que nous lui connaissons, Lisieux, respectueuse du
temps passé, nous offre, parmi tant d’autres
curiosités, une jolie et fort intéressante demeure
d’alchimiste.
Maison modeste, en vérité, mais qui prouve chez
son auteur le souci d’humilité que les heureux
bénéficiaires du trésor hermétique faisaient voeu
de respecter durant leur vie entière. Elle est
généralement désignée sous le nom de « Manoir de
la Salamandre » et occupe le numéro 19 de la rue
aux Fèves (pl. VII).
En dépit de nos recherches, il nous a été
impossible d’obtenir le moindre renseignement sur
ses premiers propriétaires. On ne les connaît pas.
Nul ne sait, à Lisieux ou ailleurs, par qui elle fut
construite, au XVIe siècle, ni quels furent les
artistes qui la décorèrent. Pour ne point faillir à la
tradition, sans doute, la Salamandre garde
jalousement son secret et celui de l’alchimiste.
elle a fait, cependant, (224) en 1834, l’objet d’une
notice1, mais celle-ci se borne à la description pure
et simple des sujets sculptés que le touriste peut
admirer sur sa façade.
Cette notice et quelques lignes insérées dans la
Statistique monumentale du Calvados, de M. de
Caumont (Lisieux, tome V), représentent tout ce
qui a paru sur le Manoir de la Salamandre. C’est
peu, et nous le regrettons. Car le minuscule, mais
délicieux hôtel, édifié par la volonté d’un Adepte
véritable, décoré de motifs empruntés au
symbolisme hermétique, à l’allégorie
traditionnelle, mérite mieux. Bien connu des
Lexoviens, il est ignoré du grand public, peut-être
1 Cf. De Formeville, Notice sur une maison du XVIe
siècle, à Lisieux, dessinée et lithographiée par
Challamel. Parsi, Janet et Koepplin ; Lisieux, Pigeon,
1834.
même de beaucoup d’amateurs d’art, quoique sa
décoration, tant par son abondance et sa variété
que par sa belle conservation, autorise à le classer
au premier rang des édifices du genre. Il y a là une
lacune fâcheuse, et nous essaierons de la combler
en soulignant à la fois la valeur artistique de cette
élégante demeure et l’enseignement initiatique
que dégagent ses sculptures.
L’étude des motifs de la façade nous permet
d’affirmer, avec la conviction née d’une analyse
patiente, que le constructeur du Manoir fut un
alchimiste instruit, ayant donné la mesure de son
talent, en d’autres termes un Adepte possesseur de
la pierre philosophale. nous certifions également
que son affiliation à quelque centre ésotérique
ayant, avec l’ordre dispersé des Templiers, de
nombreux (224) points de contact, se révèle
indiscutable. Mais quelle pouvait être cette
fraternité secrète qui s’honorait de compter parmi
ses membres le savant philosophe de Lisieux ?
Force nous est d’avouer notre ignorance et de
laisser la question en suspens. Toutefois, et bien
que nous ayons pour l’hypothèse une invincible
répugnance, la vraisemblance, le rapport des dates
et la proximité des lieux nous suggèrent certaines
conjectures, que nous allons exposer à titre
d’indication et sous toutes réserves.
Un siècle environ avant la construction du
manoir de Lisieux trois compagnons alchimistes
« labouraient » à Flers (Orne) et y réalisaient le
Grand OEuvre, l’an 1420. C’était Nicolas de
Grosparmy, gentilhomme, Nicolas ou Noël Valois,
nommé encore Le Vallois, et un prêtre du nom de
Pierre Vicot ou Vitecoq. Ce dernier se qualifie luimême
« chapelain et serviteur domestique du sieur
de Grosparmy2 ». Seul, de Grosparmy possédait
quelque fortune, avec le titre de Seigneur et celui
du comte de Flers. Ce fut pourtant Valois qui
découvrit le premier la pratique de l’OEuvre et
l’enseigna à ses compagnons, ainsi qu’il le donne à
entendre dans ses Cinq Livres. Il avait alors
quarante-cinq ans, ce qui reporte la date de sa
2 Cf. Bibl. Nat, ms. 14789 (3032) : La Clef des Secrets
de Philosophie, de Pierre Vicot, prêtre ; XVIIIe siècle.

FULCANELLI - 35 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

naissance à l’an 1375. Les trois Adeptes écrivent
différents ouvrages, entre les années 1440 et 14501
.
(226) Aucun de ces livres n’a d’ailleurs jamais
été imprimé. D’après une note annexée au
manuscrit no 158 (125) de la bibliothèque de
Rennes, ce serait un gentilhomme normand, M. Bois
Jeuffroy, qui aurait hérité de tous les traités
originaux de Nicolas de Grosparmy, Valois et Vicot.
Il en vendit la copie complète à « feu M. le comte
de Flers, moyennant 1500 livres et un cheval de
prix ». Ce comte de Flers et baron de Tracy est
Louis de Pellevé, mort en 1660, qui était arrièrepetit-
fils, du côté des femmes, de l’auteur
Grosparmy2.
Mais ces trois adeptes, qui résidaient et
travaillaient à Flers dans la première moitié du XV e
siècle, sont cités sans la moindre raison comme
appartenant au XVI e siècle. Dans la copie que
possède la bibliothèque de Rennes, il est
cependant dit clairement qu’ils habitaient le
château de Flers, dont Grosparmy était
propriétaire, « auquel lieu ils firent l’OEuvre
philosophique et composèrent leurs livres ».
L’erreur initiale, consciente ou non, provient d’un
anonyme, auteur des notes intitulées Remarques,
écrites en marge de quelques copies manuscrites
des oeuvres de Grosparmy, ayant appartenu au
chimiste Chevreul. celui-ci, sans davantage
contrôler la chronologie fantaisiste de ces notes, fit
état des dates, systématiquement reculées d’un
siècle par le scripteur anonyme, et tous les
auteurs, marchant à sa suite, colportèrent à l’envi
cette erreur impardonnable. Nous allons
brièvement, (229) rétablir la vérité. Alfred de
Caix3, après avoir dit que Louis de Pellevé mourut
dans la détresse en 1660, ajoute « D’après le
document qui précède, la terre de Flers aurait été
acquise de Nicolas Grosparmy ; mais l’auteur des
Remarques est ici en contradiction avec M. de la
Ferrière4, qui cite à la date de 1404 un Raoul de
Grosparmy comme seigneur du lieu. » Rien n’est
plus vrai, quoique, d’autre part, Alfred de Caix
paraisse accepter la chronologie falsifiée de
l’annotateur inconnu. En 1404, Raoul de Grosparmy
était effectivement seigneur de Beuville et de
Flers5, et, bien qu’on ne sache à quel titre il en
1 Nicolas de Grosparmy termine l’Abrégé de Théorique,
en fournissant la date exacte d’achèvement de cet
ouvrage : « lequel, dit-il, ay compilé et fait escrire et
fut parfait le 29e jour de décembre l’an mil quatre
cents quarante neufs ». cf. Bibl. de Rennes, ms. 158
(125), p. 111.
2 Cf. Charles Vérel, Les Alchimistes de Flers. Alençon,
1889, in-8° de 34 p., dans le Bulletin de la Société
historique et archéologique de l’Orne.
3 Alfred de Caix, Notice sur quelques alchimistes
normands. Caen, F. Le Blanc-Hardel, 1868.
4 Comte Hector de la ferrière, Histoire de Flers, ses
seigneurs, son industrie. Paris, Dumoulin, 1855.
5 Laroque, Histoire de la maison d’Harcourt, t. 11, p.
1148.
devint propriétaire, le fait ne saurait être révoqué
en doute. « Raoul de Grosparmy, écrit le comte
Hector de la Ferrière, doit être le père de Nicolas
de Grosparmy, qui, de Marie de Roeux, laissa trois
fils, Jehan de Grosparmy, Guillaume et Mathurin de
Grosparmy, et une fille, Guillemette de Grosparmy,
mariée le 8 janvier 1496 à Germain de Grimouville.
A cette date, Nicolas de Grosparmy était mort, et
Jehan de Grosparmy, baron de Flers, son fils aîné,
accordèrent à leur soeur, en considération de son
mariage, trois cent livres tournoys argent
comptant, et une rente de vingt livres par an,
rachetable pour le prix de quatre cent livres
tournoys6. »
(230) Voilà donc qui est parfaitement établi : les
dates portées sur les copies des divers manuscrits
de Grosparmy et de Valois sont rigoureusement
exactes et absolument authentiques. Dès lors, nous
pourrions nous dispenser de rechercher la
concordance biographique et chronologique de
Nicolas de Valois, puisqu’il est démontré que celuici
fut le compagnon et le commensal du seigneurcomte
de Flers. Mais il convient encore de
découvrir l’origine de l’erreur imputable au
commentateur, si mal informé, des manuscrits de
Chevreul. Disons aussitôt qu’elle pourrait provenir
d’une homonymie fâcheuse, à moins que notre
anonyme, en truquant toutes les dates, n’ait voulu
faire honneur à Nicolas de Valois du somptueux
hôtel de Caen, construit par l’un de ses
successeurs.
Nicolas Valois passe pour avoir acquis, vers la fin
de sa vie, les quatre terres d’Escoville, de
Fontaines, de Mesnil-Gillaume et de Manneville. Le
fait, cependant, n’est nullement prouvé ; aucun
document ne le confirme, sinon l’affirmation
gratuite et sujette à caution de l’auteur des
Remarques susdites. Le vieil alchimiste, artisan de
la fortune des Le Vallois et seigneurs d’Escoville,
vécut en sage, selon les préceptes de discipline et
de morale philosophiques. Celui qui écrivait, en
1445, pour son fils, que « la patience est l’échelle
des philosophes, et l’humilité la porte de leur
jardin », ne pouvait guère suivre l’exemple ni
mener le train des puissants sans faillir à ses
convictions. Il est donc probable qu’à soixante-dix
ans, dépourvu d’autre préoccupation matérielle
que celle des ouvrages, (231) il acheva au château
de Flers une existence de labeur, de calme et de
simplicité, en compagnie des deux amis avec
lesquels il avait réalisé le Grand OEuvre. Ses
dernières années furent, en effet, consacrée à la
rédaction des oeuvres destinées à parfaire
l’éducation scientifique de son fils, connu
seulement sous l’épithète du « pieu et noble
chevalier7 », auquel Pierrot Vicot donnait
6 Chartrier du château de Flers.
7 Oeuvres manuscrites de Grosparmy, Valois et Vicot.
Bibl. de Rennes, ms. 160 (124) ; fol. 90, Livre second
de Me Pierre de Vitecoq, prebstre : « A vous, noble et
valleureux chevallier, j’adresse et confie en vos
mains le plus grand secret qui fut jamais apereu

FULCANELLI - 36 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

l’instruction initiatique orale. C’est le prêtre Vicot
qui est effectivement sous-entendu dans ce passage
du manuscrit de Valois : « Au nom du Dieu Tout
puissant, sçache, mon fils bien aymé, l’intention de
nature par les enseignements cy apres declarez.
Quand, au dernier jour de ma vie, mon corps prest
d’abandonner mon âme ne faisoit plus qu’attendre
l’heure du Seigneur et du dernier soupir, desir me
prins de te laisser comme un Testament et dernière
volonté, ces paroles par lesquelles te sera enseigné
plusieurs belles choses touchant la tres digne
transmutation metalique… C’est pourquoy je t’ay
fait enseigner les principes de la Philosophie
naturelle, afin de te rendre plus capable de cette
sainte Science1. »
(232) Les Cinq Livres de Nicolas Valois, au
commencement desquels figure ce passage, portent
la date de 1445, — sans doute celle de leur
achèvement, — ce qui donnerait à penser que
l’alchimiste, contrairement à la version de l’auteur
des Remarques, mourut dans un âge avancé. On
peut supposer que son fils, élevé et instruit selon
les règles de la sagesse hermétique, dut se
contenter d’acquérir les terres du domaine
d’Escoville, ou d’en toucher les revenus s’il les
avait héritées de Nicolas Valois. Quoi qu’il en soit,
et bien qu’aucun témoignage écrit ne vienne nous
aider à combler cette lacune, une chose demeure
certaine, c’est que le fils de l’alchimiste, Adepte
lui-même, n’a jamais fait bâtir tout ou partie de ce
domaine ; il ne fit point davantage de démarche
pour l’entérinement du titre qui s’y trouvait
attaché ; personne, enfin, ne sait s’il vécut à Flers,
comme son père, ou s’il fixa se résidance à Caen.
C’est probablement au premier possesseur reconnu
des titres d’écuyer et seigneur d’Escoville, du
Mesnil-Guillaume et autres lieux qu’est dû le projet
d’édification de l’hôtel du Grand-Cheval, réalisé
par Nicolas Le Valois, son fils aîné, en la ville de
Caen. En tout cas, nous savons de source certaine
que Jean Le Valois, premier du nom, petit fils de
Nicolas, « comparut le 24 mars 1511, en
habillement de brigandine et de salade, à la
montre des nobles du bailliage de Caen, suivant un
certificat du Lieutenant général dudit (233)
bailliage, daté du même jour ». Il laissa Nicolas Le
Valois, seigneur d’Escoville et du Mesnil-Guillaume,
né l’an 1494, et marié le 7 avril 1534 à Marie du
Val, qui lui donna pour fils Louis Le Valois, écuyer,
seigneur d’Escoville, né à Caen le 18 septembre
d’aucun vivant… » Fol. 139, Récapitulation de Me
Pierre Vicot, avec préface adressée au « Noble et
pieux chevallier », fils de Nicolas Valois.
1 OEuvres de Grosparmy, Valois et Vicot. Bibl nat., mss.
12246 (2526), 12298 et 12299 (435), XVIIe siècle. —
Bibl de l’Arsenal, ms. 2516 (166, S. A. F.), XVIIe
siècle. — Cf bibl. de Rennes ; ms. 160 (124), fol. 139 :
« S’ensuit la recapitulation de Me Pierre Vicot,
prebstre… sur les precedens escrits qu’il a fait pour
instruire le fils du sieur Le Vallois en cette Science,
apres la mort dudit Le Vallois, son père. »
1536, lequel devint, par la suite, conseillersecrétaire
du roi.
C’est donc Nicolas Le Valois, arrière-petit-fils de
l’alchimiste de Flers, qui fit entreprendre les
travaux de l’hôtel d’Escoville, lesquels exigèrent
une dizaine d’années, de 1530 à 1540 environ2.
C’est au même Nicolas Le Valois que notre
anonyme, trompé peut-être par la similitude des
noms, attribue les travaux de Nicolas Valois, son
ancêtre, en transportant à Caen ce qui eut Flers
pour théâtre. Au rapport de de Bras (Les
Recherches et antiquitez de la ville de Caen), p.
132), Nicolas Le Valois serait mort jeune, l’an
1541. « Le vendredy jour des Roys, mil cinq cents
quarante et un, écrit le vieil historien, Nicolas Le
Valois, sieur d’Escoville, Fontaines, Mesnil-
Guillaume et Manneville, le plus opulent de la ville
lors : ainsi qu’il se devoit asseoir à sa table, à la
salle du Pavillon de ce beau et superbe logis, pres
le Carrefour Saint-Pierre, qu’il avoit fait bastir l’an
precedent, en mangeant une huistre à l’escalle, luy
aagé deviron quarante sept ans, tomba mort
subitement d’une apoplexie qui le suffoqua. »
On désignait, dans la localité, l’hôtel d’Escoville
(234) sous le nom d’Hôtel du Grand-Cheval3. Selon
le témoignage de Vauquelin des Yveteaux, Nicolas
Le Valois, son propriétaire, y aurait achevé le
Grand OEuvre, « en la ville ou les hiéroglyphes de la
maison qu’il y fist bastir et que l’on y voit encore,
en la place Saint-Pierre, vis-à-vis de la grande
église de ce nom, font foy de sa science ». « Il y
aurait donc des hiéroglyphes, ajoute Robillard de
Beaurepaire, dans les sculptures de l’hôtel du
Grand-Cheval ; il serait alors possible que tous ces
détails, qui semblent incohérents, eussent une
signification très précise pour l’auteur de la
construction et pour tous les adeptes de la science
hermétique, versés dans les formules mystérieuses
des anciens philosophes, des mages, des brahmes
et des cabalistes. » Malheureusement, de toutes les
statues qui décoraient cet élégant logis, la pièce
principale, au point de vue alchimique, « celle qui,
placée au dessus de la porte, frappait tout d’abord
le regard du passant et avait donné son nom à
l’habitation, le Grand-Cheval, décrit et célébré par
tous les auteurs contemporains, n’existe plus
aujourd’hui ». Elle fut impitoyablement brisée en
1793. Dans son ouvrage intitulé Les Origines de
Caen, Daniel Huet soutient que la statue équestre
appartenait à une scène de l’Apocalypse (ch. XIX,
V. II), contre l’opinion de Bardou, curé de
Cormelles, qui y voyait Pégase, et de de la Roque,
lequel reconnaissait en elle la propre effigie
d’Hercule. Dans une lettre adressée à Daniel Huet
par le Père de la Ducquerie, celui-ci dit que « la
figure du (235) grand cheval qui est au frontispice
2 Eugène de Robillard de Beaurepaire. Caen illustré,
son histoire, ses monuments. Caen, F. Leblanc-
Hardel, 1896, p. 436.
3 Une inscription, gravée sur la belle façade
méridionale qui forme le fond de la cour, porte le
millésime de 1535.

FULCANELLI - 37 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

de la maison de M. Le Valois d’Escoville n’est pas,
comme l’a cru M. De la Roque, et après lui
plusieurs autres, un Hercule ; c’est une vision de
l’Apocalypse. Cela est constaté par l’inscription qui
est au dessous. Sue la cuisse de ce cavalier sont
écrits ces mots de l’Apocalypse : Rex Regum et
Dominus Dominantium, le Roi des rois et le
Seigneurs des seigneurs ». Un autre correspondant
du savant prélat d’Avranches, le médecin Dubourg,
est entré à cet égard dans des détails plus
circonstanciés. « Pour respondre à vostre lettre,
écrivait-il, je commence à vous dire qu’il y a deux
représentations en bas-relief, l’une en haut, où est
représenté ce grand cheval en l’ air, ayant des
nuées soubs ses pieds de devant. L’homme qui est
au dessus avoit une espée devant luy, mais elle n’y
est plus ; il tient en sa main droite une longue
verge de fer ; au dessus de luy et derrière luy, il
paroist en l’air des cavaliers qui le suivent, et
devant luy et au dessus, un ange dans le soleil. Au
dessous du rond de la porte, il y a encore une
représentation de l’homme à cheval, en petit, sur
un tas de corps morts et de chevaux que les
oiseaux mangent. Il est tourné du côté de l’Orient,
à l’opposite de l’autre, et au devant de luy le faux
profette y est représenté, et le dragon à plusieurs
testes, et des cavalliers contre lesquels le cavallier
semble aller. Il tourne la teste en derrière, comme
pour voir la représentation du faux profette et du
dragon, qui entre dans un vieux chasteau, d’où il
sort des flammes, dans lesquelles ce faux profette
est desja à moitié corps. Il y a de l’escriture sur la
cuisse du grand cavallier, (236) et à plusieurs
endroits, comme le Roy des Roys, le Seigneur des
Seigneurs, et autres tirés du chapitre XIX de
l’Apocalypse. Comme ces lettres ne sont point
gravées, je crois qu’elles ont esté escrites il n’y a
pas long temps, mais il y a un marbre tout haut où
il est escrit : Et c’estoit son nom, la Parole de
Dieu1».
Notre intention n’est point d’entreprendre ici
l’étude de la statuaire symbolique charger
d’exprimer ou d’exposer les principaux arcanes de
la science. Cette demeure philosophale, très
connue, souvent décrite, pourra faire le sujet
d’interprétations personnelles des amateurs de
l’Art sacré. Nous nous bornerons à signaler
quelques figures particulièrement instructives et
dignes d’intérêt. C’est d’abord le dragon du
tympan mutilé de la porte d’entrée, à gauche, sous
le péristyle qui précède l’escalier de la lanterne.
1 Cette Parole de Dieu, qui est le Verbum demissum du
Trévisan et la Parole perdue des francs-maçons
médiévaux, désigne le secret matériel de l’OEuvre,
dont la révélation constitue le Don de Dieu, et sur la
nature, le nom vulgaire ou l’emploi duquel tous les
philosophes conservent un impénétrable silence. Il
est donc évident que le bas-relief qui accompagnait
l’inscription devait avoir trait au sujet des sages, et
probablement aussi à la manière de le travailler.
C’est ainsi que l’on entrait dans l’OEuvre, de même
qu’en l’hôtel d’Escoville, par la porte symbolique du
Grand-Cheval.
Sur la façade latérale, deux belles statues,
représentant David et Judith, doivent retenir
l’attention ; cette dernière est accompagnée d’un
sizain de l’époque :
« On voit icy le pourtraict
De Judith la vertueuse
Comme par un hautain faict
(236) Coupa la teste fumeuse
D’Holopherne qui l’heureuse
Jerusalem eut defaict. »
Au dessus de ces grandes figures, se voient deux
scènes, l’une retraçant l’enlèvement d’Europe,
l’autre la délivrance d’Andromède par Persée,
lesquelles offrent une signification analogue à celle
de l’enlèvement fabuleux de Déjanire, suivi de la
mort de Nessos, que nous analyserons plus loin, en
parlant du mythe d’Adam et Eve. Dans un autre
pavillon, on lit sur la frise intérieure d’une
fenêtre : Marsyas victus obmutescit. « C’est, dit
Robillard de Beaurepaire, une allusion au tournoi
musical entre Apollon et Marsyas, dans lequel
figurent, en qualité de comparses, les porteurs
d’instruments2 que nous distinguons plus haut.
Enfin, pour couronner le tout, au-dessus du
lanternon, une petite figure, aujourd’hui bien
fruste, dans laquelle M. Sauvageon, il y a plusieurs
années, a cru pouvoir reconnaître Apollon, dieu du
jour et de la lumière ; et, au-dessous de la coupole
de la grande lanterne, dans une sorte de petit
temple aptère, la statue très reconnaissable de
Priape. Nous serions, par exemple, ajoute l’auteur,
bien embarrassé pour expliquer quelle signification
précise il faut attribuer au personnage à
physionomie grave, que coiffe un turban
hébraïque ; à celui qui émerge si vigoureusement
(238) d’un oculus peint, tandis que son bras
traverse l’épaisseur de l’entablement ; à une fort
belle représentation de sainte Cécile jouant du
théorbe ; aux forgerons dont les marteaux, au bas
des pilastres, frappent sur une enclume absente ;
aux décorations extérieures, si originales, de
l’escalier de service, avec la devise : Labor
improbus omnia vincit3… Il n’eût peut-être pas été
d’ailleurs inutile, pour pénétrer le sens de toutes
ces sculptures, de s’enquérir des tendances
d’esprit et des occupations habituelles de celui qui
les avait ainsi prodiguées sur sa demeure. On sait
que le seigneur d’Ecoville était l’un des hommes
les plus riches de Normandie ; ce que l’on sait
moins, c’est que de tout temps il s’était adonné
avec une ardeur passionnée aux recherches
mystérieuses de l’alchimie. »
De cet exposé succinct, nous devons surtout
retenir qu’il existait à Flers, au XVe siècle, un
2 Il est fréquent de rencontrer, sur les demeures
d’alchimistes, parmi d’autres emblèmes hermétiques,
des musiciens ou des instruments de musique. Entre
les disciples d’Hermès, la science alchimique, nous
dirons pourquoi dans le cours de l’ouvrage, était
nommée l’Art de musique.
3 Méprisé, l’oeuvre triomphe de tout.

FULCANELLI - 38 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

noyau de philosophes hermétiques ; que ceux-ci
ont pu former des disciples, — ce qui est confirmé
par la science transmise aux successeurs de Nicolas
Valois, les seigneurs d’Escoville, — et créer un
centre initiatique ; que la ville de Caen étant à
distance à peu près égale de Flers et de Lisieux, il
serait possible que l’Adepte inconnu, retiré au
Manoir de la Salamandre, eût reçu sa première
instruction de quelque maître appartenant au
groupe occulte de Flers ou de Caen.
Il n’y a, dans cette hypothèse, ni impossibilité
matérielle, ni invraisemblance ; mais nous ne (238)
saurions toutefois lui attribuer plus de valeur qu’on
peut en attendre de ce genre de supputations.
Aussi, prions-nous le lecteur de la recevoir comme
nous la lui offrons, c’est-à-dire avec toute la
circonspection désirable, et au titre de simple
probabilité.
II
Nous voici à l’entrée, close depuis longtemps,
du joli manoir.
La beauté du style, le choix heureux des motifs,
la délicatesse de l’exécution font de cette petite
porte l’un des plus agréables spécimens de la
sculpture sur bois du XVIe siècle. C’est une joie
pour l’artiste, autant qu’un trésor pour
l’alchimiste, que ce paradigme hermétique
exclusivement consacré à la voie sèche, la seule
que les auteurs aient réservée sans en fournir
d’explication (pl. VIII).
Mais, afin de rendre plus sensible aux étudiants
la valeur particulière des emblèmes analysés, nous
respecterons l’ordre du travail sans nous laisser
guider par des considérations de logique
architecturale ou d’ordre esthétique.
Sur le tympan de l’huis aux panneaux sculptés,
on remarque un intéressant groupe allégorique
composé d’un lion et d’une lionne se faisant vis-àvis.
Ils tiennent tous deux, par leurs pattes
antérieures, un masque humain personnifiant le
soleil, cerné d’une liane recourbée en manche de
miroir. (240) Lion et lionne, principe mâle et vertu
femelle, reflètent l’expression physique des deux
natures, de forme semblable, mais de propriétés
contraires, que l’art doit élire au début de la
pratique. de leur union, accomplie selon certaines
règles secrètes, provient cette double nature,
matière mixte que les sages ont nommée
androgyne, leur hermaphrodite ou Miroir de l’Art.
C’est cette substance, à la fois positive et
négative, patient contenant son propre agent, qui
est à la base, le fondement du Grand OEuvre. De
ces deux natures, envisagées séparément, celle qui
joue le rôle de matière féminine est seule signée et
alchimiquement nommée sur le corbeau portant la
saillie d’une poutre de l’étage supérieur. on y voit
la figure d’un dragon ailé, à queue recourbée en
boucle. Ce dragon est l’image et le symbole du
corps primitif et volatil, véritable et unique sujet
sur lequel on doit tout d’abord travailler. Les
philosophes lui ont donné une multitude de noms
divers, en dehors de celui sous lequel il est
vulgairement connu. C’est ce qui a causé et cause
encore tant d’embarras, tant de confusion aux
débutants, à ceux-là surtout qui se soucient peu
des principes et ignorent jusqu’où peut s’étendre
la possibilité de la nature. Malgré l’opinion
générale qui veut que notre sujet n’ait jamais été
désigné, nous affirmons, au contraire, que
beaucoup d’ouvrages le nomment et que tous le
décrivent. Mais, s’il est cité chez les bons auteurs,
on ne saurait soutenir qu’il soit souligné ni montré
expressément ; souvent même, on le rencontre
classé parmi les corps rejetés, comme impropre ou
étranger à l’OEuvre. Procédé classique dont les
Adeptes (241) se sont servis pour écarter les
profanes et leur dérober l’entrée secrète de leur
jardin.
Son nom traditionnel, pierre de philosophes,
dépeint assez ce corps pour servir de base utile à
son identification. Il est, en effet, véritablement
pierre, parce qu’il présente, au sortir de la mine,
les caractères extérieurs communs à tous les
minerais. C’est le chaos de sages, dans lequel les
quatre éléments sont enfermés, mais confus et
désordonnés. C’est notre vieillard et le père des
métaux, ceux-ci lui devant leur origine, puisqu’il
représente la première manifestation métallique
terrestre. C’est notre arsenic, la cadmie,
l’antimoine, la blende, la galène, le cinabre, le
colcotar, l’aurichalque, le réalgar, l’orpiment, la
calamine, la tuthie, le tartre, etc. Tous les
minerais, par la voie hermétique, lui ont apporté
l’hommage de leur nom. On l’appelle encore
dragon noir couvert d’écailles, serpent venimeux,
fille de Saturne et « la plus aimée de ses enfants ».
Cette substance primaire a vu son évolution
interrompue par interposition et pénétration d’un
soufre infect et combustible, qui en empâte le pur
mercure, le retient et le coagule. Et, bien qu’il soit
entièrement volatil, ce mercure primitif, corporifié
sous l’action siccative du soufre arsenical, prend
l’aspect d’une masse solide, noire, dense, fibreuse,
cassante, friable, que son peu d’utilité rend vile,
abjecte, méprisable aux yeux des hommes. Dans ce
sujet, — parent pauvre de la famille des métaux —
l’artiste éclairé trouve cependant tout ce dont il a
besoin pour commencer et parfaire son grand
ouvrage, car il y entre, disent les auteurs, au
début, au (242) milieu et à la fin de l’OEuvre. Aussi,
les Anciens l’ont-ils comparé au Chaos de la
Création, où les éléments et les principes, les
ténèbres et la lumière se trouvaient confondus,
entremêlés et hors d’état de réagir les uns sur les
autres. C’est la raison pour laquelle ils ont dépeint
symboliquement leur matière en son premier être
sous la figure du monde, qui contenait en soi les
matériaux de notre globe hermétique1, ou
1 Cf. Basile Valentin. Les douze Clefs de la Philosophie,
editions de Minuit, 1956, neuvième figure, p. 185.

FULCANELLI - 39 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

microcosme, assemblés sans ordre, sans forme,
sans rythme ni mesure.
Notre globe, reflet et miroir du macrocosme,
n’est donc qu’une parcelle du Chaos primordial,
destinée, par la volonté divine, au renouvellement
élémentaire dans les trois règnes, mais qu’une
suite de circonstances mystérieuses a orientée et
dirigée vers le règne minéral. Ainsi informé et
spécifié, soumis aux lois régissant l’évolution et la
progression minérales, ce chaos devenu corps
contient confusément la plus pure semence et la
plus proche substance qu’il y ait des minéraux et
des métaux. La matière philosophale est donc
d’origine minérale et métallique. Partant, il ne
faut la chercher qu’en la racine minérale et
métallique, laquelle, dit Basile Valentin, au livre
des Douze Clefs, fut réservée par le Créateur et
promise à la génération seule des métaux. En
conséquence, celui qui recherchera la pierre sacrée
des philosophes avec l’espoir de rencontrer ce
petit monde dans les substances étrangères au
règne minéral et métallique, celui-là n’arrivera
(243) jamais au terme de ses desseins. Et c’est
pour détourner l’apprenti du chemin de l’erreur
que les auteurs anciens lui enseignent de toujours
suivre la nature. Parce que la nature n’agit que
dans l’espèce qui lui est propre, ne se développe ni
ne se perfectionne qu’en elle-même et par ellemême,
sans qu’aucune chose hétérogène vienne
entraver sa marche ou contrarier l’effet de son
pouvoir générateur.
Au poteau d’huisserie gauche de la porte que
nous étudions, un sujet en haut-relief attire et
retient l’attention. Il figure un homme richement
vêtu du pourpoint à manches, coiffé d’une sorte de
mortier, et la poitrine blasonnée d’un écu
montrant l’étoile à six pointes. Ce personnage de
condition, campé sur le couvercle d’une urne aux
parois repoussées, sert à indiquer, suivant la
coutume du moyen-âge, le contenu du vaisseau.
C’est la substance qui, au cours des sublimations,
s’élève au dessus de l’eau, qu’elle surnage comme
une huile ; c’est l’Hypérion et le Vitriol de Basile
Valentin, le lion vert de Ripley et de Jacques
Tesson, en un mot la véritable inconnu du grand
problème. Ce chevalier, de belle allure et de
céleste lignée, n’est point un étranger pour nous :
plusieurs gravures hermétiques nous l’ont rendu
familier. Salomon Trismosin, dans la Toyson d’Or,
le montre debout, les pieds posés sur les bords de
deux vasques remplies d’eau, lesquelles traduisent
l’origine et la source de cette fontaine
mystérieuse ; eau de nature et de propriété
double, issue du lait de la Vierge et du sang du
Christ ; eau ignée et feu aqueux, vertu des deux
baptêmes dont il (244) est parlé dans les
Evangiles : "Pour moi, je vous baptise dans l’eau ;
mais il en viendra un autre plus puissant que moi,
et je ne suis pas digne de dénouer le cordon de ses
sandales. C’est lui qui vous baptisera dans le Saint-
Esprit et dans le feu. Il a le van en main, et il
nettoiera son aire ; il amassera le blé dans son
grenier, et il brûlera la paille dans un feu qui ne
s’éteint jamais1. » Le manuscrit du Philosophe
Solidonius reproduit le même sujet sous l’image
d’un calice plein d’eau, d’où émergent à mi-corps
deux personnages, au centre d’une composition
assez touffue résumant l’ouvrage entier. Quant au
traité de l’Azoth, c’est un ange immense, -celui de
la parabole de saint Jean, dans l’Apocalypse, — qui
foule la terre d’un pied et la mer de l’autre, tandis
qu’il élève une torche enflammée de la main droite
et comprime, de la gauche, une outre gonflée
d’air, figure claire du quaternaire des éléments
premiers : terre, eau, air, feu. Le corps de cet
ange, dont deux ailes remplacent la tête, est
couvert par le sceau du livre ouvert, orné de
l’étoile cabalistique et de la devise en sept mots
du Vitriol : Visita Interiora Terrae,
Rectificandoque, Invenies Occultum Lapidem. « Je
vis ensuite, écrit saint Jean2, (247) un autre ange
fort et puissant, qui descendait du ciel, revêtu
d’une nuée, et ayant un arc-en-ciel sur sa tête. Son
visage était comme le soleil, et à ses pieds comme
des colonnes de feu. Il avait à la main un petit
livre ouvert, et il mit son pied droit sur la mer, et
son pied gauche sur la terre. Et il cria d’une voix
forte, comme un lion qui rugit ; et après qu’il eut
crié, sept tonnerres firent éclater leur voix. Et les
sept tonnerres ayant fait retentir leur voix, j’allais
écrire ; mais j’entendis une voix du ciel qui me
dit : Tenez sous le sceau les paroles des sept
tonnerres, et ne les écrivez point… Et cette voix
que j’avais entendue dans le ciel s’adressa encore
à moi et me dit : Allez prendre le petit livre ouvert
qui est dans la main de l’ange qui se tient debout
sur la mer et sur la terres. J’allais donc trouver
l’ange et je lui dis : Donnez moi le petit livre. Et il
me dit : Prenez le et le dévorez ; il causera de
1 Saint Luc, ch. III, v. 16, 17. — Marc, ch. I, v. 6, 7, 8.
— Jean, ch. I, v. 32 à 34.
2 Apocalypse, ch. X, v. 1 à 4, 8 et 9. — Cette parabole,
fort instructive, se trouve reproduite avec quelques
variantes, qui en précisent le sens hermétique, dans
la Vision survenue en songeant à Ben Adam, au temps
du règne du roy d’Adama, laquelle a esté mise en
lumière par Floretus à Bethabor. Bibl. De l’Arsenal,
ms. 3022 (168 S. A. F.) p. 14. Voici la partie du texte
propre à nous intéresser : « Et j’entendis de rechef
uns e voix du ciel, parlant à moy, et disant : « Va, et
prens ce livret ouvert, de la main de cet ange qui se
tient sur la mer et sur la terre. — Et j’allay vers
l’ange et lui dis : Baille moy ce livret. — Et je pris ce
livret de la main de l’ange, et le luy donnay pour
l’engloustir. Et, comme il l’eust mangé, il eust des
tranchées au ventre si fort, qu’il en vint tout noir
comme du charbon ; et comme il estoit dans ceste
noirceur le soleil luisit clair comme au plus chaud
midy, et de là changea sa forme noire comme un
marbre blanc ; jusqu’à ce qu’enfin le soleil estant au
plus haut, il devint tout rouge comme du feu… Et
alors le tout s’esvanouit… Et du lyeu où l’ange
parloit, s’éleva une main tenant un verre dans lequel
il sembloit y avoir une pouldre de couleur de rose
rouge… Et j’entendis un grand écho disant : « Suivés
la nature, suivés la nature ! ».

FULCANELLI - 40 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

l’amertume dans le ventre, mais dans votre bouche
il sera doux comme du miel. »
(248) Ce produit, allégoriquement exprimé par
l’ange ou l’homme, — attribut de l’évangéliste
saint Matthieu, — n’est autre que le mercure des
philosophes, de nature et de qualité double, en
partie fixe et matériel, en partie volatil et
spirituel, lequel suffit pour commencer, achever et
multiplier l’ouvrage. C’est là l’unique et seule
matière dont nous avons besoin, sans nous soucier
d’en quérir d’autre ; mais il est nécessaire de
savoir, afin de ne point errer, que c’est à partir de
ce mercure et de son acquisition que les auteurs
commencent généralement leurs traités. C’est lui
qui est la minière et la racine de l’or, et non le
métal précieux, absolument inutile et sans emploi
dans la voie que nous étudions. Eyrenée Philalèthe
dit, avec beaucoup de vérité, que notre mercure, à
peine minéral, est moins encore métallique,
parcequ’il ne renferme que l’esprit ou la semence
métallique, tandis que le corps tend à s’éloigner de
la qualité minérale. C’est cependant l’esprit de
l’or, enclos dans une huile transparente, aisément
coagulable ; le sel des métaux, car toute pierre est
sel, et le sel de notre pierre, car la pierre des
philosophes, qui est ce mercure dont nous parlons,
est le sujet de la pierre philosophale. De là vient
que plusieurs Adeptes, voulant créer la confusion,
l’ont appelé nitre ou salpêtre (sal petri, sel de
pierre), et copié le signe de l’un sur l’image de
l’autre. Davantage, sa structure cristalline, sa
ressemblance physique avec le sel fondu, sa
transparence ont permis de l’assimiler aux sels et
lui en font attribuer tous les noms. Il devient ainsi,
tour à tour, le sel marin et (249) le sel gemme, le
sel alembroth, le sel de Saturne, le sel des sels.
C’est aussi le fameux vitriol vert, oleum vitri, que
Pantheus décrit comme étant la chrysocolle,
d’autres le borax ou athincar ; le vitriol romain
parce que Rome , nom grec de la Ville éternelle,
signifie force, vigueur, puissance, domination ; le
minéral de Pierre-Jean Fabre, parce qu’en lui, ditil,
l’or y vit (vitryol). On le surnomme également
Protée, à cause de ses métamorphoses pendant le
travail, et aussi Caméléon (Camaileon, lion
rampant), parce qu’il revêt successivement toutes
les couleurs du spectre.
Voici maintenant le dernier sujet décoratif de
notre porte. C’est une salamandre servant de
chapiteau à la colonnette torse du jambage droit.
Elle nous parait être, en quelque sorte, la fée
protectrice de cette agréable demeure, car nous la
retrouvons sculptée sur le corbeau du pilier
médian, situé au rez-de-chaussée, et jusque sur la
lucarne du grenier. Il semblerait même, étant
donné la répétition voulue du symbole, que notre
alchimiste eût une préférence marquée pour ce
reptile héraldique. Nous ne prétendons pas
insinuer, par là, qu’il ait pu lui attribuer le sens
érotique et grossier que prisait tant François Ier ; ce
serait insulter l’artisan, déshonorer la science,
outrager la vérité à l’instar du débauché de haute
race, mais de basse intellectualité, auquel nous
regrettons devoir jusqu’au nom paradoxal de
Renaissance1. Mais un trait singulier (250) du
caractère humain porte l’homme à chérir
davantage ce pour quoi il a souffert et peiné le
plus ; cette raison nous permettrait sans doute
d’expliquer le triple emploi de la salamandre,
hiéroglyphe du feu secret des sages. C’est qu’en
effet, parmi les produits annexes entrant dans le
travail en qualité d’aidants ou de serviteurs, aucun
n’est de recherche plus ingrate ni d’identification
plus laborieuse que celui-ci. On peut encore, dans
les préparations accessoires, employer aux lieu et
place des adjuvants requis, certains succédanés
capables de fournir un résultat analogue ;
cependant, dans l’élaboration du mercure, rien ne
saurait se substituer au feu secret, à cet esprit
susceptible de l’animer, de l’exalter et de faire
corps avec lui, après l’avoir extrait de la matière
immonde. « Je vous plaindrois beaucoup, écrit
Limojon de Saint-Didier2, si, (251) comme moy,
après avoir connu la véritable matière, vous passiés
quinze années entièrement dans le travail, dans
l’estude et dans la méditation, sans pouvoir
extraire de la pierre le suc précieux qu’elle
renferme dans son sein, faute de connoistre le feu
secret des sages, qui fait couler de cette plante
seiche et aride une eau qui ne mouille pas les
mains. » Sans lui, sans ce feu caché sous une forme
saline, la matière préparée ne pourrait être
évertuée ni remplir ses fonctions de mère, et notre
labeur demeurerait à jamais chimérique et vain.
Toute génération demande l’aide d’un agent
propre, déterminé au règne dans lequel la nature
l’a placé. Et toute chose porte semence. Les
animaux naissent d’un oeuf ou d’un ovule fécondé ;
1 « On surnomme François Ier le Père des Lettres, et
cela pour quelques faveurs qu’il accorda à trois ou
quatre écrivains ; mais oublie-t-on que ce Père des
Lettres donna, en 1535, des lettres patentes par
lesquelles il prohibait l’imprimerie sous peine de la
hart ; qu’après avoir proscrit l’imprimerie il établi
une censure pour empêcher la publication et la vente
des livres précédemment imprimés ; qu’il attribua à
la Sorbonne le droit d’inquisition sur les consciences ;
que, d’après l’édit royal, la possession d’un livre
ancien condamné et proscrit par la Sorbonne exposait
les possesseurs à la peine de mort, si ce livre était
trouvé dans son domicile, où les sbires de la Sorbonne
avaient la faculté de faire perquisition ; qu’il se
montra, pendant tout son règne, implacable ennemi
de l’indépendance de l’esprit et du progrés des
lumières, autant que fanatique protecteur des plus
fougueux théologiens et des absurdités scolastiques
les plus contraires au véritable esprit de la religion
chrétienne ?… Quel encouragement pour les sciences
et les belles-lettres ! On ne peut voir dans François Ie
qu’un fou brillant qui fit le malheur et la honte de la
France. »
Abbé de Montgaillard, Histoire de France. Paris,
Moutardier, 1827, t. I, p. 183.
2 Limojon de Saint-Didier, Lettre aux vrays Disciples
d’Hermès, dans le Triomphe Hermétique.
Amsterdam. Henry Wetstein, 1699, p. 150.

FULCANELLI - 41 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

les végétaux proviennent d’une graine rendue
prolifique ; de même, les minéraux et les métaux
ont pour semence une liqueur métallique fertilisée
par le feu minéral. Celui-ci est donc l’agent actif
introduit par l’art dans la semence minérale, et
c’est lui, nous dit Philalèthe « qui fait le premier
tourner l’essieu et mouvoir la roue ». Par là, il est
facile de comprendre de quelle utilité est cette
lumière métallique, invisible, mystérieuse, et avec
quel soin nous devons chercher à la connaître, à la
distinguer par ses qualités spécifiques, essentielles
et occultes.
Salamandre, en latin salamandra, vient de sal,
sel, et de mandra, qui signifie étable, et aussi
creux de roche, solitude, ermitage. Salamandra est
donc le nom du sel d’étable, sel de roche ou sel
solitaire. Ce mot prend dans la langue grecque une
autre acceptation, révélatrice de l’action qu’il
provoque. Salamandra (252) apparaît formé de Sa
la, agitation , trouble, employé sans doute pour sa
los ou  zale, tempête, fluctuation, et de mandra,
qui a le même sens qu’en latin. De ces
étymologies, nous pouvons tirer cette conclusion
que le sel, esprit ou feu, prend naissance dans une
étable, un creux de roche, une grotte… C’en est
assez. Couché sur la paille de sa crèche, en la
grotte de Bethléem, Jésus n’est-il pas le nouveau
soleil apportant la lumière au monde ? N’est-il pas
Dieu lui-même, sous son enveloppe charnelle et
périssable ? Qui donc a dit : Je suis l’Esprit et je
suis la Vie ; je suis venu mettre le Feu dans les
choses ?
Ce feu spirituel, informé et corporifié en sel,
c’est le soufre caché, parce qu’au cours de son
opération il ne se rend jamais manifeste ni sensible
à nos yeux. Et cependant ce soufre, tout invisible
qu’il soit, n’est point une ingénieuse abstraction,
un artifice de doctrine. Nous savons l’isoler,
l’extraire du corps qui le recèle, par un moyen
occulte et sous l’aspect d’une poudre sèche,
laquelle, en cet état, devient impropre et sans
effet dans l’art philosophique. Ce feu pur, de
même essence que le soufre spécifique de l’or,
mais moins digéré, est, par contre, plus abondant
que celui du métal précieux. C’est pourquoi il
s’unit aisément au mercure des minéraux et
métaux imparfaits. Philalèthe nous assure qu’on le
trouve caché au ventre d’Aries, ou du Bélier,
constellation que parcourt le soleil au mois d’avril.
Enfin, pour le désigner mieux encore, nous
ajouterons que ce Bélier « qui cache en soy l’acier
magique » porte ostensiblement sur son écu
l’image du (253) sceau hermétique, astre aux six
rayons. C’est donc dans cette matière très
commune, qui nous parait simplement utile, que
nous devons rechercher le mystérieux feu solaire,
sel subtil et soufre spirituel, lumière céleste diffuse
dans les ténèbres du corps, sans laquelle rien ne se
peut faire et que rien ne saurait remplacer.
Nous avons signalé plus haut la place importante
qu’occupe, parmi les sujets emblématiques du
petit hôtel de Lisieux, la salamandre, enseigne
particulière de son modeste et savant propriétaire.
On la retrouve, disions nous, jusque sur la lucarne
du faîte, presque inaccessible et dressée en plein
ciel. Elle y étreint le poinçon du chapeau, entre
deux dragons sculptés parallèlement sur le bois des
jouées (pl. IX). Ces deux dragons, l’un aptère (apte
ros, sans ailes), l’autre chrysoptère (crusopteros,
aux ailes dorées), sont ceux dont parle Nicolas
Flamel en ses Figures hiérogliphiques, et que
Michel Maïer (Symbola aureae mensae, Francfurti,
1617) regarde comme étant, avec le globe
surmonté de la croix, des symboles particuliers au
style du célèbre Adepte. Cette simple constatation
démontre la connaissance étendue que l’artiste
lexovien avait des textes philosophiques et du
symbolisme spécial à chacun de ses prédécesseurs.
D’autre part, le choix même de la salamandre nous
mène à penser que notre alchimiste dut chercher
longtemps et employer de nombreuses années à la
découverte du feu secret. L’hiéroglyphe dissimule,
en effet, la nature physico-chimique des fruits du
jardin d’Hespéra, fruits dont la maturité tardive ne
réjouit le sage qu’en sa (254) vieillesse, et qu’il ne
cueille guère qu’au soir de la vie, au couchant (esp
eris) d’une laborieuse et pénible carrière. Chacun
de ces fruits est le résultat d’une condensation
progressive du feu solaire par le feu secret, verbe
incarné, esprit céleste corporifié dans toutes les
choses de ce monde. Et ce sont les rayons
assemblés et concentrés de ce double feu qui
colorent et animent un corps pur, diaphane,
clarifié, régénéré, de brillant éclat et d’admirable
vertu.
Parvenu à ce point d’exaltation, le principe
igné, matériel et spirituel, par son universalité
d’action, devient assimilable aux corps compris
dans les trois règnes de la nature ; il exerce son
efficacité aussi bien chez les animaux et chez les
végétaux qu’à l’intérieur des corps minéraux et
métalliques. C’est là le rubis magique, agent
pourvu de l’énergie, de la subtilité ignées, et
revêtu de la couleur et des multiples propriétés du
feu. C’est là encore l’Huile de Christ ou de cristal,
le lézard héraldique qui attire, dévore, vomit et
fournit la flamme, étendu sur sa patience comme
le vieux phénix sur son immortalité.
III
Sur le pilier médian du rez-de-chaussée, le
visiteur découvre un curieux bas-relief. Un singe y
est occupé à manger les fruits d’un jeune pommier,
à peine plus élevé que lui (pl. X).
Devant ce sujet, qui traduit pour l’initié la (255)
réalisation parfaite, nous abordons l’OEuvre par la
fin. Les brillantes fleurs, dont les couleurs vives et
chatoyantes faisaient la joie de notre artisan, se
sont fanées et éteintes les unes après les autres ;
les fruits ont alors pris forme et, de verts qu’ils

FULCANELLI - 42 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

étaient au commencement, s’offrent maintenant à
lui parés d’une brillante enveloppe pourprée, sûr
indice de leur maturité et de leur excellence.
C’est que l’alchimiste, dans son patient travail,
doit être le scrupuleux imitateur de la nature, le
singe de la création, suivant l’expression génuine
de plusieurs maîtres. Guidé par l’analogie, il réalise
en petit, avec ses faibles moyens et dans un
domaine restreint, ce que Dieu fît en grand dans
l’univers cosmique. Ici, l’immense ; là, le
minuscule. A ces deux extrémités, même pensée,
même effort, volonté semblable en sa relativité.
Dieu fait tout de rien : il crée. L’homme prend une
parcelle de ce tout et la multiplie : il prolonge et
continue. Ainsi le microcosme amplifie le
macrocosme. Tel est son but, sa raison d’être ;
telle nous parait être sa véritable mission terrestre
et la cause de son propre salut. En haut, Dieu ; en
bas, l’homme. Entre le Créateur immortel et sa
créature périssable, toute la Nature créée.
Cherchez : vous ne trouverez rien de plus, ni ne
découvrirez rien de moins, que l’auteur du premier
effort, relié à la masse des bénéficiaires de
l’exemple divin, soumis à la même volonté
impérieuse d’activité constante, d’éternel labeur.
Tous les auteurs classiques sont unanimes à
reconnaître que le Grand OEuvre est un abrégé,
réduit aux proportions et aux possibilités humaines,
(256) de l’Ouvrage divin. Et, comme l’Adepte doit y
apporter le meilleur de ses qualités s’il veut le
mener à bien, il apparaît juste et équitable qu’il
recueille les fruits de l’Arbre de Vie et fasse son
profit des pommes merveilleuses du jardin des
Hespérides.
Mais puisque, obéissant à la fantaisie ou au désir
de notre philosophe, nous sommes contraints de
commencer au point même où l’art et la nature
achèvent de concert leur besogne, serait-ce agir en
aveugle que nous préoccuper de savoir d’abord ce
que nous recherchons ? Et n’est-ce pas, en dépit du
paradoxe, une excellente méthode que celle qui
commence par la fin ? — Celui-là trouvera plus
facilement ce dont il a besoin, qui saura nettement
ce qu’il veut obtenir. On parle beaucoup, dans les
milieux occultes de notre époque, de la pierre
philosophale, sans savoir ce qu’elle est en réalité.
Beaucoup de gens instruits qualifient la gemme
hermétique de « corps mystérieux » ; ils ont pour
elle l’opinion de certains spagyristes des XVIIe et
XVIIIe siècles, qui la rangeaient au nombre des
entités abstraites, qualifiées non-êtres ou êtres de
raison. Renseignons nous donc afin d’avoir, sur ce
corps inconnu, une idée aussi proche que possible
de la vérité ; étudions les descriptions, trop rares
et trop succinctes à notre gré, que nous ont
laissées quelques philosophes, et voyons ce qu’en
rapportent également de savants personnages et de
fidèles témoins.
Disons, au préalable, que le terme de pierre
philosophale signifie, d’après la langue sacrée,
pierre qui porte le signe du soleil. Or, ce signe
solaire est caractérisé par la coloration rouge,
laquelle peut varier (257) d’intensité, ainsi que le
dit Basile Valentin1 : « Sa couleur tire du rouge
incarnat sur le cramoisy, ou bien de couleur rubis
sur couleur de grenade ; quant à sa pesanteur, elle
poise beaucoup plus qu’elle a de quantité. » Voilà
pour la couleur et pour la densité. Le Cosmopolite2,
que Louis Figuier croit être l’alchimiste connu sous
le nom de Sethon, et d’autres sous celui de Michaël
Sendivogius, nous décrit son aspect translucide, sa
forme cristalline et sa fusibilité dans ce passage :
« Si l’on trouvoit, dit-il, nostre sujet dans son
dernier état de perfection, fait et composé par la
nature ; qu’il fût fusible comme de la cire ou du
beurre, et que sa rougeur parût au dehors, ce
seroit là véritablement nostre benoiste pierre. » Sa
fusibilité est telle, en effet, que tous les auteurs
l’ont comparée à celle de la cire (64° cent.) ;
« elle fond à la flamme d’une chandelle »,
répètent-ils ; certains, pour cette raison, lui ont
même donné le nom de grande cire rouge3. A ces
caractères physiques, la pierre joint de puissantes
propriétés chimiques, le pouvoir de pénétration ou
d’ingrés, l’absolue fixité, l’inoxydabilité qui la rend
incalcinable, une résistance extrême au feu, enfin
son irréductibilité et sa parfaite indifférence à
l’égard (258) des agents chimiques. C’est aussi ce
que nous apprend Henri Kunrath, dans son
Amphiteatrum Sapientiae Aeternae, lorsqu’il
écrit : « Enfin, lorsque l’OEuvre aura passée de la
couleur cendrée au blanc pur, puis au jaune, tu
verras la pierre philosophale, notre roi élevé au
dessus des dominateurs, sortir de son sépulcre
vitreux, se lever de son lit et venir sur notre scène
mondaine dans son corps glorifié, c’est-à- dire
régénéré et plus que parfait ; autrement dit,
l’escarboucle brillante, très rayonnante de
splendeur, et dont les parties très subtiles et très
épurées, par la paix et la concorde de la mixtion,
sont inséparablement liées et assemblées en un ;
égale, diaphane comme le cristal, compacte et très
pondéreuse, aisément fusible dans le feu comme la
résine, fluente comme de la cire et plus que le vifargent,
mais sans émettre aucune fumée,
transperçant et pénétrant les corps solides et
compacts, comme l’huile pénètre la papier ;
soluble et dilatable dans toute liqueur susceptible
de l’amollir ; friable comme le verre ; de la couleur
du safran lorsqu’on la pulvérise, mais rouge comme
le rubis lorsqu’elle reste en masse intègre (laquelle
rougeur est la signature de la parfaite fixation et
1 Les Douze Clefs de Philosophie de Frère Basile
Valentin, religieux de l’Ordre Sainct Benoist,
traictant de la vraye Medecine metallique. Paris,
Pierre Moët, 1659 ; Xe clef, p. 121 ; Editions de
Minuit, 1956, p. 200.
2 Cosmopolite ou Nouvelle Lumière Chymique. Paris, J.
D’Houry, 1699. Traité du sel, p. 64.
3 Dans le ms. lat. 5614 de la Bibl. nat., qui est composé
de traités d’anciens philosophes, le troisième ouvrage
a pour titre : Modus faciendi Optimam Ceram
rubeam.

FULCANELLI - 43 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

de la fixe perfection) ; colorant et teignant
constamment ; fixe dans les tribulations de toutes
les expériences, même dans les épreuves par le
soufre dévorant et les eaux ardentes, et par la très
forte persécution du feu ; toujours durable,
incalcinable, et, à l’instar de la Salamandre,
permanente et jugeant justement toutes choses
(car elle est à sa manière tout en tout), et
clamant : Voici, je rénoverai toutes choses. »
(259) La pierre philosophale, qui fut trouvée
dans le tombeau d’un évêque réputé extrêmement
riche et que l’aventurier anglais Edouard Kelley dit
Talbot avait acquise d’un aubergiste, vers 1585,
était rouge et très lourde, mais sans aucune odeur.
Cependant Bérigard de Pise dit qu’un homme
habile lui donna un gros (3 grammes 82) d’une
poudre dont la couleur était semblable à celle du
coquelicot, et qui dégageait l’odeur du sel marin
calciné1.
Helvétius (Jean-Frédéric Schweizer) vit la
pierre, que lui montra un adepte étranger, le 27
décembre 1666, sous la forme d’une métalline
couleur de soufre. Ce produit, pulvérisé, provenait
donc, comme le dit Khunrath, d’une masse rouge.
Dans une transmutation faite par Sethon, en juillet
1602, devant le docteur Jacob Zwinger, la poudre
employée était, au rapport de Dienheim, « assez
lourde, et d’une couleur qui paraissait jaunecitron
». Un an plus tard, au cours d’une seconde
projection chez l’orfèvre Hans de Kempen, à
Cologne, le 11 août 1603, c’est d’une pierre rouge
dont se sert le même artiste.
Selon plusieurs témoins dignes de foi, la pierre,
obtenue directement en poudre, pourrait affecter
une coloration aussi vive que celle qui serait
formée à l’état compact. Le fait est assez rare,
mais il peut se produire et vaut d’être mentionné.
C’est ainsi (260) qu’un adepte italien qui, en 1658,
réalisa la transmutation devant le pasteur
protestant Gros, chez l’orfèvre Bureau, de Genève,
employait, au dire des assistants, une poudre
rouge. Schmieder décrit la pierre que Bötticher
tenait de Lascaris comme une substance ayant
l’aspect d’un verre couleur rouge de feu. Pourtant,
Lascaris avait remis à Domenico Manuel (Gaëtano)
une poudre semblable au vermillon. Celle de
Gustenhover était aussi très rouge. Quant à
l’échantillon cédé par Lascaris à Dierbach, il fut
examiné au microscope par le conseiller Dippel, et
apparut composé d’une multitude de petits grains
ou cristaux rouges ou orangés ; cette pierre avait
une puissance égale à prés de six cent fois l’unité.
Jean-Baptiste Van Helmont, racontant
l’expérience qu’il fit en 1618 dans son laboratoire
de Vilvorde, prés de Bruxelles, écrit : « J’ai vu et
j’ai touché plus d’une fois la pierre philosophale ;
1 En évaporant un litre d’eau de mer, chauffant les
cristaux obtenus jusqu’à déshydratation complète et
les soumettant à la calcination dans une capsule de
porcelaine, on perçoit nettement l’odeur
caractéristique de l’iode.
la couleur en était comme du safran en poudre,
mais pesante et luisante comme du verre
pulvérisé. » Ce produit, dont un quart de grain (13
milligrammes 25) fournit huit onces d’or (244
grammes 72), manifestait une énergie
considérable : environ 18470 fois l’unité.
Dans l’ordre des teintures, c’est-à-dire des
liqueurs obtenues par solution d’extraits
métalliques gras, nous possédons la relation de
Godwin Hermann Braun, d’Osnabruck, qui
transmuta, en 1701, à l’aide d’une teinture ayant
l’aspect d’une huile « assez fluide et de couleur
brune ». Le célèbre chimiste (261) Henckel2
rapporte, d’après Valentini, l’anecdote suivante :
« Il vint un jour, chez un fameux apothicaire de
Francfort-sur-le-Mein, nommé Salwedel, un
étranger qui avoit une teinture brune, laquelle
avait presque l’odeur de l’huile de corne de cerf3 ;
avec quatre gouttes de cette teinture, il changea
un gros de plomb en or de 23 karats 7 grains et
demi. Ce même homme donna quelques gouttes de
cette teinture à cet apothicaire, qui le logea, et
qui fit ensuite de pareil or, qu’il garde en mémoire
de cet homme, avec la petite bouteille dans
laquelle elle était, et où on peut encore voir des
marques de cette teinture. J’ai eu cette bouteille
entre mes mains et puis en rendre témoignage à
tout le monde. »
Sans contester la véracité de ces deux derniers
faits, nous nous refusons cependant à les placer au
rang des transmutations effectuées par la pierre
philosophale à l’état spécial de poudre de
projection. Toutes les teintures en sont là. Leur
assujettissement à un métal particulier, leur
puissance limitée, les caractères spécifiques
qu’elles présentent nous conduisent à les
considérer comme de simples produits métalliques,
extraits des métaux vulgaires par certains
procédés, dénommés petits particuliers, qui
relèvent de la spagyrie et non de l’alchimie. De
plus, ces teintures, étant métalliques, n’ont pas
d’autre action que celle de pénétrer les métaux
seuls qui ont servi de base à leur préparation.
(262) Laissons donc de coté ces procédés et ces
teintures. Ce qui importe surtout, c’est de retenir
que la pierre philosophale s’offre à nous sous la
forme d’un corps cristallin, diaphane, rouge en
masse, jaune après pulvérisation, lequel est dense
et très fusible, quoique fixe à toute température,
et dont les qualités propres le rendent incisif,
ardent, pénétrant, irréductible et incalcinable.
Ajoutons qu’il est soluble dans le verre en fusion,
mais se volatilise instantanément lorsqu’on le
projette sur un métal fondu. Voilà, réunies en un
seul sujet, des propriétés physico-chimiques qui
l’éloignent singulièrement de la nature métallique
et en rendent l’origine fort nébuleuse. Un peu de
2 J.-F. Henckel, Flora Saturnisans. Paris. J.-T.
Hérissant, 1760, chap. VIII, p. 158.
3 C’est l’odeur caractéristique du carbamate
d’ammoniaque.

FULCANELLI - 44 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

réflexion nous tirera d’embarras. Les maîtres de
l’art nous apprennent que le but de leurs travaux
est triple. Ce qu’ils cherchent à réaliser en premier
lieu, c’est la Médecine universelle, ou pierre
philosophale proprement dite. Obtenue sous forme
saline, multipliée ou non, elle n’est utilisable que
pour la guérison des maladies humaines, la
conservation de la santé et l’accroissement des
végétaux. Soluble dans toute liqueur spiritueuse, sa
solution prend le nom d’Or potable (bien qu’elle ne
contienne pas le moindre atome d’or), parcequ’elle
affecte une magnifique couleur jaune. Sa valeur
curative et la diversité de son emploi en
thérapeutique en font un auxiliaire précieux dans
le traitement des affections graves et incurables.
Elle n’a aucune action sur les métaux, sauf sur l’or
et l’argent, avec lesquels elle se fixe et qu’elle
dote de ses propriétés, mais, conséquemment, ne
sert de rien pour la transmutation. Cependant,
(265) si l’on excède le nombre limite de ses
multiplications, elle change de forme et, au lieu de
reprendre l’état solide et cristallin en se
refroidissant, elle demeure fluide comme le vifargent
et absolument incoagulable. Dans
l’obscurité, elle brille alors d’une lueur douce,
rouge et phosphorescente, dont l’éclat reste plus
faible que celui d’une veilleuse ordinaire. La
Médecine universelle est devenue la Lumière
inextinguible, le produit éclairant de ces lampes
perpétuelles, que certains auteurs ont signalées
comme ayant été trouvées dans quelques
sépultures antiques. Ainsi radiante et liquide, la
pierre philosophale n’est guère susceptible, à notre
avis, d’être poussée plus loin ; vouloir amplifier sa
vertu ignée nous semblerait dangereux ; le moins
que l’on pourrait craindre serait de la volatiliser et
de perdre le bénéfice d’un labeur considérable.
Enfin, si l’on fermente la Médecine universelle,
solide avec l’or ou l’argent très purs, par fusion
directe, on obtient la Poudre de projection,
troisième forme de la pierre. C’est une masse
translucide, rouge ou blanche selon le métal choisi,
pulvérisable, propre seulement à la transmutation
métallique. Orientée, déterminée et spécifiée au
règne minéral, elle est inutile et sans action pour
les deux autres règnes.
Des considérations précédentes, il ressort
nettement que la pierre philosophale, ou Médecine
universelle, malgré son origine métallique
indéniable, n’est pas faite uniquement de matière
métallique. S’il en était autrement, et qu’on dût la
composer seulement de métaux, elle resterait
soumise aux conditions qui régissent la nature
minérale et (266) n’aurait nul besoin d’être
fermentée pour opérer la transmutation. D’autre
part, l’axiome fondamental qui enseigne que les
corps n’ont point d’action sur les corps serait faux
et paradoxal. Prenez le temps et la peine
d’expérimenter, et vous reconnaitrez que les
métaux n’agissent pas sur d’autres métaux. Qu’ils
soient amenés à l’état de sels ou de cendres, de
verres ou de colloïdes, ils conserveront toujours
leur nature au cours des épreuves et, dans la
réduction, se sépareront sans perte de leur qualités
spécifiques.
Seuls, les esprits métalliques possèdent le
privilège d’altérer, de modifier et dénaturer les
corps métalliques. Ce sont eux les véritables
promoteurs de toutes les métamorphoses
corporelles que l’on peut y observer. Mais comme
ces esprits, ténus, extrêmement subtils et volatils,
ont besoin d’un véhicule, d’une enveloppe capable
de les retenir, que la matière doit en être très
pure, — pour permettre à l’esprit d’y demeurer, —
et très fixe, afin d’empêcher sa volatilisation ;
qu’elle doit rester fusible, dans le but de favoriser
l’ingrés ; qu’il est indispensable de lui assurer une
résistance absolue aux agents réducteurs, on
comprend sans peine que cette matière ne puisse
être recherchée dans la seule catégorie des
métaux. C’est pourquoi Basile Valentin
recommande de prendre l’esprit dans la racine
métallique, et Bernard le Trévisan défend
d’employer les métaux, les minéraux et leurs sels à
la construction du corps. La raison en est simple et
s’impose d’elle-même. Si la pierre était composée
d’un corps métallique et d’un esprit fixé sur ce
corps, (267) celui-ci agissant sur celui-là comme
étant de même espèce, le tout prendrait la forme
caractéristique du métal. On pourrait, dans ce cas,
obtenir de l’or ou de l’argent, voire même un
métal inconnu, et rien de plus. C’est là ce qu’on
toujours fait les alchimistes, parce qu’ils ignoraient
l’universalité et l’essence de l’agent qu’ils
recherchaient. Or, ce que nous demandons, avec
tous les philosophes, ce n’est pas l’union d’un
corps et d’un esprit métalliques, mais bien la
condensation, l’agglomération de cet esprit dans
une enveloppe cohérente, tenace et réfractaire,
capable de l’enrober, d’en imprégner toutes les
parties et de lui assurer une protection efficace.
C’est cette âme, esprit ou feu rassemblé,
concentré et coagulé dans la plus pure, la plus
résistante et la plus parfaite des matières
terrestres, que nous appelons notre pierre. et nous
pouvons certifier que toute entreprise qui n’aura
pas cet esprit pour guide et cette matière pour
base ne conduira jamais au but proposé.
IV
Au premier étage du manoir de Lisieux, et taillé
dans le pilier gauche de la façade, un homme
d’aspect primitif soulève et parait vouloir emporter
un écot d’assez forte dimension (pl. VII).
Ce symbole, qui semble fort obscur, cache
cependant le plus important des arcanes
secondaires. Nous dirons même que, par ignorance
de ce point (268) de doctrine, — et aussi pour avoir
suivi trop littéralement l’enseignement des vieux
auteurs, — nombre de bons artistes n’ont pu
recueillir le fruit de leurs travaux. Et combien

FULCANELLI - 45 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

d’investigateurs, plus enthousiastes que
pénétrants, se heurtent et trébuchent encore
aujourd’hui contre la pierre d’achoppement des
raisonnements spécieux ! Gardons-nous de pousser
trop loin la logique humaine, si souvent contraire à
la simplicité naturelle. Si l’on savait observer plus
naïvement les effets que la nature manifeste
autour de nous ; si l’on se contentait de contrôler
les résultats obtenus en utilisant les mêmes
moyens ; si l’on subordonnait au fait la recherche
du mystère des causes, son explication par le
vraisemblable, le possible ou l’hypothétique,
nombre de vérités seraient découvertes qui sont
encore à rechercher. Défiez vous donc de faire
intervenir, en vos observations, ce que vous croyez
connaître, car vous seriez amené à constater qu’il
eût mieux valu n’avoir rien appris plutôt que
d’avoir tout à désapprendre.
Ce sont là, peut-être, des conseils superflus,
parcequ’ils réclament, dans leur mise en pratique,
l’application d’une volonté opiniâtre dont les
médiocres sont incapables. Nous savons ce qu’il en
coûte pour troquer les diplômes, les sceaux et les
parchemins contre l’humble manteau du
philosophe. Il nous a fallu vider, à vingt-quatre ans,
ce calice au breuvage amer. Le coeur meurtri,
honteux des erreurs de nos jeunes années, nous
avons dû brûler livres et cahiers, confesser notre
ignorance et, modeste néophyte, déchiffrer une
autre science sur les bancs (269) d’une autre école.
Aussi, est-ce pour ceux-là qui ont le courage de
tout oublier, que nous prenons la peine d’étudier le
symbole et de le dépouiller du voile ésotérique.
L’écot dont s’est saisi cet artisan d’un autre âge
ne parait guère devoir servir qu’à son génie
industrieux. Et, pourtant, c’est bien là notre arbre
sec, le même qui eut l’honneur de donner son nom
à une des plus vieilles rues de Paris, après avoir
figuré longtemps sur une enseigne célèbre. Edouard
Fournier1 nous apprend que, d’après Sauval (t. I, p.
109), cette enseigne se voyait encore vers 1660.
Elle désignait aux passants une auberge « dont
parle Monstrelet » (t. I, chap. CLXXVII), et était
bien choisie pour un tel logis, qui, dés 1300, avait
dû servir de gîte à des pèlerins de Terre Sainte.
L’Arbre-Sec était un souvenir de Palestine ; c’était
l’arbre planté tout prés d’Hébron2, qui, après avoir
été depuis le commencement du monde « verd et
feuillu », perdit son feuillage le jour que Notre-
Seigneur mourut en la croix, et lors sécha ; « mais
pour reverdir lorsqu’un seigneur, prince
d’Occident, gaignera la terre de promission, avec
l’ayde des chrestiens et fera chanter messe
dessoubs de cet arbre sech3 ».
1 Edouard Fournier, Enigmes des rues de Paris. Paris, E.
Dentu, 1860.
2 Nous l’identifions au Chêne de Membré, ou, plus
hermétiquement démembré.
3 Le Livre de Messire Guill. de Mandeville. Bibl. nat.,
ms. 8392, fol. 157.
Cet arbre desséché, issant de roc aride, se voit
(270) figuré à la dernière planche de l’Art du
Potier4 ; mais on l’a représenté couvert de feuilles
et de fruits, avec une banderole portant la devise :
Sic in sterili. C’est lui aussi que l’on rencontre
sculpté sur la belle porte de la cathédrale de
Limoges, de même qu’en un quatre-feuilles du
soubassement d’Amiens. Ce sont également deux
fragments de ce tronc mutilé, qu’un clerc de pierre
élève au dessus de la grande coquille servant de
bénitier, dans l’église bretonne de Guimiliau
(Finistère). Enfin, nous retrouvons encore l’arbre
sec sur un certain nombre d’édifices laïcs du XVe
siècle. A Avignon, il surmonte la porte en anse de
panier de l’ancien collège de Roure ; à Cahors, il
sert d’encadrement à deux fenêtres (maison
Verdier, rue des Boulevards), ainsi qu’à une petite
porte dépendant du collège Pellegri, situé dans la
même ville (pl. XI).
Tel est l’hiéroglyphe adopté par les philosophes
pour exprimer l’inertie métallique, c’est-à-dire
l’état spécial que l’industrie humaine fait prendre
aux métaux réduits et fondus. L’ésotérisme
hermétique démontre, en effet, que les corps
métalliques demeurent vivants et doués du pouvoir
végétatif, tant qu’ils sont minéralisés dans leurs
gîtes. Ils s’y trouvent associés à l’agent spécifique,
ou esprit minéral, qui en assure la vitalité, la
nutrition et l’évolution jusqu’au terme requis par
la nature, où ils prennent alors l’aspect et les
propriétés de l’argent et de l’or natifs. Parvenu à
ce but, l’agent se (271) sépare du corps, qui cesse
de vivre, devient fixe et non susceptible de
transformation. Resterait-il sur la terre pendant
plusieurs siècles, qu’il ne pourrait, de lui-même,
changer l’état ni abandonner les caractères qui
distinguent le métal de l’agrégat minéral.
Mais il s’en faut que tout se passe aussi
simplement à l’intérieur des gîtes métallifères.
Soumis aux vicissitudes de ce monde transitoire,
quantité de minerais ont leur évolution suspendue
par l’action de causes profondes, — épuisement des
éléments nutritifs, pénurie d’apports cristallins,
insuffisance de pression, de chaleur, etc., — ou
externes, — crevasses, afflux des eaux, ouverture
de la mine. Les métaux se solidifient alors et
restent minéralisés avec leurs qualités acquises,
sans pouvoir outrepasser le stade évolutif qu’ils ont
atteint. D’autres, plus jeunes, attendant encore
l’agent qui doit leur assurer la solidité et la
consistance, conservent l’état liquide et sont tout à
fait incoagulables. Tel est le cas du mercure, que
l’on trouve fréquemment à l’état natif, ou
minéralisé par le soufre (cinabre), soit dans la
minière même, soit en dehors de son lieu d’origine.
Sous cette forme native, et bien que le
traitement métallurgique n’ait pas eu à intervenir,
les métaux sont aussi insensibles que ceux dont les
4 Les Trois Libvres de l’Art du Potier, du Cavalier
Cyprian Piccolpassi, translatés par Claudius Popelyn,
Parisien. Paris, Librairie Internationale, 1861.

FULCANELLI - 46 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

minerais ont subi le grillage et la fusion. Pas plus
qu’eux, ils ne possèdent d’agent vital propre. Les
sages nous disent qu’ils sont morts, du moins en
apparence, parce qu’il nous est impossible, sous
leur masse solide et cristallisée, d’évertuer la vie
latente, potentielle, cachée au profond de leur
être. Ce sont (272) des arbres morts, bien qu’ils
recèlent encore un reste d’humidité, lesquels ne
donneront plus de feuilles, de fleurs, de fruits, ni,
surtout, de semence.
C’est donc avec beaucoup de raison que certains
auteurs assurent que l’or et le mercure ne peuvent
concourir, en tout ou en partie, à l’élaboration de
l’OEuvre. Le premier, disent-ils, parce que son
agent propre en a été séparé lors de son
achèvement, et le second, parce qu’il n’y a jamais
été introduit. D’autres philosophes soutiennent
pourtant que l’or, quoique stérile sous sa forme
solide, peut retrouver sa vitalité perdue et
reprendre son évolution, pourvu qu’on sache le «
remettre dans sa matière première » ; mais c’est là
un enseignement équivoque et qu’il faut bien se
garder de prendre au sens vulgaire. Arrêtons-nous
un instant sur ce point litigieux et ne perdons point
de vue la possibilité de la nature : c’est le seul
moyen que nous ayons de reconnaître notre chemin
dans ce tortueux labyrinthe. La plupart des
hermétistes pensent qu’il faut entendre, par le
terme de réincrudation, le retour du métal à son
état primitif ; ils se fondent sur la signification du
mot même, qui exprime l’action de rendre cru, de
rétrograder. Cette conception est fausse. Il est
impossible à la nature, et plus encore à l’art, de
détruire l’effet d’un travail séculaire. Ce qui est
acquis reste acquis. Et c’est la raison pour laquelle
les vieux maîtres affirment qu’il est plus facile de
faire de l’or que de le détruire. Personne ne se
flattera jamais de rendre aux viandes rôties et aux
légumes cuits l’aspect et les qualités qu’ils
possédaient avant de subir l’action du feu. Ici
encore, (273) l’analogie et la possibilité de nature
sont les meilleurs et les plus sûrs guides. Or, il
n’existe, de par le monde, aucun exemple de
régression.
D’autres chercheurs croient qu’il suffit de
baigner le métal dans la substance primitive et
mercurielle qui, par maturation lente et
coagulation progressive, lui a donné naissance. Ce
raisonnement est plus spécieux que véritable. En
supposant même qu’ils connussent cette première
matière et qu’ils sussent où la prendre, — ce que
les plus grands maîtres ignorent, — ils ne
pourraient obtenir, en définitive, qu’une
augmentation de l’or employé, et non un corps
nouveau, de puissance supérieure à celle du métal
précieux. L’opération, ainsi comprise, se résume au
mélange d’un même corps pris à deux états
différents de son évolution, l’un liquide, l’autre
solide. Avec un peu de réflexion, il est aisé de
comprendre qu’une telle entreprise ne puisse
conduire au but. Elle est, d’ailleurs, en opposition
formelle avec l’axiome philosophique que nous
avons souvent énoncé : les corps n’ont point
d’action sur les corps ; seuls, les esprits sont actifs
et agissant.
Nous devons donc entendre, sous l’expression :
Remettre l’or dans sa première matière,
l’animation du métal, réalisé par l’emploi de cet
agent vital dont nous avons parlé. C’est lui l’esprit
qui s’est enfui du corps lors de sa manifestation sur
le plan physique ; c’est lui l’âme métallique, ou
cette matière première qu’on n’a point voulu
désigner autrement, et qui fait sa résidence dans le
sein de la Vierge sans tâche. L’animation de l’or,
vitalisation symbolique de l’arbre sec, ou
résurrection du (274) mort, nous est enseignée
allégoriquement par un texte d’auteur arabe. Cet
auteur, nommé Kessaeus, qui s’est fort occupé, —
nous dit Brunet dans ses notes sur l’Evangile de
l’Enfance, — de recueillir les légendes orientales au
sujet des événements que racontent les Evangiles,
narre en ces termes les circonstances de
l’accouchement de Marie : « Lorsque le moment se
sa délivrance approcha, elle sortit au milieu de la
nuit de la maison de Zacharie, et elle s’achemina
hors de Jérusalem. Et elle vit un palmier desséché ;
et lorsque Marie se fut assise au pied de cet arbre,
aussitôt il refleurit et se couvrit de feuilles et de
verdure, et il porta une grande abondance de fruits
par l’opération de la puissance. Et Dieu fit surgir à
côté une source d’eau vive, et lorsque les douleurs
de l’enfantement tourmentaient Marie, elle serrait
étroitement le palmier de ses mains. »
Nous ne saurions dire ni parler avec plus de
clarté.
V
Sur le pilier central du premier étage, on
remarque un groupe assez intéressant pour les
amateurs et les curieux du symbolisme. Bien qu’il
ait beaucoup souffert et s’offre aujourd’hui mutilé,
fissuré, corrodé par les intempéries, on en peut,
malgré tout, discerner encore le sujet. C’est un
personnage serrant entre ses jambes un griffon
dont les pattes, pourvues de serres, sont très
apparentes, ainsi que la queue de lion prolongeant
la croupe, détails permettant, à (275) eux seuls,
une identification exacte. De la main gauche,
l’homme saisit le monstre vers la tête et fait, de la
droite, le geste de le frapper (pl. XII).
Nous reconnaissons en ce motif l’un des
emblèmes majeurs de la science, celui qui couvre
la préparation des matières premières de l’OEuvre.
Mais, tandis que le combat du dragon et du
chevalier indique la rencontre initiale, le duel des
produits minéraux cherchant à défendre leur
intégrité menacée, le griffon marque le résultat de
l’opération, voilée d’ailleurs sous des mythes
d’expressions variées, mais présentant tous les
caractères d’incompatibilité, d’aversion naturelle

FULCANELLI - 47 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

et profonde qu’ont l’une pour l’autre, les
substances en contact.
Du combat que le chevalier, ou soufre secret,
livre au soufre arsenical du vieux dragon, naît la
pierre astrale, blanche, pesante, brillante comme
pur argent, et qui apparaît signée, portant
l’empreinte de sa noblesse, la griffe,
ésotériquement traduite par le griffon, indice
certain d’union et de paix entre le feu et l’eau,
entre l’air et la terre. Toutefois, on ne saurait
espérer atteindre à cette dignité dés la prime
conjonction. Car notre pierre noire, couverte de
haillons, est souillée de tant d’impuretés qu’il est
fort difficile de l’en débarrasser complètement.
C’est pourquoi il importe de la soumettre à
plusieurs lévigations (qui sont les laveures de
Nicolas Flamel), afin de la nettoyer peu à peu de
ses souillures, et de lui voir prendre, à chacune
d’elles, plus de splendeur, de poli et d’éclat.
Les initiés savent que notre science, quoique
(276) purement naturelle et simple, n’est
nullement vulgaire ; les termes dont nous nous
servons, à la suite des maîtres, ne le sont pas
moins. Que l’on veuille donc bien y porter
attention, car nous les avons choisis avec soin, dans
le dessein de montrer la voie, de signaler les
fondrières qui la creusent espérant ainsi éclairer
les studieux, en écartant les aveuglés, les avides et
les indignes. Apprenez, vous qui savez déjà, que
tous nos lavages sont ignés, que toutes nos
purifications se font dans le feu, par le feu et avec
le feu. C’est la raison pour laquelle quelques
auteurs ont décrit ces opérations sous le titre
chimique de calcinations, parce que la matière,
longtemps soumise à l’action de la flamme, lui
cèdent ses parties impures et adustibles. Sachez
aussi que notre rocher, — voilé sous la figure du
dragon, — laisse d’abord couler une onde obscure,
puante et vénéneuse, dont la fumée, épaisse et
volatile, est extrêmement toxique. Cette eau, qui a
pour symbole le corbeau, ne peut être lavée et
blanchie que par le moyen du feu. Et c’est là ce
que les philosophes nous donnent à entendre
lorsque, dans leur style énigmatique, ils
recommandent à l’artiste de lui couper la tête. Par
ces ablutions ignées, l’eau quitte sa coloration
noire et prend une couleur blanche. Le corbeau,
décapité, rend l’âme et perd ses plumes. Ainsi le
feu, par son action fréquente et réitérée sur l’eau,
contraint celle-ci à mieux défendre ses qualités
spécifiques en abandonnant ses superfluités. L’eau
se contracte, se resserre pour résister à l’influence
tyrannique de Vulcain ; elle se nourrit du feu, qui
en agrège les (277) molécules pures et homogènes,
et se coagule enfin en masse corporelle dense,
ardente au point que la flamme demeure
impuissante à l’exalter davantage.
C’est à votre intention, frères inconnus de la
mystérieuse cité solaire, que nous formé le dessein
les modes divers et successifs de nos purifications.
Vous nous saurez gré, nous en sommes certain, de
vous avoir signalé ces écueils, récifs de la mer
hermétique, contre lesquels sont venus naufrager
tant d’argonautes inexpérimentés. Si donc vous
désirez posséder le griffon, — qui est notre pierre
astrale, — en l’arrachant de sa gangue arsenicale,
prenez deux parts de terre vierge, notre dragon
écailleux, et une de l’agent igné, lequel est ce
vaillant chevalier armé de la lance et du bouclier.
’Ares, plus vigoureux qu’Aries, doit être en
moindre quantité. Pulvérisez et ajoutez la
quinzième partie du tout de ce sel pur, blanc,
admirable, plusieurs fois lavé et cristallisé, que
vous devez nécessairement connaître. Mélangez
intimement ; puis, prenant exemple sur la
douloureuse passion de Notre-Seigneur, crucifiez
avec trois pointes de fer, afin que le corps meure
et puisse ressusciter ensuite. Cela fait, chassez du
cadavre les sédiments les plus grossiers ; broyez et
en triturez les ossements ; malaxez le tout sur un
feu doux avec une verge d’acier. Jetez alors dans
ce mélange la moitié du second sel, tiré de la rosée
qui, au mois de mai, fertilise la terre, et vous
obtiendrez un corps plus clair que le précédent.
Répétez trois fois la même technique ; vous
parviendrez à la minière de notre mercure, et vous
aurez gravi la première marche de (278) l’escalier
des sages. Lorsque Jésus ressuscita, le troisième
jour après sa mort, un ange lumineux et vêtu de
blanc occupait seul le sépulcre vide…
Mais s’il suffit de connaître la substance
secrète, figurée par le dragon, pour découvrir son
antagoniste, il est indispensable de savoir quel
moyen emploient les sages dans le but de limiter,
de tempérer l’ardeur excessive des belligérants.
Faute de médiateur nécessaire, — dont nous
n’avons jamais trouvé d’interprétation symbolique,
— l’expérimentateur ignorant s’exposerait à de
graves dangers. Spectateur angoissé du drame qu’il
aurait imprudemment déchaîné, il n’en pourrait
diriger les phases ni régler la fureur. Des
projections ignées, parfois même l’explosion
brutale du fourneau, seraient les tristes
conséquences de sa témérité. C’est pourquoi,
conscient de notre responsabilité, prions-nous
instamment ceux qui ne possèdent pas ce secret de
s’abstenir jusque-là. Ils éviteront ainsi le sort
fâcheux d’un infortuné prêtre du diocèse
d’Avignon, que la notice suivante relate
brièvement1 ; « Chapaty abbé croyoit d’avoir
trouvé la pierre philosophale, mais,
malheureusement pour lui, le creuset s’étant
rompu, le métal luy sauta contre, s’attacha à son
visage, ses bras et son habit ; il courut ainsi les
rues des Infirmières, se veautissant dans les
ruisseaux comme un possédé, et périt
misérablement bruslé comme un damné. 1706. »
Quand vous percevrez dans le vaisseau un bruit
(279) analogue à celui de l’eau en ébullition, —
grondement sourd de la terre dont le feu déchire
les entrailles, — soyez prêt à lutter et conservez
1 Recueil de pièces sur Avignon. Bibl. de Carpentras,
ms. N° 917, fol. 168.

FULCANELLI - 48 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

votre sang-froid. Vous remarquerez des fumées et
des flammes bleues, vertes et violettes,
accompagnant une série de détonations
précipitées…
L’effervescence passée et le calme rétabli, vous
pourrez jouir d’un magnifique spectacle. Sur une
mer de feu, des îlots solides se forment, surnagent,
animés de mouvements lents, prennent et quittent
une infinité de vives couleurs ; leur surface se
boursoufle, crève au centre et les fait ressembler à
de minuscules volcans. Ils disparaissent ensuite
pour laisser place à de jolies billes vertes,
transparentes, qui tournent rapidement sur ellesmêmes,
roulent, se heurtent et semblent se
pourchasser, au milieu des flammes multicolores,
des reflets irisés du bain incandescent.
En décrivant la préparation pénible et délicate
de notre pierre, nous avons omis de parler du
concours efficace que doivent y apporter certaines
influences extérieures. Nous pourrions, à ce
propos, nous contenter de citer Nicolas Grosparmy,
Adepte du XVe siècle, dont nous avons parlé au
début de cet étude, Cyliani, philosophe du XIXe
siècle, sans omettre Cyprian Picolpassi, maître
potier italien, qui ont consacré une partie de leur
enseignement à l’examen de ces conditions ; mais
leurs ouvrages ne sont pas à la portée de tous. Quoi
qu’il en soit, et afin de satisfaire, dans la mesure
du possible, la légitime curiosité des chercheurs,
nous dirons que, sans la concordance absolue des
éléments supérieurs (280) avec les inférieurs, notre
matière, dépourvue des vertus astrales, ne peut
être d’aucune utilité. Le corps sur lequel nous
ouvrons est, avant sa mise en OEuvre, plus terrestre
que céleste ; l’art doit le rendre, en aidant la
nature, plus céleste que terrestre. La connaissance
du moment propice, des temps, lieux, saisons,
etc., nous est donc indispensable pour assurer le
succès de cette production secrète. Sachons
prévoir l’heure où les astres formeront, dans le ciel
des fixes, l’aspect le plus favorable. Car ils se
refléteront dans ce miroir divin qu’est notre pierre
et y fixeront leur empreinte. Et l’étoile terrestre,
flambeau occulte de notre Nativité, sera la marque
probatoire de l’heureuse union du ciel et de la
terre, ou, comme l’écrit Philalèthe, de « l’union
des vertus supérieures dans les choses
inférieures ». Vous en aurez la confirmation en
découvrant, au sein de l’eau ignée, ou de ce ciel
terrestre, suivant l’expression typique de Vinceslas
Lavinius de Moravie, le soleil hermétique,
centrique et radiant, rendu manifeste, visible et
patent.
Captez un rayon de soleil, condensez-le sous
une forme substantielle, nourrissez de feu
élémentaire ce feu spirituel corporifié, et vous
posséderez le plus grand trésor de ce monde.
Il est utile de savoir que la lutte, courte mais
violente, livrée par le chevalier, — qu’il se nomme
saint Georges, saint Michel ou saint Marcel dans la
Tradition chrétienne ; Mars, Thésée, Jason, Hercule
dans la Fable, — ne cesse que par la mort des deux
champions (en hermétique, l’aigle et le lion), et
leur assemblage en un corps nouveau dont (283) la
signature alchimique est le griffon. Rappelons que,
dans toutes les légendes anciennes d’Asie et
d’Europe, c’est toujours un dragon qui est préposé
à la garde des trésors. Il veille sur les pommes d’or
des Hespérides et sur la toison suspendue de
Colchide. C’est pourquoi il faut, de toute
nécessité, réduire au silence ce monstre agressif si
l’on veut ensuite s’emparer des richesses qu’il
protège. Une légende chinoise raconte à propos du
savant alchimiste Hujumsin, mis au nombre des
dieux après sa mort, que cet homme, ayant tué un
horrible dragon qui ravageait le pays, attacha ce
monstre à une colonne. C’est exactement ce que
fait Jason dans la forêt d’Aetès, et Cyliani dans son
récit allégorique d’Hermès dévoilé. La vérité,
toujours semblable à elle-même, s’exprime à l’aide
de moyens et fictions analogues.
La combinaison des deux matières initiales,
l’une volatile, l’autre fixe, donne un troisième
corps, mixtionné, qui marque le premier état de la
pierre des philosophes. Tel est, nous l’avons dit, le
griffon, moitié aigle et moitié lion, symbole qui
correspond à celui de la corbeille de Bacchus et du
poisson de l’iconographie chrétienne. Nous devons
remarquer, en effet, que le griffon porte, au lieu
d’une crinière de lion ou d’un collier de plumes,
une crête de nageoires de poisson. Ce détail a son
importance. Car s’il est expédient de provoquer la
rencontre et de dominer le combat, il faut encore
découvrir le moyen de capturer la partie pure,
essentielle, du corps nouvellement produit, la seule
qui nous soit utile, c’est-à-dire le mercure des
sages. Les poètes nous (284) racontent que Vulcain,
surprenant en adultère Mars et Vénus, s’empressa
de les entourer d’un rets ou d’un filet, afin qu’ils
ne pussent éviter sa vengeance. De même, les
maîtres nous conseillent d’employer aussi un filet
délié ou un rets subtil, pour capter le produit au
fur et à mesure de son apparition. L’artiste pêche,
métaphoriquement, le poisson mystique, et laisse
l’eau vide, inerte, sans âme : l’homme, en cette
opération, est donc censé tuer le griffon. C’est la
scène que reproduit notre bas-relief.
Si nous recherchons quelle signification secrète est
attachée au mot grec gruf, griffon, qui a pour
racine grupos, c’est-à-dire avoir le bec crochu,
nous trouverons un mot voisin, grifos, dont
l’assonance se rapproche davantage de notre mot
français. Or grifos exprime à la fois une énigme et
un filet. On voit ainsi que l’animal fabuleux
contient, en son image et en son nom, l’énigme
hermétique la plus ingrate à déchiffrer, celle du
mercure philosophal, dont la substance,
profondément cachée au corps, se prend comme le
poisson dans l’eau, à l’aide d’un filet approprié.

FULCANELLI - 49 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Basile Valentin, qui est d’ordinaire plus clair, ne
s’est pas servi du symbole de l’ICQUS chrétien1,
qu’il a préféré humaniser sous le nom cabalistique
(285) et mythologique d’Hypérion. C’est ainsi qu’il
signale ce chevalier, en présentant les trois
opérations du Grand OEuvre sous une formule
énigmatique comportant trois phrases succinctes,
ainsi énoncées :
« Je suis né d’Hermogène. Hypérion m’a choisi.
Sans Jamsuph, je suis contraint de périr. »
Nous avons vu comment, et à l’issue de quelle
réaction, naît le griffon, lequel provient
d’Hermogène, ou de la prime substance
mercurielle. Hypérion, en grec Uperion, est le
père du soleil ; c’est lui qui dégage, hors du second
chaos blanc, formé par l’art et figuré par le griffon,
l’âme qu’il tient enfermée, l’esprit, feu ou lumière
cachée, et la porte au-dessus de la masse, sous
l’aspect d’une eau claire et limpide : Spiritus
Domini ferebatur super aquas. Car la matière
préparée, laquelle contient tous les éléments
nécessaires à notre grand ouvrage, n’est qu’une
terre fécondée où règne encore quelque
confusion ; une substance qui tient en soi la
lumière éparse, que l’art doit rassembler et isoler
en imitant le Créateur. Cette terre, il nous faut la
mortifier et la décomposer, ce qui revient à tuer le
griffon et à pêcher le poisson, à séparer le feu de
la terre, et le subtil de l’épais, « doucement, avec
grande habileté et prudence », selon que
l’enseigne Hermès en sa Table d’Emeraude.
Tel est le rôle chimique d’Hypérion. Son nom
même, formé de Up, contraction de Uper, audessus,
et de erion, sépulcre, tombeau, lequel a
pour racine era, terre, indique ce qui monte de la
terre, au-dessus du sépulcre de la matière. On
peut, si l’on préfère, choisir l’étymologie par
laquelle Uperion, dériverait (286) de Uper, audessus,
et de ion, violette. Les deux sens ont entre
eux une concordance hermétique parfaite ; mais
nous ne donnons cette variante que pour éclairer
les stagiaires de notre ordre, suivant en cela la
parole de l’Evangile : « Prenez donc bien garde de
quelle manière vous écoutez, car on donnera
encore à celui qui a déjà ; et pour celui qui n’a
rien, on lui ôtera même ce qu’il croit avoir2. »
1 Le nom grec du Poisson est formé par l’assemblage
des sigles de cette phrase : IhsouV CristoV  QeouUioV
 Swthr, qui signifie Jésus-Christ, Fils de Dieu,
Sauveur. On voit fréquemment le mot IcquV gravé
dans les Catacombes romaines ; il figure aussi sur la
mosaïque de Sainte-Apollinaire, à Ravenne, placé au
sommet d’une croix constellée, élevée sur les mots
latins SALUS MUNDI, et ayant à l’extrémité de ses
bras les lettres A et W.
2 Matthieu, XXV, 29 et 30. Luc, VIII, 18, et XIX, 26.
Marc, IV, 25.
VI
Sculptée au-dessus du groupe de l’homme au
griffon, vous remarquerez une énorme tête
grimaçante, agrémentée d’une barbe en pointe.
Les joues, les oreilles, le front en sont étirés
jusqu’à prendre l’aspect d’expansions flammés. Ce
masque flamboyant, au rictus peu sympathique,
apparaît couronné et pourvu d’appendices cornus,
enrubannés, lesquels s’appuient sur la torsade du
fond de corniche (pl. XII). Avec ses cornes et sa
couronne, le symbole solaire prend la signification
d’un véritable Baphomet, c’est-à-dire de l’image
synthétique où les Initiés du Temple avaient groupé
tous les éléments de la haute science et de la
tradition. Figure complexe, en vérité, sous des
dehors de simplicité, figure parlante, grosse
d’enseignement, en dépit de son esthétique rude
et primitive… si l’on y retrouve d’abord la fusion
mystique des natures de l’OEuvre (287) que
symbolisent les cornes du croissant lunaire posées
sur la tête solaire, on n’est pas moins surpris de
l’expression étrange, reflet d’une ardeur
dévorante, que dégage cette face inhumaine,
spectre du dernier jugement. Il n’est pas même
jusqu’à la barbe, hiéroglyphe du faisceaux
lumineux et igné projeté vers la terre, qui ne
justifie quelle connaissance exacte de notre
destinée le savant possédait…
Serions-nous en présence du logis de quelque
affilié aux sectes d’Illuminés ou de Rose-Croix,
descendants des vieux Templiers ? La théorie
cyclique, parallèlement à la doctrine d’Hermès, y
est si clairement exposée qu’à moins d’ignorance
ou de mauvaise foi on ne saurait suspecter le savoir
de notre Adepte. Pour nous, notre conviction est
faite ; nous sommes certains de ne point nous
tromper devant tant d’affirmations catégoriques :
c’est bien un baphomet, renouvelée de celui des
Templiers, que nous avons sous les yeux. Cette
image, sur laquelle on ne possède que de vagues
indications ou de simples hypothèses, ne fut jamais
une idole, comme certains l’ont cru, mais
seulement un emblème complet des traditions
secrètes de l’Ordre, employé surtout au dehors,
comme paradigme ésotérique, sceau de chevalerie
et signe de reconnaissance. On le reproduisit sur
les bijoux, aussi bien qu’au fronton des
commanderies et au tympan de leurs chapelles. Il
se composait d’un triangle isocèle à sommet dirigé
en bas, hiéroglyphe de l’eau, premier élément
créé, selon Thalès de Milet, qui soutenait que
« Dieu est cet Esprit qui a formé (288) toutes
choses de l’eau3 ». Un second triangle semblable,
inversé par rapport au premier, mais plus petit,
s’inscrivait au centre et semblait occuper l’espace
réservé au nez dans la face humaine. Il symbolisait
le feu, et, plus précisément, le feu enclos dans
l’eau, ou l’étincelle divine, l’âme incarnée, la vie
3 Cicero. De Natura Deorum I, 10, p. 348.

FULCANELLI - 50 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

infuse dans la matière. Sur la base inversée du
grand triangle d’eau s’appuyait un signe graphique
semblable à la lettre H des Latins, ou à l’eta des
Grecs, avec plus de largeur cependant, et dont la
barre centrale se coupait d’un cercle médian. Ce
signe, en stéganographie hermétique, indique
l’esprit universel, l’Esprit créateur, Dieu. A
l’intérieur du grand triangle, peu au dessus et de
chaque côté du triangle de feu, on voyait à gauche
le cercle lunaire à croissant inscrit, et à droite le
cercle solaire à centre apparent. Ces petits cercles
se trouvaient disposés à la manière des yeux. Enfin,
soudée à la base du petit triangle interne, la croix
posée sur le globe réalisait ainsi le double
hiéroglyphe du soufre, principe actif ; associé au
mercure, principe passif et solvant de tous les
métaux. Souvent, un segment plus ou moins long,
situé à la pointe du triangle, se creusait de lignes à
tendance verticale où le profane reconnaissait, non
point l’expression du rayonnement lumineux, mais
une sorte de barbiche.
Ainsi présenté, le baphomet affectait une forme
animale grossière, imprécise, d’identification
malaisée. C’est ce qui expliquerait sans doute la
diversité des descriptions qu’on en a faites, et dans
lesquelles (289) on voit le baphomet comme une
tête de mort auréolée, ou un bucrane, parfois une
tête d’Hapi égyptien, de bouc, et, mieux encore, la
face horrifiante de Satan en personne ! Simples
impressions, fort éloignées de la réalité, mais
images si peu orthodoxes qu’elles ont, hélas !
contribué à répandre, sur les savants chevaliers du
Temple, l’accusation de démonologie et de
sorcellerie dont on fit l’une des bases de leur
procès, l’un des motifs de leur condamnation.
Nous venons de voir ce qu’était le baphomet ; il
nous faut maintenant chercher à en dégager le sens
caché derrière cette dénomination.
Dans l’expression hermétique pure,
correspondant au travail de l’OEuvre, Baphomet
vient des racines grecques Bafeus, teinturier, et m
es, mis pour men, la lune ; à moins qu’on ne veuille
s’adresser à meter, génitif metros, mère ou
matrice, ce qui revient au même sens lunaire,
puisque la lune est véritablement la mère ou la
matrice mercurielle qui reçoit la teinture ou
semence du soufre, représentant le mâle, le
teinturier, — Bafeus, — dans la génération
métallique. Bafe à le sens d’immersion et de
teinture. Et l’on peut dire, sans trop divulguer, que
le soufre, père et teinturier de la pierre, féconde
la lune mercurielle par immersion, ce qui nous
ramène au baptême symbolique de Mété exprimé
encore par le mot baphomet1. Celui-ci apparaît
1 Le baphomet offrait parfois, avons-nous dit, le
caractère et l’aspect extérieur des bucranes.
Présenté de la sorte, il s’identifie à la nature aqueuse
figurée par Neptune, la plus grande divinité marine
de l’Olympe. Poseidwn est, en effet, voilé sous
l’icône du boeuf, du taureau ou de la vache, qui sont
des symboles lunaires. Le nom grec de Neptune
donc bien (290) comme l’hiéroglyphe complet de la
science, figurée ailleurs dans la personnalité du
dieu Pan, image mythique de la nature en pleine
activité.
Le mot Bapheus, teinturier, et le verbe meto,
cueillir, moissonner, signalent également cette
vertu spéciale que possède le mercure ou lune des
sages, de capter, au fur et à mesure de son
émission, et cela pendant l’immersion ou le bain
du roi, la teinture qu’il abandonne et que la mère
conservera dans son sein durant le temps requis.
C’est là le Graal, qui contient le vin eucharistique,
liqueur de feu spirituel, liqueur végétative, vivante
et vivifiante introduite dans les choses matérielles.
Quant à l’origine de l’Ordre, à sa filiation, aux
connaissances et aux croyances des Templiers, nous
ne pouvons faire mieux que citer textuellement un
fragment de l’étude que Pierre Dujols, l’érudit et
savant philosophe, consacre aux frères chevaliers
dans sa Bibliographie des Sciences occultes2.
« Les frères du Temple, dit l’auteur, — on ne
saurait plus soutenir la négative, — furent vraiment
affiliés au Manichéisme. Du reste, la thèse du baron
Hammer est conforme à cette opinion. Pour lui, les
sectateurs de Mardeck, les Ismaéliens, les
Albigeois, les Templiers, les Francs-maçons, les
Illuminés, etc., sont tributaires d’une même
tradition secrète émanée de cette Maison de la
Sagesse (291) (Dar-el-hickmet), fondée au Caire
vers le XIe siècle, par Hackem. L’académicien
allemand Nicolaï conclut dans un sens analogue et
ajoute que le fameux baphomet, qu’il fait venir du
grec Bafometos, était un symbole pythagoricien.
Nous ne nous attarderons point aux opinions
divergeantes de Anton, Herder, Munter, etc., mais
nous nous arrêterons un instant à l’étymologie du
mot baphomet. L’idée de Nicolaï est recevable si
l’on admet, avec Hammer, cette légère variante :
Bafe Meteos, qu’on pourrait traduire par baptême
de Mété. On a constaté, justement, un rite de ce
nom chez les Ophites. En effet, Mété était une
divinité androgyne figurant la Nature naturante.
Proclus dit textuellement que Métis, nommé
encore Ericarpaios, ou Natura germinans, était le
dieu hermaphrodite des adorateurs du Serpent. On
sait aussi que les Hellènes désignaient, par le mot
Métis, la Prudence vénérée comme épouse de
Jupiter. En somme, cette discussion philologique
avère de manière incontestable que le Baphomet
était l’expression païenne de Pan. Or, comme les
Templiers, les Ophites avaient deux baptêmes :
l’un, celui de l’eau, ou exotérique ; l’autre,
ésotérique, celui de l’esprit ou du feu. Ce dernier
s’appelait le baptême de Mété. Saint Justin et
saint Irénée le nommaient l’illumination. C’est le
baptême de la Lumière des Francs-maçons. Cette
purification, — le mot est ici vraiment topique, —
dérive de BouV, génitif BooV, boeuf, taureau, et de ei
doV, eidwlon, image, spectre ou simulacre.
2 A propos du Dictionnaire des Controverses
historiques, par S.-F. Jehan, Paris, 1866.

FULCANELLI - 51 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

se trouve indiquée sur une des idoles gnostiques
découvertes par M. De Hammer, et dont il a donné
le dessin. Elle tient dans son giron, — remarquez
bien le geste : il parle, — un bassin plein de feu.
(292) Ce fait, qui aurait dû frapper le savant
teuton, et avec lui tous les symbolistes, ne semble
leur avoir rien dit. C’est pourtant cette allégorie
que le fameux mythe du Graal tire son origine.
Justement, l’érudit baron disserte avec abondance
sur ce vase mystérieux, dont on recherche encore
l’exacte signification. Nul n’ignore que, dans
l’ancienne légende germanique, Titurel élève un
temple au Saint-Graal, à Montsalvat, et en confie la
garde à douze chevaliers Templiers. M. De Hammer
veut y voir le symbole de la Sagesse gnostique,
conclusion bien vague après avoir brûlé si
longtemps. Qu’on nous pardonne si nous osons
suggérer un autre point de vue. Le Graal, — qui
s’en doute aujourd’hui ? — est le mystère le plus
élevé de la Chevalerie mystique et de la
Maçonnerie qui en dégénère ; il est le voile du Feu
créateur, le Deus absconditus dans le mot INRI,
gravé au dessus de la tête de Jésus en croix. Quand
Titurel édifie son temple mystique, c’est pour y
allumer le feu sacré des Vestales, des Mazdéens et
même des Hébreux, car les juifs entretenaient un
feu perpétuel dans le temple de Jérusalem. Les
douze Custodes rappellent les douze signes du
Zodiaque que parcourt annuellement le soleil, type
du feu vivant. Le vase de l’idole du baron de
Hammer est identique au vase pyrogène des Parses,
qu’on représente plein de flammes. Les Egyptiens
possédaient aussi cet attribut : Sérapis est souvent
figuré avec, sur sa tête, le même objet, nommé
Gardal sur les bords du Nil. C’était dans ce Gardal
que les prêtres conservaient le feu matériel,
comme les prêtresses y conservaient le (293) feu
céleste de Phtah. Pour les Initiés d’Isis, le Gardal
était l’hiéroglyphe du feu divin. Or, ce dieu Feu, ce
dieu Amour s’incarne éternellement en chaque
être, puisque tout, dans l’univers, a son étincelle
vitale. C’est l’Agneau immolé depuis le
commencement du monde, que l’église catholique
offre à ses fidèles sous les espèces de l’Eucharistie
enclose dans le ciboire, comme le Sacrement
d’Amour. Le ciboire, — honni soit qui mal y pense !
— aussi bien que le Graal et les cratères sacrés de
toutes les religions, représente l’organe féminin de
la génération, et correspond au vase cosmogonique
de Platon, à la coupe d’Hermès et de Salomon, à
l’urne des anciens mystères. Le Gardal des
Egyptiens est donc la clef du Graal. C’est, en
somme, le même mot. En effet, de déformation en
déformation, Gardal est devenu Gradal, puis, avec
une sorte d’aspiration, Graal. Le sang qui
bouillonne dans le saint calice est la fermentation
ignée de la vie ou de la mixtion génératrice. Nous
ne pourrions que déplorer l’aveuglement de ceux
qui s’obstineraient à ne voir dans ce symbole,
dépouillé de ses voiles jusqu’à la nudité, qu’une
profanation du divin. Le Pain et le Vin du Sacrifice
mystique, c’est l’esprit ou le feu dans la matière,
qui, par leur union, produisent la vie. Voilà
pourquoi les manuels initiatiques chrétiens,
appelés Evangiles, font dire allégoriquement au
Christ : Je suis la Vie ; je suis le Pain vivant ; je
suis venu mettre le feu dans les choses, et
l’enveloppent dans le doux signe exotérique de
l’aliment par excellence. »
VII
(294) Avant de quitter le joli manoir de la
Salamandre, nous signalerons encore quelques
motifs placés au premier étage, lesquels, sans
présenter autant d’intérêt que les précédents, ne
sont pas dépourvus de valeur symbolique.
A droite du pilier portant l’image du bûcheron,
nous voyons deux fenêtres accolées, l’une aveugle,
l’autre vitrée. Au centre des arcs en accolade, on
distingue, sur la première, une fleur de lys
héraldique1, emblème de la souveraineté de la
science, qui devint, par la suite, l’attribut de la
royauté. Le signe de l’Adeptat et de la sublime
connaissance, en figurant dans les armoiries royales
lors de l’institution du blason, ne perdit point le
sens élevé qu’il comportait, et servi toujours
depuis à désigner la supériorité, la prépondérance,
la valeur et la dignité acquises. C’est pour cette
raison que la capitale du royaume eut permission
d’ajouter au vaisseau d’argent sur champ de
gueules de ses armes, trois fleurs de lys posées en
chef sur champ d’azur. Nous trouvons, d’ailleurs, la
signification de ce symbole clairement expliquée
dans les Annales de Nangis : « Li roys de France
accoustumerent en leurs armes à porter la fleur de
lys pinte par troys fuelliers (295) comme ils
deissent à tout le monde : Foy, Sapience et
Chevalerie sont, par la provision et par la grâce de
Dieu, plus abondamment en nostre royaume qu’en
nuls autres. Les deux feuilles de la fleur de lys, qui
sont oeles, signifient sens et chevalerie qui gardent
foy. »
sur la seconde fenêtre, une tête poupine, ronde
et lunaire, surmontée d’un phallus, ne laisse pas de
piquer la curiosité. Nous découvrons là l’indication
fort expressive des deux principes, dont la
conjonction engendrent la matière philosophale.
Cet hiéroglyphe de l’agent et du patient, du soufre
et du mercure, du soleil et de la lune, parents
philosophiques de la pierre, est assez parlant pour
nous dispenser d’explication.
Entre ces fenêtres, la colonnette médiane
porte, en guise de chapiteau, une urne semblable à
celle que nous avons décrite en étudiant les motifs
de la porte d’entrée. Nous n’avons donc pas à
1 Nous conservons à la fleur de lys son orthographe
ancienne, afin d’établir nettement la différence
d’expression qui existe entre cet emblème
héraldique, dont le dessein est une fleur d’iris, et la
fleur de lis naturelle que l’on donne pour attribut à la
Vierge Marie.

FULCANELLI - 52 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

renouveler l’interprétation déjà fournie. Sur la
colonnette opposée, en continuant vers la droite,
une petite figure d’ange, au front enrubanné, est
fixée, les mains jointes, dans l’attitude de la
prière. Plus loin, deux fenêtres, accolées comme
les précédentes, portent au dessus du linteau
l’image de deux écus au champ orné de trois fleurs,
qui sont l’emblème des trois réitérations de chaque
OEuvre, sur lesquelles nous nous sommes
fréquemment étendu au cours de cette analyse.
Les figures qui tiennent lieu de chapiteaux sur les
trois colonnes du fenestrage offrent
respectivement, et de gauche à droite : Ie une tête
d’homme, que nous croyons être l’alchimiste (296)
lui-même, dont le regard se dirige vers le groupe
du personnage chevauchant le griffon ; 2e un
angelot pressant contre sa poitrine un écu écartelé,
que l’éloignement et son peu de relief nous
empêchent de détailler ; 3e enfin, un second ange
expose le livre ouvert, hiéroglyphe de la matière
de l’OEuvre, préparée et susceptible de manifester
l’esprit qu’elle contient. Les sages ont appelé leur
matière Liber, le livre, parce que sa texture
cristalline et lamelleuse est formée de feuillets
superposées comme les pages d’un livre.
En dernier lieu, et taillé dans la masse du pilier
extrême, une sorte d’Hercule, complètement nu,
soutient avec effort l’énorme masse d’un
baphomet solaire enflammé. De tous les sujets
sculptés sur la façade, c’est le plus grossier, celui
dont l’exécution est la moins heureuse. Bien
qu’étant de la même époque, il paraît certain que
ce petit homme trapu, difforme, au ventre
météorisé, aux organes génitaux disproportionnés,
a dû être dégrossi par quelque artiste inhabile et
de second ordre. A l’exception du visage, de
physionomie neutre, tout semble heurté à plaisir
dans cette cariatide disgracieuse. Celle-ci foule au
pied une masse incurvée, garnie de nombreuses
dents, comme la bouche d’un cétacé. Notre
Hercule pourrait ainsi vouloir représenter Jonas, ce
petit prophète miraculeusement sauvé après avoir
demeuré trois jour dans le ventre d’une baleine.
Pour nous, Jonas est l’image sacrée du Lion vert
des sages, lequel reste trois jours philosophiques
enfermé dans la substance mère, avant de s’élever
par sublimation et paraître sur les eaux.

FULCANELLI - 53 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

LE MYTHE ALCHIMIQUE
D’ADAM ET EVE

Le dogme de la chute du premier homme, dit
Dupiney, de Vorepierre, n’appartient pas
seulement au christianisme ; il appartient aussi au
mosaïsme et à la religion primitive, qui fut celle
des Patriarches. C’est la raison pour laquelle cette
croyance se retrouve, quoique altérée et
défigurée, chez tous les peuples de la terre.
L’histoire authentique de cette déchéance de
l’homme par son péché nous est conservée dans le
premier livre de Moïse (Genèse, chap. II et III). « Ce
dogme fondamental du christianisme, écrit l’abbé
Foucher, n’était point ignoré dans les anciens
temps. Les peuples plus voisins que nous de
l’origine du monde savaient, par une tradition
uniforme et constante, que le premier homme
avait prévariqué, et que son crime avait attiré sur
lui la malédiction de Dieu sur toute sa postérité. »
« La chute de l’homme dégénéré, dit Voltaire luimême,
est le fondement de la théologie de toutes
les anciennes nations. »
Au rapport de Philolaüs le pythagoricien (Ve
siècle av. J.-C.), les anciens philosophes disaient
que l’âme était ensevelie dans le corps, comme
dans un (302) tombeau, en punition de quelque
péché. Platon témoigne ainsi que telle était la
doctrine des Orphiques, et lui-même la professait.
Mais, comme on reconnaissait également que
l’homme était sorti des mains de Dieu, et qu’il
avait vécu dans un état de pureté et d’innocence
(Dicéarque, Platon), il fallait admettre que le
crime pour lequel il subissait sa peine était
postérieur à sa création. L’âge d’or des
mythologies grecque et romaine est évidemment un
souvenir du premier état de l’homme sortant des
mains de Dieu.
Les monuments et les traditions des Hindous
confirment l’histoire d’Adam et de sa chute. Cette
tradition existe également chez les Bouddhistes du
Thibet ; elle était enseignée par les Druides, ainsi
que par les Chinois et les anciens Perses. D’après
les livres de Zoroastre, le premier homme et la
première femme furent créés purs et soumis à
Orzmuzd, leur auteur. Ahriman les vit et fut jaloux
de leur bonheur ; il les aborda sous la forme d’une
couleuvre, leur présenta des fruits et leur persuada
qu’il était lui-même le créateur de l’univers entier.
Ils le crurent et, dès lors, leur nature fut
corrompue, et cette corruption infecta leur
postérité. La mère de notre chair ou la femme au
serpent est célèbre dans les traditions mexicaines,
qui la représentent déchue de son état primitif de
bonheur et d’innocence. Au Yucatan, dans le
Pérou, aux îles Canaries, etc., la tradition de la
déchéance existait aussi chez les nations indigènes
quand les Européens découvrirent ces pays. Les
expiations qui avaient lieu chez divers peuples
(303) pour purifier l’enfant à son entrée dans cette
vie sont un témoignage irrécusable de l’existence
de cette croyance générale. « Ordinairement, dit le
savant cardinal gousset, cette cérémonie avait lieu
le jour où l’on donnait un nom à l’enfant. Ce jour,
chez les Romains, était le neuvième pour les
garçons et le huitième pour les filles ; on l’appelait
lustricus, à cause de l’eau lustrale qu’on employait
pour purifier le nouveau-né. Les Egyptiens, les
Perses et les Grecs avaient une coutume
semblable. Au Yucatan, en Amérique, on apportait
l’enfant dans le temple, où le prêtre lui versait sur
la tête l’eau destinée à cet usage, et lui donnait un
nom. Aux Canaries, c’étaient les femmes qui
remplissaient cette fonction à la place des prêtres.
Mêmes expiations prescrites par la loi chez les
Mexicains. Dans quelques provinces, on allumait
également du feu et l’on faisait le geste de passer
l’enfant par la flamme, comme pour le purifier à
la fois par l’eau et par le feu. Les Thibétains, en
Asie, ont aussi de pareilles coutumes. Dans l’Inde,
lorsqu’on donne un nom à l’enfant, après avoir
écrit ce nom sur son front et l’avoir plongé trois
fois dans l’eau, le brahme ou le prêtre s’écrie à
haute voix : « Dieu, pur, unique, invisible et
parfait, nous t’offrons cet enfant, issu d’une tribu
sainte, oint d’un huile incorruptible et purifié avec
de l’eau. »
Ainsi que Bergier le fait remarquer, il faut
nécessairement que cette tradition remonte au
berceau du genre humain ; car si elle était née
chez un peuple particulier après la dispersion, elle
n’aurait pu se répandre d’un bout du monde (304)
à l’autre. Cette croyance universelle de la chute du
premier homme était, en outre, accompagnée de
l’attente d’un médiateur, d’un personnage
extraordinaire qui devait apporter le salut aux
hommes et les réconcilier avec Dieu. Non
seulement ce libérateur était attendu par les
patriarches et par les Juifs, qui savaient qu’il
paraîtrait au milieu d’eux, mais encore par les
Egyptiens, par les Chinois, les Japonais, les
Hindous, les Siamois, les Arabes, les Perses, et par
diverses nations de l’Amérique. Parmi les Grecs et
les Romains, cette espérance était partagée par
quelques hommes, ainsi que le témoignent Platon
et Virgile. En outre, comme le fait observer
Voltaire : « C’était de temps immémorial, une
maxime chez les Indiens et chez les Chinois, que le

FULCANELLI - 54 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Sage viendrait de l’Occident. L’Europe, au
contraire, disait qu’il viendrait de l’Orient. »
Sous la tradition biblique de la chute du premier
homme, les philosophes ont, avec leur coutumière
habileté, caché une vérité d’ordre alchimique.
C’est là, sans doute, ce qui nous vaut et permet
d’expliquer les représentations d’Adam et Eve que
l’on découvre sur quelques vieux logis de la
Renaissance. L’un deux, nettement caractéristique
de cette intention, servira de type à notre étude.
Cette demeure philosophale, située au Mans, nous
montre, au premier étage, un bas-relief figurant
Adam, le bras levé pour cueillir le fruit de l’arbor
scientae, tandis qu’Eve attire la branche vers lui,
en s’aidant d’une corde. Tous deux tiennent des
phylactères, attributs chargés d’exprimer que ces
personnages ont une signification occulte,
différente (305) de celle de la Genèse. Ce motif,
maltraité par les intempéries, — elles n’en ont
guère épargné que les grandes masses, — est
circonscrit par une couronne de feuillages, de
fleurs et de fruits, hiéroglyphes de la nature
féconde, de l’abondance et de la production. A
droite et au-dessus, on distingue, parmi les
rinceaux lépreux, l’image du soleil, tandis qu’à
gauche apparaît celle de la lune. Les deux astres
hermétiques viennent accentuer et préciser encore
la qualité scientifique et l’expression profane du
sujet emprunté aux saintes Ecritures (pl. XIII).
Notons, en passant, que les scènes laïques de la
tentation sont conformes à celles de l’iconographie
religieuse. Adam et Eve s’y voient toujours séparés
par le tronc de l’arbre paradisiaque. Dans la
majorité des cas, le serpent, enroulé autour du
tronc, est figuré avec une tête humaine ; c’est
ainsi qu’il paraît sur un bas-relief gothique de
l’ancienne Fontaine Saint-Maclou, dans l’église de
ce nom, à Rouen, et sur une autre scène de grande
dimension décorant un mur de la maison dite
d’Adam et Eve, à Montferrand (Puy-de-Dôme),
laquelle semble dater de la fin du XIVe siècle ou du
commencement du XVe siècle. Aux stalles de Saint-
Bertrand-de-Comminges (Haute-Garonne), le
reptile découvre un buste mamelé, pourvu de bras
et d’une tête de femme. C’est également une tête
féminine qu’expose le serpent de Vitré, sculpté sur
l’arc en accolade d’une jolie porte du XVe siècle,
rue Notre-Dame (pl. XIV). Par contre, le groupe en
argent massif du Tabernacle de la cathédrale de
Valladolid (306) (Espagne) reste dans la note
réaliste : le serpent y est représenté sous son
aspect naturel et tient, de sa gueule largement
ouverte, une pomme entre ses crochets1.
Adamus, nom latin d’Adam, signifie fait de
terre rouge ; c’est le premier être de nature, le
seul d’entre les créatures humaines qui ait été
doué des deux natures de l’androgyne. nous
pouvons donc le considérer, au point de vue
hermétique, comme la matière basique jointe à
1 Ce magnifique objet d’art est l’oeuvre du statuaire
Juan de Arfé, qui l’exécuta en 1590.
l’esprit dans l’unité même de la substance créée,
immortelle et perdurable. Mais dès que Dieu, selon
la tradition mosaïque, fit naître la femme en
individualisant, dans des corps distincte et séparés,
ces natures primitivement associées en un corps
unique, le premier Adam dut s’effacer, se spécifia
en perdant sa constitution originelle et devint le
second Adam, imparfait et mortel. L’Adam
principe, dont nous n’avons jamais découvert nulle
part aucune figuration, est appelé par les grecs Ad
amoV ou AdamaV, mot qui désigne, sur le plan
terrestre, l’acier le plus dur, employé pour Adama
stoV, c’est-à-dire indomptable et encore vierge
(des racines a, privatif, et damaw, dompter), ce qui
caractérise bien la nature profonde du premier
homme céleste et du premier corps terrestre,
comme étant solitaires et non soumis au joug de
l’hymen. Quel est donc cet acier nommé adamaV,
dont les philosophes parlent tant ? Platon, dans son
Timée, nous en donne l’explication suivante.
(307) « De toutes les eaux que nous avons
appelées fusibles, dit-il, celle qui a les parties les
plus ténues et les plus égales ; qui est la plus
dense ; ce genre unique dont la couleur est un
jaune éclatant ; le plus précieux des biens, l’or
enfin, s’est formé en se filtrant à travers la pierre.
Le noeud de l’or, devenu très dur et noir à cause
de sa densité, est appelé adamas. Un autre corps,
voisin de l’or pour la petitesse des parties, mais qui
a plusieurs espèces, dont la densité est inférieure à
la densité de l’or, qui renferme un faible alliage de
terre très ténue, ce qui le rend plus dur que l’or,
et qui est en même temps plus léger, grâce aux
pores dont sa masse est creusée, c’est une de ces
eaux brillantes et condensées qu’on nomme
l’airain. Lorsque la portion de terre qu’il contient
s’en trouve séparée par l’action du temps, elle
devient visible par elle-même et on lui donne le
nom de rouille. »
Ce passage du grand initié enseigne la
distinction des deux personnalités successives de
l’Adam symbolique, lesquelles sont décrites sous
leur expression minérale propre de l’acier et de
l’airain. Or, le corps voisin de la substance adamas,
— noeud ou soufre de l’or, — est le second Adam,
considéré dans le règne organique comme le père
véritable de tous les hommes, et dans le règne
minéral comme agent et procréateur des individus
métalliques ou géologiques qui le constituent.
Ainsi apprenons-nous que le soufre et le
mercure, principes générateurs des métaux, ne
furent à l’origine qu’une seule et même matière ;
car ce n’est que plus tard qu’ils acquirent leur
individualité (308) spécifique et la conservèrent
dans les composés issus de leur union. Et quoique
celle-ci soit maintenue par une puissante cohésion,
l’art peut néanmoins la rompre et isoler le soufre
et le mercure sous la forme qui leur est
particulière. Le soufre, principe actif, est désigné
symboliquement par le second Adam, et le
mercure, élément passif, par sa femme Eve. Ce

FULCANELLI - 55 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

dernier élément, ou mercure, reconnu comme le
plus important, est aussi le plus difficile à obtenir
dans la pratique de l’OEuvre. Son utilité est telle
que la science lui doit son nom, puisque la
philosophie hermétique est fondée sur la
connaissance parfaite du Mercure, en grec ErmhV.
C’est ce qu’exprime le bas-relief qui accompagne
et limite le panneau d’Adam et Eve sur la maison
du Mans. On y remarque Bacchus enfant, pourvu du
thyrse1, de la main gauche cachant l’ouverture
d’un pot, et debout sur le couvercle d’un grand
vase décoré de guirlandes. Or, Bacchus, divinité
emblématique du mercure des sages, incarne une
signification secrète semblable à celle d’Eve, mère
des vivants. En Grèce, toute bacchante était dite E
ua, Eve, mot qui avait pour racine EvioV, Evius,
surnom de Bacchus. Quant aux vaisseaux destinés à
contenir le vin des philosophes, ou mercure, ils
sont assez parlant pour nous dispenser d’en mettre
en avant le sens ésotérique.
(309) Mais cette explication, quoique logique et
conforme à la doctrine, est pourtant insuffisante à
fournir la raison de certaines particularités
expérimentales et de quelques points obscurs de la
pratique. Il est indiscutable que l’artiste ne saurait
prétendre à l’acquisition de la matière originelle,
c’est-à-dire du premier Adam « formé de terre
rouge », et que le sujet des sages lui-même,
qualifié première matière de l’art, est fort
éloignée de la simplicité inhérente à celle du
second Adam. Ce sujet est cependant, et
proprement la mère de l’OEuvre, comme Eve est la
mère des hommes. C’est elle qui dispense aux
corps qu’elle enfante, ou plus exactement qu’elle
réincrude, la vitalité, la végétabilité, la possibilité
de mutation. Nous irons plus loin et dirons, à
l’adresse de ceux qui ont déjà quelque teinture de
science, que la mère commune des métaux
alchimiques n’entre point en substance dans le
Grand OEuvre, bien qu’il soit impossible, sans elle,
de rien produire ni de rien entreprendre. C’est, en
effet, par son entremise, que les métaux vulgaires,
véritables et seuls agents de la pierre, se changent
en métaux philosophiques ; c’est par elle qu’ils
sont dissous et purifiés ; c’est en elle qu’ils
retrouvent et reprennent leur activité perdue, et,
de morts qu’ils étaient, redeviennent vivants ;
c’est elle la terre qui les nourrit, les fait croître,
fructifier, et leur permet de se multiplier ; c’est,
enfin, en retournant dans le sein maternel qui les
avait jadis formés et mis au jour, qu’ils renaissent
et recouvrent les facultés primitives dont
l’industrie humaine les avait privés. Eve et Bacchus
sont les symboles de cette substance philosophale
(310) et naturelle, — non cependant première dans
le sens de l’unité ou de l’universalité, —
communément appelée du nom d’Hermès ou de
1 En grec QursoV, auquel les Adeptes préfèrent,
comme étant plus près de la vérité scientifique et de
la réalité expérimentale, son synonyme QursologcoV
, où l’on peut saisir un rapport fort suggestif entre la
verge d’Aaron et le javelot d’Arès.
Mercure. Or, on sait que le messager ailé des dieux
servait d’intermédiaire entre les puissances de
l’Olympe et jouait, dans la mythologie, un rôle
analogue à celui du mercure dans le labeur
hermétique. On comprend mieux ainsi la nature
spéciale de son action, et pourquoi il ne demeure
pas avec les corps qu’il a dilués, purgés et animés.
Et l’on saisit de même dans quel sens il convient
d’entendre Basile Valentin, lorsqu’il assure que les
métaux2 sont des créatures deux fois nées du
mercure, enfants d’une seule mère, produits et
régénérés par elle. Et l’on conçoit mieux, d’autre
part, où gît cette pierre d’achoppement que les
philosophes ont jetée à travers le chemin,
lorsqu’ils affirment, d’un commun accord, que le
mercure est l’unique matière de l’OEuvre, alors
que les réactions nécessaires sont seulement
provoquées par lui, ce qu’ils ont dit soit par
métaphore, soit en le considérant d’un point de
vue particulier.
Il n’est pas inutile non plus d’apprendre que, si
nous avons besoin du cyste de Cybèle, de Cérès ou
de Bacchus, c’est seulement parce qu’il renferme
le corps mystérieux qui est l’embryon de notre
pierre ; s’il nous faut un vase, ce n’est que pour y
placer le corps, et personne n’ignore que, sans une
terre appropriée, toute graine deviendrait inutile.
(311) Ainsi ne pouvons-nous nous passer de
vaisseau, quoique le contenu soit infiniment plus
précieux que le contenant, celui-ci étant voué, tôt
ou tard, à se séparer de celui-là. L’eau n’a aucune
forme en soi, bien qu’elle soit susceptible de les
épouser toutes et de prendre celle du récipient qui
la contient. Voilà la raison de notre vase et de sa
nécessité, et pourquoi les philosophes l’ont tant
recommandé comme le véhicule indispensable,
l’excipient obligé de nos corps. Et cette vérité
trouve sa justification dans l’image de Bacchus
enfant dressé sur le couvercle du vaisseau
hermétique.
De ce qui précède, il importe surtout de retenir
que les métaux, liquéfiés et dissociés par le
mercure, retrouvent le pouvoir végétatif qu’ils
possédaient au moment de leur apparition sur le
plan physique. Le dissolvant fait en quelque sorte
pour eux l’office d’une véritable fontaine de
Jouvence. Il en sépare les impuretés hétérogènes
importées des gîtes métallifères, leur ôte les
infirmités contractées au cours des siècles ; il les
ranime, leur donne une vigueur nouvelle et les
rajeunit. C’est ainsi que les métaux vulgaires se
trouvent réincrudés, c’est-à-dire remis dans un
état voisin de leur état originel, et dès lors
qualifiés de métaux vivants ou philosophiques. Or,
puisqu’ils reprennent, au contact de leur mère,
leur facultés primitives, on peut assurer qu’ils se
sont rapprochés d’elle et ont pris une nature
analogue à la sienne. Mais il est évident, d’autre
part, qu’ils ne sauraient, par suite de cette
2 L’Adepte entend parler en ce lieu des métaux
alchimiques produits par la réincrudation, ou retour à
l’état simple des corps métalliques vulgaires.

FULCANELLI - 56 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

conformité de complexion, engendrer de nouveaux
corps avec leur mère, celle-ci ayant seulement une
puissance rénovatrice (312) et non pas génératrice.
D’où l’on doit conclure que le mercure dont nous
parlons, et qui a pour figure l’Eve de l’Eden
mosaïque, n’est pas celui que les sages ont désigné
comme étant la matrice, le réceptacle, le vase
convenable au métal réincrudé, qualifié soufre,
soleil des philosophes, semence métallique et père
de la pierre.
Qu’on ne s’y laisse pas tromper ; c’est ici le
noeud gordien de l’OEuvre, celui que les débutants
doivent s’efforcer de dénouer s’ils ne veulent être
arrêtés court au commencement de la pratique. Il
existe donc une autre mère, fille de la première, à
laquelle les maîtres, dans un but facile à deviner,
ont également imposé la dénomination de mercure.
Et la différenciation de ces deux mercures, l’un
agent de rénovation, l’autre de procréation,
constitue l’étude la plus ingrate que la science ait
réservée au néophyte. C’est avec le dessein de
l’aider à franchir cette barrière, que nous sommes
étendus sur le mythe d’Adam et Eve, et que nous
allons tenter d’éclairer ces points obscures,
volontairement laissés dans l’ombre par les
meilleurs auteurs mêmes. La plupart d’entre eux se
sont contentés de décrire allégoriquement l’union
du soufre et du mercure, générateurs de la pierre,
qu’ils nomment soleil et lune, père et mère
philosophiques, fixe et volatil, agent et patient,
mâle et femelle, aigle et lion, Apollon et Diane
(dont quelques-uns ont fait Appolonius de Tyane),
Gabritius et Beya, Urim et Thumim, les deux
colonnes du temple : Jakin et Bohas, le vieillard et
la jeune vierge, enfin, et de manière plus exacte,
le frère et la soeur. Car ils sont réellement frère et
(313) soeur, tenant chacun leur être d’une mère
commune, et redevables de la contrariété de leurs
tempéraments plutôt à la différence d’âge et
d’évolution qu’à l’écart de leurs affinités.
L’auteur anonyme de l’Ancienne Guerre des
Chevaliers1, dans un discours qu’il fait prononcer
par le métal réduit en soufre sous l’action du
premier mercure, enseigne que ce soufre a besoin
d’un second mercure, avec lequel il doit être
conjoint afin de multiplier son espèce. « Parmi les
artistes, dit-il, qui ont travaillé avec moy, certains
ont poussé leurs travaux si loin, qu’ils sont venus à
bout de separer de moy mon esprit, qui contient
ma teinture ; en sorte que, le mêlant à d’autres
métaux et minéraux, ils sont parvenus à
communiquer quelque peu de mes vertus et de mes
forces aux metaux qui ont quelque affinité et
quelque amitié avec moy. Cependant, les artistes
qui ont réüssi par cette voye et qui ont trouvé
seurement une partie de l’art sont veritablement
en très-petit nombre. Mais comme ils n’ont pas
connu l’origine d’où viennent les teintures, il leur a
esté impossible de pousser leur travail plus loin, et
1 Traité réimprimé dans le Triomphe hermétique de
Limojon de Saint-Didier. Amsterdam, Henry Wetstein,
1699, et Jacques Desbordes, 1710, p. 18.
ils n’ont pas trouvé au bout du compte qu’il y eust
une grande utilité dans leur procédé. Mais si ces
artistes avoient porté leurs recherches au-delà, et
qu’ils eussent bien examiné quelle est la femme
qui m’est propre, qu’ils l’eussent cherchée et
qu’ils m’eussent uni à elle, c’est alors que j’aurois
pû teindre mille fois davantage. » Dans l’Entretien
(314) d’Eudoxe et de Pyrophile, qui sert de
commentaire à ce traité, Limojon-de-Saint-Didier
écrit à propos de ce passage : « La femme qui est
propre à la pierre et qui doit lui estre unie est
cette fontaine d’eau vive dont la source, toute
céleste, qui a particulièrement son centre dans le
soleil et dans la lune, produit ce clair et precieux
ruisseau des Sages, qui coule dans la mer des
philosophes, laquelle environne tout le monde. Ce
n’est pas sans fondement que cette divine fontaine
est appelée par cette autheur la femme de la
pierre ; quelques uns l’ont représentée sous la
forme d’une nymphe céleste ; quelques autres luy
donnent le nom de la chaste Diane, dont la pureté
et la virginité n’est point souillée par le lien
spirituel qui l’unit à la pierre. En un mot, cette
conjonction magnétique est le mariage magique du
ciel avec la terre, dont quelques philosophes ont
parlé ; de sorte que la source seconde de la
teinture phisique, qui opere de si grandes
merveilles, prend naissance de cette union
conjugale toute misterieuse. »
Ces deux mères, ou mercures, que nous venons
de distinguer, figurent sous l’emblème des deux
coqs2 dans le panneau de pierre situé au second
étage de la maison du Mans (pl. XV). Ils
accompagnent un vase3 rempli de feuilles et de
fruits, symbole de leur capacité vivifiante,
génératrice et végétable, de (315) la fécondité et
de l’abondance des productions qui en résultent.
De chaque côté de ce motif, des personnages assis,
— l’un soufflant dans un cor, l’autre pinçant une
sorte de guitare, — exécutent un duo musical.
C’est la traduction de cet Art de musique, —
épithète conventionnelle de l’alchimie, — auquel
se rapportent les divers sujets sculptés sur la
façade.
Mais avant de poursuivre l’étude des motifs de
la maison d’Adam et Eve, nous croyons devoir
prévenir le lecteur que, sous des termes très peu
voilés, notre analyse renferme la révélation de ce
qu’il est convenu d’appeler le secret des deux
mercures. Notre explication, toutefois, ne saurait
résister à l’examen, et quiconque se donnera la
peine de la disséquer, y rencontrera certaines
contradictions, erreurs manifestes de logique ou de
2 Dans l’Antiquité, le coq était attribué au dieu
Mercure. Les Grecs le désignaient par le mot
alector, qui tantôt signifie vierge et tantôt épouse,
expressions caractéristiques de l’un et de l’autre
mercure ; cabalistiquement, alectwr joue avec
alectoV, ce qui ne doit ou ne peut être dit, secret,
mystérieux.
3 En grec, vase se dit aggeion, le corps, mot qui a pour
raçine aggoV, l’utérus.

FULCANELLI - 57 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

jugement. Or, nous reconnaissons loyalement qu’il
n’existe qu’un seul mercure à la base, et que le
second dérive nécessairement du premier. Il
convenait cependant d’appeler l’attention sur les
qualités différentes qu’ils affectent, et faire en
sorte de montrer, — fût-ce au prix d’une entorse à
la raison ou d’une invraisemblance, — comment on
peut les distinguer, les identifier, et comment il
est possible d’extraire, directement, la propre
femme du soufre, mère de la pierre, du sein de
notre mère primitive. Entre le récit cabalistique,
l’allégorie traditionnelle et le silence, nous
n’avions pas à choisir. Notre but étant de venir en
aide aux travailleurs peu familiarisés avec les
paraboles et les métaphores, l’emploi de l’allégorie
et de la cabale, nous était interdit. (316) Eût-il
mieux valu agir comme beaucoup de nos
prédécesseurs et ne rien dire ? Nous ne le pensons
pas. A quoi servirait d’écrire, sinon pour ceux qui
savent déjà et n’ont que faire de nos conseils ?
Nous avons donc préféré fournir, en langage clair,
une démonstration ab absurdo, grâce à laquelle il
devenait possible de dévoiler l’arcane demeuré
jusqu’ici obstinément caché. Le procédé,
d’ailleurs, ne nous appartient pas. Que les auteurs,
— et ils sont nombreux, — chez lesquels on ne
remarque point de semblables discordances, nous
jettent la première pierre !
Au-dessus des coqs, gardiens du vase fructifiant,
se voit un panneau de plus grande dimension,
malheureusement fort mutilé, dont la scène figure
l’enlèvement de Déjanire par le centaure Nessos
(pl. XV).
La fable raconte qu’Hercule ayant obtenu
d’OEnée la main de Déjanire pour avoir triomphé du
dieu-fleuve Achéloüs1, notre héros, en compagnie
de sa nouvelle épouse, voulut traverser le fleuve
Evène2. Nessos, qui se trouvait dans le (319)
voisinage, offrit de transporter Déjanire sur l’autre
rive. Hercule eut le tort d’y consentir et tarda pas
à s’apercevoir que le centaure tentait de la lui
enlever. Une flèche, trempée dans le sang de
l’hydre et lancée d’une main sûre, l’arrêta sur le
champ. Nessos, se sentant mourir, remit alors à
Déjanire sa tunique teinte de son sang, l’assurant
qu’elle lui servirait à rappeler son mari s’il
s’éloignait d’elle pour s’attacher à d’autres
femmes. Plus tard, l’épouse crédule ayant appris
1 L’eau, la phase humide ou mercurielle qu’offrent les
métaux à l’origine, et qu’ils perdent peu à peu en se
coagulant sous l’action desséchante du soufre chargé
d’assimiler le mercure. Le terme grec AcelwoV ne
s’applique pas uniquement au fleuve Acheloüs, mais
sert encore à désigner tout cours d’eau, fleuve ou
rivière.
2 Euhnio, doux, facile. On doit remarquer qu’il n’est
pas question ici d’une solution des principes de l’or.
Hercule n’entre pas dans les eaux du fleuve et
Déjanire le traverse sur la croupe de Nessos. C’est la
solution de la pierre qui fait le sujet du passage
allégorique de l’Evène, et cette solution s’obtient
aisément, de manière douce et facile.
qu’Hercule recherchait Iole3, prix de sa victoire sur
Euryte, son père, lui envoya le vêtement
ensanglanté ; mais il ne l’eut pas plus tôt mis qu’il
en ressentit d’atroces douleurs. Ne pouvant résister
à tant de souffrances, il se jeta au milieu des
flammes d’un bûcher élevé sur le mont OEta4 et
allumé de ses propres mains. Déjanire, en
apprenant la fatale nouvelle, se tua de désespoir.
Ce récit se rapporte aux dernières opérations du
Magistère ; c’est une allégorie de la fermentation
de la pierre par l’or, afin d’orienter l’Elixir vers le
règne métallique et de limiter son emploi à la
transmutation des métaux.
Nessos représente la pierre philosophale, non
encore déterminée ni affectée à l’un quelconque
des (320) grands genres naturels, dont la couleur
varie du carmin au brillant écarlate. NhsoV, en
grec, signifie vêtement de pourpre, et la tunique
sanglante du centaure, — « qui brûle les corps plus
que le feu d’enfer », — indique la perfection du
produit achevé, mûr et rempli de teinture.
Hercule figure le soufre de l’or dont la vertu
réfractaire aux agents les plus incisifs ne peut-être
vaincue que par l’action du vêtement rouge, ou
sang de la pierre. L’or, calciné sous l’action
combinée du feu et de la teinture, prend la couleur
de la pierre et lui donne, en échange, la qualité
métallique que le travail lui avait fait perdre.
Junon, reine de l’OEuvre, consacre ainsi la
réputation et la gloire d’Hercule, dont l’apothéose
mythique trouve sa réalisation matérielle dans la
fermentation. Le nom même d’Hercule, HraclhV,
indique qu’il doit à Junon l’imposition des travaux
successifs qui devaient lui assurer la célébrité et
répandre sa renommée ; HraclhV est formé, en
effet, des racines Hra, Junon, et cleoV, gloire,
réputation, renommée. Déjanire, femme
d’Hercule, personnifie le principe mercuriel de
l’or, qui lutte de concert avec le soufre auquel il
est conjoint, mais succombe néanmoins sous
l’ardeur de la tunique ignée. En grec, Dhianeira
dérive de DhiothV, hostilité, lutte, agonie.
Sur la face des deux piliers engagés bordant la
scène mythologique, dont nous venons d’étudier
l’ésotérisme, figurent d’un côté une tête de lion
pourvue d’ailes, de l’autre une tête de chien ou de
chienne. Ces animaux sont également représentés
dans leur forme complète sur les arcs de la porte
de (321) Vitré (pl. XIV). Le lion, hiéroglyphe du
principe fixe et coagulant appelé communément
3 Le mot grec Ioleia est formé de IoV, venin, et, leia,
butin proie. Iole est l’hiéroglyphe de la matière
première, poison violent, disent les sages, dont on
fait cependant une grande médecine. Les métaux
vulgaires, dissous par elle, sont ainsi la proie de ce
venin, qui change leur nature et les décompose ;
c’est pourquoi l’artiste doit bien se garder d’allier le
soufre obtenu de cette matière avec l’or métallique.
Hercule, quoique cherchant Iole, ne contracte point
d’union avec elle.
4 Du grec Aiqw, brûler, enflammer, être ardent.

FULCANELLI - 58 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

soufre, porte des ailes afin de montrer que le
dissolvant primitif, en décomposant et en
réincrudant le métal, donne au soufre une qualité
volatile sans laquelle sa réunion au mercure
deviendrait impossible. Quelques auteurs ont
décrits la manière d’effectuer cette importante
opération sous l’allégorie du combat de l’aigle et
du lion, du volatil et du fixe, combat suffisamment
expliqué ailleurs1.
Quant au chien symbolique, successeur direct du
cynocéphale égyptien, c’est le philosophe
Artephius qui lui a donné droit de cité parmi les
figures de l’iconographie alchimique. Il parle, en
effet, du chien de Khorassan et de la chienne
d’Arménie, emblèmes du soufre et du mercure,
parents de la pierre2. Mais, tandis que le mot Arme
noV signifiant ce dont on a besoin, ce qui est
préparé et convenablement disposé, indique le
principe passif féminin, le chien de Khorassan, ou
soufre, tire son appellation du mot grec Korax,
équivalent de corbeau3, vocable (322) qui servait
encore à désigner un certain poisson noirâtre sur
lequel, si nous en avions licence, nous pourrions
dire de curieuses choses.
Les « fils de science » que leur persévérance a
conduits au seuil du sanctuaire savent qu’après la
connaissance du dissolvant universel, — mère
unique empruntant la personnalité d’Eve, — il n’en
est point de plus importante que celle du soufre
métallique, premier fils d’Adam, générateur
effectif de la pierre, lequel reçut le nom de Caïn.
Or, Caïn signifie acquisition, et ce que l’artiste
acquiert tout d’abord c’est le chien noir et enragé
dont parlent les textes, le corbeau premier
témoignage du Magistère. C’est aussi, selon la
version du Cosmopolite, le poisson sans os,
échéméis ou rémora « qui nage dans notre mer
philosophique », et à propos duquel Jean-Joachim
d’Estinguel d’Ingrofont4 assure que « possédant une
fois le petit poisson nommé Remora, qui est très
rare, pour ne pas dire unique dans cette grande
mer, vous n’aurez plus besoin de pêcher, mais
1 Cf. Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales. Paris, J.
Schemit, 1926, p. 67, et J.-J. Pauvert, Paris, 1964, p.
115.
2 Parmi les détails de la Création du monde qui ornent
le portail nord de la cathédrale de Chartres, on
remarque un groupe du XIIIe siècle, représentant
Adam et Eve ayant à leurs pieds le tentateur, figuré
par un monstre à tête et torse de chien, posé sur les
pattes antérieures et se terminant en queue de
serpent. C’est le symbolisme du soufre assemblé au
mercure dans la substance chaotique originelle
(Satan).
3 Les Latins nommaient le corbeau Phoebius ales,
l’oiseau d’Apollon ou du Soleil (FoiboV). On
remarque, à Notre-Dame de Paris, parmi les chimères
fixées aux gardes-fous des galeries hautes, un curieux
corbeau revêtu d’un long voile qui le couvre à demi.
4 Jean-Joachim d’Estinguel d’Ingrofont, Traitez du
Cosmopolite nouvellement découverts. Paris, Laurent
d’Houry, 1691. Lettre II, p. 46.
seulement de songer à la préparation, à
l’assaisonnement et à la cuisson de ce petit
poisson ».
Et, bien qu’il soit préférable de ne point
l’extraire du milieu qu’il habite, — lui laissant au
besoin assez d’eau pour entretenir sa vitalité, —
ceux qui eurent la curiosité de l’isoler purent
contrôler l’exactitude et la véracité des
affirmations philosophiques. C’est un corps
minuscule, — eu égard au volume de la masse d’où
il provient, — ayant (323) l’apparence extérieure
d’une lentille bi-convexe, souvent circulaire,
parfois elliptique. D’aspect terreux plutôt
métallique, ce bouton léger, infusible mais très
soluble, dur, cassant, friable, noir sur une face,
blanchâtre sur l’autre, violet dans sa cassure, a
reçu des noms divers et relatifs à sa forme, à sa
coloration ou à certaines particularités chimiques.
C’est lui le prototype secret du baigneur populaire
de la galette des rois, la fève (cuamoV, paronyme
de cuanoV, noir bleuâtre), le sabot (Bembhx)5 ;
c’est aussi le cocon (Bombucion) et son ver, dont le
nom grec, Bombhx, qui ressemble tant à celui de
sabot, a pour racine BomboV, exprimant,
précisément, le bruit d’une toupie en rotation ;
c’est encore le petit poisson noirâtre appelé
chabot, d’où Perrault a tiré son Chat botté, le
fameux marquis de Carabas (de Kara, tête, et Ba
sileuV, roi) des légendes hermétiques chères à
notre jeunesse et réunies sous le titre de Contes de
ma mère l’Oie ; c’est, enfin, le basilic de la fable,
— Basilicon, — notre régule (regulus, petit roi) ou
roitelet (BasiliscoV), la pantoufle de vair (parce
qu’elle est blanche et grise) de l’humble
Cendrillon, la sole, poisson plat dont chaque face
est différemment colorée et dont le nom se
rapporte au soleil (lat. sol, solis), etc. Dans le
langage oral des Adeptes, cependant, ce corps
n’est guère désigné autrement que par le terme de
violette, première fleur que le sage voit naître et
(324) s’épanouir, au printemps de l’OEuvre,
transformant en une couleur nouvelle la verdure de
son parterre…
Mais ici, nous croyons devoir suspendre le
prudent silence de Nicolas Valois et de
Quercetanus, les seuls, à notre connaissance, qui
révélèrent l’épithète verbale du soufre, or ou
soleil hermétique.
5 Cont. supra p. 22 et, dans le Mystère des
Cathédrales, Jean-Jacques Pauvert, p. 51, ce qui est
dit quant à ce jouet d’enfant, quant à cet objet
principal du ludus puerorum.

FULCANELLI - 59 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

LOUIS D’ESTISSAC
GOUVERNEUR DU POITOU ET DE LA SAINTONGE
GRAND OFFICIER DE LA COURONNE
ET PHILOSOPHE HERMÉTIQUE


I
(327) C’est le côté mystérieux d’un personnage
historique qui se révèle à nous par l’une de ses
oeuvres. Louis d’Estissac, homme de haute
condition, s’avère, en effet, comme un alchimiste
pratiquant et l’un des Adeptes les mieux instruits
des arcanes hermétiques.
D’où tenait-il sa science ? Qui lui en donna, —
de vive voix sans doute, — les premiers éléments ?
Nous ne le savons point de manière pertinente,
mais aimons à croire que le savant médecin et
philosophe François Rabelais1 pourrait bien ne pas
être étranger à son initiation. Louis d’Estissac, né
en 1507, était le propre neveu de Geoffroy
d’Estissac, et demeurait dans la maison de son
oncle, supérieur de l’abbaye bénédictine de
Maillezais, lequel avait établi son prieuré non loin
de là, à Ligugé (Vienne). Or, il est notoire que
Geoffroy d’Estissac entretenait depuis longtemps
avec (328) Rabelais des relations empreintes de la
plus vive et de la plus cordiale amitié. En 1525,
nous apprend H. Clouzot2, notre philosophe se
trouvait à Ligugé, en qualité d’attaché « au
service » de Geoffroy d’Estissac. « Jean Bouchet, —
ajoute Clouzot, — le procureur-poète qui nous
renseigne si bien sur la vie que l’on mène à Ligugé,
dans le prieuré du révérend évêque, ne précise
pas, malheureusement, les fonctions de Rabelais.
Secrétaire du prélat ? C’est possible. Mais pourquoi
pas précepteur de son neveu, Louis d’Estissac, qui
n’a encore que dix-huit ans et ne se mariera qu’en
1527 ? L’auteur de Gargantua et de Pantagruel
donne de tels développements à l’éducation de ses
héros, qu’on doit supposer que son érudition n’est
pas purement théorique, mais qu’elle est aussi le
fruit d’une pratique antérieure. » D’ailleurs,
Rabelais ne semble pas avoir jamais abandonné son
1 Gilbert Ducher, dans une épigramme à la philosophie
(1538), le cite parmi les fidèles de la science divine :
« In primis sane Rabelaesum, principem eudem
Supremum in studiis diva tuis sophia. »
2 H. Clouzot, Vie de Rabelais, notice biographique
écrite pour l’édition des Oeuvres de Rabelais. Paris,
Garnier frères, 1926
nouvel ami, — peut-être son disciple, — car étant à
Rome en 1536, il envoyait, nous dit Clouzot, à Mme
d’Estissac, la jeune nièce de l’évêque, « des
plantes médicinales et mille petites mirelificques
(objets de curiosité) à bon marché » qu’on apporte
de Chypre, de Candie, de Constantinople. C’est
encore au château de Coulonges-sur-l’Autize, —
appelé Coulonges-les-Royaux au Quart Livre de
Pantagruel, — que notre philosophe, poursuivi par
la haine de ses ennemis, viendra, vers 1550,
chercher un refuge auprès de Louis d’Estissac,
héritier du protecteur de Rabelais, l’évêque de
Maillezais.
(329) Quoi qu’il en soit, cela nous conduit à
penser que la recherche de la pierre philosophale,
aux XVIe et XVIIe siècles, était plus active qu’on
serait porté à le croire, et que ses heureux
possesseurs ne représentaient pas, dans le monde
spagirique, l’infime minorité que l’on tend à leur
accorder. S’ils nous demeurent inconnus, c’est
beaucoup moins par l’absence de documents
relatifs à leur science, que par notre ignorance du
symbolisme traditionnel, qui ne nous permet pas de
les bien reconnaître. Il est probable qu’en
interdisant, par ses lettres patentes de 1537,
l’usage de l’imprimerie, François Ier fut la cause
déterminante de cette carence d’ouvrages que l’on
remarque au XVIe siècle, et le promoteur
inconscient d’un nouvel essort symbolique digne du
plus beau période médiéval. La pierre se substitue
au parchemin, et l’ornementation sculptée vient au
secours de l’impression prohibée. Ce retour
temporaire de la pensée au monument, de
l’allégorie écrite à la parabole lapidaire, nous valut
quelques oeuvres brillantes, d’un réel intérêt pour
l’étude des versions artistiques de la vieille
alchimie.
Déjà, au moyen âge, les maîtres dont nous
possédons les traités aimaient à pourvoir leur
demeure de signes et d’images hermétiques. A
l’époque ou vivait Jean Astruc3, médecin de Louis
XV, c’est-à-dire vers 1720, il existait à Montpellier,
dans la rue du Cannau, face au couvent des
3 Jean Astruc, Mémoires pour servir à l’Histoire de la
Faculté de Médecine de Montpellier. Paris, 1767, p.
153.

FULCANELLI - 60 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Capucins, une maison qui, selon la tradition, aurait
appartenu à maître Arnaud de Villeneuve, (330) en
1280, ou aurait été habitée par lui. On y voyait,
sculptés sur la porte, deux bas-reliefs représentant
l’un un lion rugissant, l’autre un dragon qui se
mordait la queue, emblèmes reconnus du Grand
OEuvre. Cette maison fut détruite en 1755. Son
disciple, Raymond Lulle, venant de Rome, s’arrête
à Milan, en 1296, pour y poursuivre ses recherches
philosophales. On montrait encore dans cette ville,
au XVIIIIe siècle, la maison où Lulle avait travaillé ;
l’entrée en était décorée de figures
hiéroglyphiques se rapportant à la science, ainsi
qu’il résulte d’un passage du traité de Borrichius
sur l’Origine et les Progrés de la Chimie1. On sait
que les maisons, les églises et les hôpitaux édifiés
par Nicolas Flamel servirent de médiateurs à la
diffusion des images de l’Art sacré ; sa propre
habitation, « l’hostel Flamel », construit l’an 1376,
rue des Marivaulx proche l’église Saint-Jacques,
était, dit la chronique, « tout enjolivé d’histoires
et de devises peintes et dorées ».
Louis d’Estissac, contemporain de Rabelais,
Denys Zachaire et Jean Lallemant, voulut lui aussi
consacrer à la science qu’il affectionnait tout
particulièrement une demeure digne d’elle. Il
forma, à trente-cinq ans, le projet d’un intérieur
symbolique où se trouveraient, habilement répartis
et dissimulés avec soin, les signes secrets qui
avaient guidé (331) ses travaux. Les sujets bien
établis, convenablement voilés, — afin que le
profane n’en pût discerner le sens mystérieux, —
les grandes lignes de l’architecture arrêtées, il en
confia l’exécution à un architecte qui fut peutêtre,
— c’est du moins l’opinion de M. de
Rochebrune, — Philibert de l’Orme. Ainsi naquit le
superbe château de Coulonges-sur-l’Autize (Deux-
Sèvres), dont la construction exigea vingt-six
années, de 1542 à 1568, mais qui n’offre plus
aujourd’hui qu’un intérieur vide aux parois
dénudées. Le mobilier, les porches, les pierres
sculptées, les plafonds et jusqu’aux tourelles
d’angle, tout a été dispersé. Certaines de ces
pièces d’art furent acquises par un aquafortiste
célèbre, Etienne-Octave de Guillaume de
Rochebrune, et servirent à la réfection et à
l’embellissement de sa propriété de Fontenay-le-
Comte (Vendée). C’est en effet dans le château de
Terre-Neuve, où elles sont actuellement
conservées, que nous pouvons les admirer et les
étudier à loisir. Celui-ci, d’ailleurs, par
l’abondance, la variété, l’origine des pièces
artistiques qu’il renferme, paraît plutôt un musée
qu’une demeure bourgeoise du temps de Henri IV.
1 « Quod autem Lullius Mediolani et fuerit et chimica
ibi tractataverit notissimum est, ostenditurque adhuc
domus illic nobili isto habitatore quondam
superbiens ; in cujus vestibulo conspicuae figurae,
naturaeque ingenium artemque chimici satis
demonstrant » (Olaüs Borrichius, De Orut et
Progressu Chemiae, p. 133).
Le plus beau plafond du château de Coulonges,
celui qui en ornait jadis le vestibule et la salle du
trésor, couvre maintenant le grand salon de Terre-
Neuve, dénommé l’Atelier. Il est composé de près
de cent caissons, tous variés ; l’un de ceux-ci porte
la date de 1550 et le monogramme de Diane de
Poitiers tel qu’on le rencontre au château d’Anet.
Ce détail a fait supposé que les plans du château
de Coulonges pourraient appartenir à l’architectechanoine
(332) Philibert de l’Orme2. Nous
reviendrons plus loin, en étudiant une demeure
analogue, sur la signification secrète du
monogramme ancien adopté par la favorite de
Henri II et dirons par quelle méprise tant de
magnifiques logis furent faussement attribués à
Diane de Poitiers.
D’abord simple métairie, le château de Terre-
Neuve fut, dans son plan actuel, construit en 1595
par Jean Morison, pour le compte de Nicolas Rapin,
vice-sénéchal de Fontenay-le-Comte et « poète
distingué », ainsi que nous l’apprend une
monographie manuscrite du château de Terre-
Neuve, probablement rédigée par M. De
Rochebrune. L’inscription, en vers, qui se trouve
sous le porche, fut composée par Nicolas Rapin luimême.
Nous la donnons ici à titre de spécimen, en
lui conservant sa disposition et son orthographe :
VENTZ . SOVFLEZ . EN . TOVTE . SAISON .
VN . BON . AYR . EN . CETTE . MAYSON .
QVE . JAMAIS . NI . FIEVRE . NI . PESTE .
NI . LES . MAVLX . QVI . VIENNENT . DEXCEZ .
ENVIE . QVERELLE . OV . PROCEZ .
CEVLZ . QVI . SY . TIENDRONT . NE . MOLESTE .
Mais c’est grâce au sens esthétique des
successeurs du poète vice-sénéchal, et surtout au
goût très sûr (333) de M. de Rochebrune3 pour les
oeuvres d’art, que le château de Terre-Neuve est
redevable de ses riches collections. Notre intention
n’est pas de dresser le catalogue des curiosités
qu’il abrite ; signalons au hasard, pour l’agrément
des amateurs et des dilettantes, des tapisseries de
haut lice, d’époque Louis XIII, provenant de
Chaligny, près Sainte-Hermine (Vendée) ; une
portière du grand salon, originaire de Poitiers ; la
chaise à porteurs de Mgr de Mercy, évêque de
Luçon en 1773 ; des boiseries dorées de styles Louis
XIV et Louis XV ; quelques consoles en bois du
château de Chambord ; un panneau armorié en
tapisserie des Gobelins (1670), donné par Louis
XIV ; de très belles sculptures sur bois (XVe siècle)
provenant de la bibliothèque du château de
l’Hermenault (Vendée) ; des tentures Henri II, trois
2 Le 5 septembre 1550, Philibert de l’Orme reçut un
canonicat à Notre-Dame de Paris, vers la même
époque que Rabelais. Notre architecte le résilia en
1559, mais on rencontre fréquemment son nom
mentionné sur les registres capitulaires de la
cathédrale.
3 M. de Rochebrune, né à Fontenay-le-Comte 1824, et
mort au château de Terre-Neuve en 1900, était le
grand-père du propriétaire actuel, M. du Fontenioux.

FULCANELLI - 61 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

des huit panneaux de la série intitulée « Triomphe
des dieux », représentant les Triomphes de Vénus,
Bellone et Minerve, tissés en soie dans les Flandres
et attribués à Mantegna ; meuble Louis XIV fort
bien conservé et meuble de sacristie de Louis XIII ;
gravures des meilleurs maîtres des XVIe et XVIIe
siècles ; série à peu près complète de toutes les
armes offensives en usage du IXe au XVIIIe siècle ;
terres émaillées d’Avisseau, bronzes florentins,
plats chinois de la famille verte ; bibliothèque
contenant les ouvrages des architectes les plus
réputés des XVIe et XVIIe siècles : Ducerceau, (334)
Dietterlin, Lepautre, Philibert de l’Orme, etc.1
De toutes ces merveilles, celle qui nous
intéresse le plus est, sans contredit, la cheminée
monumentale du grand salon, achetée à Coulonges
et réédifiée au château de Terre-Neuve, en mars
1884. Plus remarquable encore par l’exactitude des
hiéroglyphes qui la décorent, le fini de l’exécution,
« la rectitude de la taille poussée parfois jusqu’au
tour de force » et sa surprenante conservation que
par sa tenue artistique, elle constitue pour les
disciples d’Hermès un document précieux et fort
utile à consulter (pl. XVI).
Certes, le critique d’art aurait quelque raison
d’adresser à cette OEuvre lapidaire le reproche,
commun aux productions décoratives de la
Renaissance, d’être lourde, inharmonique et froide
malgré son aspect somptueux et l’étalage d’un luxe
par trop tapageur. Il y pourrait relever la pesanteur
excessive du manteau portant sur de maigres
jambages, les surfaces mal équilibrées entre elles,
cette pauvreté de forme, d’invention, péniblement
masquée sous l’éclat des ornements, des moulures,
des arabesques prodigués par une vaniteuse
ostentation. Quant à nous, nous laisserons
volontairement de côté le sentiment esthétique
d’une époque brillante, mais superficielle, où
l’affectation et le maniérisme remplaçaient la
pensée absente et l’originalité défaillante, pour ne
nous occuper que de la valeur initiatique du
symbolisme auquel cette cheminée sert à la fois de
prétexte et support.
Le manteau, architecturé à la manière d’un
(337) entablement chargé d’entrelacs et de figures
symboliques, porte sur deux piliers de pierre,
cylindriques et polis. Sur leurs abaques s’applique
un linteau cannelé, sous un quart de rond d’oves et
flanqué de trois feuilles d’acanthe. Au-dessus,
quatre cariatides engainées, deux hommes et deux
femmes soutiennent la corniche ; les femmes ont
leur gaine ornée de fruits, tandis que celle des
hommes présente un masque de lion, mordant, en
guise d’anneau, le croissant lunaire. Entre les
cariatides, trois panneaux de frise développent
divers hiéroglyphes sous une forme décorative
destinée à les mieux voiler. La corniche est divisée,
horizontalement, en deux étages, par un listel
1 René Valette dans la “Revue du Bas-Poitou”, tome
XV, n° spécial consacré à Octave de Rochebrune,
1901, p. 205.
saillant recouvrant quatre motifs : deux vases
pleins de feu et deux cartels portant, gravée, la
date d’exécution, mars 15632. ils servent de cadre
à trois caissons recevant les trois membres d’une
phrase latine : Nascendo quotidie morimur. Enfin,
la partie supérieure montre six petits panneaux,
opposés deux à deux en allant des extrémités vers
le centre ; on y voit des panonceaux réniformes,
des bucrânes et, prés de l’axe médian, des écus
hermétiques.
Telles sont, brièvement décrites, les pièces
emblématiques les plus intéressantes pour
l’alchimiste ; ce sont elles que nous allons
maintenant analyser par le menu.
II
(338) Le premier des trois panneaux que
séparent les cariatides, celui de gauche, offre une
fleur centrale, notre rose hermétique, deux
coquilles du genre peigne, ou mérelles de
Compostelle, et deux têtes humaines, l’une de
vieillard dans le bas, l’autre de chérubin dans le
haut. Nous découvrons là l’indication formelle des
matériaux nécessaires au travail et du résulta que
l’artiste en doit attendre. Le masque de vieillard
est l’emblème de la substance mercurielle primaire
à laquelle, disent les philosophes, tous les métaux
doivent leur origine. «Vous ne devés pas ignorer,
écrit Limojon de Saint Didier3, que notre vieillard
est notre mercure ; que ce nom lui convient parce
qu’il est la matière première de tous les métaux ;
le Cosmopolite dit qu’il est leur eau, à laquelle il
donne le nom d’acier et d’aimant, et il adjoute,
pour une plus grande confirmation de ce que je
viens de vous découvrir : Si undecies coït aurum
cum eo, emittit suum semen, et debilitatur fere
ad mortem usque ; concipit chalybs, et generat
filium patre clariorem4. »
On peut voir, au portail occidental de la
cathédrale de Chartres, une très belle statue du
XIIe siècle, où le même ésotérisme se trouve
lumineusement (339) exprimé. C’est un grand
vieillard de pierre, couronné et auréolé, — ce qui
signe déjà sa personnalité hermétique, — drapé
dans l’ample manteau du philosophe. De la main
droite, il tient une cithare5 et élève de la gauche
2 Louis d’Estissac était alors âgé de cinquante-six ans.
3 Lettre aux Vrays Disciples d’Hermès, dans le
Triomphe hermetique, p. 143.
4 « Si l’or se joint onze fois avec elle (l’eau), il émet sa
semence et se trouve débilité jusqu’à la mort ; alors
l’acier conçoit et engendre un fils plus clair que son
père. »
5 Il n’est pas rare de trouver, dans les textes
médiévaux, l’alchimie qualifiée d’Art de Musique.
Cette dénomination motive l’effigie des deux
musiciens que l’on remarque parmi les balustres
terminant l’étage supérieur du manoir de la
Salamandre, à Lisieux. Nous les avons vus également

FULCANELLI - 62 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

une fiole à panse renflée comme la calebasse des
pèlerins. Debout, entre les montants d’un trône, il
foule aux pieds deux monstres à tête humaine,
enlacés, dont l’un est pourvu d’ailes et de pattes
d’oiseau (pl. XVII). Ces monstres représentent les
corps bruts dont la décomposition et l’assemblage
sous une autre forme, de qualité volatile,
fournissent cette substance secrète que nous
appelons mercure, et qui suffit à elle seule pour
accomplir l’ouvrage entier. La calebasse, qui
renferme le breuvage du pérégrinant, est l’image
des vertus dissolvantes de ce mercure,
cabalistiquement dénommé pèlerin ou voyageur.
C’est, dans les motifs de notre cheminée, ce que
figurent aussi les coquilles de Saint-Jacques,
appelées aussi bénitiers parce qu’on y conserve
l’eau bénite ou benoite, qualifications que les
Anciens (340) ont appliquées à l’eau mercurielle.
Mais ici, en dehors du sens chimique pur, ces deux
coquilles apprennent encore à l’investigateur que
la proportion naturelle exige deux parts du
dissolvant contre une du corps fixe. De cette
opération, faite selon l’art, provient un corps
nouveau, régénéré, d’essence volatile, représenté
par le chérubin ou l’ange1 qui domine la
composition. Ainsi la mort du vieillard donne
naissance à l’enfant et lui assure la vitalité.
Philalèthe nous avertit qu’il est nécessaire, pour
atteindre le but, de tuer le vif afin de ressusciter
le mort. « En prenant, dit-il, l’or qui est mort et
l’eau qui est vivante, on forme un composé dans
lequel, par une brève décoction, la semence de l’or
devient vivante, tandis que le mercure vif est tué.
L’esprit se coagule avec le corps, et tous deux se
putréfient sous forme de limon, jusqu’à ce que les
membres de ce composé soient réduits en atomes.
Telle est la nature de notre Magistère2 ». Cette
substance double, ce composé parfaitement mûri,
augmenté et multiplié, devient l’agent de
transformations merveilleuses qui caractérisent la
pierre philosophale, rosa hermetica. Selon le
ferment, argentifique ou aurifique, qui sert à
orienter notre première pierre, la rose est tantôt
reproduits sur la maison d’Adam et Eve, au Mans, et
nous pouvons les rencontrer encore tant à la
cathédrale d’Amiens (rois musiciens de la galerie
haute), qu’au logis des comtes de Champagne, appelé
communément maison des musiciens à Reims. Dans
les belles planches illustrant l’Amphiteatrum
Sapientiae Aeternae de Henri Kunrath (1610), il y en
a une qui représente l’intérieur d’un somptueux
laboratoire ; au milieu de celui-ci, une table est
couverte d’instruments de musique et de partitions.
Le grec mousicos a pour racine mousa, muse, mot
dérivé de mufos, fable, apologue, allégorie, lequel
signifie aussi l’esprit, le sens caché d’un récit.
1 En grec, aggelos, ange, signifie également messager,
fonction que les divinités de l’Olympe avaient
réservée au dieu Hermès.
2 Philalèthe, Intoitus ad apertus ad occlusum Regis
palatium, dans Lenglet-Dufresnoy, Histoire de la
Philosophie Hermétique. Paris, Coustelier, 1742, t. II,
cap. XIII, 20.
blanche et tantôt rouge. Ce sont ces deux fleurs
philosophiques, épanouies sur le même rosier,
(341) que Flamel nous décrit au Livre des Figures
Hierogliphiques. Elles embellissent de même le
frontispice du Mutus Liber et nous les voyons
fleurir, dans un creuset, sur la gravure de Gobille
illustrant la douzième clef de Basile Valentin. On
sait que la Vierge céleste porte une couronne de
roses blanches, et l’on n’ignore point non plus que
la rose rouge est la signature réservée aux initiés
de l’ordre supérieur, ou Rose-Croix. Et ce terme de
Rose-Croix nous permettra, en l’expliquant,
d’achever la description de ce premier panneau.
En dehors du symbolisme alchimique, dont le
sens est déjà fort transparent, nous y découvrons
un autre élément caché, celui du grade élevé que
possédait, dans la hiérarchie initiatique, l’homme
auquel nous devons les motifs de cette architecture
hiéroglyphique. Il est hors de doute que Louis
d’Estissac avait conquis le titre par excellence de
la noblesse hermétique. La rose centrale, en effet,
apparaît au milieu d’une croix de Saint-André
formée par le relèvement des bandelettes de
pierre que nous pouvons supposer l’avoir d’abord
recouverte et enfermée. C’est là le grand symbole
de la lumière manifestée3, que l’on indique par la
lettre grecque x (khi), initiale de mots, Cone, Crus
os et Cronos, le creuset, l’or et le temps, triple
inconnue du (342) Grand OEuvre. La croix de Saint-
André (Ciasma), qui a la forme de notre X français,
est l’hiéroglyphe, réduit à sa plus simple
expression, des radiations lumineuses et
divergentes émanées d’un foyer unique. Elle
apparaît donc comme le graphique de l’étincelle.
On en peut multiplier le rayonnement, il est
impossible de le simplifier davantage. Ces lignes
entrecroisées donnent le schéma du scintillement
des étoiles, de la dispersion rayonnante de tout ce
qui brille, éclaire, irradie. Aussi en a-t-on fait le
sceau, la marque de l’illumination et, par
extension, de la révélation spirituelle. Le Saint-
Esprit est toujours figuré par une colombe en plein
vol, les aile étendues selon un axe perpendiculaire
à celui du corps, c’est-à-dire en croix. Car la croix
grecque et celle de Saint-André ont, en
hermétique, une signification exactement
semblable. On rencontre fréquemment l’image de
la colombe complétée par une gloire qui vient en
préciser le sens caché, ainsi qu’on peut le voir sur
les scènes religieuses de nos Primitifs et dans
nombre de sculptures purement alchimiques4. Le X
3 Le symbole de la lumière se retrouve dans l’organe
visuel de l’homme, fenêtre de l’âme ouverte sur la
nature. C’est le croisement en x des bandelettes et
des nerfs optiques que les anatomistes nomment
chiasma (du grec Ciasma, disposition en croix, racine
Ciazo croiser en X). L’entre-croisement qu’offrent
les chaises paillées leur a fait donner, dans le
dialecte picard, le nom de Cayelles (C(a)-ieile,
rayon de lumière).
4 Le plafond de l’hôtel Lallemant, à Bourges, en offre
un remarquable exemple.

FULCANELLI - 63 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

grec et l’X français représentent l’écriture de la
lumière par la lumière même, la trace de son
passage, la manifestation de son mouvement,
l’affirmation de sa réalité. C’est sa véritable
signature. Jusqu’au XIIe siècle, on ne se servait pas
d’autre marque pour authentifier les vieille
chartes ; à partir du XVe siècle, la croix devint la
signature des illettrés. A Rome, on signait les jours
fastes d’une croix blanche et les néfastes d’une
croix noire. (343) C’est le nombre complet de
l’OEuvre, car l’unité, les deux natures, les trois
principes et les quatre éléments donnent la double
quintessence, les deux V, accolés dans le chiffre
romain X, du nombre dix. Dans ce chiffre se trouve
la base de la Cabale de Pythagore, ou de la langue
universelle, dont on peut voir un curieux paradigme
au dernier feuillet d’un petit livre d’alchimie1. Les
bohémiens utilisent la croix ou l’X comme signe de
reconnaissance. Guidés par ce graphique tracé sur
un arbre ou sur quelque mur, ils campent toujours
exactement à la place qu’occupaient leur
prédécesseurs, auprès du symbole sacré qu’ils
nomment Patria. On pourrait croire ce mot
d’origine latine, et appliquer aux nomades cette
maxime que les chats, — vivants objets d’art, —
s’efforcent de pratiquer : Patria est ubicumque est
bene, partout où l’on est bien, là est la patrie ;
mais c’est d’un mot grec, Patria, que se réclame
leur emblème, avec le sens de famille, race, tribu.
La croix des romanichels ou gipsies indique donc
nettement le lieu de refuge affecté à la tribu. Il est
singulier, d’ailleurs, que presque toutes les
significations révélées par le signe du X ont une
valeur transcendante ou mystérieuse. X c’est en
algèbre la ou les quantités inconnues ; c’est aussi
le problème à résoudre, la solution à découvrir ;
c’est le signe pythagoricien de la multiplication et
l’élément de la preuve arithmétique par neuf ;
c’est le symbole populaire (344) des sciences
mathématiques dans ce qu’elles ont de supérieur
ou d’abstrait. Il vient caractériser ce qui, en
général, est excellent, utile, remarquable (Cresim
os). En ce sens, et dans l’argot des étudiants, il
sert à distinguer l’Ecole Polytechnique, en lui
assurant une supériorité que « taupins et chers
camarades » n’admettraient point qu’on discutât.
Les premiers, candidats à l’Ecole, sont unis, dans
chaque promotion ou taupe, par une formule
cabalistique composée d’un X dans les angles
opposés duquel figurent les symboles chimiques du
soufre et de l’hydrate de potassium :
SXKOH
Cela s’énonce, en argotique bien entendu,
« Soufre et potasse pour l’X ». Le X est l’emblème
de la mesure (metron), prise dans toutes ses
acceptations : dimension, étendue, espace, durée,
règle, loi, borne ou limite. Telle est la raison
1 La Clavicule de la Science Hermétique, écrite par un
habitant du Nord dans ses heures de loisir, 1723.
Amsterdam, Pierre Mortier, 1751.
occulte pour laquelle le prototype international du
mètre, construit en platine iridié et conservé au
pavillon de Breteuil, à Sèvres, affecte le profil du X
dans sa section transversale2. Tous les corps de la
nature, tous les êtres, soit dans leur structure, soit
dans leur aspect, obéissent à cette loi
fondamentale du rayonnement, tous sont soumis à
cette mesure. Le canon des Gnostiques en est
l’application au corps humain3, et Jésus-Christ,
(345) l’esprit incarné, saint André et saint Pierre en
personnifient la glorieuse et douloureuse image.
N’avons-nous pas remarqué que les organes aériens
des végétaux, — qu’il s’agisse d’arbres altiers ou
d’herbes minuscules, — présentent avec leurs
racines la divergence caractéristique des branches
du X ? De quelle manière les tiges végétales
s’épanouissent-elles ?
Sectionnez les tiges végétales, pétioles,
nervures, etc., examinez ces coupes au microscope
et vous aurez, de visu, la plus brillante, la plus
merveilleuse confirmation de cette volonté divine.
Diatomées, oursins, étoiles de mer vous en
fourniront d’autres exemples ; mais, sans chercher
davantage, ouvrez un coquillage comestible, —
bucarde, pétoncle, coquille de Saint-Jacques, — et
les deux valves, posées sur un plan unique, vous
montreront deux surfaces convexes pourvues des
sillons en double éventail du X mystérieux. Ce sont
les moustaches du chat qui lui ont fait donner son
nom4 ; on ne se doute guère qu’elles dissimulent un
haut point de science, et que cette raison secrète
valut au gracieux félin l’honneur d’être élevé au
rang des divinités égyptiennes. A propos du chat,
beaucoup d’entre nous se souviennent du fameux
Chat-Noir, qui eut tant de vogue sous la tutelle de
Rodolphe Salis ; mais combien savent quel centre
ésotérique et politique s’y dissimulait, quelle
maçonnerie internationale se cachait derrière
l’enseigne du cabaret artistique ? D’un côté le
talent d’une jeunesse (346) fervente, idéaliste,
faite d’esthètes en quête de gloire, insouciante,
aveugle, incapable de suspicion ; de l’autre, les
confidences d’une science mystérieuse mêlées à
l’obscure diplomatie, tableau à double face exposé
à dessein dans un cadre moyenâgeux.
L’énigmatique tournée des grands-ducs, signée du
chat aux yeux scrutateurs sous sa livrée nocturne,
aux moustaches en X, rigides et démesurées, et
dont la pose héraldique donnait aux ailes du moulin
montmartrois une valeur symbolique égale à la
sienne5, n’était pas celle de princes en goguette !
Les foudres de Zeus, qui font trembler l’Olympe et
2 Nous ne parlons pas ici de la copie n° 8, déposée au
Conservatoire des Arts et Métiers, à Paris, qui sert
d’étalon légal, mais bien du prototype international.
3 Léonard de Vinci l’a repris et enseigné en le
transportant du domaine mystique dans celui de la
morphologie esthétique.
4 C(a), le Signe de la lumière. Le dialecte picard,
gardien, comme le provençal, des traditions de la
langue sacrée, a conservé le son dur primitif ka pour
désigner le chat.

FULCANELLI - 64 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

sèment la terreur dans l’humanité mythologique,
soit que le dieu les tienne en main ou les foule au
pied, soit qu’il jaillisse des serres de l’aigle,
épousent la forme graphique du rayonnement.
C’est la traduction du feu céleste ou du feu
terrestre, du feu potentiel ou virtuel qui compose
ou désagrège, engendre ou tue, vivifie ou
désorganise. Fils du soleil qui le génère, serviteur
de l’homme qui le libère et l’entretient, le feu
divin, tombé, déchu, emprisonné dans la matière
grave pour en déterminer l’évolution et en diriger
la rédemption, c’est Jésus sur sa croix, image de
l’irradiation ignée, lumineuse et spirituelle
incarnée en toutes choses. C’est l’Agnus immolé
depuis le commencement du monde, et c’est aussi
l’Agni, dieu védique (347) du feu1, mais si l’Agneau
de Dieu porte la croix sur son oriflamme comme
Jésus la porte sur son épaule, s’il la soutient avec
le pied, c’est parce qu’il en a le signe incrusté
dans le pied même : image au-dehors, réalité audedans2.
Ceux qui reçoivent ainsi l’esprit céleste du
feu sacré, qui le portent en eux et sont marqués de
son signe, n’ont rien à redouter du feu
élémentaire. Ces élus, disciples d’Elie et enfants
5 Rodolphe Salis imposa au dessinateur Steinlein,
auteur de la vignette, l’image du moulin de la
Galette, celle du chat, ainsi que la couleur de la
robe, des yeux, et la rectitude géométrique des
moustaches. Le cabaret du Chat-Noir, fondé en 1881,
disparut à la mort de son créateur, en 1897.
1 Le svatiska hindou, ou croix gammée, est le signe de
l’esprit divin, immortel et pur, le symbole de la vie et
du feu, et non, comme on le croit à tort, un ustensile
destiné à produire la flamme.
2 Que l’on ne nous accuse point d’entraîner notre
lecteur en d’inutiles et vaines rêveries. Nous
affirmons parler de façon positive, et les initiés ne s’y
tromperont pas. Disons ceci pour les autres. Faites
bouillir dans l’eau un pied de mouton jusqu’à ce que
les os puissent aisément se séparer ; vous en
trouverez un, parmi ceux-ci, qui porte une gorge
médiane sur une face, et une croix de malte sur la
face opposée. Cet os signé est le véritable osselet des
Anciens ; c’est avec lui que la jeunesse grecque se
livrait à son jeu favori. C’est lui qu’on appelait astra
galos, mot formé de aster, étoile de mer, à cause
du sceau radiant dont nous parlons, et de galos,
employé pour gala, lait, ce qui correspond au lait de
la Vierge (maris stella) ou Mercure des philosophes.
Nous passons sur une autre étymologie plus
révélatrice encore, car nous devons obéir à la
discipline philosophique, qui nous interdit de dévoiler
le mystère en entier. Notre intention se borne donc à
éveiller la sagacité de l’investigateur, le mettant à
même d’acquérir, par un effort personnel, cet
enseignement secret dont les plus sincères auteurs
n’ont jamais voulu découvrir les éléments. Tous leurs
traités étant acroamatiques, il est inutile d’espérer
en obtenir la moindre indication, quant à la base et
au fondement de l’art. C’est la raison pour laquelle
nous nous efforçons, dans la mesure du possible, de
rendre utiles ces ouvrages scellés, en fournissant la
matière de ce qui constituait jadis l’initiation
première, c’est-à-dire la révélation verbale
indispensable pour les comprendre.
d’Hélios, modernes croisés ayant pour guide l’astre
(348) de leurs aînés, partent pour la même
conquête au même cri de Dieu le veut3 !
C’est cette force supérieure et spirituelle,
agissant mystérieusement au sein de la substance
concrète, qui oblige le cristal à prendre son aspect,
ses caractéristiques immuables ; c’est elle qui en
est le pivot, l’axe, l’énergie génératrice, la volonté
géométrique. Et cette configuration, variable à
l’infini, quoique toujours basée sur la croix, est la
première manifestation de la forme organisée, par
condensation et corporification de la lumière, âme,
esprit ou feu. C’est grâce à leur disposition
entrecroisée que les toiles d’araignées retiennent
les moucherons, que les filets saisissent, sans les
blesser, poissons, oiseaux et papillons, que les
étoffes deviennent translucides, que les toiles
métalliques coupent les flammes et s’opposent à
l’inflammation des gaz…
C’est enfin, dans l’espace et dans le temps,
l’immense croix idéale qui partage les vingt-quatre
siècles de l’année cyclique (Ciliasmos), et sépare
en quatre groupes d’âges les vingt-quatre vieillards
de l’ Apocalypse, dont douze chantent les louanges
de Dieu, tandis que les douze autres gémissent sur
la déchéance de l’homme.
Que de vérités insoupçonnées demeurent
encloses dans ce simple signe que les chrétiens
renouvellent chaque jour sur eux-mêmes, sans
toujours en comprendre le sens ni la vertu cachée !
« Car la (349) parole de la croix est une folie pour
ceux qui se perdent ; mais pour ceux qui se
sauvent, c’est-à-dire pour nous, elle est
l’instrument de la puissance de Dieu. C’est
pourquoi il est écrit : Je détruirai la sagesse des
sages, et je rejetterai la science des savants. Que
sont devenus les sages ? Que sont devenus les
docteurs de la loi ? Que sont devenus ces esprits
curieux des sciences de ce siècle ? Dieu n’a-t-il pas
convaincu de folie la sagesse de ce monde4 ? »
Combien en savent plus que l’onagre qui vit naître,
à Bethléem, l’humble Enfant-Dieu, le transporta,
triomphant, à Jérusalem, et reçut, en souvenir du
Roi des Rois, la magnifique croix noire qu’il porte
sur l’échine5 ?
Dans le domaine alchimique, la croix grecque et
la croix de Saint-André ont quelques significations
que l’artiste doit connaître. Ces symboles
graphiques, reproduits sur un grand nombre de
3 Expression cabalistique renfermant la clef du mystère
hermétique. Dieu le veut est pris pour Dieu le Feu, ce
qui explique et justifie l’insigne adopté par les
chevaliers Croisés et sa couleur : une croix rouge
portée sur l’épaule droite.
4 Saint Paul. Première Epître aux Corinthiens, chap. I,
v. 18-20.
5 Cette signature fit appeler l’âne un saint Christophe
de Pâques fleuries, parce que Jésus entra dans
Jérusalem le jour des Rameaux, ou de Pâques
fleuries, celui-là même où les alchimistes ont
coutume d’entreprendre leur grand ouvrage.

FULCANELLI - 65 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

manuscrits, et qui font, dans certains imprimés,
l’objet d’une nomenclature spéciale, représentent,
chez les Grecs et leurs successeurs du moyen-âge,
le creuset de fusion, que les potiers marquaient
toujours d’une petite croix (crucibulum), indice de
bonne fabrication et de solidité éprouvée. Mais les
Grecs se servaient aussi d’un signe semblable pour
désigner un matras de terre. Nous savons que l’on
affectait ce vaisseau à la coction et pensons que,
étant donné (350) sa matière même, l’usage en
devait être peu différent de celui du creuset.
D’ailleurs, le mot matras, employé dans le même
sens au XIIIe siècle, vient du grec metra, matrice,
terme également usité par les souffleurs et
appliqué au vase secret servant à la maturation du
composé. Nicolas Grosparmy, Adepte normand du
XVe siècle, donne une figure de cet ustensile
sphérique, tubulé latéralement, et qu’il appelle de
même matrice. Le X traduit aussi le sel ammoniac
des sages, ou sel d’Ammon (ammoniacos), c’est-àdire
du Bélier1, que l’on écrivait jadis avec plus de
vérité harmoniac, parce qu’il réalise l’harmonie (a
rmonia), assemblage), l’accord de l’eau et du feu,
qu’il est le médiateur par excellence entre le ciel
et la terre, l’esprit et le corps, le volatil et le fixe.
C’est encore le Signe, sans autre qualification, le
sceau qui révèle à l’homme, par certains
linéaments superficiels, les vertus intrinsèques de
la prime substance philosophale. Enfin, l’X est
l’hiéroglyphe grec du verre, matière pure entre
toutes, nous assurent les maîtres de l’art, et celle
qui approche le plus la perfection.
Nous croyons avoir suffisamment démontré
l’importance (351) de la croix, la profondeur de son
ésotérisme et sa prépondérance dans le symbolisme
en général2. elle n’offre pas moins de valeur ni
d’enseignement en ce qui concerne la réalisation
1 Ammon-Râ, la grande divinité solaire des Egyptiens,
était ordinairement représenté avec une tête de
bélier, ou, lorsqu’il conservait la tête humaine, avec
des cornes spiralées naissant au dessus de ses
oreilles. Ce dieu, à qui on consacrait le bélier, avait
un temple colossal à Thèbes (Karnak) ; on y accédait
en suivant une avenue bordée de béliers accroupis.
Rappelons que le bélier est l’image de l’eau des
sages, de même que le disque solaire, avec ou sans
l’uraeus, — autre attribut d’Ammon, — est celle du
feu secret. Ammon, médiateur salin, complète la
trinité des principes de l’oeuvre, dont il réalise la
concorde, l’unité, la perfection dans la pierre
philosophale.
2 C’est ainsi que les cathédrales gothiques ont leur
façade construite d’après les lignes essentielles du
symbole alchimique de l’esprit et leur plan calqué sur
l’empreinte de la croix rédemptrice. Elles présentent
toutes, à l’intérieur, ces hardies croisées d’ogives,
dont l’invention appartient en propre aux frimasons,
constructeurs éclairés du moyen âge. De telle sorte
que les fidèles se trouvent, dans les temples
médiévaux, placés entre deux croix, l’une inférieure
et terrestre, sur laquelle ils marchent, — image de
leur calvaire quotidien, — l’autre supérieure et
céleste, vers laquelle ils aspirent, mais que leurs
regards seuls permettent d’atteindre.
pratique de l’OEuvre. C’est la première clef, la plus
considérable et la plus secrète de toutes celles qui
peuvent ouvrir à l’homme le sanctuaire de la
nature. Or, cette clef figure toujours en caractères
apparents, tracés par la nature elle-même
obéissant aux volontés divines, sur la pierre
angulaire de l’OEuvre, qui est également la pierre
fondamentale de l’Eglise et de la Vérité
chrétiennes. Aussi donne-t-on, en iconographie
religieuse, uns clef à saint Pierre, comme attribut
particulier permettant de distinguer, parmi les
apôtres du Christ, celui qui fut l’humble pêcheur
Simon (cabal. C-monos, le seul rayon) et devait
devenir, après la mort du Sauveur, son
représentant spirituel terrestre. C’est ainsi que
nous le trouvons figuré sur une fort belle statue du
XVIe siècle, sculptée sur bois de chêne et conservée
à l’église Saint-Etheldreda de Londres (pl. XVIII).
Saint Pierre, debout, tient une clef et montre la
Véronique, singularité qui fait de cette
remarquable (352) image une oeuvre unique,
d’exceptionnel intérêt. Il est certain qu’au point de
vue hermétique le symbolisme s’y trouve
doublement exprimé, puisque le sens de la clef se
répète dans la Sainte-Face, sceau miraculeux de
notre pierre. Au surplus, la Véronique nous est
offerte ici comme une réplique voilée de la croix,
emblème majeure du Christianisme et signature de
l’Art sacré. En effet, le mot véronique ne vient
pas, comme certains auteurs l’ont prétendu, du
latin vera iconica (image véritable et naturelle), —
ce qui ne nous apprend rien, — mais bien du grec f
erenicos, qui procure la victoire (de fero, porter,
produire, et nice, victoire). Tel est le sens de
l’inscription latine In hoc signo vinces, « tu vaincras
par ce signe », placé sous le chrisme du labarum de
Constantin, laquelle correspond à la formule
grecque En touto nice. Le signe de la croix,
monogramme du Christ dont l’X de Saint-André et
la clef de saint Pierre sont deux répliques d’égale
valeur ésotérique, est donc bien cette marque
capable d’assurer la victoire par l’identification
certaine de l’unique substance exclusivement
affectée au labeur philosophal.
Saint Pierre détient les clefs du Paradis, bien
qu’une seule suffise à assurer l’accès au céleste
séjour. Mais la clef première se dédouble et ces
deux symboles entrecroisés, l’un d’argent, l’autre
d’or, constituent, avec la trirègne, les armes du
souverain pontife, héritier du trône de Pierre. La
croix du Fils de l’Homme reflétée dans les clefs de
l’Apôtre, révèle aux hommes de bonne volonté les
arcanes de la science universelle et les trésors de
l’art hermétique. (355) Elle seule permet à celui
qui en possède le sens d’ouvrir la porte du jardin
clos des Hespérides et de cueillir, sans crainte pour
son salut, la Rose de l’Adeptat.
De ce que nous avons dit de la croix et de la
rose qui en est le centre, ou, plus exactement, le
coeur, — ce coeur sanglant, radiant et glorieux du
Christ-matière, — il est facile d’inférer que Louis
d’Estissac portait le titre élevé de Rose-Croix,

FULCANELLI - 66 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

marque d’initiation supérieure, éclatant
témoignage d’une science positive, concrétisée
dans la réalité substantielle de l’absolu.
Toutefois, si nul ne peut contester à notre
Adepte sa qualité de Rose-Croix, on ne saurait
déduire de ce fait qu’il eût appartenu à
l’hypothétique confrérie du même nom. Conclure
dans ce sens serait commettre une erreur. Il
importe de savoir discerner les deux Rose-Croix
afin de ne point confondre la vraie avec la fausse.
On ne saura probablement jamais quelle raison
obscure guida Valentin Andreae, ou plutôt l’auteur
allemand couvert de ce pseudonyme, lorsqu’il fit
imprimer, à Francfort-sur-l’Oder, vers 1614,
l’opuscule intitulé Fama Fraternitatis Rosae-Crucis.
Peut-être poursuivait-il un but politique, soit qu’il
cherchât à contrebalancer, par une puissance
occulte fictive, l’autorité des loges maçonniques de
l’époque, soit qu’il voulût provoquer le
groupement en une seule fraternité, dépositaire de
leurs secrets, des Rose-Croix disséminés un peu
partout. Quoi qu’il en soit, si le Manifeste de la
confrérie ne put réaliser aucun de ces desseins, il
contribua cependant (356) à répandre dans le
public la nouvelle d’une secte inconnue, dotée des
plus extravagantes attributions. Au témoignage de
Valentin Andreae, ses membres, liés par un
inviolable serment, soumis à une discipline sévère,
possédaient toutes les richesses et pouvaient
accomplir toutes les merveilles. Ils se qualifiaient
d’invisibles, se disaient capables de fabriquer l’or,
l’argent, les pierres précieuses ; de guérir les
paralytiques, les aveugles, les sourds, tous les
contagieux et tous les incurables. Ils prétendaient
avoir le moyen de prolonger la vie humaine au-delà
de ses limites naturelles ; de converser avec les
esprits supérieurs élémentaires ; de découvrir
jusqu’aux choses les plus cachées, etc. Un tel
étalage de prodiges devait nécessairement frapper
l’imagination des masses et justifier l’assimilation
qu’on fit bientôt des Rose-Croix ainsi présentés aux
magiciens, sorciers, satanistes et nécromants1.
Réputation assez désobligeante qu’ils partageaient,
d’ailleurs, en quelques provinces, avec les francsmaçons
eux-mêmes. Ajoutons que ceux-ci s’étaient
empressés d’adopter et d’introduire dans leur
hiérarchie ce titre nouveau, dont ils (357) firent un
grade, sans chercher à en connaître la signification
symbolique ni la véritable origine2.
1 Edouard Fournier, dans ses Enigmes des Rues de Paris
(Paris, E. Dentu, 1860), signale le « sabbat des Frères
de la Rose-Croix », qui eut lieu en 1623 dans les
solitudes champêtres de Ménilmontant. En note (p.
26), il ajoute : « Dans un livret du temps, Effroyables
pactions, etc., reproduit au tome IX de nos Variétés
historiques et littéraires (p. 290), il est dit qu’ils se
rassemblaient “tantost dans les carrières de
Montmartre, tantost le long des sources de Belleville,
et là proposoient les leçons qu’ils devoient faire en
particulier avant de les rendre publiques.” »
2 Le grade de Rose-Croix est le huitième du rit
maçonnique français, et le dix-huitième du rit
En somme la confrérie mystique, malgré
l’affiliation bénévole de quelques personnalités
savantes dont le Manifeste surprit la bonne foi, n’a
jamais existé ailleurs que dans l’esprit de son
auteur. C’est une fable et rien de plus. Quant au
grade maçonnique, il n’a également aucune
importance philosophique. Enfin, si nous signalons,
sans y entrer, ces petites chapelles où l’on prend
paresseusement du galon sous la bannière
rosicrucienne, nous aurons embrassé les diverses
modalités de l’apocryphe Rose-Croix.
Au reste, nous ne soutiendrons pas que Valentin
Andreae enchérit beaucoup sur les vertus
extraordinaires que certains philosophes, plus
enthousiastes que sincères, accordent à la
Médecine universelle. S’il attribue aux frères ce qui
ne saurait appartenir qu’au Magistère, du moins y
trouvons-nous la preuve que sa conviction été faite
sur la réalité de la pierre. D’autre part, son
pseudonyme montre clairement qu’il connaissait
fort bien ce que contient d’occulte vérité le
symbole de la croix et de la rose, emblème utilisé
par les anciens mages et connu de toute antiquité.
A telle enseigne que nous sommes amené à ne voir,
après lecture du Manifeste, qu’un simple traité
d’alchimie, d’interprétation ni moins malaisée ni
moins expressive que tant d’autres écrits du même
ordre. Le tombeau du chevalier Christian
Rosenkreutz (le cabaliste (358) chrétien et Rose-
Croix) présente une singulière identité avec l’antre
allégorique, meublé d’un coffre de plomb,
qu’habite le redoutable gardien du trésor
hermétique3, ce farouche génie que le Songe Verd
appelle Seganissegede4. Une lumière, émanant d’un
soleil d’or, éclaire la caverne et symbolise cet
esprit incarné, étincelle divine prisonnière dans les
choses, dont nous avons déjà parlé. En ce tombeau
sont renfermés les multiples secrets de la sagesse,
et nous ne pouvons en être autrement surpris
puisque, les principes de l’OEuvre étant
parfaitement connus, l’analogie nous conduit
naturellement à la découverte de vérités et de faits
connexes.
Une analyse plus détaillée de cet opuscule ne
nous apprendrait rien de nouveau, sauf quelques
conditions indispensables de prudence, de
discipline et de silence à l’usage des Adeptes ;
conseils judicieux, sans doute, mais superflus. Les
véritables Rose-Croix, les seuls qui puissent porter
ce titre et fournir la preuve matérielle de leur
science, n’en ont que faire. Vivant isolés, en leur
retraite austère, ils ne craignent point d’être
jamais connus, pas même de leurs confrères.
Quelques-uns, pourtant, occupèrent de brillantes
situations : d’Espagnet, Jacques Coeur, Jean
Lallemant, Louis d’Estissac, le comte de Saint-
Germain sont de ceux-là ; mais ils surent si
écossais.
3 Cf. Azoth ou moyen de faire l’Or caché des
Philosophes. Paris, Pierre Moët, 1659.
4 Anagramme de Génie des sages.

FULCANELLI - 67 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

adroitement masquer l’origine de leur fortune que
nul ne sut distinguer le Rose-Croix (359) sous les
traits du gentilhomme. Quel biographe oserait
certifier que Philalèthe, — cet ami de la vérité, —
fût le pseudonyme du noble Thomas de Waghan et
que sous l’épithète de Sethon (le lutteur) se
cachait un membre illustre d’une puissante famille
écossaise, les sires de Winton ? En attribuant aux
frères ce privilège étrange et paradoxal
d’invisibilité, Valentin Andreae reconnaît
l’impossibilité de les identifier, tels de grands
seigneurs voyageant incognito sous l’habit et dans
l’équipage bourgeois. Ils sont invisibles parce
qu’inconnus. Rien ne les caractérise, sinon la
modestie, la simplicité et la tolérance, vertus
généralement méprisées dans notre civilisation
vaniteuse, portée à l’exagération ridicule de la
personnalité.
A côté des personnages de condition que nous
venons de citer, combien d’autres savants
préféraient porter sans éclat leur dignité
rosicrucienne, vivant parmi le peuple laborieux, en
une médiocrité voulue et en l’exercice quotidien
de métiers sans noblesse ! Tel est le cas d’un
certain Leriche, humble maréchal ferrant, Adepte
ignoré et possesseur de la gemme hermétique. Cet
homme de bien, d’une exceptionnelle modestie,
serait à jamais méconnu si Cambriel1 n’eût pris la
peine de le nommer, en racontant par le menu
comment il s’y prit pour ranimer le Lyonnais Candy,
jeune homme de dix-huit ans qu’une crise
léthargique allait emporter (1774). Leriche nous
montre ce que (360) doit être le vrai sage et de
quelle manière il doit vivre. Si tous les Rose-Croix
s’étaient tenus dans cette réserve prudente, s’ils
avaient observé la même discrétion, nous n’aurions
pas à déplorer la perte de tant d’artistes de
qualité, emportés par un zèle maladroit, une
confiance aveugle, ou poussés par l’irrésistible
besoin d’attirer l’attention. Ce vain désir de gloire
conduit à la Bastille, en 1640, Jean du Châtelet,
baron de Beausoleil, et l’y fait mourir cinq ans
après ; Paykul, philosophe livonien, transmute
devant le sénat de Stockholm et se voit condamné
par Charles XII à la décapitation ; Vinache, homme
du bas peuple, ne sachant ni lire ni écrire, mais
connaissant par contre le Grand OEuvre jusqu’en
ses moindres détails, expie cruellement, lui aussi,
son insatiable soif de luxe et de notoriété. C’est à
lui que s’adresse René Voyer de Paulmy d’Argenson
l’or que le financier Samuel Bernard destine au
paiement des dettes de la France. L’opération
achevée, Paulmy d’Argenson, en reconnaissance de
ses bons services, s’empare de Vinache, le 17
février 1704, le jette à la Bastille, ordonne qu’on
lui coupe la gorge, le 19 mars suivant, vient en
personne s’assurer de l’exécution du meurtre, puis
le fait inhumer clandestinement le 22 mars, vers
six heures du soir, sous le nom d’Eyienne Durand,
1 Cf L.-P.-François Cambriel, Cours de Philosophie
hermétique ou d’Alchimie, en dix-neuf leçons. Paris,
Lacour et Maistrasse, 1843.
âgé de soixante ans, — alors que Vinache n’en avait
que trente-huit, — et parachève le crime en
publiant qu’il était mort d’apoplexie2 ! Qui (361)
donc, après cela, oserait trouver étrange que les
alchimistes se refusent à confier leur secret, et
préfèrent s’entourer du silence et du mystère ?
La prétendue Confrérie de la Rose-Croix n’a
jamais eu d’existence sociale. Les Adeptes porteurs
du titre sont seulement frères par la connaissance
et le succès de leurs travaux. Aucun serment ne les
engage, aucun statut ne les lie entre eux, aucune
règle autre que la discipline hermétique librement
acceptée, volontairement observée, n’influence
leur libre arbitre. Tout ce que l’on a pu écrire ou
raconter, d’après la légende attribuée au
théologien de Cawle, est apocryphe et digne, tout
au plus, d’alimenter l’imagination, la fantaisie
romanesque d’un Buwler Lytton. Les Rose-Croix ne
se connaissaient point ; ils n’avaient ni lieu de
réunion, ni siège social, ni temple, ni rituel, ni
marque extérieure de reconnaissance. Ils ne
versaient pas de cotisations et n’auraient jamais
accepté le titre, donné à certains autres frères, de
chevaliers de l’estomac : les banquets leur étaient
inconnus. Ils furent et sont encore des isolés,
travailleurs dispersés dans le monde, chercheurs
« cosmopolites » selon la plus étroite acceptation
du terme. Comme les Adeptes ne reconnaissent
aucun degré hiérarchique, il s’ensuit que la Rose-
Croix n’est point un grade, mais la seule
consécration de leurs travaux secrets, celle de
l’expérience, lumière positive dont une foi vive
leur avait révélé l’existence. Certes, quelques
maîtres ont pu grouper autour d’eux de jeunes
aspirants, accepter la mission de les conseiller, de
diriger, d’orienter (362) leurs efforts et former de
petits centres initiatiques dont ils étaient l’âme,
parfois reconnue, souvent mystérieuse. Mais nous
certifions, — et de très pertinentes raisons nous
permettent de parler ainsi, — qu’il n’y eut jamais,
entre les possesseurs du titre, d’autre lien que
celui de la vérité scientifique confirmée par
l’acquisition de la pierre. Si les Rose-Croix sont
frères par la découverte, le travail et la science,
frères par les actes et les oeuvres, c’est à la
manière du concept philosophique, lequel
considère tous les individus comme membres de la
même famille humaine.
En résumé, les grands auteurs classiques qui ont
enseigné, dans leurs ouvrages littéraires ou
artistiques, les préceptes de notre philosophie et
les arcanes de l’art ; ceux également qui laissèrent
des preuves irréfutables de leur maîtrise, tous sont
frères de la véritable Rose-Croix. Et c’est à ces
savants, célèbres ou inconnus, que s’adresse le
traducteur anonyme d’un livre réputé3, lorsqu’il dit
dans sa Préface : « Comme ce n’est que par la croix
2 Un mystère à la Bastille. Etienne Vinache, médecin
empirique et alchimiste (XVII° siècle), par le docteur
Roger Goulard, de Brie-Comte-Robert. Dans le
Bulletin de la Société française d’Histoire de la
Médecine, t. XIV, n° 11 et 12.

FULCANELLI - 68 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

que doivent être éprouvez les véritables fidèles,
c’est à vous, Frères de la vraye Rose-Croix, qui
possédez tous les tresors du monde, c’est à vous à
qui j’ai recours. Je me soûmets entierement à vos
pieux et sages conseils ; je scai qu’ils ne sauroient
être que bons, parce que je scai combien vous êtes
doüez de vertus pardessus le reste des hommes.
Comme vous êtes les dispensateurs de la Science,
et que par conséquent je vous dois (363) ce que je
scai, si je puis cependant dire sçavoir quelque
chose, je veux (selon l’institution que Dieu a
établie dans la Nature) que les choses retournent
d’où elles sont venües. Ad locum, dit l’Ecclésiaste,
unde exeunt flumina revertuntur, ut iterum
fluant. Tout est à vous, tout vient de vous, tout
retournera à vous. »
Que le lecteur veuille bien excuser cette
disgression qui nous a entraîné plus loin que nous le
désirions. Mais il nous a paru nécessaire d’établir
nettement ce qu’est la véritable et traditionnelle
Rose-Croix hermétique, de l’isoler d’autres groupes
vulgaires placés sous la même enseigne1 et de
permettre de bien distinguer les rares initiés des
imposteurs tirant vanité d’un titre dont ils ne
sauraient justifier l’acquisition.
III
Reprenons maintenant l’étude des curieux
motifs imaginés par Louis d’Estissac pour la
décoration hermétique de sa cheminée.
(364) Dans le panneau de droite, opposé à celui
que nous venons d’analyser, on remarque le
masque de vieillard, précédemment identifié,
tenant en se mâchoire deux tiges végétales
pourvues de feuilles et portant chacune un bouton
floral sur le point de s’entrouvrir. Ces tiges
sertissent une sorte d’amande ouverte, à
l’intérieur de laquelle on aperçoit un vase couvert
d’écailles et contenant des boutons floraux, des
fruits, des épis de maïs. A lui seul, le maïs,
volontairement placé à côté des fleurs et des
fruits, est un symbole très parlant. Son nom grec, z
ea, dérive de zao, vivre, subsister, exister. Le vase
écailleux figure cette substance primitive que la
3 Le texte d’Alchymie et le Songe Verd. Paris, laurent
d’Houry, 1695, p. 25 et suiv.
1 Au XIX° siècle, deux Ordres rosicruciens furent créés
et tombèrent vite dans l’oubli : 1° Ordre
kabbalistique de la Rose-Croix, fondée par Stanislas
de Guaïta ; 2° Ordre de la Rose-Croix du Temple et
du Graal, fondé à Toulouse, vers 1850, par le vicomte
de Lapasse, médecin spagyrique, élève du prince
Balbiani de Palerme, prétendu disciple de Cagliostro.
Joséphin Péladan, qui s’attribua lui-même le titre de
Sâr, en fut l’un des animateurs esthétiques. Ce
mouvement idéaliste, dépourvu de direction
initiatique éclairée et de base philosophique solide,
ne pouvait avoir qu’une durée limitée. Le Salon
rosicrucien ouvrit ses portes de 1892 à 1897 et cessa
d’exister.
nature offre à l’artiste, au sortir de la mine, et
avec laquelle il commence son travail. C’est de
celle-ci qu’il extrait les divers éléments dont il a
besoin ; c’est avec elle et par elle que s’accomplit
le labeur tout entier. Les philosophes l’ont
dépeinte sous l’image du dragon noir couvert
d’écailles, que les Chinois nomment Loung, et dont
l’analogie est parfaite avec le monstre hermétique.
Comme lui, c’est une espèce de serpent ailé, à
tête cornue, jetant le feu et la flamme par ses
naseaux, au corps noir et écailleux porté sur quatre
pattes trapues armées de cinq griffes chacune. Le
dragon gigantesque des bannières scythiques
s’appelait Apophis. Or, le grec apofusis, qui
signifie excroissance, rejeton, a pour racine apofu
o, avec le sens de pousser, croître, produire,
naître de. Le pouvoir végétatif indiqué par les
fructifications (365) du vase symbolique est donc
expressément confirmé dans le dragon mythique,
lequel se dédouble en mercure commun ou premier
dissolvant. Par la suite, ce mercure primitif, joint à
quelque corps fixe, le rend volatil, vivant, végétatif
et fructifiant. Il change alors de nom en changeant
de qualité et devient le mercure des sages,
l’humide radicale métallique, le sel céleste ou sel
fleuri. « In Mercurio est quicquid quoe runt
Sapientes », — tout ce que cherchent les sages est
dans le mercure, répètent à l’envi nos vieux
auteurs. On ne pouvait mieux exprimer sur la
pierre la nature et la fonction de ce vase que tant
d’artistes connaissent, sans savoir ce qu’il est
capable de produire. Sans lui, sans ce mercure tiré
de notre Magnésie, nous assure Philalèthe, il est
inutile d’allumer la lampe ou le fourneau des
Philosophes. Nous n’en dirons pas davantage en ce
lieu, parce que nous aurons encore l’occasion de
revenir sur ce sujet et de développer plus loin
l’arcane majeur de grand art.
IV
Devant le panneau central, l’observateur ne
peut se défendre d’un instinctif mouvement de
surprise (pl. XIX).
Deux monstres humains soutiennent une
couronne formée de feuilles et de fruits, laquelle
circonscrit un simple écu français. L’un d’eux
présente l’horrible faciès des becs-de-lièvre sur un
torse (366) glabre et mammelé. L’autre a le minois
éveillé d’un gamin espiègle et mutin, mais avec le
buste velu des anthropoïdes. Si les bras et les
mains n’offrent d’autre particularité que leur
maigreur excessive, par contre les membres
inférieurs, couverts de poils longs et touffus, se
terminent chez l’un en griffes de félin, chez l’autre
en serres de rapaces. Ces êtres de cauchemar,
affectés d’une longue queue recourbée, sont
coiffés d’invraisemblables casques, l’un écailleux,
l’autre strié, dont le sommet s’enroule en forme
d’ammonite. Entre ces « stéphanophores »

FULCANELLI - 69 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

d’aspect répulsif, et placé au-dessus d’eux dans
l’axe de la composition, un masque d’homme
grimaçant, aux yeux ronds, aux cheveux crépus
alourdissant le front bas, tient dans sa mâchoire
ouverte et bestiale l’écu central par une légère
cordelette. Enfin, un bucrâne, occupant la partie
basse du panneau, achève sur une note macabre ce
quaternaire apocalyptique.
Quant à l’écu, les figures bizarres qu’il porte
semblent être tirées de quelque vieux grimoire. A
première vue on les croirait empruntées aux
sombres Clavicules de Salomon, images tracées
avec du sang frais sur le parchemin vierge, et qui
indiquent, en leurs zigzags inquiétants, les
mouvements rituels que la baguette fourchue doit
exécuter sous les doigts du sorcier.
Tels sont les éléments symboliques offerts à la
sagacité de l’étudiant et habilement dissimulés
sous l’harmonie décorative de cet étrange sujet.
Nous allons tenter de les expliquer aussi clairement
qu’il nous sera possible, quitte à réclamer l’aide du
verbe (367) philosophique, ou à recourir à la
langue des dieux lorsque nous jugerons ne pouvoir,
sans outrepasser la mesure, pousser plus loin cet
enseignement.
Les deux gnomes1 qui se font vis-à-vis
traduisent, — le lecteur l’aura deviné, — nos deux
principes métalliques, corps ou natures premières,
à l’aide desquels l’OEuvre se commence, se parfait
et s’achève. Ce sont les génies sulfureux et
mercuriel préposé à la garde des trésors
souterrains, artisans nocturnes de l’ouvrage
hermétique, familiers au sage qu’ils servent,
honorent, enrichissent de leur labeur incessant. Ce
sont les possesseurs des secrets terrestres, les
révélateurs des mystères minéraux. Le gnome,
créature fictive, difforme mais active, est
l’expression ésotérique de la vie métallique, du
dynamisme occulte des corps bruts que l’art peut
condenser en une substance pure. La tradition
rabbinique rapporte, dans le Talmud, qu’un gnome
coopéra à l’édification du temple de Salomon, ce
qui signifie que la pierre philosophale dut y entrer
pour une certaine part. Mais, plus près de nous, nos
cathédrales gothiques, au rapport de Georges
Stahl, ne lui sont-elles pas redevables de
l’inimitable couleur de nos vitraux ? « Notre pierre,
écrit un anonyme2, a encore deux vertus très
surprenantes ; (368) la première à l’égard du verre,
à qui elle donne intérieurement toutes sortes de
couleurs, comme aux vitres de la Sainte-Chapelle,
à Paris, et à celles des églises de Saint-Gatien et de
Saint-Martin en la ville de Tours. »
1 Le grec gnoma, équivalent phonétique du français
gnome, signifie l’indice, ce qui sert à faire connaître,
à classer, à identifier une chose ; c’est son signe
distinctif. Gnomon est également le signe indicateur
de la marche solaire, l’aiguille des cadrans solaires et
notre gnomon. A méditer. Un important secret se
cache sous cette cabale.
2 Clef du Grand-OEuvre, ou lettres du Sancelrien
tourangeau. Paris, Cailleau, 1777, p. 65.
Ainsi, la vie obscure, latente et potentielle des
deux substances minérales primitives, se développe
par le contact, la lutte, l’union de leurs natures
contraires, l’une ignée, l’autre aqueuse. Ce sont là
nos éléments, et il n’en existe point d’autres.
Quand les philosophes parlent de trois principes,
en les décrivant et en les distinguant à dessein, ils
usent d’un artifice subtil destiné à jeter le
néophyte dans le plus cruel embarras. Nous
certifions donc, avec les meilleurs auteurs, que
deux corps, suffisent pour accomplir le Magistère
du début à la fin. « Il n’est pas possible d’acquérir
la possession de notre mercure, dit l’Ancienne
guerre des Chevaliers, autrement que par le moyen
de deux corps, dont l’un ne peut recevoir sans
l’autre la perfection qui lui est requise. » Si nous
devons en admettre un troisième, nous le
trouverons dans celui qui résulte de leur
assemblage et naît de leur destruction réciproque.
Car vous aurez beau chercher, multiplier les essais,
vous ne trouverez jamais d’autres parents de la
pierre que les deux corps susdits, qualifiés
principes, desquels provient le troisième, héritier
des qualités et vertus mixtionnées de ses géniteurs.
Ce point important méritait d’être précisé. Or, ces
deux principes, hostiles parce que contraires, sont
si expressifs sur la cheminée de Louis d’Estissac,
que le débutant même les reconnaîtra sans peine.
Nous retrouvons (369) là, humanisés, les dragons
hermétiques décrits par Nicolas Flamel, l’un ailé,
— le monstre bec-de-lièvre, — l’autre aptère, — le
gnome au torse velu. « Contemple bien ces deux
dragons, nous dit l’Adepte3, car se sont les vrays
principes de la philosophie, que les Sages n’ont pas
osé monstrer à leurs enfans propres. Celuy qui est
dessoubs sans aisles, c’est le fixe ou le masle, et
celuy qui est au-dessus, c’est le volatil ou bien la
femelle noire et obscure4, qui va prendre la
domination par plusieurs mois. Le premier est
appelé soulfre ou bien calidité et siccité, et le
dernier argent vif ou frigidité et humidité. Ce sont
le soleil et la lune, de source mercurielle et
d’origine sulfureuse, qui par le feu continuel,
s’ornent d’ornements roïaux pour vaincre, estans
unis, et puis changez en quintessence, toute chose
métallique solide, dure et forte. Ce sont ces
serpens et dragons que les anciens Egyptiens ont
peint en un rond, la teste mordant la queue, pour
dire qu’il estoient sortis d’une mesme chose et
qu’elle seule se suffisoit, et qu’en son contour et
circulation elle se parfaisoit. Ce sont ces dragons
que les anciens poestes ont mis à garder sans
3 Le Livre des Figures Hiérogliphiques de Nicolas
Flamel, escrivain, ainsi qu’elles sont en la quatriesme
arche du cymetiere des Innocens à Paris, en entrant
par la porte rüe Saint-Denis, devers la main droite,
avec l’explication d’icelles par le dict Flamel,
traittant de la Transmutation metallique, non jamais
imprimé. Traduit par P. Arnauld. Dans Trois traitez
de la Philosophie naturelle. Paris, G. Marette, 1612.
4 C’est cette femme qui dit d’elle-même, au Cantique
des Cantiques (chap. I, v. 5) : Nigra sum sed formosa
(Je suis noire, mais je suis belle).

FULCANELLI - 70 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

dormir les dorées pommes des jardins des vierges
Hespérides. (370) Ce sont ceux-là sur lesquels
Jason, en l’adventure de la Toyson d’Or, versa le
jus préparé par la belle Médée, des discours
desquels les livres des Philosophes sont tant
remplis qu’aucun philosophe n’a jamais esté qu’il
n’en aye escrit, depuis le veridique Hermes
Trismegiste, Orphée, Pythagoras, Artephius,
Morienus et les autres suivans jusque moy. Ce sont
ces deux serpens envoyés et donnés par Junon, qui
est la nature métallique, que le fort Hercules,
c’est-à-dire le Sage, doit estrangler en son
berceau, c’est-à-dire vaincre et tuer, pour les faire
pourrir, corrompre et engendrer, au
commencement de son OEuvre. Ce sont les deux
serpens attachez à l’entour du Caducée et verge de
Mercure, avec lesquels il exerce sa grande
puissance et se transfigure comme il veut. Celuy,
dit Haly, qui en tuera l’un, il tuera aussi l’autre,
parce que l’un ne peut mourir qu’avec son frère ;
ceux-ci (qu’Avicenne appelle Chienne de Corascene
et Chien d’Arménie), ces deux-cy estans donc unis
ensemble dans le vaisseau du sépulchre, ils se
mordent tous deux, cruellement, et par leur grande
poison et rage furieuse, ne se laissent jamais
depuis le moment qu’ils se sont entresaisis… Ce
sont ces deux spermes, masculin et foeminin,
descripts au commencement de mon Rosaire
Philosophique, qui sont engendrés (dit Rasis,
Avicenne et Abraham le Juif) dans les reins,
entrailles, et des opérations des quatre elemens.
Ce sont l’humide des metaux, Soulphre et Argent
vif, non les vulgaires et qui se vendent par les
marchans et apothicaires, mais ceux-là que nous
donnent ces deux beaux et chers corps que nous
(373) aymons tant. Ces deux spermes, disait
Democrite, ne se treuvent point sur la terre des
vivans. »
Serpents ou dragons, les formes hiéroglyphiques
signalées par les vieux maîtres comme figuratives
des matériaux prêts à être ouvrés présentent, sur
l’oeuvre d’art de Fontenay-le-Comte, quelques
particularités très remarquables, dues au génie
cabalistique, à la science étendue de leur auteur.
Ce qui spécifie ésotériquement ces êtres
anthropomorphes, ce n’est pas seulement leurs
pieds de griffon et leurs membres velus, mais
encore et surtout leur casque. Cette coiffure,
terminée en corne d’Ammon, et qui se nomme en
grec cranos, parce qu’elle recouvre la tête et
protège le crâne (cranion), va nous permettre de
les identifier. Déjà, le mot grec qui sert à désigner
la tête, Cranion, nous apporte une indication
utile, car il marque également le lieu du calvaire,
le Golgotha où Jésus, Rédempteur des hommes, dut
souffrir la Passion dans sa chair avant de se
transfigurer en esprit. Or, nos deux principes, dont
l’un porte la croix et l’autre la lance qui lui
percera le flanc1, sont une image, un reflet de la
1 Longin, dans la Passion de N.-S. Jésus-Christ, joue le
même rôle que saint Michel et saint Georges ;
Cadmos, Persée, Jason font un geste semblable chez
Passion du Christ. De même que Lui, s’ils doivent
ressusciter dans un nouveau corps, net, glorieux,
spiritualisé, il leur faut ensemble gravir leur
calvaire, (374) endurer les tourments du feu et
mourir de lente agonie, à l’issue d’un âpre combat
(agonia).
On sait, d’autre part, que les souffleurs
appelaient leur alambic homo galeatus, — l’homme
coiffé d’un casque, — parce qu’il était composé
d’une cucurbite couverte de son chapiteau. Nos
deux génies casqués ne peuvent donc figurer autre
chose que l’alambic des sages, ou les deux corps
assemblés, le contenant et le contenu, la matière
propre et son propre vaisseau. Car si les réactions
sont nécessairement provoquées par l’un (agent),
elles ne s’exercent qu’en rompant l’équilibre de
l’autre (patient), lequel sert de réceptacle et de
vase à l’énergie contraire de la nature adverse.
Dans le présent motif, l’agent se signale par son
casque strié. En effet, le mot grec rabdodhs,
strié, rayé, vergeté, a pour racine rabdos, verge,
bâton, baguette, sceptre, caducée, hampe de
javelot, dard. Ces différents sens caractérisent la
plupart des attributs de la matière active,
masculine et fixe. C’est tout d’abord la baguette
que Mercure jette entre la couleuvre et le serpent
(Rhéa et Jupiter), sur laquelle ils s’enroulent en
réalisant le Caducée, emblème de paix et de
réconciliation. Tous les auteurs hermétiques
parlent d’un terrible combat entre deux dragons,
et la Mythologie nous apprend que telle fut
l’origine de l’attribut d’Hermès, qui provoqua leur
accord en interposant son bâton. C’est le signe de
l’union et de la concorde qu’il faut savoir réaliser
entre le feu et l’eau. Or, le feu étant représenté
par le hiéroglyphe D , et l’eau par le même
graphique inversé Ñ , les deux superposés forment
(375) l’image de l’astre, marque certaine d’union,
de pacification et de procréation, car étoile
(stella), signifie fixation du soleil2. Et, de fait, le
signe ne se montre après le combat, lorsque tout
est devenu calme et que les effervescences
premières ont cessé. Le sceau de Salomon, figure
géométrique résultant de l’assemblage des
triangles du feu et de l’eau, confirme l’union du
ciel et de la terre. C’est l’astre messianique
annonciateur de la naissance du Roi des rois ;
les païens. Il perce d’un coup de lance le côté du
Christ, comme les chevaliers célestes et les héros
grecs transpercent le dragon. C’est là un acte
symbolique dont l’application positive au travail
hermétique s’avère lourde de conséquences
heureuses.
2 Cette vérité ésotérique est magistralement exprimée
dans une hymne de l’Eglise chrétienne :
Latet sol in sidere, Le soleil est caché sous l’étoile,
Oriens in vespere, L’Orient dans le couchant ;
Artifex in opere ; L’artisan est caché dans l’oeuvre ;
Per gratiam Par le secours de la grâce,
Redditur et traditur Il est rendu et ramené
Ad patriam. A sa patrie.

FULCANELLI - 71 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

d’ailleurs, chruceion, caducée, mot grec dérivé de
chruceuo, publier, annoncer, révèle que
l’emblème distinctif de Mercure est le signe de la
bonne nouvelle. Chez les indiens de l’Amérique
septentrionale, le calumet qu’ils emploient dans
leurs cérémonies civiles et religieuses est un
symbole analogue au caducée, tant par sa forme
que par sa signification. « C’est, nous dit Noël1,
une grande pipe à fumer, de marbre rouge, noir ou
blanc. Elle ressemble assez à un marteau d’armes ;
la tête en est bien polie, et le tuyau, long de deux
pieds et demi, est une canne assez forte, ornée de
plumes de toutes sortes de couleurs, avec plusieurs
nattes de cheveux de femmes entrelacées de
plusieurs manières. (376) On y attache deux ailes,
ce qui le rend assez semblable au caducée de
Mercure, ou à la baguette que les ambassadeurs de
paix portaient autrefois. Cette canne est
implantée dans des cous de huarts, oiseaux
tachetés de blanc et de noir, et gros comme nos
oies… Ce calumet est dans la plus grande
vénération parmi les sauvages, qui le respectent
comme un don précieux que le soleil a fait aux
hommes ; aussi est-ce le symbole de paix, le sceau
de toutes les entreprises des affaires importantes
et des cérémonies publiques ». La baguette
d’Hermès est véritablement le sceptre du souverain
de notre art, l’or hermétique, vil, abject et
méprisé, plus recherché du philosophe que l’or
naturel ; la verge que le grand prêtre Aaron
changea en serpent, et celle dont Moïse (Exode,
XVII, 5-6), — imité en cela par Jésus2, — frappe le
rocher, c’est-à-dire la matière passive, et en fait
jaillir l’eau pure cachée dans son sein ; c’est
l’antique dragon de Basile Valentin, dont la langue
et la queue se terminent en dard, ce qui nous
ramène au serpent symbolique, serpens aut draco
qui caudam devoravit.
Quant au second corps, — patient et féminin, —
Louis d’Estissac l’a fait représenter sous l’aspect du
gnome bec-de-lièvre, pourvu de mamelles et coiffé
d’un casque écailleux. Nous savions déjà (377) par
les descriptions qu’en ont laissées les auteurs
classiques, que cette substance minérale, telle
qu’on l’extrait de sa mine, est écailleuse, noire,
dure et sèche. Certains l’ont qualifiée de lépreuse.
Or, le grec lepis, lepidos, écaille, a parmi ses
dérivés le mot lepra, lèpre, parce que cette
redoutable infection couvre l’épiderme de pustules
et d’écailles. Aussi est-il indispensable de chasser
1 Fr. Noël, Dictionnaire de la Fable ou Mythologie
grecque, latine, égyptienne, celtique, persanne, etc.
Paris, Le Normant, 1801.
2 D’après la rédaction arménienne de l’Evangile de
l’Enfance, traduite par Paul Peeters, Jésus, lors de
son séjour en Egypte, renouvelle, en présence
d’enfants de son âge ; le miracle de Moïse. « Or,
Jésus s’étant levé, se tint debout au milieu d’eux et,
de sa baguette, il frappa le rocher, et au même
instant jaillit de ce rocher une source d’eau
abondante et délicieuse, dont il les abreuva tous.
Cette source existe encore aujourd’hui. »
l’impureté grossière et superficielle du corps en le
dépouillant de son enveloppe écailleuse (lepizo),
opération qu’on réalisera facilement à l’aide du
principe actif, l’agent au casque strié. Prenant
exemple sur le geste de Moïse, il suffira de frapper
rudement et par trois fois ce rocher (lepas),
d’apparence aride et sèche, pour en voir sourdre
l’eau mystérieuse qu’il contient. C’est là le
premier dissolvant, mercure commun des sages,
loyal serviteur de l’artiste, le seul dont il ait
besoin et que rien ne saurait remplacer, selon le
témoignage de Geber et des plus anciens Adeptes.
Sa qualité volatile, qui permit aux philosophes
d’assimiler ce mercure à l’hydrargyre vulgaire, est
d’ailleurs soulignée, sur notre bas-relief, par les
ailes minuscules de lépidoptère (gr. Lepidos-ptero
n) fixées aux épaules du monstre symbolique.
Toutefois, la meilleure dénomination que les
auteurs aient donnée à leur mercure nous semble
être celle d’Esprit de la Magnésie. Car ils appellent
Magnésie (du grec magnes, aimant) la matière
féminine brute, laquelle attire, par une vertu
occulte, l’esprit enclos sous la dure écorce de
l’acier des sages. Celui-ci, pénétrant comme une
flamme ardente le corps de la nature passive,
brûle, (378) consume ses parties hétérogènes, en
chasse le soufre arsenical (ou lépreux) et anime le
pur mercure qu’elle renferme, lequel paraît sous la
forme conventionnelle d’une liqueur à la fois
humide et ignée, — eau-feu des Anciens, — que
nous qualifions Esprit de la Magnésie et dissolvant
universel. « Comme l’acier tire à soi l’aimant,
écrit Philalèthe3, de même l’aimant se tourne vers
l’acier. C’est là ce que l’aimant des sages fait à
l’égard de leur acier. c’est pourquoi, ayant déjà dit
que notre acier est la minière de l’or, il faut
pareillement remarquer que notre aimant est la
vraie minière de l’acier des sages. »
Enfin, — détail inutile au travail, mais que nous
signalons parce qu’il vient appuyer notre examen,
— un terme voisin de lepis, le vocable leporis,
désignait jadis, dans le dialecte éolien, le lièvre
(lat. lepus, leporis), d’où cette difformité buccale,
inexplicable à priori, mais nécessaire à l’expression
cabalistique, qui imprime au visage de notre
gnomide sa physionomie caractéristique…
Parvenu à ce point, il nous faut marquer un
temps d’arrêt. Nous nous interrogeons. Le chemin,
embroussaillé, couvert de ronces et d’épines,
devient impraticable. A quelques pas, d’instinct,
nous devinons le gouffre béant. Cruelle incertitude.
Avancer encore, la main dans celle du disciple,
serait-ce un acte de sagesse ? En vérité, Pandore
nous accompagne, mais, hélas ! qu’en pouvonsnous
attendre ? La boîte fatale, imprudemment
ouverte, est vide (379) désormais. Rien ne nous
reste que la seule espérance !…
C’est ici, en effet, que les auteurs, déjà forts
énigmatiques dans la préparation du dissolvant, se
3 Introitus apertus ad oclusm Regis palatium. Op. cit.,
chap. IV, I.

FULCANELLI - 72 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

taisent obstinément. Couvrant d’un silence profond
le processus de la seconde opération, ils passent
directement aux descriptions concernant la
troisième, c’est-à-dire aux phases et aux régimes
de la coction ; puis, reprenant la terminologie
usitée pour la première, ils font croire au débutant
que le mercure commun équivaut au Rebis ou
compost et, comme tel, se doit cuire tout uniment
en vase clos. Philalèthe, bien qu’écrivant sous la
même discipline, prétend combler le vide laissé par
ses prédécesseurs. A lire son Introitus, on ne
distingue aucune coupure ; seulement, de fausses
manipulations suppléent au défaut des vraies. Elles
comblent les lacunes de telle sorte que les unes et
les autres s’enchaînent et se soudent sans laisser
trace d’artifice. Une telle souplesse rend
impossible au profane la tâche de séparer l’ivraie
du froment, le mauvais du bon, l’erreur de la
vérité. Nous avons à peine besoin d’affirmer
combien nous réprouvons de semblables abus, qui
ne sont, en dépit de la règle, qu’autant de
mystifications déguisées. La cabale et le
symbolisme offrent assez de ressources pour
exprimer ce qui ne doit être compris que du petit
nombre ; nous estimons, d’autre part, le mutisme
préférable au mensonge le plus habilement
présenté.
On pourrait s’étonner que nous portions un
jugement aussi sévère sur une partie de l’oeuvre du
célèbre Adepte, mais d’autres, avant nous, n’ont
(380) pas craint de lui adresser les mêmes
reproches. Tollius, Naxagoras, Limojon de Saint-
Didier surtout, démasquèrent l’insidieuse et
perfide formule, et nous sommes en parfait accord
avec eux. C’est que le mystère qui recouvre notre
seconde opération est le plus grand de tous ; il
touche, en effet, à l’élaboration du mercure
philosophique, laquelle n’a jamais été enseignée
ouvertement. Certains eurent recours à l’allégorie,
aux énigmes, aux paraboles ; mais la plupart des
maîtres se sont abstenus de traiter cette délicate
question. « Il est vray, écrit Limojon de Saint-
Didier1, qu’il y a des Philosophes qui, paroissant
d’ailleurs fort sincères, jettent néanmoins les
artistes dans cette erreur, soustenant fort
serieusement que ceux qui ne connoissent pas l’or
des Philosophes, pourront toutesfois le trouver dans
l’or commun, cuit avec le Mercure des Philosophes.
Philalèthe est de ce sentiment. Il asseure que Le
Trévisan, Zachaire et Flamel ont suvi cette voye ; il
adjoute cependant qu’elle n’est pas la véritable
voye des Sages, quoy qu’elle conduise à la même
fin. Mais ces asseurances, toutes sincères qu’elles
paroissent, ne laissent pas de tromper les artistes,
lesquels, voulant suivre le même Philalèthe dans la
purification et l’animation qu’il enseigne du
mercure commun pour en faire le Mercure des
Philosophes (ce qui est une erreur tres-grossière
sous laquelle il a caché le secret du Mercure des
Sages), entreprenant sur sa parole un ouvrage trespénible
et absolument impossible. Aussi, après
1 Le Triomphe Hermétique. Op. Cit., p. 71.
(381) un long travail plein d’ennuys et de dangers,
ils n’ont qu’un mercure un peu plus impur qu’il
n’estoit auparavant, au lieu d’un mercure animé de
la quintessence céleste. Erreur déplorable, qui a
perdu, ruiné, et qui ruinera encore un grand
nombre d’artistes. » Et pourtant, les chercheurs
qui ont, avec succès, surmonté les premiers
obstacles et puisé l’eau vive de l’antique Fontaine,
possèdent une clé capable d’ouvrir les portes du
laboratoire hermétique2. S’ils errent et se
morfondent, s’ils multiplient leurs tentatives sans
découvrir l’issue heureuse, cela tient sans doute à
ce qu’il n’ont pas acquis une connaissance
suffisante de la doctrine. Qu’ils ne désespèrent
point cependant ; la méditation, l’étude et,
surtout, une foi vive, inébranlable, attireront enfin
sur leurs travaux la bénédiction du ciel. « En
vérité, je vous le dis, s’écrie Jésus (Matth., XVII,
19), si vous aviez de la foi comme un grain de
sénevé, vous dirirez à cette montagne : “ Passe
d’ici là ”, et elle passerait, et rien ne vous serait
impossible. » Car la foi, certitude spirituelle de la
vérité non encore démontrée, prescience du
réalisable, est ce flambeau que Dieu a mis dans
l’âme humaine pour l’éclairer, la guider, l’instruire
et l’élever. Nos sens nous égarent souvent ; la foi,
elle, ne nous trompe jamais. « La foi seule, écrit
un philosophe anonyme3, formule une volonté
positive ; le doute la rend neutre (382) et le
scepticisme négative. Croire avant de savoir, c’est
cruel pour les savants ; mais que voulez-vous ? La
nature ne se refera pas, même pour eux ; et elle a
la prétention de nous imposer la foi, c’est-à-dire la
confiance en elle, afin de nous accorder ses grâces.
J’avoue, quant à moi, que je l’ai toujours trouvée
assez généreuse pour lui passer cette fantaisie. »
Que les investigateurs apprennent donc, avant
d’engager de nouvelles dépenses, ce qui
différencie le premier mercure du mercure
philosophique ; lorsqu’on sait bien ce que l’on
cherche, il devient plus aisé d’orienter sa marche.
Qu’ils sachent que leur dissolvant, ou mercure
commun, est le résultat du travail de la nature,
tandis que le mercure des sages reste une
production de l’art. Dans la confection de celui-ci,
l’artiste, appliquant les lois naturelles, connaît ce
qu’il veut obtenir. Il n’en est pas de même pour le
mercure commun, car Dieu interdit à l’homme d’en
pénétrer le mystère. Tous les philosophes ignorent,
et beaucoup en font l’aveu, de quelle façon les
matières initiales, mises en contact, réagissent,
s’interpénètrent, s’unissent enfin sous le voile des
ténèbres qui enveloppe, du début à la fin, les
échanges intimes de cette singulière procréation.
Cela explique pourquoi les écrivains se sont
2 Cette clef était donnée aux néophytes pour la
cérémonie du Cratère (Crathrizo, rac. Crathr,
vasque, grande coupe ou bassin de fontaine ), qui
consacrait la première initiation dans les mystères du
culte dionysaque.
3 Comment l’Esprit vient aux tables, par un homme qui
n’a pas perdu l’esprit. Paris, Librairie Nouvelle, 1854.

FULCANELLI - 73 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

montrés si réservés au sujet du mercure
philosophique, dont l’opérateur peut suivre,
comprendre et diriger à son gré les phases
successives. Si la technique réclame un certain
temps et demande quelque peine, elle est, en
revanche, d’une extrême simplicité. N’importe
quel profane, sachant entretenir du feu, (383)
l’exécutera aussi bien qu’un alchimiste expert. Elle
ne requiert ni tour de main spécial, ni habileté
professionnelle, mais seulement la connaissance
d’un curieux artifice, lequel constitue ce secretum
secretorum, qui n’a point été révélé et ne le sera
probablement jamais. C’est à propos de cette
opération, dont le succès assure la possession du
Rebis philosophal, que Jacques Le Tesson1, citant
Damascène, écrit que cet Adepte, au moment
d’entreprendre le travail, « regardoit par toute la
chambre pour voir s’il n’y avoit point de mouches
dedans, voulant par là signifier qu’on ne le pouvoit
tenir trop secret, pour le danger qui en peut
advenir. »
Avant d’aller et artificepoint de vue chimique
on devrait qualifier d’absurde, de saugrenu ou de
paradoxal, parce que son action inexplicable défie
toute règle scientifique, qu’il marque le carrefour
où la science alchimique s’écarte de la science
chimique. Appliquée sur d’autres corps, il fournit,
dans les mêmes conditions, autant de résultats
imprévus, de substances douées de qualités
surprenantes. Cet unique et puissant moyen permet
ainsi un développement d’une envergure
insoupçonnée par les multiples éléments simples
nouveaux et les composés dérivés de ces mêmes
éléments, mais dont la genèse demeure une
énigme pour la raison chimique. Cela, évidemment,
ne devrait pas être enseigné. Si nous avons pénétré
dans ce domaine réservé de l’hermétique (384) ; si,
plus hardi que nos devanciers, nous l’avons signalé,
c’est parce que nous désirions montrer : Ie que
l’alchimie est une science véritable, susceptible,
comme la chimie, d’extension et de progrès, et non
l’acquisition empirique d’un secret de fabrication
des métaux précieux ; 2e que l’alchimie et la
chimie sont deux sciences positives, exactes et
réelles, bien que différentes l’une de l’autre, tant
en pratique qu’en théorie ; que la chimie ne
saurait, pour ces raisons, revendiquer une origine
alchimique ; 4e enfin, que les innombrables
propriétés, plus ou moins merveilleuses, attribuées
en bloc par les philosophes à la seule pierre
philosophale appartiennent chacune aux substances
inconnues obtenues en partant de matériaux et de
corps chimiques, mais traités selon la technique
secrète de notre Magistère.
Il ne nous appartient pas d’enseigner en quoi
consiste l’artifice utilisé dans la production du
mercure philosophique. A notre grand regret, et
malgré toute la sollicitude que nous portons aux
« fils de science », il nous faut imiter l’exemple des
1 Le Grand et Excellent OEuvre des Sages, par Jacques
Le Tesson. Second dialogue du Lyon Verd, chap. VI,
ms. XVIII° bibl. de Lyon, n° 971.
sages, qui ont jugé prudent de réserver cette
insigne parole. Nous nous bornerons à dire que ce
mercure second, ou matière prochaine de l’OEuvre,
est le résultat des réactions de deux corps, l’un
fixe, l’autre volatil ; le premier, voilé sous
l’épithète d’or philosophique, n’est nullement l’or
vulgaire ; le second est notre eau vive
précédemment décrite sous le nom de mercure
commun. c’est par la dissolution du corps
métallique à l’aide de l’eau vive, que l’artiste
entre en possession de l’humide radical (385) des
métaux, leur semence, eau permanente ou sel de
sagesse, principe essentiel, quintessence du métal
dissous. Cette solution, exécutée selon les règles
de l’art, avec toutes les dispositions et conditions
requises, est fort éloignée des opérations
chimiques analogues. Elle ne leur ressemble en
rien. Outre la longueur du temps et la connaissance
du moyen idoine, elle oblige à de nombreuses et de
pénibles réitérations. C’est un travail fastidieux.
Philalèthe2 lui-même le proclame lorsqu’il dit :
« nous qui avons travaillé et connaissons
l’opération, savons certainement qu’il n’est point
de labeur plus ennuyeux que celui de notre
première préparation3. C’est pourquoi Morien
avertit le roi Calid que de nombreux Sages se
plaignirent toujours de l’ennui que leur causoit cet
OEuvre… C’est donc ce qui a fait dire au célèbre
auteur du Secret hermétique que le travail requis
pour la première opération était un travail
d’Hercule. » Il faut suivre ici l’excellent conseil du
Triomphe hermétique, et ne pas craindre
« d’abreuver souvent la terre de son eau, et de la
dessécher autant de fois ». par ces lixivations
successives, ou laveures de Flamel, par ces
immersions fréquentes et renouvelées, on extrait
progressivement l’humidité visqueuse, oléagineuse
et pure (386) du métal « dans laquelle, assure
Limojon de Saint-Didier, réside l’énergie et la
grande efficacité du mercure philosophique ».
L’eau vive, « plus céleste que terrestre », agissant
sur la matière grave, rompt sa cohésion, l’amollit,
la solubilise peu à peu, s’attache aux seules parties
pures de la masse désagrégée, abandonne les
autres et monte à la surface, entraînant ce qu’elle
a pu saisir de conforme à sa nature ardente et
spirituelle. Ce caractère important de l’ascension
du subtil par la séparation de l’épais valut à
l’opération du mercure des sages d’être appelée
sublimation4. Notre dissolvant, tout esprit, y joue
2 Introitus apertus ad occlusum Regis palaltium. Op.
cit., chap. VIII, 3, 4.
3 On voit que l’Adepte parle de la préparation du
Mercure philosophique comme étant la première de
toutes. Il omet à dessein celle qui procure le
dissolvant universel, qu’il suppose connue et
achevée. En réalité, il s’agit de la première opération
du second oeuvre. C’est là un artifice philosophique
courant, dont nous tenons à prévenir les disciples
d’Hermès.
4 « Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais,
doucement, avec grande industrie. » Hermès
Trismégiste dans la Table d’Emeraude.

FULCANELLI - 74 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

le rôle symbolique de l’aigle enlevant sa proie, et
c’est la raison pour laquelle Philalèthe, le
Cosmopolite, Cyliani, d’Espagnet et plusieurs
autres nous recommandent de lui donner l’essor,
en insistant sur la nécessité de le faire voler. Car
l’esprit s’élève et la matière se précipite. Qu’estce
que la crème, sinon la meilleure partie du lait ?
Or, Basile Valentin enseigne que la « pierre
philosophale se fait de la même façon que les
villageois font le beurre », par battage ou agitation
de la crème, qui représente, dans cette similitude,
notre mercure philosophique. Aussi, toute
l’attention de l’artiste doit-elle se concentrer sur
l’extraction du mercure, lequel se recueille, à la
surface du composé dissous, en écrémant
l’onctuosité visqueuse et métallique, au fur et à
mesure de sa production. C’est d’ailleurs ce que
figurent les deux personnages du Mutus (387)
Liber1, où l’on voit une femme écumer, à l’aide
d’une cuiller, la liqueur contenue dans une terrine
que son mari tient à sa portée. « Tel est, écrit
Philalèthe, l’ordre de notre opération, et telle est
toute notre philosophie. » Hermès, désignant la
matière basique et fixe par l’hiéroglyphe solaire, et
son dissolvant par le symbole lunaire, l’explique en
peu de mots : « Le soleil, dit-il, est son père, et la
lune sa mère. » On comprendra également le sens
secret que renferment ces paroles du même
auteur : « Le vent l’a porté dans son ventre. » Le
vent ou l’air sont des épithètes appliquées à l’eau
vive, que sa volatilité fait évanouir au feu sans
laisser de trace résiduelle. Et comme cette eau, —
notre lune hermétique, — pénètre la nature fixe du
soleil philosophique, qu’elle retient et assemble
ses plus nobles particules, le philosophe a raison
d’assurer que le vent est la matrice de notre
mercure, quintessence de l’or des sages et pure
semence minérale. « Celui qui a ramolli le Soleil
sec, dit Henckel2, par le moyen de la Lune
mouillée, au point que l’un soit devenu semblable
à l’autre et qu’ils restent unis, a trouvé l’eau
bénite qui coule dans le Jardin des Hespérides. »
C’est ainsi que se trouve accompli le premier
(388) terme de l’axiome Solve et Coagula, par la
volatilisation régulière du fixe et par sa
combinaison avec le volatil ; le corps s’est
spiritualisé, et l’âme métallique, abandonnant son
vêtement souillé, en revêt un autre de plus grand
prix, auquel les anciens maîtres donnèrent le nom
de mercure philosophique. C’est l’eau des deux
champions de Basile Valentin, dont la fabrication
est enseignée par la gravure de sa deuxième clef.
L’un de ceux-ci porte un aigle sur son épée (le
corps fixe), l’autre cache derrière son dos un
1 Mutus Liber, in quo tamen Philosophica Hermetica
figuris hieroglyphicis depingitur, ter optimo maximo
Deo misericordi consecratus solisque filiis artis
dedicatus authore cujus nomen est Altus.
A l’égard de cet excellent traité, vide Alchimie, chez
Jean-Jacques Pauvert, p. 40, sequentes et passim.
2 J.-F. Henckel, Flora Saturnisans. Paris, J.-T.
Herissant, 1760, chap. IV, p. 78.
caducée (dissolvant). Tout le bas du dessin est
occupé par deux grandes ailes éployées, tandis
qu’au centre, debout entre les combattants,
apparaît le dieu Mercure sous l’aspect d’un
adolescent couronné, entièrement nu et tenant
entre chaque main un caducée. Le symbolisme de
cette figure se laisse aisément pénétrer. Les larges
ailes, qui servent de plancher aux escrimeurs,
marquent le but de l’opération, c’est-à-dire la
volatilisation des portions pures du fixe ; l’aigle
indique comment il y faut procéder, et le caducée
désigne celui qui doit attaquer l’adversaire, notre
mercure dissolvant. Quant au jouvenceau
mythologique, sa nudité est la traduction du
dépouillement total des parties impures, la
couronne, l’indice de sa noblesse. Il symbolise
enfin, par ses deux caducées, le mercure double,
épithète que certains Adeptes ont substituée à
celle de philosophique, pour mieux le différencier
du mercure simple ou commun, notre eau vive et
dissolvante3. C’est ce mercure double que nous
trouvons (391) représenté sur la cheminée de
Terre-Neuve, par la tête humaine symbolique, qui
tient entre ses dents la cordelette de l’écusson
chargé d’emblèmes. L’expression animale du
masque aux yeux ardents, sa physionomie
énergique, dévorée d’appétits, rendent sensibles la
puissance vitale, l’activité génératrice, toutes ces
facultés de production que notre mercure a reçues
du concours réciproque de la nature et de l’art.
Nous avons vu qu’on le récolte au dessus de l’eau,
dont il occupe la superficie et le lieu le plus élevé ;
c’est ce qui a mû Louis d’Estissac à faire placer son
image au sommet du panneau décoratif. Quant au
bucrâne, sculpté sur le même axe, mais dans le bas
de la composition, il indique ce caput mortuum
immonde, grossier, terre damnée du corps, impure,
inerte et stérile, que l’action du dissolvant sépare,
rejette, précipite comme un résidu inutile et sans
valeur.
Les philosophes ont traduit l’union du fixe et du
volatil, du corps et de l’esprit, par la figure du
serpent qui dévore sa queue. L’Ouroboros des
alchimistes grecs (oura, queue, boros, dévorant),
réduit à sa plus simple expression, prend ainsi la
forme circulaire, tracé symbolique de l’infini et de
l’éternité, comme aussi de la perfection. C’est le
cercle central du mercure dans la notation
graphique, et le même que nous remarquons, orné
de feuilles et de fruits pour en indiquer la faculté
végétable et le pouvoir fructifiant, sur le bas-relief
que nous étudions. Au surplus, le signe est
complet, en dépit du soin que notre Adepte mit à
le déguiser. Si nous l’examinons bien, nous verrons
en effet que la couronne porte (392) à sa courbure
supérieure les deux expansions spiralées et, à
l’inférieure, la croix, figurée par les cornes et l’axe
frontal du bucrâne, compléments du cercle dans le
signe astronomique de la planète Mercure.
3 Dans Les Douze Clefs de la Philosophie, op. cit.
supra.

FULCANELLI - 75 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Il nous reste à disséquer l’écusson central, que
nous avons vu être porté par la tête humaine (et
placé conséquemment sous sa dépendance), image
du mercure philosophique, dominant les divers
motifs du panneau. Ce rapport entre le masque et
l’écu montre assez le rôle essentiel de la matière
hermétique dans l’exposé cabalistique de ces
singulières armoiries. Ces caractères mystérieux
expriment, en raccourci, tout le labeur
philosophal, non plus à l’aide de formes
empruntées à la flore ou à la faune, mais par de
figures de notation graphique. Ce paradigme
constitue ainsi une véritable formule alchimique.
Relevons d’abord trois étoiles, caractéristiques des
trois degrés de l’OEuvre ou, si l’on préfère, des
trois états successifs d’une même substance. Le
premier de ces astérisques, isolé vers le tiers
inférieur de l’écusson, désigne notre premier
mercure, ou cette eau vive dont les deux gnomes
stéphanophores nous ont enseigné la composition.
Par la solution de l’or philosophique, que rien
n’indique ici ni ailleurs1, on obtient le mercure
philosophique, composé du fixe et du volatil, non
encore radicalement unis, mais susceptible de
coagulation. (393) Ce mercure second est exprimé
par les deux V entrelacés de la pointe, signe
alchimique connu de l’alambic. notre mercure est,
nous le savons, l’alambic des sages, dont la
cucurbite et le chapiteau représentent les deux
éléments spiritualisés et assemblés. C’est avec le
mercure philosophique seul que les sages
entreprennent ce long travail fait d’opérations
nombreuses2, qu’ils ont appelé coction ou
maturation. Notre composé, soumis à l’action lente
et continue du feu, distille, se condense, s’élève,
s’abaisse, se boursoufle, devient pâteux, se
contracte, diminue de volume et, agent de ses
propres cohobations, acquiert peu-à-peu une
consistance solide. Ainsi élevé d’un degré, ce
mercure devenu fixe par l’accoutumance au feu, a
de nouveau besoin d’être dissous par l’eau
première, cachée ici sous le signe I, suivi de la
lettre M, c’est-à-dire Esprit de la Magnésie, autre
nom du dissolvant. dans la notation alchimique,
1 « Tu dois sçavoir que ceste solution et separation n’a
esté jamais descrite par aucun des anciens Sages
Philosophes qui ont vecu avant moy et qui ont sçeu ce
Magistere. Et s’ils en ont parlé, ce n’a esté que par
enigmes et figures, et non à descouvert. » Basile
Valentin, Testamentum.
2 Les artistes qui ont cru que le troisième oeuvre se
parachevait par une coction continue, n’exigeant
d’autre secours que celui d’un feu déterminé, de
température égale et constante, se sont lourdement
trompés. La véritable coction ne se fait point de telle
manière, et c’est l’ultime pierre d’achoppement
contre laquelle trébuchent ceux qui, après de longs
et pénibles efforts, sont enfin parvenus à la
possession du mercure philosophique. Une indication
utile pourra les redresser : les couleurs ne sont pas
l’oeuvre du feu ; elles ne paraissent que par la
volonté de l’artiste ; on ne peut les observer qu’à
travers le verre, c’est-à-dire dans chaque phase de
coagulation. Mais saura-t-on bien nous comprendre ?
toute barre ou trait, quelque soit sa direction, est
la signature graphique conventionnelle de l’esprit,
ce qui mérite d’être retenu si l’on veut découvrir
quel corps se dissimule sous l’épithète d’or
philosophique, (394) père du mercure3 et soleil de
l’OEuvre. la majuscule M sert à identifier notre
Magnésie dont elle est, d’ailleurs, la lettre initiale.
Cette seconde liquéfaction du corps coagulé a pour
objet de l’augmenter et de le fortifier, en
l’alimentant du lait mercuriel auquel il doit l’être,
la vie, le pouvoir végétatif. Il redevient une
deuxième fois volatil, mais pour reprendre, au
contact du feu, la consistance sèche et dure qu’il
avait précédemment acquise. Et nous arrivons ainsi
au sommet de la hampe du caractère bizarre dont
l’aspect rappelle le chiffre 4, mais qui figure, en
réalité, la voie, le chemin qu’il nous faut suivre.
Parvenu à ce point, une troisième solution,
semblable aux deux premières, nous amène,
toujours par le droit chemin du régime, et la voie
linéaire du feu, à l’astre second, sceau de la
matière parfaite et coagulée qu’il suffira de cuire
en continuant les degrés requis sans jamais
s’écarter de cette voie linéaire que termine la
barre de l’esprit, feu ou soufre incombustible. tel
est le signe, ardemment désiré, de la pierre ou
médecine du premier ordre. Quant au rameau
fleuri d’une étoile, situé en hors d’oeuvre, il
démontre que, par réitération de la même
technique, la pierre se peut multiplier en quantité
et en qualité, grâce à la fécondité exceptionnelle
qu’elle a reçue de la nature et de l’art. Or, comme
sa fertilité exubérante provient de l’eau primitive
et céleste, laquelle donne au soufre métallique
l’activité et le mouvement, en échange de sa (395)
vertu coagulatrice, on comprend que la pierre ne
diffère du mercure philosophique qu’en perfection
et non en substance. Les sages ont donc raison
d’enseigner que « la pierre des philosophes, ou
notre mercure, et la pierre philosophale sont une
seule et même chose, d’une seule et même
espèce », quoique l’une soit plus mûre et plus
excellente que l’autre. Touchant ce mercure, qui
est aussi le sel des sages et la pierre angulaire de
l’OEuvre, nous citerons un passage de Khunrath4,
fort transparent malgré son style emphatique et
l’abus de phrases incidentes. « La pierre des
Philosophes, dit notre auteur, est Ruach Elohim
(qui reposait, — incubebat, — sur les eaux [Genèse,
I]), conçu par ma médiation du ciel (Dieu seul, par
sa pure bonté, le voulant ainsi), et fait corps vrai
et tombant sous les sens, dans l’utérus virginal du
monde majeur primogénéré, ou du chaos créé,
c’est-à-dire la terre, vide et inane, et l’eau ; c’est
le fils né dans la lumière du Macrocosme, d’aspect
vil (aux yeux des insensés), difforme et presque
infime ; consubstantiel cependant, et semblable à
3 Le père de l’Hermès grec fut Zeus, le maître des
dieux. Or, Zeus est voisin de Zeuxis, qui marque
l’action de joindre, unir, assembler, marier.
4 Henri Khunrath, Amphithéâtre de l’Eternelle
Sapience. Paris, Chacornac. 1900, p. 156.

FULCANELLI - 76 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

son auteur (parens), petit Monde (ne t’imagine pas
ici qu’il s’agisse de l’homme ou de quelque autre
chose, de ou par lui), catholique, tri-un,
hermaphrodite, visible, sensible au tact, à l’ouïe, à
l’olfaction et au goût, local et fini, manifesté
régénératoirement par lui-même, et, au moyen de
la main obstétricale de l’art de la physico-chimie,
glorifié en son corps dès son assomption ; pouvant
servir à des commodités ou usages presque infinis,
(396) et mirifiquement salutaires au microcosme et
au macrocosme dans la trinité catholique. O toi,
fils de perdition, laisse donc assurément le vifargent
(udrarguron) et laisse avec lui toutes
choses, quelles qu’elles soient, mangoniquement
préparées par toi. Tu es le type du pécheur, non du
Sauveur ; tu peux et dois être délivré et non
délivrer toi-même. Tu es la figure du médiateur qui
mène à l’erreur, à la ruine et à la mort, et non de
celui qui est bon et qui mène à la vérité, à
l’accroissement et à la vie. Il a régné, règne et
régnera naturellement et universellement sur les
choses naturelles ; il est le fils catholique de la
nature, le sel (sache-le) de saturne, fusible suivant
sa constitution particulière, permanent partout et
toujours dans la nature par lui-même ; et, par son
origine et sa vertu, universel. Ecoute et sois
attentif : ce sel est la pierre très antique. C’est un
mystère ! dont le noyau (nucleus) est dans le
dénaire. Tais-toi harpocratiquement ! Qui peut
comprendre, comprenne. J’ai dit. Le Sel de
sapience, non sans cause grave, a été orné par les
Sapients de bien des surnoms ; ils ont dit qu’il
n’était rien de plus utile dans le monde, que lui et
le soleil. Etudie ceci. »
Mais avant de passer outre, nous nous
permettrons de faire une remarque de quelque
importance, à l’intention de nos frères et des
hommes de bonne volonté. Car notre intention est
de donner ici le complément de ce que nous avons
enseigné dans un précédent ouvrage1.
(397) Les plus instruits des nôtres dans la cabale
traditionnelle ont sans doute été frappés du
rapport existant entre la voie, le chemin tracé par
l’hiéroglyphe qui emprunte la forme du chiffre 4,
et l’antimoine minéral ou stibium, clairement
indiqué sous ce vocable topographique. En effet,
l’oxysulfure d’antimoine naturel se nommait, chez
les Grecs, Stimmi ou Stidi ; or, Stidia est le
chemin, le sentier, la voie que l’investigateur (Stid
eus) ou pèlerin parcourt en son voyage ; c’est elle
qu’il foule aux pieds (Steido). Ces considérations,
basées sur une correspondance exacte de mots,
n’ont pas échappé aux vieux maîtres ni aux
philosophes modernes, lesquels, en les appuyant de
leur autorité, ont contribué à répandre cette
erreur néfaste que l’antimoine vulgaire était le
mystérieux sujet de l’art. Confusion regrettable,
obstacle invincible contre lequel se sont heurtés
des centaines de chercheurs. Depuis Artéphius, qui
1 Cf. Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales. Paris, J.
Schemit, 1926, et Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1964.
commence son traité2 par ces mots : « L’antimoine
est des parties de Saturne… » jusqu’à Philalèthe,
qui intitule l’un de ses ouvrages : Expériences sur
la préparation du Mercure Philosophique par le
Régule d’Antimoine martial étoilé et l’argent, en
passant par le Char triomphal de l’Antimoine de
Basile Valentin, l’affirmation dangereuse, en son
positivisme hypocrite, de Batsdorff, le nombre de
ceux qui se sont laissé prendre à ce traquenard
grossier est simplement prodigieux. Le moyen-âge a
vu les souffleurs et les archimistes (398) volatiliser,
sans aucun résultat, des tonnes de mercure
amalgamé à l’or stibié. Au XVIIIe siècle, le savant
chimiste Jean-Frédérick Henckel3 avoue, dans son
Traité de l’Appropriation, qu’il s’est longtemps
livré à ces coûteuses et vaines expériences. « Le
régule d’antimoine, dit-il, est regardé comme un
moyen d’union entre le mercure et les métaux ; et
en voici la raison : il n’est plus mercure et il n’est
pas encore métal parfait ; il a cessé d’être l’un et
a commencé a devenir l’autre. Cependant, je ne
dois pas passer sous silence que j’ai entrepris
inutilement de très grands travaux pour unir plus
intimement l’or et le mercure par le moyen du
régule d’antimoine. » Et qui sait si de bons artistes
ne suivent pas encore aujourd’hui l’exemple
déplorable des spagyristes médiévaux ? Hélas !
chacun a sa marotte, chacun s’attache à son idée,
et ce que nous pourrons dire ne prévaudra point
contre un préjugé aussi tenace. N’importe ; notre
devoir étant avant tout d’aider ceux qui ne se
nourrissent point de chimères, nous écrirons pour
ceux-là seuls, sans nous préoccuper davantage des
autres. Rappelons donc qu’une autre similitude de
mots permettrait également d’inférer que la pierre
philosophale pourrait provenir de l’antimoine. On
sait que les alchimistes du XIVe siècle appelaient
Kohl ou Kohol leur médecine universelle, des mots
arabes al cohol, qui signifient poudre subtile,
terme qui a pris plus tard, dans notre langue, le
sens d’eau-de-vie (alcool). En arabe, (399) Kohl
est, dit-on, l’oxysulfure d’antimoine pulvérisé,
qu’emploient les musulmanes pour se teindre les
sourcille en noir. Les femmes grecques se servaient
du même produit, qu’on appelait Platnofqalmon,
c’est-à-dire grand oeil, parce que l’usage de cet
article leur faisait paraître les yeux plus larges
(rac. — platus, large, et ofqalmos, oeil). Voilà,
pensera-t-on, de suggestives relations. Nous serions
certainement du même avis, si nous ignorions qu’il
n’entrait pas la moindre molécule de stibine dans
le playophthalmon des Grecs (sulfure de mercure
sublimé), le Kohl des Arabes et le Cohol ou Cohel
des Turcs. Les deux derniers, en effet, s’obtenaient
par calcination d’un étain grenaillé et de noix de
galle. Telle est la composition chimique du Kohl
des femmes orientales, dont les alchimistes anciens
2 Le Secret Livre du Tres-ancien Philosophe Artephius,
dans Trois Traitez de la Philosophie naturelle. Paris,
Guillaume Marette 1612.
3 J.-F. Henckel, Opuscules Minéralogiques, chap. III,
404. Paris, Herissant, 1760.

FULCANELLI - 77 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

se sont servis comme terme de comparaison pour
enseigner la préparation secrète de leur antimoine.
C’est là l’oeil solaire que les Egyptiens nommaient
oudja ; il figure encore, parmi les emblèmes
maçonniques, entouré d’une gloire au centre d’un
triangle. Ce symbole offre la même signification
que la lettre G, septième de l’alphabet, initiale du
nom vulgaire du Sujet des sages, figurée au milieu
d’une étoile radiante. C’est cette matière qui est
l’antimoine saturnin d’Artephius, le régule
d’antimoine de Tollius, le véritable et seul stibium
de Michel Maïer et de tous les Adeptes. Quant à la
stibine minérale, elle ne possède aucune des
qualités requises et, de quelque manière qu’on
veuille la traiter, on n’en obtiendra jamais ni le
dissolvant secret, ni le mercure philosophique. Et si
Basile Valentin donne à (400) celui-ci le nom de
pèlerin ou de voyageur (stideus)1, parce qu’il doit,
nous dit-il, traverser six villes célestes avant de
fixer sa résidence dans la septième ; si Philalèthe
nous assure que lui seul est notre voie (stibia), ce
ne sont pas là des raisons suffisantes pour invoquer
que ces maîtres ont prétendu désigner l’antimoine
vulgaire comme générateur du mercure
philosophique. Cette substance est trop éloignée
de la perfection, de la pureté et de la spiritualité
que possède l’humide radical ou semence
métallique, — qu’on ne saurait d’ailleurs trouver
sur terre, — pour nous être vraiment utile.
l’antimoine des sages, matière première extraite
directement de la mine, « n’est pas proprement
minéral et moins encore métallique, ainsi que nous
l’enseigne Philalèthe2 ; mais, sans participer de ces
deux substances il tient le milieu entre l’une et
l’autre. Il n’est pas néanmoins corporel, puisque
entièrement volatil ; il n’est point esprit, puisqu’il
se liquéfie dans le feu comme un métal. C’est donc
un chaos qui tient lieu de mère à tous les
métaux ». C’est la fleur (anqemon) métallique et
minérale, la première, rose noire en vérité, qui est
demeurée ici-bas comme une parcelle du chaos
élémentaire. (401) C’est d’elle, cette fleur des
fleurs (flos florum), que nous tirons d’abord notre
gelée blanche (stibh), laquelle est l’esprit qui se
meut sur les eaux, et le parement blanc des anges ;
réduite à cette blancheur étincelante, c’est elle le
miroir de l’art, le flambeau (stilbh), la lampe ou
la lanterne3, l’éclat des astres et la splendeur du
1 De vieilles estampes portant la légende Icon peregrini
représentent le Mercure hermétique sous l’image
d’un pèlerin gravissant un sentier abrupt et
rocailleux, dans un site de rocs et de gouffres. Coiffé
d’un large chapeau plat, il s’appuie d’une main su
son bâton, et tinet de l’autre un écu où figurent le
soleil et trois étoiles. Tantôt jeune, alerte et vêtu
avec recherche, tantôt vieux, las et misérable, il est
toujours suivi d’un chien fidèle qui semble partager
sa bonne ou sa mauvaise fortune.
2 Introitus apertus ad occlusum Regis palatium. Op.
cit., chap. II, 2.
3 Un dessin à la plume d’oie, exécuté par l’Adepte
Lintaut, dans son manuscrit intitulé L’Aurore (bibl. de
soleil (splendor solis) ; c’est elle encore qui, unie à
l’or philosophique, deviendra la planète métallique
Mercure (Stilbon asthr), le nid de l’oiseau (stiba
s), notre Phénix et sa petite pierre (stia) ; c’est
elle enfin la racine, sujet ou pivot (lat. stipes,
stirps) du Grand OEuvre et non pas l’antimoine
vulgaire. Sachez donc, frères, afin de ne plus errer,
que notre terme d’antimoine, dérivé du grec anqem
on, désigne, par un jeu de mots familier aux
philosophes, l’âne-timon, le guide qui conduit,
dans la Bible, les Juifs à la Fontaine. c’est
l’Aliboron mythique, Aeliforon, le cheval du
soleil. Un mot encore. Vous ne devez pas ignorer
que, dans la langue primitive, les cabalistes grecs
avaient coutume de substituer des chiffres à
certaines consonnes pour les mots dont ils
désiraient voiler le sens ordinaire sous un sens
hermétique. Ils se servaient ainsi de l’épisémon (st
agion), du Koppa, du sampi, du digamma, auxquels
ils adaptaient une valeur (402) conventionnelle. Les
noms, modifiés par ce procédé, constituaient de
véritables cryptogrammes, bien que leur forme et
leur prononciation ne parussent point avoir subi
d’altération. Or, le vocable antimoine, stimmi,
était toujours écrit avec l’épisémon (V), équivalent
aux deux consonnes assemblées sigma et tau (st),
lorsqu’on l’employait pour caractériser le sujet
hermétique. Ecrit de la sorte, Vtimmi n’est plus la
stibine des minéralogistes, mais bien une matière
signée par la nature, ou mieux un mouvement,
dynamisme ou vibration, vie scellée (Vimmenai),
afin d’en permettre à l’homme l’identification,
signature toute particulière et soumise aux règles
du nombre six. ¢Episemon, mot formé de ¢Epi, sur
et shma, signe, signifie en effet marqué d’un signe
distinctif, et ce signe doit correspondre au nombre
six. De plus, un terme voisin, fréquemment
employé pour l’assonance en cabale phonétique, le
mot ¢Episthmon, indique celui qui sait, qui est
instruit de, habile à. L’un des personnages
importants de Pantagruel, l’homme de science, se
nomme Epistémon. Et c’est l’artisan secret, l’esprit
enclos dans la substance brute, que traduit
l’épistémon grec, parce que cet esprit est capable,
à lui seul, de parfaire l’ouvrage entier, sans autre
secours que celui du feu élémentaire.
Il nous serait facile de compléter ce que nous
avons dit du mercure philosophique et de sa
préparation ; mais il ne nous appartient pas de
dévoiler entièrement cet important secret.
L’enseignement écrit ne saurait outrepasser celui
que les prosélytes recevaient jadis aux petits
Mystères d’Agra. Et (403) si nous nous plions
volontiers à la tâche ingrate de l’Hydranos antique,
l’Arsenal, XVII° siècle, n° 3020), montre l’âme d’un
roi couronné, étendu, inerte, sur une large dalle,
s’élevant, sous l’aspect d’un enfant ailé, vers une
lanterne suspendue au milieu de nuages épais. Nous
signalons également, pour les hermétistes, ce que dit
Rabelais du voyage au pays de Lanternois, qu’il fait
accomplir par les héros de son Pantagruel.

FULCANELLI - 78 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

par contre le domaine ésotérique des Grandes
Eleusinies nous est formellement interdit. C’est
qu’avant de recevoir l’initiation suprême, les
mystes grecs juraient, sur leur vie et en présence
de l’Hiérophante, de ne jamais rien révéler des
vérités qui leur seraient confiées. Or, nous ne
parlons point à quelques disciples sûrs et éprouvés,
dans l’ombre d’un sanctuaire clos, devant l’image
divine d’une vénérable Cérès, — pierre noir
importée de Pessinonte, — ou de l’Isis sacrée,
assise sur le bloc cubique ; nous discourons au seuil
du temple, sous le péristyle et devant la foule, sans
exiger de nos auditeurs aucun serment préalable.
En présence de conditions si contraires, comment
s’étonner de nous voir user de prudence et de
circonspection ? Certes, nous déplorons que les
institutions initiatiques de l’Antiquité aient à
jamais disparu et qu’un exotérisme étroit se soit
substitué à l’esprit large des Mystères d’autre ; car
nous pensons, avec le philosophe1, « qu’il est plus
digne de la nature humaine, et plus constructif,
d’admettre le merveilleux en cherchant à en
extraire le vrai, que de le traiter tout d’abord de
mensonge, ou de le canoniser miracle, pour
échapper à son explication ». Mais ce sont là des
regrets superflus. Le temps, qui détruit tout, a fait
table rase des civilisations antiques. Qu’en
demeure-t-il aujourd’hui, sinon le témoignage
historique de leur grandeur et de leur puissance,
souvenir enseveli au (404) fond des papyrus ou
pieusement exhumé de sols arides, peuplés
d’émouvantes ruines ? Hélas ! les derniers
Mystagogues ont emporté leur secret ; ce n’est plus
qu’à Dieu, père de la lumière et dispensateur de
toute vérité, que nous pouvons demander la grâce
des hautes révélations. »
C’est le conseil que nous nous permettons de
donner aux investigateurs sincères, aux fils de
science en faveur desquels nous écrivons. Seule,
l’illumination divine leur apportera la solution de
l’obscur problème : où et comment obtenir cet or
mystérieux, corps inconnu susceptible d’animer et
de féconder l’eau, premier élément de la nature
métallique ? Les sculptures idéographiques de Louis
d’Estissac sont muettes sur ce point essentiel ;
mais notre devoir étant orienté vers le respect des
volontés de l’Adepte, nous bornerons notre
sollicitude à signaler l’obstacle en le situant dans la
pratique.
Avant de passer à l’examen des motifs
supérieurs, il nous faut dire encore un mot de l’écu
central, chargé d’hiéroglyphes, que nous venons
d’analyser. La monographie citée du château de
Terre-Neuve, que nous pensons avoir été rédigée
par feu M. de Rochebrune, renferme un passage
assez singulier concernant les symboles en
question. L’auteur, après une brève description de
la cheminée, ajoute : « c’est une des belles oeuvres
de pierre exécutée par les ornementistes de Louis
d’Estissac. L’écusson placé sous celui du seigneur
1 Comment l’Esprit vient aux tables. Op. cit., p. 25.
de ce beau château est décoré dans son centre du
monogramme du maître tailleur d’images ; il est
surmonté du quatre, chiffre (405) symbolique qui
se trouve presque toujours accolé à tous ces
monogrammes d’artistes, de graveurs, imprimeurs
ou peintres verriers, etc. On cherche encore la clef
de ce signe étrange de compagnonnage. » voici, en
vérité, une thèse pour le moins surprenante. Il est
possible que son auteur ait parfois rencontré un
sigle en forme de quatre, servant à classer ou à
identifier certaines pièces d’art. Quant à nous, qui
l’avons remarqué sur nombre d’objets curieux, de
caractères nettement hermétique, — estampes,
vitraux, objets de faïences, d’orfèvrerie, etc., —
nous ne pouvons admettre que ce chiffre puisse
constituer une figure de compagnonnage. Il
n’appartient pas à des armoiries corporatives, car
celles-ci devraient présenter, dans ce cas, les outils
et insignes spéciaux aux corps de métiers
considérés. On ne peut ranger de même ce blason
dans la catégorie des armes parlantes, ni des
témoignages de noblesse, puisque ceux-ci
n’obéissent point aux règles héraldiques, et que
celles-là sont dépourvues du sens imagé qui
caractérise les rébus. D’autre part, nous savons
pertinemment que les artistes auxquels Louis
d’Estissac confia la décoration de son logis sont
tout à fait oubliés : leurs noms ne nous ont pas été
conservés. Cette lacune autoriserait-elle
l’hypothèse d’une marque personnelle d’artiste,
tandis que ces mêmes caractères, pourvus d’une
signification précise, se rencontrent couramment
dans les formules alchimiques ? Au surplus,
comment expliquer l’indifférence du savant
symboliste que fut l’Adepte de Coulonges, devant
son oeuvre, alors que, se contentant lui-même d’un
écu (406) modeste, il abandonne au caprice de ses
artisans une table d’attente plus spacieuse que la
sienne propre ? Pour quelle raison l’ordonnateur, le
créateur d’un paradigme hermétique aussi
harmonieux, aussi conforme à la pure doctrine
jusqu’en ses moindres détails, eût-il toléré
l’apposition de hiéroglyphes étrangers, si ces
derniers devaient être en désaccord flagrant avec
le reste ? Nous concluons que l’hypothèse d’un
signe quelconque de compagnonnage ne peut se
soutenir. Il n’existe pas d’exemple où la pensée
d’une oeuvre ait été concentrée dans la signature
même de l’artisan, bien que ce soit là l’erreur
commise par une interprétation défectueuse de
l’analogie.
V
Une inscription latine, qui occupe toute la
largeur de l’entablement, se lit au-dessus des
panneaux symboliques, lesquels nous ont fourni
jusqu’à présent la matière de notre étude. Elle
comprend trois mots, séparés les uns des autres par
deux vases pyrogènes, et forme l’épigraphe
suivante :

FULCANELLI - 79 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

NASCENDO QUOTIDIE MORIMUR 1

En naissant, nous mourrons chaque jour. Grave
pensée de Sénèque le Philosophe, axiome qu’on ne
s’attendrait guère à rencontrer ici.
(409) Il est évident que cette vérité profonde,
mais d’ordre moral, semble discordante et sans
rapport direct avec le symbolisme qui l’entoure.
Quelle valeur peut prendre, au milieu d’emblèmes
hermétiques, l’exhortation sévère d’avoir à
méditer sur le sort misérable que la vie nous
réserve, sur l’implacable destin qui impose à
l’humanité la mort comme but réel de l’existence,
la marche au sépulcre comme condition essentielle
du séjour terrestre, le cercueil comme raison
d’être du berceau ? Serait-ce simplement pour nous
rappeler, — dérivatif salutaire, — qu’il est utile de
conserver à l’esprit l’image des angoisses, de
l’incertitude suprêmes, la crainte du troublant
Inconnu, freins nécessaires de nos passions et de
nos égarements ? Ou bien le savant ordonnateur du
monument, en provoquant incidemment ce réveil
de conscience, en nous invitant à réfléchir, à
regarder en face ce que nous craignons le plus, a-til
voulu nous persuader de la vanité de nos désirs,
de nos espoirs de l’impuissance de nos efforts, du
néant de nos illusions ? — Nous ne le croyons pas.
Car, si expressif, si rigoureux que puisse l’être,
pour le commun, le sens littéral de l’épigraphe, il
est certain que nous devons en découvrir un autre,
adéquat et conforme à l’ésotérisme de cette
oeuvre magistrale. Nous pensons en effet que
l’axiome latin emprunté par Louis d’Estissac au
stoïque précepteur de Néron ne l’a pas été mal à
propos. C’est la seule parole écrite en ce mutus
liber. Nul doute qu’elle ne soit conséquente, et
mise là tout exprès pour enseigner ce que l’image
ne saurait traduire.
(410) un simple examen de l’inscription montre
que, des trois termes qui concourent à la former,
deux sont précédés d’un signe spécial, les mots
quotidie et morimur. Ce signe, un petit losange,
était appelé par les Grecs rombos, de rembo, se
tromper, s’égarer, tourner autour de. L’indication
d’un sens trompeur, susceptible de faire errer, est
donc très nette. Et l’on s’est servi de deux signes
pour marquer qu’il existe deux sens (amfibolos),
dans cette phrase diplomatique. par conséquent, si
l’on détermine celui des trois membres qui
présente une double acceptation, on découvrira
sans peine le sens secret voilé sous le sens littéral.
Or, le même caractère gravé devant quotidie et
morimur atteste que ces mots restent invariables
et conservent leur valeur ordinaire. Nascendo, au
contraire, étant dépourvu de tout indice, renferme
une autre signification. En l’employant au gérondif
il invoque, sans modification orthographique, l’idée
de production, de génération. Ce n’est plus En
naissant qu’il faut lire, mais bien Pour produire,
pour générer. Ainsi le mystère, dégagé de sa
gangue, laisse apercevoir la raison cachée de
1 Morimur est une forme ancienne de moriemur.
l’axiome amphibologique. Et la formule
superficielle rappelant à l’homme son origine
mortelle s’efface et disparaît. C’est maintenant le
symbolisme, en son langage figuré, qui s’adresse au
lecteur et l’enseigne : Pour produire nous mourons
chaque jour. Ce sont les parents de l’enfant
hermétique qui parlent. Et leur langage est
véritable ; ils meurent réellement ensemble, non
seulement pour lui donner l’être, mais encore pour
assurer sa croissance et développer sa vitalité.
(411) Ils meurent tous les jours, c’est-à-dire à
chacun des six jours de l’OEuvre qui régissent
l’augmentation et la multiplication de la pierre.
L’enfant naît de leur mort et se nourrit de leurs
cadavres. On voit combien le sens alchimique se
révèle expressif et lumineux. Limojon de Saint-
Didier énonce donc une vérité primordiale lorsqu’il
assure que la « pierre des philosophes naît de la
destruction de deux corps ». Nous ajouterons que
la pierre philosophale, — ou notre mercure, sa
matière prochaine, — naît également du combat,
de la mortification et de la ruine de deux natures
contraires. Ainsi, dans les opérations essentielles
de l’art, voyons-nous que ce sont toujours deux
principes qui en produisent un troisième, et que
cette génération dépend d’une décomposition
préalable de ses agents. Davantage, le mercure
philosophique lui-même, unique substance du
Magistère, ne peut jamais rien donner s’il ne
meurt, ne fermente et ne se putréfie à la fin du
premier stade de l’OEuvre. Enfin, qu’il s’agisse de
l’obtention du soufre, de l’Elixir ou de la Médecine,
on ne parviendra à transformer les uns et les
autres, soit en puissance, soit en quantité,
qu’autant qu’on les aura remis dans leur état
mercuriel, voisin du rebis originel et, comme tels,
dirigés vers la corruption. Car c’est une loi
fondamentale en hermétique qu’exprime le vieil
adage : Corruptio unius est generatio alterius.
Huginus à Barma nous dit, au chapitre des Positions
hermétiques2, que « quiconque ignore le moyen de
(412) détruire les corps, ignore aussi le moyen de
les produire » ; ailleurs, le même auteur enseigne
que « si le mercure n’est teint, il ne teindra pas ».
or, le mercure philosophique inaugure par le noir,
sceau de sa mortification, la série chromatique du
spectre philosophal. C’est là sa première teinture,
et c’est aussi la première indication favorable de la
technique, le signe avant-coureur du succès, celui
qui consacre la maîtrise de l’artisan. « Certes, écrit
Nicolas Flamel au Livre des Figures
Hiérogliphiques, qui ne voit cette noirceur au
commencement de ses opérations, durant les jours
de la pierre, quelle autre couleur qu’il voye, il
manque entierement au Magistère et ne le peut
plus avec ce cahos parfaire. Car il ne travaille pas
bien, ne putrefiant point ; d’autant que si l’on ne
putrefie, on ne corrompt point, ni engendre, et par
conséquent la pierre ne peut prendre vie
2 Huginus à Barma, Le Règne de Saturne changé en
Siècle d’Or. S. M. I. S. P. ou le Magistère des Sages.
Paris, Pierre Derieu, 1780.

FULCANELLI - 80 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

vegetative pour croistre et multiplier. » Plus loin,
le grand Adepte affirme que la solution du composé
et sa liquéfaction sous l’influence du feu
provoquent la désagrégation des parties assemblées
dont la couleur noire est la preuve certaine.
« Donc, dit-il, cette noirceur et couleur enseignent
clairement qu’en ce commencement la matière et
composé commence à se pourrir et dissouldre en
pouldre plus menue que les atomes du Soleil,
lesquels se changent après en eau permanente. Et
cette dissolution est appelée par les philosophes
envieux, mort, destruction, perdition, parce que
les natures changent de forme. De là sont sorties
tant d’allégories sur les morts, les tombeaux et
sepulchres. Les autres l’ont nommée (413)
Calcination, Denudation, Separation, Trituration,
Assation, parceque les confections sont changées
et réduites en tres-menues pieces et parties. Les
autres Reduction en première matière,
Mollification, Extraction, Commixtion,
Liquefaction, Conversion d’Elemens, Subtiliation,
Humation, Impastation et Distillation, parce que
les confections sont liquefiées, reduites en
semence, amollies et se circulent dans le matras.
Les autres, Xir, Putrefaction, Corruption, Ombres
cymmeriennes, Goufre, Enfer, Dragons,
Generation, Ingression, Submersion, Complexion,
Conjunction et Impregnation, parce que la matière
est noire et aqueuse, et que les natures se meslent
parfaictement et retiennent les unes des autres. »
un certain nombre d’auteurs, — Philalèthe en
particulier, — démontrèrent la nécessité, l’utilité
de la mort et de la putréfaction minérale à l’aide
d’une similitude tirée du grain de blé. Sans doute
en prirent-ils l’idée dans la parabole évangélique
recueillie par saint Jean (chap. XII, v. 24) ; l’apôtre
y transcrit les paroles du Christ : « en vérité, je
vous le dis : si le grain de froment ne meurt après
qu’on l’a jeté en terre, il demeure seul ; mais
quand il est mort, il porte beaucoup de fruit. »
Nous pensons avoir suffisamment développé le
sens secret de l’épigraphe : Nascendo quotidie
morimur, et démontré comment cet axiome
classique, habilement employé par Louis d’Estissac,
jette une lumière nouvelle sur l’oeuvre lapidaire du
savant hermétiste.
VI
(414) De la cheminée symbolique, il ne nous
reste plus à parler que de la corniche. Elle est
divisée en six caissons oblongues, ornés de motifs
symétriques répétés deux à deux, et résume les
principaux points de la pratique.
Deux égides réniformes en occupent les angles
et ont leur bord concave étiré en forme de
coquille. Leur champ offre l’image d’une tête de
méduse, avec sa chevelure de serpents, d’où
jaillissent deux foudres. Ce sont là les emblèmes
des matières initiales, l’une ardente, ignée, figurée
par le masque de Gorgone et ses foudres ; l’autre
aqueuse et froide, substance passive représentée
sous l’aspect d’une coquille marine, que les
philosophes nomment Mérelle, des mots grecs mhth
r et elh, mère de la lumière. la réaction mutuelle
de ces éléments premiers, eau et feu, fournit le
mercure commun, de qualité mixte, lequel est
cette eau ignée ou ce feu aqueux qui nous sert de
dissolvant pour la préparation du mercure
philosophique.
Succédant aux égides, les bucrânes indiquent les
deux mortifications qui apparaissent au début des
travaux préliminaires : la première réalise le
mercure commun et la seconde donne naissance au
rebis hermétique. Ces têtes décharnées du boeuf
solaire tiennent la place des crânes humains, des
fémurs croisés, des ossements épars ou des
squelettes complets de l’iconographie alchimique ;
elles (415) sont, comme eux, qualifiées de têtes de
corbeau. C’est l’épithète ordinaire appliquée aux
matières en voie de décomposition et de
corruption, lesquelles sont caractérisées dans le
travail philosophal par l’aspect huileux et gras,
l’odeur forte et nauséabonde, la qualité visqueuse
et adhérente, la consistance mercurielle, la
coloration bleue, violette ou noire. On remarquera
les cordelettes qui lient les cornes de ces
bucrânes ; elles sont croisées en forme de X,
attribut divin et première manifestation de la
lumière, auparavant diffuse dans les ténèbres de la
terre minérale.
Quant au mercure philosophique, dont
l’élaboration n’est jamais révélée, pas même sous
le voile hiéroglyphique, nous en trouvons
cependant l’effet sur l’un des boucliers décoratifs
qui avoisinent l’acanthe médiane. Deux étoile y
sont gravées au-dessus du croissant lunaire, image
du mercure double ou Rebis, que la coction
transforme d’abord en soufre blanc, demi-fixe et
fusible. Sous l’action du feu élémentaire,
l’opération reprise et poursuivie conduit aux
grandes réalisations finales, représentées sur le
bouclier opposé, par deux roses. Celles-ci, on le
sait, marquent le résultat des deux Magistères,
petit et grand, Médecine blanche et Pierre rouge,
dont la fleur de lys, que l’on voit au-dessous
d’elles, consacre la vérité absolue. C’est le signe
de la parfaite connaissance, l’emblème de la
Sagesse, la couronne du philosophe, le sceau de la
Science et de la Foi unies à la double puissance,
spirituelle et temporelle, de la Chevalerie.

FULCANELLI - 81 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

L’HOMME DES BOIS
HÉRAUT MYSTIQUE DE THIERS
 

 
Pittoresque sous-préfecture du Puy-de-Dôme,
Thiers possède un remarquable et très élégant
spécimen de l’architecture civile au XVe siècle.
C’est la maison de l’Homme des Bois, construction
à hourdis, réduite aujourd’hui au premier étage
seul, mais que sa conservation surprenante rend
précieuse aux amateurs d’art, comme aux
dilettantes de notre âge (pl. XX).
Quatre baies fermées d’arcs en accolade, à
nervures filetées et redentées, s’ouvrent sur la
façade. Des colonnettes engagées, aux chapiteaux
composés de masques grotesques coiffés de serretête
à longues oreilles, les séparent entre elles et
supportent autant de figurines abritées sous de
légers dais, délicats et ajourés. Aux baies
supérieures correspondent, en soubassement, des
panneaux ornés de parchemins ; mais les piliers
chanfreinés qui les bordent à l’aplomb des
colonnettes montrent des gueules dévorantes de
dragons en guise de chapiteaux.
Le sujet principal, qui sert d’enseigne au vieux
logis, est un personnage analogue à celui que nous
(420) avons vu, manoeuvrant un écot, sur le poteau
cormier du manoir de Lisieux. Sculpté à la même
place, presque avec les mêmes gestes, il semble se
réclamer de la même tradition. On ne sait rien de
lui, sinon qu’il achève son cinquième centenaire et
que des générations de Thiernois l’ont toujours vu,
depuis son édification, adossé au panneau de sa
vieille demeure. Ce bas-relief sur bois, de taille
large, mais assez rudimentaire, au dessin naïf, dont
l’âge et les intempéries accusent le caractère
heurté, représente un homme de haute stature,
hirsute, vêtu de peaux cousues transversalement,
le poil en dehors. Tête nue, il sourie, énigmatique,
quelque peu distant, et s’appuie sur un long bâton
terminé, à son extrémité supérieure, par une face
de vieille, encapuchonnée et fort laide. Les pieds,
nus, portent à plat sur une masse formée de
sinuosités rudes, que leur grossièreté d’exécution
ne permet guère d’identifier. Tel est cet Homme
des Bois qu’un chroniqueur local appelle le Sphinx
de Thiers. « Les Bitords, écrit-il, ne s’inquiètent ni
de ses origines, ni de son geste, ni de son silence.
Ils ne savent de lui qu’un chose, c’est le nom qu’il
porte dans leur mémoire, le nom sauvage et sans
grâce dont ils se servent pour parler de lui, et qui
perpétue son souvenir à travers les âges. Les
étrangers et les touristes sont plus sympathiques et
plus curieux. Ils s’arrêtent devant lui comme
devant un objet de prix. Ils détaillent à loisir les
traits de sa physionomie et de son anatomie. Ils
flairent une histoire pleine d’intérêt local et peutêtre
d’intérêt général. Ils interrogent leurs (421)
guides. Mais ces guides sont aussi ignorants et
presque aussi muets que les Bitords gardiens de ce
solitaire. Et celui-ci se venge de l’ignorance des
uns et de la sottise des autres en gardant son
secret. »
On s’est demandé si cette image ne
représenterait pas un saint Christophe, en regard
de celle d’un Enfant-Jésus qui aurait occupé le
panneau opposé et vide la façade. Mais, outre que
personne ne garde aucun souvenir du sujet qui
dissimulait jadis le hourdage droit, — à supposer
qu’il aît pu exister, — il faudrait admettre que le
socle portant notre ermite figurât des flots. Rien
n’est moins sûr qu’une telle hypothèse. Comment
expliquer, en effet, sa miraculeuse station sur les
eaux, — sur des eaux dont la surface serait
convexe ? D’ailleurs, l’absence seule de Jésus aux
épaules du colosse justifie l’exclusion d’une
ressemblance possible avec saint Christophe. En
supposant même qu’il puisse incarner Offerus, —
première personnalité du géant chrétien avant sa
conversion, — on ne saurait donner aucune raison
satisfaisante du vêtement simiesque qui imprime à
notre statue son caractère particulier. Et si la
légende assure que le passeur de Jésus dut
déraciner un arbre afin de lutter contre la violence
du courant et l’inexplicable pesanteur de son divin
fardeau, elle ne signale point que cet arbre ait été
munie d’une effigie, d’une marque distinctive
quelconque. Or, nous connaissons trop la haute
conscience, la scrupuleuse fidélité qu’apportaient
les « imaigiers » médiévaux dans la traduction de
leurs sujets, (422) pour accepter une supputation
aussi peu fondée.
L’Homme des Bois, résultat d’une volonté nette
et réfléchie, exprime nécessairement une idée
précise et forte. On conviendra qu’il ne peut avoir
été réalisé et placé là sans objet, et que, dans cet
esprit, le souci décoratif semble n’intervenir qu’à
titre secondaire. A notre avis, ce que l’on a voulu
affirmer, ce que le bas-relief thiernois indique
clairement, c’est qu’il désigne le logis d’un
alchimiste inconnu. Il scelle l’ancienne demeure
philosophale et en révèle le mystère. Son
individualité hermétique incontestable se
complète, s’accentue encore au contact des autres
figurines qui lui font escorte. Et, s’ils n’ont ni
l’envergure ni l’énergie expressive du sujet
principal, ces petits acteurs du Grand OEuvre n’en
sont guère moins instructifs. A tel point qu’on
éprouverait la plus grande difficulté à résoudre
l’énigme, si on omettait de comparer entre eux ces

FULCANELLI - 82 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

personnages symboliques. Quant au sens propre de
l’Homme des Bois, il est surtout concentré dans la
tête de matrone qui termine son sceptre rustique.
Face de duègne au crâne serré d’un capuchon,
telle apparaît ici, sous sa forme plastique, la
version de notre Mère folle. c’est ainsi que le
peuple désignait, — au temps des parodies joyeuses
de la Fête de l’Ane, — les hauts dignitaires et
maîtres de certaines institutions secrètes.
L’Infanterie dijonnaise, ou Confrérie de la Mère
folle, groupe d’initiés masqués sous des dehors
rabelaisiens et des excentricités pantagruéliques,
en est le dernier exemple. Or, la mère des fous, la
Mère folle, n’est autre que (423) la science
hermétique elle-même, considérée dans toute
l’étendue de son enseignement. Et, comme cette
science confère à celui qui l’embrasse et la cultive,
l’intégrale sagesse, il en résulte que le grand fou
sculpté sur la façade thiernoise est en réalité un
sage, puisqu’il s’appuie sur la Sapience, arbres sec
et sceptre de la Mère folle. Cet homme simple, aux
cheveux abondants et mal peignés, à la barbe
inculte, cet homme de nature que ses
connaissances traditionnelles portent à mépriser la
vaniteuse frivolité des pauvres fous qui se croient
sages, domine de haut les autres hommes, comme
il domine l’amas de pierres qu’il foule aux pieds1.
C’est lui l’Illuminé, parce qu’il a reçu la lumière,
l’illumination spirituelle. Derrière un masque
d’indifférente sérénité, il conserve son mutisme et
met son secret à l’abri des vaines curiosités, de
l’activité stérile des histrions de la comédie
humaine. C’est lui, ce silencieux, qui représente
pour nous le Myste antique (du grec MusthV, chef
des initiés)2, incarnation grecque de la science
mystique ou mystérieuse (musthrion, dogme
secret, ésotérisme (pl. XXI).
(424) Mais à côté de sa fonction ésotérique,
laquelle nous montre ce que doit être l’alchimiste,
savant d’esprit simple, scrutateur attentif de la
nature, qu’il cherchera à toujours imiter, comme le
singe imite l’homme3, l’Homme des Bois en révèle
un autre. Et celle-ci complète celle-là. Car le fou,
emblème humanisé des enfants d’Hermès, évoque
encore le mercure lui-même, unique et propre
matière des sages. C’est cet artifex in opere dont
1 Notons, en passant, que ce sont bien des pierres
amassées, ou quelque roche fissurée, et non des
flots, qui sont reproduits ici. Nous en trouvons la
preuve évidente sur un sujet du XVIe siècle, situé dans
la même région : le bas-relief d’Adam et Eve, à
Montferrand (Puy-de-Dôme). On y remarque nos
premiers parents, tentés par le serpent à tête
humaine, enroulé autour de l’arbre paradisiaque. Le
sol de cette belle composition y est traité de la
même façon, et l’arbre de vie développe ses racines
autour d’un monticule en tous points semblable à
celui sur lequel se dresse l’Homme des Bois.
2 MusthV a pour racine muo, se taire, garder le
silence, céler, d’où notre vieux mot musser,
correspondant au picard mucher, cacher, dissimuler.
3 C’est la raison de son aspect vestimentaire et de son
appellation locale.
parle l’Hymne de l’Eglise chrétienne, cet artisan
caché au centre de l’ouvrage, capable de tout faire
avec l’aide extérieure de l’alchimiste. C’est donc
lui le maître absolu de l’OEuvre, le travailleur
obscur et jamais oisif, l’agent secret et le fidèle ou
loyal serviteur du philosophe. Et c’est cette
incessante collaboration de la prévoyance humaine
et de l’activité naturelle, cette dualité de l’effort
combiné et dirigé vers un même but, qu’exprime le
grand symbole thiernois. Quant au moyen par
lequel le mercure philosophique se fait connaître
et peut être identifié, nous allons maintenant le
découvrir.
Dans un vieil almanach qui, avec les Clavicules
de Salomon et les Secrets du Grand Albert,
constituait autrefois le plus clair du bagage
scientifique des colporteurs4, on trouve, parmi les
planches illustrant le texte, une singulière gravure
sur bois. Elle représente un squelette entouré
d’images (427) destinées à marquer les
correspondances planétaires « avec celles des
parties du corps qui y ont regard et domination ».
or, tandis que le Soleil nous offre, dans ce dessin,
sa face rayonnante, et la Lune son profil serti du
croissant, Mercure, lui, apparaît sous l’aspect d’un
fou de cour. On le voit, coiffé du capuce à pèlerine
d’où pointent deux longues oreilles, — comme les
chapiteaux que nous avons signalés à la base des
figurines, — tenir un caducée en guise de marotte.
afin qu’on ne puisse se méprendre, l’artiste a pris
le soin d’inscrire le nom de chaque planète sous
son propre signe. Il y a donc bien là une véritable
formule symbolique, utilisée au moyen-âge pour la
traduction ésotérique du Mercure céleste et du vifargent
des sages. D’ailleurs, il suffit de se rappeler
que le mot français fou (on disait jadis fol) vient du
latin follis, soufflet à l’usage du feu, pour éveiller
l’idée du souffleur, épithète méprisante donnée
aux spagyristes médiévaux. Plus tard même, au
XVIIe siècle, il n’est pas rare de rencontrer, dans les
caricatures des émules de Jacques Callot, quelques
grotesques exécutés avec l’esprit symbolique dont
nous étudions les manifestations philosophales.
Nous conservons le souvenir de certain dessin
représentant un bouffon assis, les jambes croisées
en X, et dissimulant derrière son dos un volumineux
soufflet. On ne saurait donc se montrer surpris que
les fous de cour, dont plusieurs sont restés
célèbres, eussent une origine hermétique. Leur
costume bigarré, leur étrange accoutrement, — ils
portaient à la ceinture une vessie qu’ils qualifiaient
lanterne, — leurs saillies, leurs mystifications (428)
le prouvent, ainsi que ce rare privilège, qui les
rattachait aux philosophes, de dire impunément de
hardies vérités. Enfin, le mercure, appelé le fou du
Grand OEuvre, à cause de son inconstance et de sa
volatilité, voit sa signification confirmée dans la
4 Le grand Calendrier ou Compost des Berges, composé
par le Berger de la Grand’Montagne, fort utile et
profitable à gens de tous estats, reformé selon le
Calendrier de N. S. père le Pape Grégoire XIII. A
Lyon, chez Louis Odin, 1633.

FULCANELLI - 83 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

première lame du tarot, intitulée le Fou ou
l’Alchimiste1.
Au surplus, la marotte des fous, qui est
positivement un hochet (crotalon)2, objet
d’amusement des tout petits et joujou du premier
âge, ne diffère pas du caducée. Les deux attributs
offrent entre eux une évidente analogie, quoique la
marotte exprime, en plus, cette simplicité native
que possèdent les enfants et que la science exige
des sages. L’un et l’autre sont des images
semblables. Momos et Hermès portent le même
instrument, signe révélateur du mercure. Tracez un
cercle à l’extrémité supérieure d’une verticale,
ajoutez au cercle deux cornes, et vous aurez le
graphique secret utilisé par les alchimistes
médiévaux pour désigner leur (429) matière
mercurielle3. Or, ce schéma, qui reproduit assez
fidèlement et la marotte et le caducée, était connu
de l’Antiquité ; on l’a découvert gravé sur une stèle
punique de Lilybée4. En somme, la marotte des
fous nous paraît être un caducée, d’ésotérisme plus
transparent que la verge aux serpents, surmontée
ou non du pétase ailé. Son nom, diminutif de
mérotte, petite mère, selon certains, ou de Marie,
la mère universelle, selon d’autres, souligne la
nature féminine et la vertu génératrice du mercure
hermétique, mère et nourrice de notre roi.
Moins évocateur est le caducée, qui retient,
dans la langue grecque, le sens d’annonciateur. Les
mots chruceion et chrucion, caducée, marquent
tous deux le héraut ou crieur public ; seule, leur
commune racine, chrux, le coq (parce que cet
oiseau annonce le lever du jour et de la lumière,
l’aurore), exprime l’une des qualités du vif-argent
secret. C’est la raison pour laquelle le coq, héraut
du soleil, était consacré au dieu Mercure et figure
sur nos clochers d’églises. Si rien, dans le bas-relief
de Thiers, ne rappelle cet oiseau, on ne peut nier
toutefois qu’il soit caché sous le vocable du
caducée, que tient à deux mains notre héraut. Car
le bâton ou sceptre que portaient les officiers de la
1 Quelques occultistes placent le Fou ou l’Alchimiste à
la fin des vingt et une cartes du jeu, c’est-à-dire
après celle qui figure le Monde, et à laquelle on
attribue la plus haute valeur. Un tel ordre serait sans
conséquence, — le Fou, dépourvu de numéro, étant
hors série, — si nous ignorions que le tarot,
hiéroglyphe complet du Grand OEuvre, contient les
vingt et une opérations ou phases par lesquelles passe
le mercure philosophique avant d’atteindre la
perfection finale de l’Elixir. Or, puisque l’ouvrage
s’exécute précisément par le fou ou mercure
préparé, soumis à la volonté de l’opérateur, il nous
semble logique de nommer les artisans avant les
phénomènes qui doivent naître de leur collaboration.
2 En grec, crotalon, grelot, correspond à notre
crotale, ou serpent à sonnettes, et l’on sait que tous
les serpents sont, en hermétisme, des hiéroglyphes
du mercure des sages.
3 Ce n’est qu’au XVI° siècle qu’un barre transversale
fut ajoutée à la hampe primitive, de manière à
figurer la croix, image de mort et de résurrection.
4 Philippe Berger, Revue aechéologique, avril 1884.
Hérauderie s’appelait caducée comme la verge
d’Hermès. On sait de plus qu’il rentrait dans les
attributions (430) des hérauts d’élever, en signe de
victoire ou d’heureux événement, des sortes de
monuments commémoratifs nommés Mont-joie.
C’étaient de simples monticules ou monceaux de
pierres, des monts de joie. L’Homme des Bois nous
apparaît donc comme étant à la fois le
représentant du mercure, ou fou de nature, et le
héraut mystique, ouvrier merveilleux que son chefd’oeuvre
élève sur la mont-joie, signe révélateur de
sa victoire matérielle. Et si ce roi d’armes, ce
triomphateur, préfère à l’opulente dalmatique des
hérauts sa tunique de faune, c’est dans le dessein
de montrer aux autres le droit chemin qu’il a pris
lui-même, la prudente simplicité qu’il a su
observer, l’indifférence qu’il manifeste à l’égard
des biens terrestres et de la gloire mondaine.
A côté d’un sujet d’aussi grande allure, les
petits personnages qui l’accompagnent n’ont qu’un
rôle très effacé ; on aurait tord cependant d’en
négliger l’étude. Aucun détail n’est superflu en
iconographie hermétique, et ces humbles
dépositaires d’arcanes, modestes images de la
pensée ancestrale, méritent d’être interrogés,
examinés avec soin. C’est moins dans un but
décoratif, qu’avec l’intention charitable d’éclairer
ceux qui leur témoigneront de l’intérêt, qu’ils ont
été placés là. En ce qui nous concerne, nous ne
nous sommes jamais repenti d’avoir consacré trop
de temps et d’attention à l’analyse d’hiéroglyphes
de ce genre. Souvent, ils nous ont apporté la
solution de problèmes abstrus et, dans
l’application, le succès que nous cherchions
vainement à obtenir sans le secours de leur
enseignement.
Les figurines, sculptées sous leur dais, et que
(431) supportent les marottes des chapiteaux, sont
au nombre de cinq. Quatre d’entre elles portent le
manteau du philosophe, qu’elles écartent pour
montrer les différents emblèmes de leur charge. La
plus éloignée de l’Homme des Bois se dresse dans
l’encoignure formée par le retour d’angle d’une
petite niche moderne, de style gothique, qui abrite
derrière ses vitres une statuette de la Vierge. C’est
un homme très chevelu, à barbe longue, qui tient
dans sa main gauche un livre et serre de la droite
la hampe d’un épieu ou d’une lance. Ces attributs,
fort suggestifs, désignent formellement les deux
matières, active et passive, dont la réaction
mutuelle fournit, à la fin du combat philosophique,
la première substance de l’OEuvre. Certains
auteurs, — Nicolas Flamel et Basile Valentin en
particulier, — ont donné à ces éléments l’épithète
conventionnelle de dragons ; le dragon céleste,
qu’ils représentent ailé, caractérise le corps
volatil, le dragon terrestre, aptère, désigne le
corps fixe. « De ces deux dragons ou principes
métalliques, écrit Flamel5, j’ay dict au Sommaire
sus allégué, que l’ennemy enflammeroit par son
5 Le Livre des Figures Hiérogliphiques. Op. cit.

FULCANELLI - 84 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

ardeur le feu de son ennemy, et qu’alors, si l’on y
prenoit garde, on verrait par l’air une fumée
venimeuse et mal odorante, trop pire en flamme et
en poison que n’est la teste envenimée d’un
serpent et dragon babylonien. » Généralement, et
lorsqu’ils ne parlent que du dragon, c’est le volatil
que les philosophes envisagent. C’est lui qu’ils
recommandent de tuer, (432) en le perçant d’un
coup de lance ; et cette opération fait chez eux le
sujet de fables nombreuses, d’allégories variées.
L’agent y est voilé sous divers noms, de valeur
ésotérique semblable : Mars, Marthe, Marcel,
Michel, Georges, etc., et ces chevaliers de l’art
sacré, après une lutte ardente dont ils sortent
toujours victorieux, ouvrent, au flanc du serpent
mythique, une large blessure d’où jaillit un sang
noir, épais et visqueux1. Telle est la secrète vérité
que proclame, du haut de sa chaire de bois, le
héraut séculaire, inerte et muet, chevillé au corps
de son vieux logis.
Le second personnage se montre plus discret et
plus réservé ; il soulève à peine le pan de son
manteau, mais ce geste permet de distinguer un
gros livre fermé qu’il tient pressé contre sa
ceinture. Nous en reparlerons bientôt.
A celui-ci succède un chevalier d’énergique
attitude, qui étreint la poignée de son estoc. Arme
nécessaire qu’il utilisera pour ôter la vie au lion
terrestre et volant, ou griffon, hiéroglyphe
mercuriel que nous avons étudié sur le manoir de
Lisieux. Nous retrouvons ici l’exposé emblématique
(433) d’une opération essentielle, celle de la
fixation du mercure et de sa mutation partielle en
soufre fixe. « Le sang fixe du Lyon rouge, dit à ce
propos Basile Valentin2, est faict du sang volatil du
Lyon verd, parquoy ils sont tous deux d’une mesme
nature. » Notons qu’il existe peu de versions
différentes dans les paraboles dont se servent les
auteurs pour décrire ce travail ; la plupart, en
effet, se bornent à représenter le combat du
chevalier et du lion, ainsi qu’on peut le remarquer
au château de Coucy (tympan de la porte du
1 Le mythe du dragon et du chevalier qui l’attaque
joue un rôle important dans les légendes héroïques ou
populaires, ainsi que dans les mythologies de tous les
peuples. Les récits scandinaves, aussi bien que les
asiatiques, nous décrivent ces exploits. Au moyenâge,
le chevalier Gozon, le chevalier de Belzunce,
saint Romain, etc., combattent et tuent le dragon. La
fable chinoise serre de plus près la réalité. Elle nous
raconte que le célèbre alchimiste Hujumsin, mis au
rang des dieux pour avoir découvert la pierre
philosophale, avait tué un horrible dragon qui
ravageait le pays et attaché la dépouille de ce
monstre au fût d’une colonne « que l’on voit encore
aujourd’hui », dit la légende. Après quoi il s’était
élevé dans le ciel.
2 Les Douze Clefs de Philosophie. Op. cit., liv II, p.
140 ; Ed. de Minuit, 1656, p. 231
donjon), et sur l’un des bas-reliefs du Caroir doré3,
à Romorantin (pl. XIII).
De la figurine qui suit, nous ne saurions donner
une interprétation exacte. Elle est
malheureusement mutilée, et nous ignorons quels
emblèmes elle présentait de ses mains aujourd’hui
rompues. Seule du cortège symbolique de l’Homme
des Bois, (434) cette jeune femme au bliaud
largement ouvert, auréolée, méditative, affecte un
caractère nettement religieux et pourrait
vraisemblablement représenter une vierge. Dans ce
cas, nous y verrions l’hiéroglyphe humanisé de
notre premier sujet. mais ce n’est là qu’une
hypothèse, et rien ne nous permet d’en développer
l’argumentation. Nous passerons donc sur ce
gracieux motif, en regrettant qu’il soit incomplet,
pour étudier le dernier des figurants le Pèlerin.
Notre voyageur, sans aucun doute, a longtemps
cheminé ; pourtant, son sourire dit assez combien il
est joyeux et satisfait d’avoir accompli son voeu.
Car la besace vide, le bourdon sans calebasse
indiquent que ce digne fils de l’Auvergne n’a plus
désormais à se préoccuper du boire et du manger.
Par surcroît la coquille fixée au chapeau, insigne
spécial de pèlerins de Saint-Jacques, prouve qu’il
nous revient tout droit de Compostelle. il rapporte,
l’infatigable piéton, le livre ouvert, -ce livre orné
de belles images que Flamel ne savait expliquer, —
qu’une révélation mystérieuse lui permet à présent
de traduire et de mettre en action. Ce livre, bien
qu’il soit fort commun, que chacun le puisse
aisément acquérir, ne peut cependant être ouvert,
c’est-à-dire compris, sans révélation préalable.
Dieu seul, par l’intercession de « monsieur saint
Jacques » accorde seulement à ceux qu’il en juge
dignes le trait de lumière indispensable. c’est le
livre de l’Apocalypse, aux feuillets fermés de sept
sceaux, le livre initiatique que nous présentent les
personnages chargés d’exposer les hautes vérités
(435) de la science. Saint Jacques, disciple du
Sauveur, ne le quitte point ; avec la calebasse, le
bourdon bénit et la coquille, il possède les attributs
nécessaires à l’enseignement caché des pèlerins du
3 Le Carroir doré, logis de bois du XV° siècle, comprend
un rez-de-chaussée dont il ne reste plus que la
structure et un grenier à pignon ajouté
postérieurement. Les maisons, comme les livres et les
hommes, ont parfois une étrange destinée. Le
mauvais sort voulut que cette jolie demeure perdît
ses tourelles d’angle. Bâtie, en effet, à l’intersection
de deux rues, elle forme pan coupé, et l’on sait quel
parti les constructeurs médiévaux savaient tirer de
telle disposition, en chanfreinant, en arrondissant les
saillies latérales des encorbellements, à l’aide de
tourelles, de bretèches ou d’échauguettes. Il est à
présumé que le Carroir doré, si nous en jugeons par la
forme évasée des poteaux cormiers établis en porte à
faux, devait présenter cet aspect harmonieux et
original qu’affectionnait l’esthétique médiévale.
Malheureusement, il n’en subsiste aujourd’hui que les
corbeaux sculptés, frustres, a demi vermoulus,
misérables expansions osseuses, rotules décharnées
d’un squelette de bois.

FULCANELLI - 85 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

Grand OEuvre. C’est là le premier secret, celui que
les philosophes ne révèlent point et qu’ils réservent
sous l’expression énigmatique du Chemin de Saint-
Jacques1.
Ce pèlerinage, tous les alchimistes sont obligés
de l’entreprendre. Au figuré du moins, car c’est là
un voyage symbolique, et celui qui désire en tirer
profit ne peut, fût-ce un seul instant, quitter le
laboratoire. Il lui faut veiller sans trêve le vase, la
matière et le feu. Il doit, jour et nuit, demeurer
sur la brèche. Compostelle, cité emblématique,
n’est point située en terre espagnole, mais dans la
terre même du sujet philosophique. Chemin rude,
pénible, plein d’imprévu et de danger. Route
longue et fatigante que celle par laquelle le
potentiel devient actuel et l’occulte manifeste !
c’est cette opération délicate de la première
matière, ou mercure commun, que les sages ont
voilée sous l’allégorie du pèlerinage de
Compostelle.
Notre mercure, nous croyons l’avoir dit, est ce
pèlerin, ce voyageur auquel Michel Maïer a
consacré l’un de ses meilleurs traités2. Or, en
utilisant la (436) voie sèche, représentée par le
chemin terrestre que suit, au départ, notre
pérégrin, on parvient à exalter peu à peu la vertu
diffuse et latente, transformant en activité ce qui
n’était qu’en puissance. L’opération est achevée
lorsque paraît à la surface une étoile brillante,
formée de rayons émanant d’un centre unique,
prototype des grandes roses de nos cathédrales
gothiques. C’est là le signe certain que le pèlerin
est parvenu heureusement au terme de son premier
voyage. Il a reçu la bénédiction mystique de saint
Jacques, confirmée par l’empreinte lumineuse qui
rayonnait, dit-on, au dessus du tombeau de
l’apôtre. L’humble et commune coquille qu’il
portait au chapeau s’est changée en astre éclatant,
en auréole de lumière. Matière pure, dont l’étoile
hermétique consacre la perfection : c’est
maintenant notre compost, l’eau bénite de
Compostelle (lat. Compos, qui a reçu, possède, —
stella, l’étoile), et l’albâtre des sages (albastrum,
contraction de alabastrum, étoile blanche). C’est
aussi le vase aux parfums, le vase d’albâtre (gr. al
abastron, lat. alabastrus) et le bouton naissant de
la fleur de sapience, rosa hermetica.
De Compostelle, le retour peut s’effectuer soit
par la même voie, suivant un itinéraire différent,
soit par la voie humide ou maritime, la seule que
les auteurs indiquent dans leurs ouvrages. En ce
cas, le pèlerin, choisissant la route maritime,
s’embarque sous la conduite d’un pilote expert,
1 C’est ainsi qu’on appelle encore la Voie lactée. Les
mythologues grecs nous disent que les dieux
empruntaient cette voie pour se rendre au palais de
Zeus et que les héros la prenaient également pour
entrer dans l’Olympe. Le Chemin de Saint-Jacques est
la route étoilée, accessible aux élus, aux mortels
valeureux, savants et persévérants.
2 Viatorum : Hoc est de Montibus Planetarum septem
seu matallorum. Rouen, Jean Berthelin, 1651.
médiateur éprouvé, capable d’assurer la
sauvegarde du vaisseau durant toute la traversée.
Tel est le (437) rôle ingrat qu’assume le Pilote de
l’onde vive3, car la mer est semée d’écueils et les
tempêtes y sont fréquentes. Ces suggestions aident
à comprendre l’erreur dans laquelle quantité
d’occultistes sont tombés, en prenant le sens
littéral de récits purement allégoriques, écrits avec
l’intention d’enseigner aux uns ce qu’il fallait
cacher aux autres. Albert Poisson lui-même s’est
laissé prendre au stratagème. Il a cru que Nicolas
Flamel, quittant sa dame Perrenelle, sa femme,
son école et ses enluminures, avait réellement
accompli, à pied et par la route ibérique, le voeu
formé devant l’autel de Saint-Jacques-la-
Boucherie, sa paroisse. Or, nous certifions, — et
l’on peut avoir confiance en notre sincérité, — que
jamais Flamel ne sortit de la cave où ardaient ses
fourneaux. Celui qui sait ce qu’est le bourdon, la
calebasse et la mérelle du chapeau de saint
Jacques, sait aussi que nous disons la vérité. En se
substituant aux matériaux et en prenant modèle
sur l’agent interne, le grand Adepte observait les
règles de la discipline philosophique et suivait
l’exemple de ses prédécesseurs. Raymond Lulle
nous dit qu’il fit, en 1267, aussitôt après sa
conversion et à l’âge de trente-deux ans, le
pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Tous
les maîtres ont donc employé l’allégorie ; et ces
relations imaginaires, que les profanes prendraient
pour des réalités ou des contes ridicules, selon le
sens des versions, sont précisément celles où la
vérité s’affirme avec le (438) plus de clarté. Basile
Valentin termine son premier livre, qui sert
d’introduction aux Douze Clefs, par une échappée
dans l’Olympe. Il fait parles les dieux, et chacun
d’eux, à commencer par Saturne, donne son avis,
prodigue ses conseils, explique son influence
propre sur la marche du grand labeur. Bernard
Trévisan ne dit, en quarante pages, que fort peu de
choses ; mais l’intérêt de son Livre de la
Philosophie naturelle des MétauxI se dégage des
quelques feuillets qui composent sa célèbre
Parabole. Vinceslas Lavinius de Moravie donne le
secret de l’OEuvre, en une quinzaine de lignes,
dans l’Enigme du Mercure philosophal que l’on
trouve au Traité du Ciel terrestre. L’un des
manuels alchimiques les plus réputés au moyenâge,
le Code de Vérité, appelé aussi Turba
Philosophorum, contient une allégorie où plusieurs
artistes, en une scène pathétique qu’anime l’esprit
de Pythagore, jouent le drame chimique du Grand
OEuvre. Un ouvrage anonyme classique, que l’on
attribue généralement au Trévisan, le Songe Verd,
expose la pratique sous la forme traditionnelle de
l’artisan transporté, pendant son sommeil, sur une
terre céleste, peuplée d’habitants inconnus vivant
au milieu d’une flore merveilleuse. Chaque auteur
choisit le thème qui lui plaît et le développe au gré
3 C’est le titre d’un ouvrage alchimique de Mathurin
Eyquem, sieur de Martineau, paru chez Jean d’Houry.
Paris, 1678.

FULCANELLI - 86 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

de sa fantaisie. Le Cosmopolite reprend les
dialogues familiers de l’époque médiévale et
s’inspire de Jehan de Meung. Plus moderne, Cyliani
cache la préparation du mercure sous la fiction
d’une nymphe, qui le guide et le dirige dans ce
labeur. Quant à Nicolas Flamel, il s’écarte
résolument des sentiers battus et des fables
consacrées ; plus original sinon (439) plus clair, il
préfère se déguiser lui-même sous les traits du
sujet des sages et laisser à qui saura la comprendre
cette autobiographie, révélatrice mais supposée.
Toutes les effigies de Flamel le représentaient
en pèlerin. C’est ainsi qu’il figurait au porche de
l’église Saint-Jacques-la-Boucherie et à celui de
Sainte-Geneviève-des-Ardents ; c’est dans le même
accoutrement qu’il se fit peindre sur l’arche du
cimetière des Innocents. Le Dictionnaire historique
de Louis Moreri cite un portrait peint de Nicolas
Flamel, que l’on voyait exposé du temps de Borel,
— c’est-à-dire vers 1650, — chez M. des Ardres,
médecin. Là encore, l’Adepte avait revêtu le
costume qu’il affectionnait tout particulièrement.
Détail singulier, « son bonnet était de trois
couleurs, noir, blanc, rouge », colorations
principales des trois phases de l’OEuvre. En
imposant aux statuaires et aux peintres cette
formule symbolique, Flamel alchimiste dissimulait
la personnalité bourgeoise de Flamel écrivain sous
celle de saint Jacques-le-Majeur, hiéroglyphe du
mercure secret. ces images n’existent plus
aujourd’hui, mais nous pouvons en avoir une idée
assez exacte par les statues de l’apôtre, exécutées
à la même époque. Une oeuvre magistrale du XIVe
siècle, appartenant à l’abbaye de Westminster,
nous montre saint Jacques revêtu du manteau, la
musette au côté, coiffé du large chapeau orné de
la coquille. Il tient en sa main gauche le livre
fermé, enveloppé d’une housse formant étui. Seul,
le bourdon, sur lequel il s’appuyait de la main
droite, a disparu (pl. XXIII).
(440) Ce livre fermé, symbole parlant du sujet
dont se servent les alchimistes et qu’ils emportent
au départ, est celui qui tient avec tant de ferveur
le second personnage de l’Homme des Bois ; le
livre signé de figures permettant de le reconnaître,
d’en apprécier la vertu et l’objet. Le fameux
manuscrit d’Abraham le Juif, dont Flamel prend
avec lui une copie des images, est un ouvrage du
même ordre et de semblable qualité. Ainsi la
fiction, substituée à la réalité, prend corps et
s’affirme dans la randonnée vers Compostelle. On
sait combien l’Adepte se montre avare de
renseignements au sujet de son voyage, qu’il
effectue d’une seule traite. « Donc en ceste mesme
façon1, se borne-t-il à écrire, je me mis en chemin
et tant fis que j’arrivais à Montjoie et puis à Saint-
Jacques, où, avec une grande dévotion, j’accomplis
mon voeu. » Voilà, certes, une description réduite à
sa plus simple expression. Nul itinéraire, aucun
1 C’est-à-dire sous l’habit de pèlerin avec lequel il se
fit représenter plus tard au charnier des Innocents.
incident, pas la moindre indication sur la durée du
trajet. Les Anglais occupaient alors tout le
territoire : Flamel n’en dit mot. Un seul terme
cabalistique, celui de Mont-joie, que l’Adepte,
évidemment, emploie à dessein. C’est l’indice de
l’étape bénie, longtemps attendue, longtemps
espérée, où le livre est enfin ouvert, le mont
joyeux à la cime duquel brille l’astre hermétique2.
La matière a subi une première préparation, (441)
le vulgaire vif-argent s’est mué en hydrargyre
philosophique, mais nous n’apprenons rien de plus.
La route suivie est sciemment tenue secrète.
L’arrivée à Compostelle implique l’acquisition
de l’étoile. Mais le sujet philosophal est trop impur
pour subir la maturation. Notre mercure doit
s’élever progressivement au suprême degré de
pureté requise par une série de sublimations
nécessitant l’aide d’une substance spéciale, avant
d’être partiellement coagulé en soufre vif. Pour
initier son lecteur à ces opérations, Flamel raconte
qu’un marchand de Boulogne3, — que nous
identifions au médiateur indispensable, — le mit en
relations avec un rabbin juif, maître Canches,
« homme fort sçavant es sciences sublimes ». Nos
trois personnages ont ainsi leurs rôles respectifs
parfaitement établis. Flamel, nous l’avons dit,
représente le mercure philosophique ; son nom
même parle comme un pseudonyme choisi tout
exprès. Nicolas, en grec NicolaoV, signifie
vainqueur de la pierre (de Nich, victoire et laoV,
pierre, rocher). Flamel se rapproche du latin
Flamma, flamme ou feu, exprimant la vertu ignée
et coagulante que (442) possède la matière
préparée, vertu qui lui permet de lutter contre
l’ardeur du feu, de s’en nourrir et d’en triompher.
Le marchand tient lieu d’intermédiaire4 dans la
sublimation, laquelle réclame un feu violent. Dans
ce cas, emporoV, marchand, est mis pour empuroV,
qui est travaillé au moyen du feu secret. C’est
2 La légende de saint Jacques, rapportée par Albert
Poisson, contient le même vérité symbolique. « En
835, Théodomir, évêque d’Iria, fut informé par un
montagnard que, sur une colline boisée, à quelque
distance à l’ouest du mont Pedroso, on apercevait la
nuit une lumière douce, légèrement bleuâtre et,
quand le ciel était sans nuages, on voyait une étoile
d’un merveilleux éclat au-dessus de ce même lieu.
Théodomir se rendit avec tout son clergé sur la
colline ; on fit des fouilles à l’endroit indiqué et on
trouva dans un cercueil de marbre un corps
parfaitement conservé, que des indices certains
révélèrent être celui de l’apôtre saint Jacques. » La
cathédrale actuelle, destinée à remplacer l’église
primitive, détruite par les Arabes en 997, fut
construite en 1082.
3 Boulogne présente quelque analogie avec le grec Bou
laios, qui préside aux conseils. Diane était
surnommée Boulaia, déesse du bon conseil.
4 Intermédiaire, en grec, se dit mesithV, rac mesoV, qui
est au milieu, qui se tient entre deux extrêmes.
C’est notre Messie, qui remplit dans l’OEuvre la
fonction médiatrice du Christ entre le Créateur et sa
créature, entre Dieu et l’homme.

FULCANELLI - 87 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

notre feu secret, appelé Vulcain lunatique par
l’auteur de l’Ancienne Guerre des Chevaliers.
Maître Canches, que Flamel nous présente comme
son initiateur, exprime le soufre blanc, principe de
coagulation et de sécheresse. Ce nom vient du grec
Kagcanos, sec, aride, rac. cagcaino, chauffer,
dessécher, vocables dont le sens exprime la qualité
styptique que les Anciens attribuent au soufre des
philosophes. L’ésotérisme se complète par le mot
latin Candens, qui indique ce qui est blanc, d’un
blanc pur, éclatant, obtenu par le feu, ce qui est
ardent et embrasé. On ne saurait mieux
caractériser, d’un mot, le soufre dans le plan
physico-chimique, et l’Initié ou Cathare dans le
domaine philosophique.
Flamel et maître Canches, alliés par une
indéfectible amitié, vont maintenant voyager de
concert. Le mercure, sublimé, manifeste sa partie
fixe, et cette base sulfureuse marque le premier
stade de la coagulation. L’intermédiaire est
abandonné ou disparaît : il n’en sera plus question
désormais. Les trois se trouvent réduits à deux, —
soufre et mercure, — lesquels réalisent ce qu’on
est convenu (445) d’appeler l’amalgame
philosophique, simple combinaison chimique non
encore radicale. C’est ici qu’intervient la coction,
opération chargée d’assurer au compost,
nouvellement formé, l’union indissoluble et
irréductible de ses éléments, et leur
transformation complète en soufre rouge fixe,
médecine du premier ordre selon Geber.
Les deux amis s’accordent pour opérer leur
retour par mer, au lieu d’emprunter la voie
terrestre. Flamel ne nous dit point les causes de
cette résolution, qu’il se contente de soumettre à
l’appréciation des investigateurs. Quoi qu’il en
soit, la seconde partie du périple est longue,
dangereuse, « incertaine et vaine, dit un auteur
anonyme, s’il s’y glisse la moindre erreur ». certes,
à notre avis, la voie sèche serait préférable, mais
nous n’avons pas le choix. Cyliani avertit son
lecteur qu’il ne décrit la voie humide, pleine de
difficultés et d’imprévu, que par devoir. Notre
Adepte juge de même, et nous devons respecter sa
volonté. Il est notoire qu’un grand nombre de
nautoniers, peu expérimentés, on fait naufrage dès
leur première traversée. On doit toujours veiller à
l’orientation du navire, manoeuvrer avec prudence,
craindre les sautes de vent, prévoir la tempête, se
tenir sur le qui-vive, éviter le gouffre de Charybde
et l’écueil de Scylla, lutter sans cesse, nuit et jour,
contre la violence des flots. Ce n’est pas une mince
besogne que de diriger la nef hermétique, et
maître Canches, que nous soupçonnons avoir servi
de pilote et de conducteur à Flamel argonaute,
devait être fort habile en la matière… C’est
d’ailleurs le cas du soufre, qui résiste
énergiquement aux (446) assauts, à l’influence
détersive de l’humidité mercurielle, mais finit par
être vaincu et par mourir sous ses coups. Grâce à
son compagnon, Flamel put débarquer sain et sauf
à Orléans (or-léans l’or est là) où le voyage
maritime devait naturellement et symboliquement
s’achever. Malheureusement, à peine sur la terre
ferme, maître Canches, le bon guide, meurt,
victime des grands vomissements qu’il avait
soufferts sur les eaux. Son ami éploré le fait
inhumer dans l’église Sainte-Croix1 et revient chez
lui, seul, mais instruit et satisfait d’avoir atteint le
but de ses désirs.
Ces vomissements du soufre sont les meilleurs
indices de sa dissolution et de sa mortification.
Parvenu à cette phase, l’OEuvre prend, à la
superficie, l’aspect d’un « brouet gras et saupoudré
de poivre », — brodium saginatum piperatum,
disent les textes. Dés lors, le mercure se noircit
chaque jour davantage et sa consistance devient
sirupeuse puis pâteuse. Lorsque le noir atteint son
maximum d’intensité, la putréfaction des éléments
est accomplie et leur union réalisée ; tout apparaît
ferme dans le vase jusqu’à ce que la masse solide
se craquelle, se gerce, s’effrite et tombe
finalement en poudre amorphe, noire comme du
charbon. « Tu verras alors, écrit Philalèthe2, une
couleur noire remarquable, et toute la terre sera
desséchée. La mort du composé (447) est arrivée.
Les vents cessent et toutes choses entrent dans le
repos. C’est la grande éclipse du soleil et de la
lune ; aucun luminaire ne luit plus sur la terre, et
la mer disparaît. » nous comprenons ainsi pourquoi
Flamel relate la mort de son ami ; pourquoi celuici,
ayant subi la dislocation de ses parties par une
sorte de crucifixion, eut sa sépulture placée sous
l’invocation et le signe de la sainte Croix. Ce que
nous saisissons moins, c’est l’éloge funèbre, assez
paradoxal que prononce notre Adepte en faveur du
rabbin : « Que Dieu ayt son âme, s’écrie-t-il, car il
mourut bon chrestien. » Sans doute n’avait-il en
vue que le supplice fictif enduré par son
compagnon philosophique.
Ce sont là, étudiés dans l’ordre même du récit,
les rapports, — trop éloquents pour être taxés de
simple coïncidences, — qui ont contribué à établir
notre conviction. Ces concordances singulières et
précises démontrent que le pèlerinage de Flamel
est une pure allégorie, une fiction très adroite et
fort ingénieuse du labeur alchimique auquel s’est
livré le charitable et savant homme. Il nous reste
maintenant à parler de l’ouvrage mystérieux, de ce
Liber qui fut la cause initiale du périple imaginaire,
et à dire quelles vérités ésotériques il est chargé de
révéler.
Malgré l’opinion de certains bibliophiles, nous
confessons qu’il nous a toujours été impossible de
croire à la réalité du Livre d’Abraham le Juif, ni à
ce qu’en rapporte son heureux possesseur dans ses
Figures Hierogliphiques. A notre avis, ce fameux
manuscrit aussi inconnu qu’introuvable, paraît
1 Semblable à celle du Christ, la passion du soufre, qui
meurt afin de racheter ses frères métalliques,
s’achève par la croix rédemptrice.
2 Introitus apertus ad occlusum Regis palatium. Op.
cit., ch. XX, 6.

FULCANELLI - 88 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

(448) n’être qu’une autre invention du grand
Adepte, destinée, comme la précédente, à
instruire les disciples d’Hermès. C’est un précis des
caractères qui distinguent la matière première de
l’OEuvre, ainsi que des propriétés qu’elle acquiert
par sa préparation. Nous entrerons, à ce propos,
dans quelques détails propres à justifier notre
thèse et à fournir d’utiles indications aux amateurs
de l’art sacré. Fidèle à la règle que nous nous
sommes imposée, nous limiterons notre explication
aux points importants de la pratique, en évitant
avec soin de substituer de nouvelles figures à celles
que nous aurons dévoilées. Ce sont des choses
certaines, positives et véritables que nous
enseignons, des choses vues de nos yeux, mille fois
touchées de nos mains, sincèrement décrites, afin
de remettre dans la voie simple et naturelle les
errants et les abusés.
L’ouvrage légendaire d’Abraham nous est
seulement connu par la description que Nicolas
Flamel en a laissée dans son célèbre traité1. C’est à
cette unique relation, laquelle comporte une
prétendue copie du titre, que se borne notre
documentation bibliographique.
Au témoignage d’Albert Poisson2, le cardinal de
Richelieu l’aurait eu en sa possession ; il étaie son
hypothèse sur la saisie des papiers d’un certain
Dubois, pendu après avoir été torturé, qui passait,
à tort ou à raison, pour être le dernier descendant
de Flamel3. Cependant, rien ne prouve que Dubois
ait hérité du singulier manuscrit, et moins encore
que Richelieu s’en soit emparé, puisque ce livre n’a
jamais été signalé nulle part depuis la mort de
Flamel. On voit parfois, il est vrai, de loin en loin,
passer dans le commerce de soi-disant copies du
Livre d’Abraham ; celles-ci, en très petit nombre,
ne présentent aucun rapport les unes avec les
autres, et se trouvent réparties dans quelques
bibliothèques privées. Celles que nous connaissons
ne sont que des essais de reconstitution d’après
Flamel. Dans toutes, on retrouve le titre, en
français, très exactement reproduit et conforme à
la traduction des Figures Hierogliphiques, mais il
sert d’enseigne à des versions si diverses, si
éloignées surtout des principes hermétiques,
qu’elles révèlent ipso facto leur origine
sophistique. Or, Flamel exalte précisément la
clarté du texte, « escript en beau et tresintelligible
latin », au point qu’il en prend acte
pour refuser d’en transmettre le moindre extrait à
la postérité. En conséquence, il ne peut exister de
1 Le Livre des Figures Hierogliphiques de Nicola
Flamel, escrivain…, traduit du latin en françois par P.
Arnauld, dans Trois Traitez de la Philosophie
naturelle. Paris, Guil. Marette, 1612.
2 Albert Poisson, L’Alchimie au XIVe siècle. Nicolas
Flamel. Paris, Chacornac, 1893.
3 Flamel mourut le 22 mars 1418, jour de la fête des
alchimistes traditionnels. C’est en effet l’équinoxe de
printemps qui ouvre l’ère des travaux du Grand
OEuvre.
corrélation, et pour cause, entre l’original
prétendu et les copies apocryphes que nous
signalons que nous signalons. Quant aux images qui
auraient illustré l’ouvrage en question, elles ont
aussi été faites d’après la description de Flamel.
Dessinées et peintes au XVIIe siècle, (450) elles font
actuellement partie du fonds alchimique français
de la bibliothèque de l’Arsenal4.
En résumé, tant pour le texte que pour les
figures, on s’est seulement contenté de respecter,
dans ces tentatives de reconstitution, le peu qu’en
a laissé Flamel ; tout le reste est pure invention.
Enfin, comme jamais nul bibliographe n’a pu
découvrir l’original, et que l’on se trouve dans
l’impossibilité matérielle de collationner la relation
de l’Adepte, force nous est de conclure qu’il s’agit
bien là d’une oeuvre inexistante et supposée.
L’analyse du texte de Nicolas Flamel nous
réserve, d’ailleurs, d’autres surprises. Voici
d’abord le passage des Figures Hierogliphiques qui
contribua à répandre, parmi les alchimistes et les
bibliophiles, la quasi-certitude de la réalité du livre
d’Abraham le Juif : « Donc moy, Nicolas Flamel,
escrivain, ainsy qu’apres le deceds de mes parens
je gagnois ma vie en nostre Art d’Escriture, faisant
des Inventaires, dressant des comptes et arrestant
les despenses des tuteurs et mineurs, il me tomba
entre les mains, pour la somme de deux florins, un
livre doré fort vieux et beaucoup large ; il n’estoit
point en papier ou parchemin, comme sont les
autres mais seulement il estoit faict de déliées
escorces (comme il me sembloit) de tendres
arbrisseaux. Sa (451) couverture était de cuivre
bien délié, toute gravée de lettres ou figures
estranges ; quant à moy, je croy qu’elles pouvoient
bien estre des caracteres grecs ou d’autre
semblable langue ancienne. Tant y a que je ne les
sçavois pas lire, et que je sçay bien qu’elle
n’estoient point notes, ny lettres Latines ou
gauloises, car nous y entendons un peu. Quant au
dedans, ses feuilles d’escorce estoient gravées, et
d’une tres-grande industrie, escrites avec une
pointe de fer, en belles et tres-nettes lettres
latines colorées. Il contenoit trois fois sept
fueillets… »
Avons-nous besoin de souligner déjà l’étrangeté
d’un ouvrage constitué de pareils éléments ? Son
originalité confine à la bizarrerie, presque à
l’extravagance. Le volume, très large, ressemble
par cela même aux albums de forme italienne
contenant des reproductions de paysages,
d’architectures, etc., estampes ordinairement
présentées en largeur. Il est, nous dit-on, doré,
bien que sa couverture soit de cuivre, ce qui ne
s’explique pas nettement. Passons. Les feuillets
4 Recueil de Sept Figures peintes. Bibl. de l’Arsenal, n°
3047 (153, S. A. F.), 0 m 365 x 0 m 225. Au verso du
folio A se trouve une note du secrétaire de M. de
Paulmy, dans laquelle il est dit que : « les sept
figures enluminées de ce volume sont les fameuses
Figures que Nicolas Flamel trouva dans un Livre dont
l’auteur étoit Abraham Juif. »

FULCANELLI - 89 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

sont en écorce d’arbrisseau ; Flamel veut sans
doute désigner le papyrus, ce qui donnerait au livre
une respectable antiquité ; mais ces écorces, au
lieu d’être écrites ou peintes directement, sont
gravées avec une pointe de fer avant leur
coloration. Nous ne comprenons plus. Comment le
narrateur sait-il que le stylet dont se serait servi
Abraham était en fer plutôt qu’en bois ou en
ivoire ? C’est pour nous une énigme aussi
indéchiffrable que cette autre : le légendaire
rabbin écrivant, en latin, un traité dédié à ses
coreligionnaires, juifs comme lui. Pourquoi a-t-il
fait usage (452) du latin, langage scientifique
courant au moyen-âge ? Il eût pu se dispenser, en
utilisant la langue hébraïque, moins répandue
alors, de jeter l’anathème et crier Maranatha sur
ceux qui tenteraient de l’étudier. Enfin, et malgré
l’assurance de Flamel, ce vieux manuscrit, — on ne
saurait penser à tout, — venait d’être exécuté
quand il l’acquit. En effet, Abraham dit ne vouloir
livrer son secret que pour venir en aide aux fils
d’Israël, persécutés à l’époque même où le futur
Adepte pâlissait sur son texte : « A la gent des
Juifs, par l’ire de Dieu dispersée aux Gaules,
Salut », s’écrie le lévite, prince, prestre et
astrologue hébreu, au début de son grimoire.
Ainsi, le grand maître Abraham, docteur et
lumière d’Israël, se révèle, si nous le prenons à la
lettre, pour un mystificateur émérite, et son
ouvrage frauduleusement archaïque, dépourvu
d’authenticité, comme incapable de supporter la
critique. Mais, si nous considérons que le livre et
l’auteur n’ont jamais eu d’autre existence que
dans l’imagination fertile de Nicolas Flamel, nous
devons penser que toutes ces choses, si diverses et
si singulières, renferment un sens mystérieux qu’il
importe de découvrir.
Commençons l’analyse par l’auteur présumé du
grimoire fictif. Qu’est-ce qu’Abraham ? Le
Patriarche par excellence ; en grec PatriarchV est
le premier auteur de la famille, des racines pathr,
père, et arch, commencement, principe, origine,
source, fondement. Le nom latin Abraham, que la
Bible donne au vénérable ancêtre des Hébreux,
signifie Père d’une multitude. C’est donc le
premier auteur des choses (453) créées, la source
de tout ce qui vit ici-bas, l’unique substance
primordiale dont les spécifications différentes
peuplent les trois règnes de la nature. Le Livre
d’Abraham est par conséquence le Livre du
Principe, et comme ce livre est consacré, selon
Flamel, à l’alchimie, partie de la science qui étudie
l’évolution des corps minéraux, nous apprenons
qu’il traite de la matière métallique originelle,
base et fondement de l’art sacré.
Flamel achète ce livre pour la somme de deux
florins, ce qui veut dire que le prix global des
matériaux et du combustible nécessaires à
l’ouvrage était évalué à deux florins au XIVe siècle.
La matière première seule, en suffisante quantité,
valait alors dix sols. Philalèthe, qui écrivait son
traité de l’Introitus en 1645, porte à trois florins la
dépense totale. « Ainsi, dit-il, tu verras que
l’OEuvre, dans ses matériaux essentiels, n’excède
pas le prix de trois ducats ou trois florins d’or. Bien
plus, la dépense de fabrication de l’eau dépasse à
peine deux couronnes par livre1. »
Le volume, doré, fort vieux et beaucoup large,
ne ressemble en rien aux livres ordinaires ; sans
doute parce qu’il est fait et composé d’autre
matière. La dorure qui le recouvre lui donne
l’aspect métallique. Et si l’Adepte assure qu’il est
vieux, c’est seulement pour établir la haute
ancienneté du sujet hermétique. « Je diray donc,
affirme un auteur anonyme2, (454) que la matière
de laquelle est faite la pierre des philosophes fut
aussitost faite que l’homme, et qu’elle s’appelle
terre philosophale… Mais nul ne la connoist, sinon
les vrays philosophes, qui sont les enfants de
l’Art. » Quoique ce livre, méconnu, soit très
commun, il renferme beaucoup de choses et
contient de grandes vérités cachées. Flamel a donc
raison de dire qu’il est large ; en effet, le latin
largus signifie abondant, riche, copieux, mot dérivé
du grec la, beaucoup, et de ergon, chose.
Davantage, le grec platuV, large, a également le
sens d’usité, de fort répandu, d’exposé à tous les
yeux. On ne peut mieux définir l’universalité du
sujet des sages.
Poursuivant sa description, notre écrivain pense
que le livre d’Abraham estoit fait de déliées
escorces de tendres arbrisseaux, du moins lui
semblait-il ainsi. Flamel ne se montre guère
affirmatif, et pour cause : il sait fort bien qu’à de
rarissimes exceptions près, le parchemin médiéval
s’est substitué, depuis trois siècles, au papyrus
d’Egypte3. Et, bien que nous ne puissions
paraphraser cette expression laconique, nous
devons reconnaître que c’est pourtant là où
l’auteur parle le plus clairement. Un arbrisseau est
un petit arbre, de même qu’un minéral est un
métal jeune. L’écorce ou gangue, qui sert
d’enveloppe à ce minéral, permet à l’homme de
l’identifier avec certitude, grâce aux caractères
(455) extérieurs dont elle est revêtue. Nous avons
déjà insisté sur le nom que les Anciens donnaient à
leur matière, qu’ils appelaient liber, le livre. Or,
ce minéral présente uns configuration particulière ;
les lames cristallines qui en forment la texture
sont, comme dans le mica, superposées à la façon
des feuillets d’un livre. Son apparence extérieure
lui a valu l’épithète de lépreux, et celle de Dragon
couvert d’écailles, parce que sa gangue est
1 Introitus apertus ad occlusum Regis palatium. Op.
cit., cap. XVII, 3.
2 Discours d’Autheur incertain sur la Pierre des
Philosophes. Manuscrit de la Bibl nationale, daté de
1590, n°19957 (ancien Saint-Germain français). Une
copie manuscrite du même traité, datée du I° avril
1696, appartient à la bibl. de l’Arsenal, n° 3031 (180,
S. A. F.).
3 L’usage du papyrus fut complètement abandonné à la
fin du XIe siècle ou au commencement du XIIe.

FULCANELLI - 90 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

squameuse, désagréable au toucher. Un simple
conseil à ce propos : choisissez de préférence les
échantillons dont les écailles sont les plus larges et
les mieux accusées.
« … Sa couverture estoit de cuivre bien délié,
toute gravée de lettres ou figures estranges. »
La minière affecte souvent une coloration pâle
comme le laiton, parfois rougeâtre comme le
cuivre ; dans tous les cas, ses squames paraissent
couvertes de linéaments enchevêtrés, ayant
l’aspect de signes ou caractères bizarres, variés et
mal définis. Nous avons relevé plus haut le
contresens évident qui existe entre le livre doré et
sa reliure de cuivre, car il ne peut être question en
ce lieu de sa structure interne. Il est probable que
l’Adepte désire attirer l’esprit, d’une part, sur la
spécification métallique de la substance figurée
par son livre, et, d’autre part, sur la faculté que ce
minéral possède de se transmuer partiellement en
or. Cette curieuse propriété est indiquée par
Philalèthe dans son Commentaire sur l’Epître de
Ripley adressée au roi Edouard IV : « sans employer
l’élixir transmutatoire, dit l’auteur en parlant de
notre sujet, j’en sais facilement extraire (456) l’or
et l’argent qu’il renferme, ce qui peut-être certifié
par ceux qui l’ont vu aussi bien que moi. » Cette
opération n’est pas à conseiller, car elle lui ôte
toute valeur pour l’OEuvre ; mais nous pouvons
assurer que la matière philosophale contient
véritablement l’or des sages, or imparfait, blanc et
cru, vil à l’égard du métal précieux, très supérieur
à l’or même si nous n’envisageons que le labeur
hermétique. Malgré son humble couverture de
cuivre, aux écailles gravées, c’est donc bien un
livre doré, un livre d’or que celui d’Abraham le
Juif, et le fameux livret d’or fin dont parle Bernard
le Trévisan dans sa Parabole. Au surplus, il
semblerait que Nicolas Flamel eût compris quelle
confusion pouvait résulter, dans l’esprit du lecteur,
de cette dualité de sens, lorsqu’il écrit dans le
même traité : « Qu’aucun donc ne me blasme s’il
ne m’entend aysément, car il sera plus blasmable
que moy, en tant que n’estant point initié en ces
sacrées et secrettes interpretations du premier
agent (qui est la clef ouvrant les portes de toutes
les sciences), néantmoins il veut entendre les
conceptions plus subtiles des philosophes tresenvieux,
qui ne sont escrites que pour ceulx qui
sçavent desjà ces principes, lesquels ne se treuvent
jamais en aucun livre. »
Enfin, l’auteur des Figures Hierogliphiques
achève sa description en disant : « Quant au
dedans, ses feuilles d’escorce estoient gravées, et
d’une très-grande industrie, escrites avec une
pointe de fer. »
Ici, ce n’est plus de l’aspect physique qu’il est
question, mais bien de la préparation même du
sujet. Révéler un secret de cet ordre et de cette
importance (457) serait franchir les limites qui nous
sont imposées. Aussi, ne chercherons nous pas,
comme nous l’avons fait jusqu’ici, à commenter en
langage clair la phrase équivoque et fort
allégorique de Flamel. Nous nous contenterons
d’attirer l’attention sur cette pointe de fer, dont
la secrète propriété change la nature intime de
notre Magnésie, sépare, ordonne, purifie et
assemble les éléments du chaos minéral. Pour
réussir cette opération, il faut bien connaître les
sympathies des choses, posséder beaucoup
d’habileté, faire preuve de « grande industrie »,
ainsi que l’Adepte nous le donne à entendre. Mais,
afin d’apporter quelque secours à l’artiste dans la
résolution de cette difficulté, nous lui ferons
remarquer que, dans la langue primitive, qui est le
grec archaïque, tous les mots contenant la
diphtongue hr doivent être pris en considération.
‘Hr est demeuré dans la cabale phonétique,
l’expression sonore consacrée à la lumière active,
à l’esprit incarné, au feu corporel manifeste ou
caché. ‘Hr, contraction de ear, c’est la naissance
de la lumière, le printemps et le matin, le
commencement, le lever du jour, l’aurore. L’air, —
en grec ahr, — est le support, le véhicule de la
lumière. C’est par la vibration de l’air
atmosphérique que les ondes obscures, émanées du
soleil, deviennent lumineuses. L’éther ou le ciel (ai
tqhr) est le lieu d’élection, le domicile de la clarté
pure. Parmi les corps métalliques, celui qui
renferme la plus forte proportion de feu ou
lumière latente, est le fer (sidhroV). On sait avec
quelle facilité on peut en dégager, par le choc ou
la friction, le feu interne sous forme d’étincelles
brillantes. C’est ce (458) feu actif qu’il importe de
communiquer au sujet passif ; lui seul a la
puissance d’en modifier la complexion froide et
stérile, en la rendant ardente et prolifique. C’est
lui que les sages appellent lion vert, lion sauvage
et féroce, — cabalistiquement lewn jhr, — ce qui
est assez suggestif et nous dispense d’insister.
Nous avons, en un précédent ouvrage, signalé la
lutte implacable que se livrent les corps mis en
contact, à propos d’un bas-relief du soubassement
de Notre-Dame de Paris1. Une autre traduction du
combat hermétique existe sur la façade d’une
maison de bois, bâtie au XVe siècle, à la Ferté-
Bernard (Sarthe). On y retrouve le fou, l’homme à
l’écot, le pèlerin, images familières et qui
paraissent entrer dans une formule appliquée, vers
la fin du moyen-âge, à la décoration des logis
modestes d’alchimistes sans prétention. On y voit
de plus l’Adepte en prière, ainsi que la sirène,
emblème des natures unies et pacifiées, dont le
sens est commenté en un autre endroit. Mais ce qui
nous intéresse surtout, — parce que le sujet se
rapporte directement à notre analyse, — ce sont
deux marmousets hargneux, contrefaits et
grimaçants, sculptés sur les corbeaux extrêmes de
la corniche, au second étage (pl. XXIV). Trop
éloignés l’un de l’autre pour en venir aux mains, ils
tentent de satisfaire leur aversion native en se
1 Le Mystère des Cathédrales, p. 79 (édit. 1926) ou p.
130 (édit. Jean-Jacques Pauvert, 1964).

FULCANELLI - 91 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1

jetant des pierres. Ces grotesques ont la même
signification hermétique que celle des enfants du
porche de Notre-Dame. Ils s’attaquent (459) avec
frénésie et cherchent à se lapider. Mais, tandis
qu’à la cathédrale de Paris l’indication de
tendances opposées nous est fournie par le sexe
différent des jeunes pugilistes, c’est seulement le
caractère agressif des personnages qui apparaît sur
la demeure sarthoise. Deux hommes, d’aspect et
de costume semblables, y expriment, l’un le corps
minéral, l’autre le corps métallique. Cette
similitude extrême rapproche davantage la fiction
de la réalité physique, mais s’écarte résolument de
l’ésotérisme opératoire.
Si le lecteur a compris ce que nous désirons
enseigner, il retrouvera sans peine, dans ces
diverses expressions symboliques du combat des
deux natures, les matériaux secrets dont la
destruction réciproque ouvre la première porte de
l’OEuvre. Ces corps sont les deux dragons de
Nicolas Flamel, l’aigle et le lion de Basile Valentin,
l’aimant et l’acier de Philalèthe et du
Cosmopolite.
Quant à l’opération par laquelle l’artiste insère
dans le sujet philosophal l’agent igné qui en est
l’animateur, les Anciens l’ont décrite sous
l’allégorie du combat de l’aigle et du lion, ou des
deux natures, l’une volatile, l’autre fixe. L’Eglise
l’a voilée dans le dogme, tout spirituel et
rigoureusement vrai, de la Visitation. A l’issue de
cet artifice, le livre, ouvert, montre ses feuilles
d’écorce gravées. Il apparaît alors, pour
l’émerveillement des yeux et la joie de l’âme,
revêtu des signes admirables qui manifestent son
changement de constitution…
Prosternez-vous, mages de l’Orient, et vous,
docteurs de la Loi ; courbez le front, princes
souverains (460) des Perses, des Arabes et de
l’Inde ! Regardez, adorez et taisez-vous, car vous
ne sauriez comprendre. C’est là l’OEuvre divin,
surnaturel, ineffable, dont jamais aucun mortel ne
pénétrera le mystère. Au firmament nocturne,
silencieux et profond, brille une seule étoile, astre
immense, resplendissant, composé de toutes les
étoiles célestes, votre guide lumineux et le
flambeau de l’universelle Sagesse. Voyez : la
Vierge et Jésus reposent calmes et sereins, sous le
palmier d’Egypte. Un nouveau soleil irradie au
centre du berceau d’osier, corbeille mystique que
portaient jadis les cystophores de Bacchus, les
prêtresses d’Isis ; nouveau soleil qui est aussi
l’Ichtus des Catacombes chrétiennes. L’antique
prophétie s’est enfin réalisée. O miracle ! Dieu,
maître de l’Univers, s’incarne pour le salut du
monde et naît, sur la terre des hommes, sous la
forme frêle d’un tout petit enfant.


FIN DU PREMIER TOME

FULCANELLI - 92 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 1


LES DEMEURES
PHILOSOPHALES /2


 
ET LE SYMBOLISME HERMÉTIQUE DANS SES
RAPPORTS AVEC L’ART SACRÉ ET
L’ÉSOTÉRISME DU GRAND OEUVRE
FULCANELLI
JEAN-JACQUES PAUVERT
PARIS 



FULCANELLI - 1 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

LE MERVEILLEUX GRIMOIRE
DU CHÂTEAU DE DAMPIERRE

I
Dans la région santone à laquelle appartient
Coulonges-sur-l’Autize, — chef-lieu de canton où
s’élevait autrefois la belle demeure de Louis
d’Estissac, — le touriste prévenu peut découvrir un
autre château, que sa conservation et l’importance
d’une décoration singulière rendent plus
intéressant encore, celui de Dampierre-sur-
Boutonne (Charente-Inférieure). Construit à la fin
du XVe siècle, et sous François de Clermont1, le
château de Dampierre est actuellement la
propriété de M. le docteur Texier, de Saint-Jeand’Angély2.
Par l’abondance et la (10) variété des
symboles qu’il propose, comme autant d’énigmes,
à la sagacité du chercheur, il mérite d’être mieux
connu, et nous sommes heureux de le signaler
particulièrement à l’attention des disciples
d’Hermès.
Extérieurement, son architecture, quoique
élégante et de bon goût, reste fort simple et ne
possède rien de remarquable ; il en est des édifices
comme de certains hommes : leur tenue discrète,
la modestie de leur apparence ne servent souvent
qu’à voiler chez eux ce qu’ils ont de supérieur.
Entre des tours rondes, coiffées de toits
coniques et pourvues de mâchicoulis, s’étend un
corps de logis Renaissance dont la façade s’ouvre,
au dehors, par dix arcades surbaissées. Cinq
d’entre elles forment colonnade au rez-dechaussée,
tandis que les cinq autres, directement
superposées aux précédentes, ajourent le premier
1 Recueil de la Commission des Arts et Monuments
historiques de la Charente-Inférieure, t. XIV. Saintes,
1884.
2 M. le docteur Jean Texier est décédé le 22 mai 1953.
Son fils M. Jacques Texier, maintenant propriétaire,
nous dit en particulier dans sa lettre du 15 janvier
1965 :
« Je sais que vous avez échangé à l’époque (1928)
plusieurs lettres avec mon père ; c’est pourquoi j’ai
été heureux de donner à votre éditeur l’autorisation
de prendre des photographies du château. »
Nous remercions bien vivement M. Jacques Texier, à
qui les amoureux de l’alchimie et du passé, avec
nous-mêmes, suront gré plus encore, qu’il ait mené à
bien la lourde tâche de délicates restaurations,
commencée par le docteur. En effet, le coquet logis,
dépositaire du long et merveilleux message, avait
subi, au cours des années 1940 à 1944, de graves et
profonds dommages.
étage. Ces ouvertures éclairent des galeries
d’accès aux salles intérieures, et l’ensemble offre
ainsi l’aspect d’une large loggia couronnant un
déambulatoire de cloître. Telle est l’humble
couverture du magnifique album dont les feuillets
de pierre garnissent les voûtes de la galerie haute
(pl. XXV).
Mais, si l’on connaît aujourd’hui quel fut le
constructeur des bâtiments nouveaux destinés à
remplacer le vieux burg féodal de Château-
Gaillard3, nous ignorons encore à quel mystérieux
(11) inconnu les philosophes hermétiques sont
redevables des pièces symboliques qu’ils abritent.
Il est à peu près certain, et nous partageons sur
ce point l’opinion de Léon Palustre, que le plafond
de la galerie haute, où gît tout l’intérêt de
Dampierre, fut exécuté de 1545 ou 1546 à 1550. Ce
qui l’est moins, c’est l’attribution que l’on a faite
de cet oeuvre à des personnages, notoires sans
doute, mais qui lui sont complètement étrangers.
Certains auteurs ont, en effet, prétendu que les
motifs emblématiques émanaient de Claude de
Clermont, baron de Dampierre, gouverneur
d’Ardres, colonel des Grisons et gentilhomme de la
chambre du roi. Or, dans sa Vie des Dames
illustres, Brantôme nous dit que, pendant la guerre
du roi d’Angleterre et du roi de France, Claude de
Clermont tomba dans une « embusche » dressée
par l’ennemi, et y mourut en 1545. Il ne pouvait
donc être pour si peu que ce fût dans les travaux
exécutés après son décès. Sa femme, Jeanne de
Vivonne, fille d’André de Vivonne, seigneur de la
Châteigneraye, d’Esnandes, d’Ardelay, conseiller et
chambellan du roi, sénéchal du Poitou, etc., et de
Louise de Daillon du Lude, était née en 1520. Elle
restait veuve à vingt-cinq ans. Son esprit, sa
distinction, sa haute vertu lui acquirent une
réputation telle que, à l’instar de Brantôme, louant
l’étendue de son (12) érudition, Léon Palustre4 lui
3 « On voyait ici naguère, au dessus de la porte
d’entrée de la maison Richard, rebâtie il y a une
quinzaine d’années environ, une pierre d’assez
respectable dimension sur laquelle on lisait ce mot
grec : ANALWTOS, c’est-à-dire imprenable. Elle
venait, paraît-il, de l’ancien château. Cette pierre a
servi, dans la suite, à la construction d’un pilier de
hangar. » Recueil de la Commission des Arts et
Monuments historiques de la Charente-Inférieure,
note de M. Serton père, communiquée par M.
Fragnaud, ancien maire de Dampierre.
4 Léon Palustre, La Renaissance en France ; Aunis et
Saintonge, p. 293.

FULCANELLI - 2 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

fait l’honneur d’être l’instigatrice des bas-reliefs
de Dampierre : « c’est là, dit-il, que Jeanne de
Vivonne s’est amusée à faire exécuter, par des
sculpteurs d’un mérite ordinaire, toute une série
de compositions au sens plus ou moins clair. »
Enfin, une troisième attribution ne mérite pas
même la peine d’être retenue. L’abbé Noguès1, en
mettant en avant le nom de Claude-Catherine de
Clermont, fille de Claude et de Jeanne de Vivonne,
émet une opinion absolument inacceptable, ainsi
que le dit Palustre : « Cette future châtelaine de
Dampierre, née en 1543, était une enfant au
moment où s’achevaient les travaux. »
Ainsi, pour ne point commettre d’anachronisme,
est-on obligé d’accorder à Jeanne de Vivonne seule
la paternité du décor symbolique de la galerie
haute. Et pourtant, quelque vraisemblable que
puisse paraître cette hypothèse, il nous est
impossible d’y souscrire. Nous nous refusons
énergiquement à reconnaître une femme de vingtcinq
ans comme bénéficiaire d’une science
exigeant plus du double d’efforts soutenus et
d’études persévérantes. En supposant même
qu’elle ait pu, dans sa prime jeunesse, et au
mépris de toute règle philosophique, recevoir
l’initiation orale de quelque artiste inconnu, il n’en
demeure pas moins qu’il lui aurait fallu contrôler,
par un labeur tenace et personnel, la vérité de cet
enseignement. Or, rien n’est plus pénible, (13) plus
rebutant, que de poursuivre, pendant de longues
années, une série d’expériences, d’essais, de
tentatives réclamant une assiduité constante,
l’abandon de toute affaire, de toute relation, de
toute préoccupation extérieure. La réclusion
volontaire, le renoncement au monde sont
indispensables à observer si l’on veut obtenir, avec
les connaissances pratiques, les notions de cette
science symbolique, plus secrète encore, qui les
recouvre et les dérobe au vulgaire. Jeanne de
Vivonne se soumit-elle aux exigences d’une
maîtresse admirable, prodigue d’infinis trésors,
mais intransigeante et despotique, voulant être
aimée exclusivement pour elle-même et imposant à
ses adorateurs une obéissance aveugle, une fidélité
à toute épreuve ? Nous ne trouvons rien chez elle
qui puisse justifier un tel souci. Au contraire, sa vie
est uniquement mondaine. Admise à la cour, écrit
Brantôme, « dès l’âge de huict ans, y avoit elle
esté nourrie, et n’avoit rien oublié ; et la faysoit
bon ouyr parler, ainsy que j’ay veu nos roy et
reynes y prendre un singulier plaisir de l’ouyr, car
elle sçavoit tout et de son temps et passé ; si bien
qu’on prenoit langue d’elle comme d’un oracle.
Aussi, le roy Henri IIIe et dernier la fist dame
d’honneur de la reyne, sa femme. » Vivant à la
cour, elle voit successivement cinq monarques se
succéder sur le trône : François Ier, Henri II,
François II, Charles IX et Henri III. Sa vertu est
reconnue et réputée au point d’être respectée par
l’irrévérencieux Tallemant des Réaux ; quant à son
1 Abbé Noguès, Dampierre-sur-Boutonne. Monographie
historique et archéologique. Saintes, 1883, p. 53.
savoir, il est exclusivement historique. Faits,
anecdotes, chroniques, (14) biographies en
constituent l’unique bagage. C’était, en définitive,
une femme douée d’une excellente mémoire, ayant
beaucoup écouté, beaucoup retenu, au point que
Brantôme, son neveu et historiographe, parlant de
Mme de Dampierre, dit qu’elle « estoit un vray
registre de la court ». L’image est parlante ;
Jeanne de Vivonne fut un registre, agréable,
instructif à consulter, nous n’en doutons pas, mais
elle ne fut point autre chose. Entrée si jeune dans
l’intimité des souverains de France, avait-elle
seulement plus ou moins résidé, par la suite, au
château de Dampierre ? Telle était la question que
nous nous posions en feuilletant le beau recueil de
Jules Robuchon2, lorsqu’une notice de M. Georges
Musset, ancien élève de l’école des Chartes et
membre de la Société des Antiquaires de l’Ouest,
vint à propos la solutionner et appuyer notre
conviction. « Mais, écrit G. Musset, voilà que des
documents inédits viennent compliquer la question
et semblent créer des impossibilités. Un aveu de
Dampierre est rendu au roi, à cause de son châtel
de Niort, le 9 août 1547, à l’avènement de Henri II.
Les avouants sont Jacques de Clermont, usufruitier
de la terre, et François de Clermont, son fils
émancipé, pour la nue-propriété. Le devoir
consiste en un arc d’if et un bousson sans coche.
De cet acte, il semble résulter : I° que ce n’est pas
Jeanne de Vivonne qui jouit de Dampierre, ni sa
fille Catherine qui le possède ; 2° que Claude de
Clermont (17) avait un jeune frère, François,
mineur émancipé en 1547. Il n’y a pas lieu, en
effet, de supposer que Claude et François seraient
un même personnage, puisque Claude est mort
pendant la campagne de Boulogne, finie, nous le
savons, par le traité entre François Ier et Henri VIII,
le 7 juin 1546. Mais alors que devint François, qui
n’est pas indiqué par Anselme ? Que se passa-t-il,
relativement à cette terre, de 1547 à 1558 ?
Comment, d’une aussi belle association
d’incapacités au point de vue de la possession,
usufruitiers ou mineurs, put sortir une habitation
aussi luxueuse ? Ce sont là des mystères que nous
ne pouvons éclaircir. C’est déjà beaucoup, croyons
nous, que d’entrevoir les difficultés. »
Ainsi se trouve confirmée l’opinion que le
philosophe à qui nous devons tous les
embellissements du château, — peintures et
sculptures, — nous est inconnu et le restera peutêtre
à jamais.
II
Dans une salle spacieuse du premier étage, on
remarque tout particulièrement une grande et fort
belle cheminée, dorée et recouverte de peintures.
2 Paysages et Monuments du Poitou, photographiés par
Jules Robuchon. T. IX : Dampierre-sur-Boutonne, par
Georges Musset. Paris, 1893, p. 9.

FULCANELLI - 3 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Malheureusement, la surface principale du manteau
a perdu, sous un affreux badigeon rougeâtre, les
sujets qui la décoraient. Seules, quelques lettres
isolées restent visibles dans sa partie inférieure.
Par contre, les deux côtés ont conservé leur
décoration et font vivement regretter la perte de
la composition (18) majeure. Sur chacun de ces
côtés le motif est semblable. On y voit apparaître,
dans le haut, un avant-bras dont la main tient une
épée levée et une balance. Vers le milieu de l’épée
s’enroule la partie centrale d’un phylactère
flottant, revêtu de l’inscription :
DAT JVSTVS FRENA SVPERBIS 1.
Deux chaînes d’or, reliées au sommet de la
balance, viennent s’adapter plus bas, l’une au
collier d’un molosse, l’autre au carcan d’un dragon
dont la langue sort par la gueule ouverte. Tous
deux dressent la tête et dirigent leurs regards vers
la main. Les deux plateaux de la balance portent
des rouleaux de pièces d’or. L’un de ces rouleaux
est marqué de la lettre L surmontée d’une
couronne ; sur un autre, c’est une main tenant une
petite balance avec, au-dessous d’elle, l’image
d’un dragon d’aspect menaçant.
Au-dessus de ces grands motifs, c’est-à-dire à
l’extrémité supérieure des faces latérales, sont
peints deux médaillons. Le premier montre une
croix de Malte flanquée, aux angles, de fleurs de
lys ; le second porte l’effigie d’une gracieuse
figurine.
Dans son ensemble, cette composition se
présente comme un paradigme de la science
hermétique. Dogue et dragon y tiennent la place
des deux principes matériels, assemblés et retenus
par l’or des sages, selon la proportion requise et
l’équilibre naturelle, (19) ainsi que nous l’enseigne
l’image de la balance. La main est celle de
l’artisan ; ferme pour manoeuvrer l’épée, —
hiéroglyphe du feu qui pénètre, mortifie, change
les propriétés des choses, — prudente dans la
répartition des matières d’après les règles des
poids et des mesures philosophiques. Quant aux
rouleaux de pièces d’or, ils indiquent clairement la
nature du résultat final et l’un des objectifs de
l’oeuvre. La marque formée d’un L couronné a
toujours été le signe conventionnel chargé, dans la
notation graphique, de désigner l’or de projection,
c’est-à-dire alchimiquement fabriqué.
Tout aussi expressifs sont les petits médaillons,
dont l’un représente la Nature, laquelle doit sans
cesse servir de guide et de mentor à l’artiste,
tandis que l’autre proclame la qualité de Rose-
Croix qu’avait acquise le savant auteur de ces
symboles variés. La fleur de lys héraldique
correspond, en effet, à la rose hermétique. Jointe
à la croix, elle sert comme la rose, d’enseigne et
de blason au chevalier pratiquant ayant, par la
grâce divine, réalisé la pierre philosophale. Mais, si
cet emblème nous apporte la preuve du savoir que
1 Le juste met un frein aux orgueilleux.
possédait l’Adepte inconnu de Dampierre, il sert
aussi à nous convaincre de la vanité, de l’inutilité
des tentatives que nous pourrions faire dans la
recherche de sa véritable personnalité. On sait
pourquoi les Rose-Croix se qualifiaient eux-mêmes
d’invisibles ; il est donc probable que, de son
vivant, le nôtre a dû s’entourer des précautions
indispensables et prendre toutes les mesures
propres à dissimuler son identité. Il a voulu que
l’homme s’effaçât devant la science et (20) que
son oeuvre lapidaire ne contînt d’autre signature
que le titre élevé, mais anonyme, du
rosicrucianisme et de l’Adeptat.
Au plafond de la même salle où se dresse la
grande cheminée que nos signalons, se trouvait
jadis une poutre ornée de cette curieuse inscription
latine :
Factorum claritas fortis animus secundus famæ
sine villa fine cursus modicæ opes bene partæ
innocenter amplificatæ semper habita numera Dei
sunt extra invidiæ injurias positæ æternum
ornamento et exemplo apud suos futura.
« D’illustres actions, un coeur magnanime, une
renommée glorieuse et qui ne finit pas dans la
honte ; une modeste fortune bien acquise,
honorablement accrue et toujours regardée comme
un présent de Dieu, voilà ce que ne peuvent
atteindre l’injustice et l’envie, et qui doit être
éternellement, pour la famille, une gloire et un
exemple. »
Au sujet de ce texte, disparu depuis longtemps
déjà, M. Le docteur Texier a bien voulu nous
communiquer quelques précisions : « l’inscription
dont vous me parlez, nous écrit-il, existait sur une
poutre d’une salle du premier étage, qui, tombant
de vétusté, a dû être changée il y a soixante ou
quatre-vingt ans. L’inscription fut exactement
relevée, mais le fragment de poutre, où elle se
trouvait peinte en lettres dorées, a été perdu. Mon
beau-père, a qui appartient le château, se rappelle
très bien l’avoir vue2. »
(21) Paraphrase de Salomon dans l’Ecclésiaste,
où il est dit (ch. III, v. 13) que « chacun doit
manger et boire, et jouir du produit de tout son
travail, car c’est un don de Dieu », cette pièce
détermine de façon positive et suffit à expliquer
quelle était l’occupation mystérieuse à laquelle se
livrait, sous le manteau, l’énigmatique châtelain de
Dampierre. L’inscription révèle, en tout cas, chez
son auteur, une sagesse peu commune. Aucun
labeur, quel qu’il soit, ne peut procurer une
aisance mieux acquise ; l’ouvrier reçoit de la
nature même le salaire intégral auquel il a droit, et
celui-ci est compté au prorata de se son habileté,
de ses efforts, de sa persévérance. Et comme la
science pratique a toujours été reconnue comme
un véritable don de Dieu par tous les possesseurs
2 On a retrouvé plus tard la planche portant
l’inscription que nous reproduisons, au milieu
d’autres planches formant, dans un parc à brebis, une
cloison de séparation.

FULCANELLI - 4 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

du Magistère, le fait que cette profession de foi
considère la fortune acquise comme un présent de
Dieu, suffit à en déceler l’origine alchimique. Son
accroissement régulier et honorable ne saurait,
dans ces conditions, surprendre personne. Deux
autres inscriptions émanant de la même demeure
méritent d’être rapportées ici. La première, peinte
sur la manteau d’une cheminée, comporte un sizain
que domine un sujet composé de la lettre H,
tenant deux D entrelacés et ornés de figures
humaines, vues de profil, l’une de vieillard, l’autre
de jeune homme. Cette petite pièce, allègrement
écrite, exalte l’existence heureuse, empreinte de
calme et de sérénité, de bienveillante hospitalité,
que menait notre philosophe en son séduisant
logis : (22)
DOUCE . EST . LA . VIE . A . LA . BIEN . SVYRE .
EMMY . SOYET . PRINTANS . SOYEZ . HYVERS .
SOVBS . BLANCHE . NEIGE . OU . RAMEAVX . VERTS .
QVAND . VRAYS . AMIS . NOVS . LA . FONT . VIVRE .
AINS . LEUR . PLACE . A . TOUS . EST . ICI .
COMME . AVX . VIEVLS . AVX . JEVNES . AVSSI .
La seconde, qui garnit une cheminée plus
grande, revêtue d’ornements de couleur rouge, gris
et or, est une simple maxime d’un beau caractère
moral, mais que l’humanité superficielle et
présomptueuse de notre époque répugne à
pratiquer :
SE . COGNESTRE . ESTRE . ET . NON . PARESTRE .
Notre Adepte à raison ; la connaissance de soimême
permet d’acquérir la science, but et raison
d’être de la vie, base de toute valeur réelle ; et
cette puissance, élevant l’homme laborieux qui la
peut acquérir, l’incite à demeurer dans une
modeste et noble simplicité, éminente vertu des
esprits supérieurs. C’était un axiome que les
maîtres répétaient à leurs disciples, et par lequel
ils leur indiquaient l’unique moyen de parvenir au
suprême savoir : « Si vous voulez cognoistre la
sagesse, leur disaient-ils, cognoissez-vous bien et
vous la cognoistrez. »
III
(23) La galerie haute, dont le plafond est si
curieusement orné, occupe toute la longueur du
bâtiment élevé entre les tours. Elle prend jour,
nous l’avons dit, par cinq baies que séparent des
colonnes trapues, munies, à l’intérieur, de supports
engagés recevant les retombées d’arcs. Deux
fenêtres à meneaux droits et linteaux rectilignes
s’ouvrent aux extrémités de cette galerie. Des
nervures transversales empruntent la forme
surbaissée des baies et sont coupées par deux
nervures longitudinales, parallèles, déterminant
ainsi l’encadrement des caissons qui font l’objet de
notre étude (pl. XXVI). Ceux-ci furent, bien avant
nous, décrits par Louis Audiat1. Mais l’auteur,
ignorant tout de la science à laquelle ils se
réfèrent, et la raison essentielle qui relie entre
elles tant d’images bizarres, a doté son livre du
caractère d’incohérence que les figures ellesmêmes
affectent pour le profane. A lire
l’Epigraphie Santone, il semblerait que le caprice,
la fantaisie et l’extravagance eussent présidé à leur
exécution. Aussi, le moins que l’on puisse dire de
cet ouvrage, c’est qu’il apparaît peu sérieux,
dépourvu de fond, baroque, sans autre intérêt
qu’une excessive singularité. Certaines erreurs
inexplicables ajoutent encore à l’impression
défavorable qu’on en reçoit. C’est ainsi, par
exemple, que l’auteur prend (24) une pierre
cubique, taillée et posée sur l’eau (série I, caisson
5), pour « un navire agité sur les flots » ; ailleurs
(série IV, caisson 7), une femme courbée, plantant
des noyaux auprès d’un arbre, devient chez lui « un
voyageur qui chemine péniblement à travers un
désert ». au premier caisson de la cinquième série,
— que nos lectrices lui pardonnent cette
involontaire comparaison, — il voit une femme au
lieu du diable en personne, velu, ailé, cornu,
parfaitement net et visible… De telles méprises
dénotent une étourderie inexcusable chez un
épigraphiste conscient de sa responsabilité et de
l’exactitude que réclame sa profession. D’après M.
le docteur Texier, à l’obligeance de qui nous
devons ce renseignement, les figures de Dampierre
n’auraient jamais été publiées en totalité.
Toutefois, il en existe une reproduction dessinée
d’après l’original et conservée au musée de
Saintes. C’est à ce dessin que, pour certains motifs
imprécis, nous avons eu recours, afin de rendre
notre description aussi complète que possible.
Presque toutes les compositions emblématiques
présentent, en dehors d’un sujet sculpté en basrelief,
une inscription gravée sur un phylactère.
Mais, tandis que l’image se rapporte directement
au côté pratique de la science, l’épigraphe offre
surtout un sens moral ou philosophique ; elle
s’adresse à l’ouvrier plutôt qu’à l’ouvrage, et,
tantôt employant l’apophtegme, tantôt la
parabole, définit une qualité, une vertu que
l’artiste doit posséder, un point de doctrine qu’il
ne saurait méconnaître. Or, par la raison même
qu’elles sont (25) pourvues de phylactères, ces
figures révèlent leur portée secrète, leur
affectation à quelque science cachée. En effet, le
grec julacthrion, formé de julassein, garder,
préserver, et de therein, conserver, indique la
fonction de cet ornement, chargé de conserver, de
préserver le sens occulte et mystérieux dissimulé
derrière l’expression naturelle des compositions
qu’il accompagne. C’est le signe, le sceau de cette
Sagesse qui se tient en garde contre les méchants,
ainsi que le dit Platon : Sojia h peri touV ponhrouV
 julactich. Porteur ou non d’épigraphe, il suffit
de trouver le phylactère sur n’importe quel sujet
1 Louis Audiat, Epigraphie Santone et Aunisienne.
Paris, J.-B. Dumoulin, et Niort, L. Clouzot, 1870.

FULCANELLI - 5 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

pour être assuré que l’image contient un sens
caché, une signification secrète proposée au
chercheur et marquée par sa simple présence. Et la
vérité de ce sens, la réalité de cette signification
se retrouvent toujours dans la science hermétique,
qualifiée chez les maîtres anciens d’éternelle
sagesse. On ne saurait donc être surpris de
rencontrer banderoles et parchemins,
abondamment représentés parmi les attributs des
scènes religieuses ou des compositions profanes de
nos grandes cathédrales, ainsi que dans le cadre
moins sévère de l’architecture civile.
Disposés en trois rangs, perpendiculairement à
l’axe, les caissons de la galerie haute sont au
nombre de 93. Sur ce nombre, 61 se rapportent à la
science, 24 offrent des monogrammes destinés à
les séparer par séries, 4 ne présentent que des
ornements géométriques, d’exécution postérieure,
et les 4 derniers montrent leur table vide et lisse.
Les caissons symboliques, sur lesquels se concentre
l’intérêt du plafond de Dampierre, constituent un
(26) ensemble de figures réparties en sept séries.
Chaque série est isolée de la suivante par trois
caissons, disposés en ligne transversale, décorés
alternativement du monogramme de Henri II et des
croissants entrelacés de Diane de Poitiers ou de
Catherine de Médicis, chiffres que l’on remarque
sur quantité d’édifices de la même époque. Or,
nous avons fait cette constatation, assez
surprenante, que la plupart des hôtels ou châteaux
porteurs du double D lié à la lettre H et du triple
croissant, ont une décoration de caractère
alchimique incontestable. Mais pourquoi ces mêmes
logis sont-ils qualifiés du titre de « châteaux de
Diane de Poitiers » par les auteurs de
monographies, et sur la seule existence du chiffre
en question ? Cependant, ni la demeure de Louis
d’Estissac, à Coulonges-sur-l’Autize, ni celle des
Clermont, placées toutes deux sous l’égide de la
trop fameuse favorite, ne lui ont jamais appartenu.
D’autre part, quelle raison pourrait-on donner du
monogramme et des croissants qui fût de nature à
justifier leur présence au milieu d’emblèmes
hermétiques ? A quelle pensée, à quelle tradition
les initiés de la noblesse auraient-ils obéi en
plaçant sous la protection fictive d’un monarque et
sa concubine, — objets de la réprobation générale,
— leur oeuvre hiéroglyphique peinte ou sculptée ?
« Henri II, écrit l’abbé de Montgaillard1, était un
prince sot, brutal et d’une profonde insouciance
pour le bien de ses peuples ; ce mauvais roi fut
constamment dominé par sa femme et sa vieille
(27) maîtresse ; il leur abandonna les rênes de
l’Etat et ne recula devant aucune des cruautés
exercées contre les protestants. On peut dire de lui
qu’il continua le règne de François Ier, en fait de
despotisme politique et d’intolérance religieuse. »
Il est donc impossible d’admettre que les
philosophes instruits, gens d’étude et de haute
moralité, aient eu la pensée d’offrir l’hommage de
1 Abbé de Montgaillard, Histoire de France, t. I, p. 186.
Paris, Moutardier, 1827.
leurs travaux au couple royal que la débauche
devait rendre honteusement célèbre.
Différente est la vérité, car le croissant
n’appartient ni à Diane de Poitiers, ni à Catherine
de Médicis. C’est un symbole de la plus haute
Antiquité, connu des Egyptiens et des Grecs, utilisé
par les Arabes et par les Sarrasins bien avant son
introduction dans notre moyen âge occidental.
C’est l’attribut d’Isis, d’Artémis ou de Diane, de
Séléné, Phoebé ou la Lune, l’emblème spagyrique
de l’argent et le sceau de la couleur blanche. Sa
signification est triple : alchimique, magique,
cabalistique, et cette triple hiérarchie de sens,
synthétisée dans l’image des croissants entrelacés,
embrasse l’étendue de l’ancienne et traditionnelle
connaissance. On s’étonnera moins, dès lors, de
voir figurer la triade symbolique à côté de signes
obscurs, puisqu’elle leur sert de support et permet
d’orienter l’investigateur vers la science à laquelle
ceux-ci appartiennent. Quant au monogramme, il
est facilement explicable et montre, une fois de
plus, comment les philosophes ont utilisé des
emblèmes de signification connue, en les dotant
d’un sens spécial généralement ignoré. C’est le
plus sûr moyen qu’ils aient (28) eu de masquer au
profane une science exposée figurativement à tous
les regards : procédé renouvelé des Egyptiens dont
l’enseignement, traduit en hiéroglyphes à
l’extérieur des temples, demeurait lettre morte
pour qui n’en avait pas la clef. Le monogramme
historique est formé de deux D, entrelacés et
réunis par la lettre H, initiale de Henri II. Telle est,
du moins, l’expression ordinaire du chiffre qui
voile, sous son image, une tout autre chose.
On sait que l’alchimie est fondée sur les
métamorphoses physiques opérées par l’esprit,
dénomination donnée au dynamisme universel
émané de la divinité, lequel entretient la vie et le
mouvement, en provoque l’arrêt ou la mort, évolue
la substance et s’affirme comme le seul animateur
de tout ce qui est. Or, dans la notation alchimique,
le signe de l’esprit ne diffère pas de la lettre H des
Latins et de l’êta des Grecs. Nous donnerons plus
loin, en étudiant l’un des caissons où ce caractère
est figuré couronné (série VII, 2), quelques-unes de
ses applications symboliques. Pour l’instant, il
suffit de savoir que l’esprit, agent universel,
constitue, dans la réalisation de l’OEuvre la
principale inconnue dont la détermination assure le
plein succès. Mais celle-ci, dépassant les bornes de
l’entendement humain, ne peut-être acquise que
par révélation divine. « Dieu, répètent les maîtres,
donne la sagesse à qui il lui plaît et la transmet par
l’Esprit-Saint, lumière du monde ; c’est pourquoi la
science est dite un Don de Dieu, autrefois réservé à
ses ministres, d’où le nom d’Art sacerdotal qu’elle
portait (29) à l’origine. » Ajoutons qu’au moyen
âge le Don de Dieu s’appliquait au Secretum
secretorum, ce qui revient précisément au secret
par excellence, celui de l’esprit universel.
Ainsi, le Donum Dei, connaissance révélée de la
science du Grand OEuvre, clef des matérialisations

FULCANELLI - 6 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

de l’esprit et de la lumière (HlioV), apparaît
incontestablement sous le monogramme du double
D (Donum Dei) uni au signe de l’esprit (H), initiale
grecque du soleil, père de la lumière, HlioV. On ne
saurait mieux indiquer le caractère alchimique des
figures de Dampierre, dont nous allons maintenant
entreprendre l’étude.
IV
Première série (pl. XXVII).
Caisson 1. — Deux arbres de même dimension et
de grosseur semblable figurent côte à côte sur le
même terrain ; l’un est vert et vigoureux1, l’autre
inerte et desséché. La banderole qui paraît les
réunir porte ces mots :
. SOR . NON . OMNIBUS . ÆQUE .
(30) Le sort n’est pas égal pour tous. Cette
vérité, limitée à la période d’existence humaine,
nous semble d’autant plus relative que la destinée,
triste ou souriante, tranquille ou bouleversée, nous
achemine tous, sans distinction ni privilège, vers la
mort. Mais si nous la transposons dans le domaine
hermétique, elle prend alors un sens positif
nettement accusé et qui a dû lui assurer la
préférence auprès de notre Adepte.
Suivant la doctrine alchimique, les métaux
usuels, arrachés de leur gîte pour répondre aux
besoins de l’industrie, contraints de se plier aux
exigences de l’homme, apparaissent ainsi comme
les victimes d’un mauvais sort flagrant. Alors qu’à
l’état de minerai ils vivaient au fond de la roche,
évoluant lentement vers la perfection de l’or natif,
ils sont condamnés à mourir aussitôt après leur
extraction et périssent sous l’action néfaste du feu
réducteur. La fonte, en les séparant des éléments
nutritifs associés aux minéralisateurs chargés
d’entretenir leur activité, les tue en fixant la
forme temporaire et transitoire qu’ils avaient
acquise. Telle est la signification des deux arbres
symboliques, dont l’un exprime la vitalité minérale
et l’autre l’inertie métallique. De cette simple
image, l’investigateur intelligent et suffisamment
instruit des principes de l’art pourra tirer une
conséquence utile et profitable. S’il se souvient
que les vieux maîtres recommandent de
commencer l’ouvrage au point où la nature achève
le sien ; s’il sait tuer le vif afin de ressusciter le
mort, il découvrira certainement quel métal il (31)
lui faut prendre et quel minéral il doit élire afin de
commencer son premier labeur, puis, réfléchissant
aux opérations de la nature, il apprendra d’elle la
1 Au pied de cette arbre couvert de feuillage, la terre
est creusée en forme de cuvette, afin que soit mieux
retenue l’eau versée pour son arrosage. De même, le
métal, mort par la réduction, recouvrera-t-il
l’existence, en des imbibitions fréquentes.
manière d’unir le corps revivifié à un autre corps
vivant, — car la vie désire la vie, — et, s’il nous a
compris, il verra de ses yeux et touchera de ses
mains le témoignage matériel d’une grande vérité…
Ce sont là des paroles trop succinctes, sans
doute, et nous le regrettons ; mais notre
soumission aux règles de la discipline traditionnelle
ne nous permet pas de les préciser ni de les
développer davantage.
Caisson 2. — Une tour de forteresse, élevée sur
glacis, couronnée de créneaux et de mâchicoulis,
pourvue de meurtrières et coiffée d’un dôme, est
percée d’une étroite fenêtre grillée et d’une porte
solidement verrouillée. Cet édifice, d’aspect
puissant et rébarbatif, reçoit des nuées une averse
que l’inscription désigne comme étant une pluie
d’or :
. AURO . CLAVSA . PATENT .
L’or ouvre les portes fermées. Chacun le sait.
Mais ce proverbe, dont l’application se retrouve à
la base du privilège, du favoritisme et de tous les
passe-droits, ne saurait avoir, dans l’esprit du
philosophe, le sens figuré que nous lui connaissons.
Ce n’est pas de l’or corrupteur qu’il est question
ici, mais bien de l’épisode mytho-hermétique que
contient la fable de Jupiter et Danaé. Les poètes
racontent que cette princesse, fille du roi d’Argos,
Acrisius, (32) fut enfermée dans une tour parce
qu’un oracle avait annoncé à son père qu’il serait
tué par son petit-fils. Or, les murs d’une prison, si
épais soient-ils, ne sauraient constituer un obstacle
sérieux à la volonté d’un dieu. Zeus, grand amateur
d’aventure et de métamorphose, toujours
préoccupé de tromper la vigilance d’Héra et
d’étendre sa progéniture, remarqua Danaé. Peu
embarrassé sur le choix des moyens, il s’introduisit
auprès d’elle sous forme de pluie d’or, et, à
l’expiration du terme requis, la prisonnière mit au
monde un fils qui reçut le nom de Persée. Acrisius,
fort mécontent de cette nouvelle, fit enfermer la
mère et l’enfant dans un coffre que l’on jeta à la
mer. Emporté par les courants jusqu’à l’île de
Sériphe, des pêcheurs recueillirent le singulier
vaisseau, l’ouvrirent et en présentèrent le contenu
au roi Polydecte, lequel reçut avec beaucoup
d’hospitalité Danaé et Persée. Sous cette mirifique
histoire se cache un important secret, celui de la
préparation du sujet hermétique, ou matière
première de l’OEuvre et de l’obtention du soufre,
primum ens de la pierre. Danaé représente notre
minéral brut, tel qu’on l’extrait de la mine. C’est
la terre des sages qui contient en elle l’esprit actif
et caché, seul capable, dit Hermès, de réaliser
« par ces choses les miracles d’une seule chose ».
Danaé vient, en effet, du dorien Dan, terre, et de
ah, souffle, esprit. Les philosophes enseignent que
leur matière première est une parcelle du chaos
originel, et c’est bien ce qu’affirme le nom grec
d’Acrisius, roi d’Argos et père de Danaé : Acrisia

FULCANELLI - 7 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

signifie confusion, désordre ; ArgoV veut (33) veut
dire brut, inculte, inachevé. Zeus, pour sa part,
marque le ciel, l’air et l’eau ; à telle enseigne que
les Grecs, pour exprimer l’action de pleuvoir,
disaient : Uei o ZeuV, Jupiter envoie de la pluie,
ou, plus simplement, il pleut. Ce dieu apparaît
donc comme la personnification de l’eau, d’une
eau capable de pénétrer les corps, d’une eau
métallique, puisqu’elle est d’or ou tout au moins
dorée. C’est exactement le cas du dissolvant
hermétique, lequel, après fermentation dans un
baril de chêne, prend à la décantation l’aspect de
l’or liquide. L’auteur anonyme d’un manuscrit
inédit du XVIIIe siècle1 écrit à ce sujet : « Si vous
laissés écouler cette eau, vous y verrés de vos
propres yeux l’or brillant dans son premier être,
avec toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. » L’union
même de Zeus et de Danaé indique la manière dont
le dissolvant doit être appliqué ; le corps, réduit en
poudre fine, mis en digestion avec une faible
quantité d’eau, est ensuite humecté, arrosé peu à
peu, au fur et à mesure de son absorption,
technique que les sages ont nommé imbibition. On
obtient ainsi une pâte de plus en plus molle, qui
devient sirupeuse, huileuse, enfin fluide et
limpide. Soumise alors, dans certaines conditions, à
l’action du feu, une partie de cette liqueur se
coagule en une masse qui tombe au fond et que
l’on recueille avec soin. C’est là notre précieux
soufre, l’enfant nouvellement né, le petit roi et
notre dauphin, poisson symbolique (36) autrement
appelé échénéis, rémora ou pilote2, Persée ou
poisson de la mer Rouge (en grec PerseuV), etc.
Caisson 3. — Quatre fleurs épanouies et dressées
sur leurs tiges sont en contact avec le tranchant
d’un sabre nu. Ce petit motif a pour devise :
. NVTRI . ETIAM . RESPONSA . FERVNTVR .
Développe aussi les oracles annoncés. C’est un
conseil donné à l’artiste, afin que celui-ci, en le
pratiquant, puisse être assuré de diriger
convenablement la coction, ou seconde opération
du Magistère. Nutri etiam responsa feruntur, lui
confie l’esprit de notre philosophe, par
l’intermédiaire des caractères pétrifiés de son
oeuvre.
Ces oracles, au nombre de quatre,
correspondent aux quatre fleurs ou couleurs qui se
manifestent pendant l’évolution du Rebis et
révèlent extérieurement à l’alchimiste les phases
successives du travail interne. Ces phases,
diversement colorées, portent le nom de Régimes
1 La clef du cabinet Hermétique, « manuscrit copié
d’après l’original appartenant à M. Desaint, médecin,
rue Hiacinthe à Paris ».
2 Le rémora est fameux par les contes dont il a été
l’objet. Entre autres fables ridicules, Pline certifie
que, si l’on conserve ce poisson dans du sel, son
appoche seule suffit pour retirer du puits le plus
profond l’or qui peut y être tombé.
ou de Règnes. On en compte ordinairement sept. A
chaque régime les philosophes ont attribué l’une
des divinités supérieures de l’Olympe, et aussi
l’une des planètes célestes dont l’influence
s’exerce parallèlement à la leur, dans le temps
même de leur domination. D’après l’idée
généralement répandue, planètes et divinités
développent leur puissance simultanée selon une
invariable (37) hiérarchie. Au règne de Mercure (¢E
rmhV, base, fondement), premier stade de
l’OEuvre, succède celui de Saturne (KronoV, le
vieillard, le fou) ; Jupiter gouverne ensuite (ZeuV,
union, mariage), puis Diane, (ArtemiV, entier,
complet) ou la Lune, dont la robe étincelante est
tantôt tissée de cheveux blancs, tantôt faite de
cristaux de neige ; Vénus, vouée au vert (¢Ajrodith
, beauté, grâce), hérite alors du trône, mais Mars
la chasse bientôt (¢ArhV, adapté, fixé), et ce
prince belliqueux, aux vêtements teints de sang
coagulé, est lui-même renversé par Apollon (Apoll
on, le triomphateur), le Soleil du Magistère,
empereur vêtu de brillante écarlate, lequel établit
définitivement sa souveraineté et sa puissance sur
les ruines de ses prédécesseurs3.
Quelques auteurs, assimilant les phases colorées
de la coction aux sept jours de la création, ont
désigné le labeur entier par l’expression Hebdomas
hebdomadum, la Semaine des semaines, ou
simplement la Grande Semaine, parce que
l’alchimiste doit suivre au plus près, dans sa
réalisation microcosmique, toutes les circonstances
qui accompagnèrent le Grand OEuvre du Créateur.
Mais ces régimes divers sont plus ou moins
francs et varient beaucoup, tant pour la durée que
pour l’intensité. Aussi les maîtres se sont-ils bornés
à signaler seulement quatre couleurs, essentielles
et (38) prépondérantes, parce qu’elles offrent plus
de netteté et de permanence que les autres,
savoir : le noir, le blanc, le jaune ou citrin et le
rouge. Ces quatre fleurs du jardin hermétique
doivent être coupées successivement, dans l’ordre
et à la fin de leur floraison, ce qui explique la
présence de l’arme sur notre bas-relief. Partant, il
faut craindre de trop se hâter, avec l’espoir vain
d’abréger le temps, parfois très long, en outrepassant
le degré de feu requis au régime du
moment. Les vieux auteurs conseillent la prudence
et mettent en garde les apprentis contre toute
impatience préjudiciable ; proecipitatio a diabolo,
leur disent-ils ; car, en cherchant à atteindre trop
tôt le but, ils ne réussiraient qu’à brûler les fleurs
du compost et provoqueraient la perte
irrémédiable de l’ouvrage. Il est donc préférable,
ainsi que l’enseigne l’Adepte de Dampierre, de
3 Nous nous bornerons à énumérer ici les stades
successifs du second OEuvre sans en faire d’analyse
spéciale. De grands Adeptes, et particulièrement
Philalèthe, dans son Introitus, en ont poussé très loin
l’étude. Leurs descriptions reflètent une telle
conscience qu’il nous serait impossible d’en dire plus
ni de le dire mieux.

FULCANELLI - 8 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

développer les oracles, qui sont les prédictions ou
présages colorés de l’opération régulière, avec
patience et persévérance, aussi longtemps que la
nature peut l’exiger.
Caisson 4. — Une vieille tour démantelée, dont
la porte, arrachée de ses gonds, laisse l’entrée
libre : c’est ainsi que l’imagier a figuré la prison
ouverte. A l’intérieur, on voit encore en place une
entrave, ainsi que trois pierres indiquées dans la
partie supérieure. Deux autres entraves, extraites
de la geôle, se remarquent aux côtés de la ruine.
Cette composition marque l’achèvement des trois
pierres ou médecines de Géber, successivement
obtenues, lesquelles sont désignées par les
philosophes sous les noms de (39) Soufre
philosophique pour la première ; Elixir ou Or
potable pour la seconde ; Pierre philosophale,
Absolu ou Médecine universelle pour la dernière.
Chacune de ces pierres a dû subir la coction dans
l’Athanor, prison du Grand OEuvre, et c’est la
raison pour laquelle une dernière entrave s’y
trouve encore scellée. Les deux précédentes, ayant
accompli leur temps de « mortification et de
pénitence », ont quitté leurs fers, visibles à
l’extérieur.
Le petit bas-relief a pour devise la parole de
l’apôtre Pierre (Actes, ch. XII, v. 2), qui fut
miraculeusement délivré de sa prison par un ange :
. NV(N)C . SCIO . VERE .
Maintenant, je sais vraiment ! Parole de joie
vive, élan d’intime satisfaction, cri d’allégresse
que pousse l’Adepte devant la certitude du
prodige. Jusque-là, le doute pouvait encore
l’assaillir ; mais, en présence de la réalisation
parfaite et tangible, il ne craint plus d’errer ; il a
découvert la voie, reconnu la vérité, hérité du
Donum Dei. Rien du grand secret ne lui est
désormais ignoré… Hélas ! combien, parmi la foule
des chercheurs, peuvent se flatter d’arriver au but,
de voir, de leurs yeux, s’ouvrir la prison, à jamais
close pour le plus grand nombre !
La prison sert encore d’emblème au corps
imparfait, sujet initial de l’OEuvre, dans lequel
l’âme aqueuse et métallique se trouve fortement
attachée et retenue. « C’est cette eau prisonnière,
dit Nicolas (40) Valois1, qui crie sans cesse : Ayde
moy, je t’ayderay, c’est-à-dire eslargis moy de ma
prison, et si une fois tu m’en peux faire sortir, je te
rendray maistre de la forteresse où je suis. L’eau
donc qui est dans ce corps enfermée est la mesme
nature d’eau que celle que nous lui donnons à
boire, qui est appellée Mercure Trismegiste, dont
entend parler Parmenides, quand il dit : Nature
s’esjouit en Nature, Nature surmonte Nature et
Nature contient Nature. Car ceste eau enfermée se
resjouyt avec son compagnon qui le vient deslivrer
de ses fers, se mesle avec iceluy et enfin,
1 Nicolas Valois, Les Cinq Livres. Livre I : De la Clef du
Secret des Secrets. Ms. cité.
convertissant ladite prison en eux, rejetant ce qui
leur est contraire, qui est la préparation, sont
convertis en eau mercurielle et permanente… C’est
donc à bon droict que nostre Eau divine est
appelée la Clef, Lumière, Diane qui esclaire dans
l’espoisseur de la nuict. Car c’est l’entrée de tout
l’OEuvre et celle qui illumine tout homme. »
Caisson 5. — Pour l’avoir constaté
expérimentalement, les philosophes certifient que
leur pierre n’est autre chose qu’une coagulation
complète de l’eau mercurielle. C’est ce fait que
traduit notre bas-relief, où l’on voit la pierre
cubique des anciens francs-maçons flottant sur les
ondes marines. Quoi qu’une telle opération
paraisse impossible, elle ne laisse pas toutefois que
d’être naturelle, parce que notre mercure porte en
soi le principe sulfureux solubilisé, auquel il est
redevable de sa coagulation (41) ultérieure. Il est
regrettable toutefois que l’extrême lenteur
d’action de cet agent potentiel ne permette pas à
l’observateur d’enregistrer le moindre signe d’une
réaction quelconque, durant les premiers temps de
l’ouvrage. C’est la cause d’insuccès de beaucoup
d’artistes, lesquels, vite déçus, abandonnent un
travail pénible, qu’ils jugent vain, bien qu’ils aient
suivi la bonne voie et opéré sur les matériaux
propres, canoniquement préparés. C’est à ceux-là
que s’adresse la parole de Jésus à Pierre marchant
sur les eaux, et que rapporte saint Matthieu (ch.
XIV, 31) :
. MODICE . FIDEI . QVARE . DVBITASTI .
Pourquoi as-tu douté, homme de peu de foi ?
En vérité, nous ne pouvons rien connaître sans
le secours de la foi, et quiconque ne la possède
point ne peut rien entreprendre. Nous n’avons
jamais vu que le scepticisme et le doute eussent
édifié quoi que ce soit de stable, de noble, de
durable. Il faut souvent se rappeler l’adage latin :
Mens agitat molem, car c’est la conviction
profonde de cette vérité qui conduira le sage
ouvrier au terme heureux de son labeur. C’est en
elle, en cette foi robuste, qu’il puisera les vertus
indispensables à la résolution de ce grand mystère.
Le terme n’est pas exagéré : nous nous trouvons,
en effet, devant un mystère réel, tant par son
développement contraire aux lois chimiques que
par son mécanisme obscur, mystère que le savant
le mieux instruit et l’Adepte le plus expert ne
sauraient expliquer. Tant il est vrai que la (42)
nature, en sa simplicité, semble se complaire à
nous proposer des énigmes devant lesquelles notre
logique recule, notre raison se trouble, notre
jugement s’égare.
Or, cette pierre cubique, que l’industrieuse
nature engendre de l’eau seule, — matière
universelle du péripatétisme, — et dont l’art doit
tailler les six faces selon les règles de la géométrie
occulte, apparaît en voie de formation dans un

FULCANELLI - 9 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

curieux bas-relief du XVIIe siècle décorant la
fontaine du Vertbois, à Paris (pl. XXVIII).
Comme les deux sujets ont entre eux une
étroite correspondance, nous étudierons ici
l’emblème parisien, plus étendu, espérant ainsi
jeter quelque clarté dans l’expression symbolique
trop concise de l’image santone.
Construite en 1633, par les Bénédictins de Saint-
Martin-des-Champs, cette fontaine fut
primitivement élevée à l’intérieur du prieuré et
adossée au mur d’enceinte. En, les religieux
l’offrirent, pour l’usage public, à la ville de Paris,
avec l’emplacement nécessaire à sa réédification,
sous cette condition « que le regard serait établi
dans une des anciennes tours de leur couvent, et
qu’il y serait fait une porte extérieure1 ». La
fontaine fut donc placée contre la tour dite du
Vertbois, située rue Saint-Martin et prit le nom de
fontaine Saint-Martin, qu’elle conserva durant plus
d’un siècle.
Le petit édifice, restauré aux frais de l’Etat en
1832, comporte « une niche rectangulaire peu
profonde, (43) encadrée de deux pilastres
doriques, à bossages vermiculés, qui supportent
une corniche architravée. Sur la corniche repose
une espèce d’armentin que couronne un cartouche
avec des ailes. Une conque marine surmonte ce
cartouche. La partie supérieure de la niche est
occupée par un cadre au centre duquel est sculpté
un vaisseau2 ». Ce bas-relief, en pierre, mesure 0
m. 80 de haut sur 1 m. 05 de large ; son auteur est
inconnu.
Ainsi, toutes les descriptions relatives à la
fontaine du Vertbois, copiées vraisemblablement
les unes sur les autres, se bornent à signaler, sans
plus le définir, un vaisseau comme motif principal.
Le dessin de Moisy, chargé d’illustrer la notice
d’Amaury Duval, ne nous en apprend pas
davantage. Son navire, de pure fantaisie,
représenté de profil, ne porte aucune trace de sa
singulière cargaison, et l’on chercherait en vain,
parmi les enroulements des volutes marines, le
beau et grand dauphin qui l’accompagne.
D’ailleurs, nombre de gens, peu soucieux du détail,
voient dans ce sujet la nef héraldique de Paris,
sans se douter qu’il propose aux curieux l’énigme
d’une vérité tout autre et d’ordre moins vulgaire.
Certes, on pourrait mettre en doute la justesse
de notre observation et, là où nous reconnaissons
une pierre énorme, arrimée au bâtiment avec
lequel elle fait corps, ne remarquer qu’un ballot
ordinaire de quelconque marchandise. Mais l’on
serait, dans ce cas, fort embarrassé pour donner la
raison de la (44) voile levée, incomplètement
carguée sur la vergue du grand mât, particularité
qui met en lumière l’unique et volumineux colis,
ainsi dévoilé à dessein. L’intention du créateur de
1 Fontaines de Paris, dessinées par Moisy. Notices par
Amaury Duval. Paris, 1812.
2 Inventaire général des Richesses d’Art de la France.
Paris. Monuments civils. Paris, Plon, 1879, t. I.
l’oeuvre est donc manifeste ; il s’agit d’un
chargement occulte, normalement dérobé aux
regards indiscrets, et non d’un ballot voyageant sur
le pont.
D’avantage, le vaisseau, vu de l’arrière, paraît
s’éloigner du spectateur et montre que son
déplacement est assuré par la voile d’artimon, à
l’exclusion des autres. Seule, elle reçoit l’effort du
vent, soufflant en poupe ; seule, elle en transmet
l’énergie au navire glissant sur les flots. Or, les
cabalistes écrivent artimon et prononcent antémon
ou antimon, vocable derrière lequel ils cachent le
nom du sujet ses sages. « Antqemon, en grec,
signifie fleur, et l’on sait que la matière première
est dite fleur de tous les métaux ; c’est la fleur des
fleurs (flos florum) ; la racine de ce mot, antqoV,
exprime également la jeunesse, la gloire, la
beauté, la plus noble partie des choses, tout ce qui
possède de l’éclat et brille à l’instar du feu. On ne
s’étonnera point, dès lors, que Basile Valentin,
dans son Char triomphal de l’Antimoine, ait donné
à la prime substance de l’oeuvre particulier qu’il y
décrit la dénomination de pierre de feu.
Tant qu’elle reste fixée à la nef hermétique,
cette pierre, ainsi que nous l’avons dit, doit être
considérée comme étant en vois d’élaboration. Il
faut donc, de toute nécessité, l’aider à poursuivre
sa traversée, afin que ni les tempêtes, ni les
écueils, ni les mille incidents de la route ne
retardent son (45) arrivée au havre béni. Vers
lequel, peu à peu, la nature l’achemine. Faciliter
son voyageur, prévoir, écarter les causes possibles
de naufrage, maintenir le vaisseau chargé de
précieux fardeau dans sa ligne directe, telle est la
tâche de l’artisan.
Cette formation progressive et lente explique
pourquoi la pierre est ici figurée sous l’aspect d’un
bloc dégrossi, appelé à recevoir la taille définitive
qui en fera notre pierre cubique. Les câbles qui
l’assujettissent au bâtiment indiquent assez, par
leur croisement sur leurs faces visibles, l’état
transitoire de son évolution. On sait que la croix,
dans l’ordre spéculatif, est la figuration de l’esprit,
principe dynamique, tandis qu’elle sert, dans le
domaine pratique, de signe graphique au creuset.
C’est en lui, en ce vaisseau, que s’opère la
concentration de l’eau mercurielle, par le
rapprochement de ses molécules constitutives, sous
la volonté de l’esprit métallique et grâce au
secours permanent du feu. Car l’esprit est l’unique
force capable de muer en masses compactes
nouvelles les corps dissous, de même qu’il oblige
les cristaux issus de solutions mères à prendre la
forme spécifique, invariable, par laquelle nous les
pouvons identifier. C’est pourquoi les philosophes
ont assimilé l’agrégation moléculaire du solide
mercuriel, sous l’action secrète de l’esprit, à celle
d’un sac fortement comprimé par des ligatures
entrecroisées. La pierre paraît liée comme une
secchina (du grec secazo, enfermer, clore), et
cette corporification se rend sensible par la croix,

FULCANELLI - 10 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

image de la Passion, c’est-à-dire lors du travail au
creuset, chaque fois que la chaleur (45) est
prudemment appliquée dans le degré requis et
suivant le rythme convenable. Ainsi convient-il de
préciser le sens particulier du câble, que les Grecs
appelaient calwV, homonyme de l’adverbe calowV
, lequel signifie de manière convenable et efficace.
C’est la phase la plus délicate du travail que
celle où la prime coagulation de la pierre,
onctueuse et légère, paraît à la surface et flotte
sur les eaux. Il faut alors redoubler de précaution
et de prudence dans l’application du feu, si l’on ne
veut la rougir avant terme et la précipiter. Elle se
manifeste au début sous l’aspect d’une pellicule
mince, très vite rompue, dont les fragments
détachés des bords se rétractent, puis se soudent,
s’épaississent, prennent la forme d’un îlot plat, —
l’île du Cosmopolite et la terre mythique de Délos,
— animé de mouvements giratoires et soumis à de
continuels déplacements. Cette île n’est qu’une
autre figure du poisson hermétique, né de la mer
des Sages, — notre mercure qu’Hermès appelle
mare patens, — le pilote de l’OEuvre, premier état
solide de la pierre embryonnaire. Les uns l’ont
nommé échénéis, les autres dauphin, avec autant
de raison ; car si l’échénéis passe, dans la légende,
pour arrêter et fixer les plus forts navires, le
dauphin, dont on aperçoit la tête émerger dans
notre bas-relief, possède une signification aussi
positive. Son nom grec, deljiV, désigne la matrice,
et nul n’ignore que le mercure est appelé par les
philosophes le réceptacle et la matrice de la
pierre.
Mais, afin que personne ne se méprenne,
répétons (47) encore qu’il ne saurait être ici
question du mercure vulgaire, quoique sa liquidité
puisse donner le change et en permettre
l’assimilation à l’eau secrète, humide radical
métallique. Le puissant initié que fut Rabelais1
fournit, en quelques mots, les caractéristiques
véritables du mercure philosophal. Dans sa
description du temple souterrain de la Dive
bouteille (Pantagruel, liv. V, ch. XLII), il parle
d’une fontaine circulaire qui en occupe le centre
et la partie la plus profonde. Autour de cette
fontaine, se dressent sept colonnes « qui sont
pierres, dit l’auteur, par les antiques Chaldéens et
mages attribuées aux sept planètes du ciel. Pour
laquelle chose par plus rude Minerve entendre, sus
1 Ses ouvrages sont signés du pseudonyme Alcofribas
Nasier, anagramme de François Rabelais, suivi du
titre d’abstracteur de quintessence, lequel servait,
au moyen-âge, à désigner dans le langage populaire
les alchimistes du temps. Le célèbre médecin et
philosophe se déclare ainsi, sans conteste, Adepte et
Rose-Croix, et place ses écrits sous l’égide de l’Art
sacré. D’ailleurs, dans le Prologue de Gragantua,
Rabelais montre assez que son oeuvre appartient à la
catégorie des livres fermés, hermétiques et
acroamatiques, pour la compréhension desquels de
fortes connaissances symboliques sont absolument
indispensables.
la première de saphir estoit au dessus du
chapiteau, à la vive et centrique ligne
perpendiculaire eslevée, en plomb elutian bien
precieux, l’image de Saturne tenant sa faux, ayant
aux pieds une grue d’or artificiellement esmaillée
selon la competence des couleurs naïfvement
deues à l’oiseau saturnin. Sus la seconde de
hyacinthe, tournant à gauche, estoit Jupiter en
estain jovietian, sus la poitrine d’un aigle d’or
esmaillé selon le naturel. Sus la troisième, Phoebus
en or obrizé, en sa main dextre un coq blanc. Sus la
quatriesme, en airain (48) corinthien2, Mars, et à
ses pieds un lion. Sus la cinquiesme, Venus en
cuivre, de matiere pareille à celle dont Aristonides
fit la statue d’Athamas, … une colombe à ses pieds.
Sus la sixiesme, Mercure en hydrargyre fixe,
maleable et immobile, à ses pieds une cigogne… »
Le texte est formel et ne peut prêter à aucune
confusion. Le mercure des sages, tous les auteurs
le certifient, se présente comme un corps d’aspect
métallique, de consistance solide, conséquemment
immobile par rapport au vif-argent, de volatilité
médiocre au feu, susceptible enfin de se fixer luimême
par simple coction en vase clos. Quant à la
cigogne, que Rabelais attribue au mercure, elle
prend sa signification du mot grec pelargoV,
cigogne, formé de peloV, brun livide ou noir, et ar
goV, blanc, qui sont les deux couleurs de l’oiseau et
celles du mercure philosophique, pelargoV désigne
encore un pot fait de terre blanche et noire,
emblème du vase hermétique, c’est-à-dire du
mercure, dont l’eau, vivante et blanche, perd sa
lumière, son éclat, se mortifie et devient noire, en
abandonnant son âme (49) à l’embryon de la
pierre, qui naît de sa décomposition et se nourrit
de ses cendres.
Afin de rendre témoignage que la fontaine du
Vertbois fut originairement consacrée à l’eau
philosophique, mère de tous les métaux et base de
l’Art sacré, les Bénédictins de Saint-Martin-des-
Champs firent sculpter, sur la corniche servant de
support au bas-relief, divers attributs relatifs à
cette liqueur fondamentale. Deux avirons et un
caducée entrecroisés portent le pétase d’Hermès,
figuré sous l’aspect moderne d’un armet ailé, sur
lequel veille un petit chien. Quelques cordages,
sortant de la visière, déploient leurs spires sur les
avirons et la verge ailée du dieu de l’OEuvre.
2 L’attribution de l’airain à Mars prouve que Rabelais
connaissait parfaitement la correspondance
alchimique des planètes et des métaux. En grec, cal
coV, qui désigne le cuivre ou le bronze, était employé
par les anciens poètes helléniques pour définir non le
cuivre ou l’un de ses composés, mais bien le fer.
L’auteur a donc raison de l’affecter à la planète
Mars. Quant à l’airain de Corinthe, Pline assure qu’il
se présentait sous trois aspects. Il avait tantôt l’éclat
de l’argent, tantôt celui de l’or et pouvait être le
résultat d’un alliage en proportions à peu près
équivalentes d’or et de cuivre. C’est ce dernier airain
que l’on croyait avoir été produit fortuitement par la
fusion de métaux précieux et de cuivre, lors de
l’incendie de Corinthe par Mummius (146 av. J-C.).

FULCANELLI - 11 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Le mot grec plath, par lequel on désignait
l’aviron1, offre simultanément le sens de vaisseau
et celui de van. Ce dernier est une sorte de
coquille d’osier attribuée au mercure, et que les
cabalistes écrivent vent. C’est pourquoi la Table
d’Emeraude dit allégoriquement, en parlant de la
pierre, que « le vent l’a portée dans son ventre ».
Ce van n’est autre chose que la matrice, le
vaisseau porteur de la pierre, emblème du mercure
et sujet principal de notre bas-relief. Quant au
caducée, c’est chose connue qu’il appartient en
propre au messager des dieux, avec le pétase ailé
et les talonnières. Nous dirons seulement que le
vocable grec Keruceion, caducée, rappelle par son
étymologie le coq, Kerux, consacré à Mercure
comme annonciateur de la (50) lumière. Tous ces
symboles convergent, on le voit, vers un seul et
même objet, également indiqué par le petit chien,
posé sur la voûte de l’armet, dont le sens spécial (k
ranoV, tête, sommet) marque la partie importante,
en l’espèce le point culminant de l’art, la clef du
Grand OEuvre. Noël, dans son Dictionnaire de la
Fable, écrit que « le chien était consacré à Mercure
comme au plus vigilant et au plus rusé de tous les
dieux ». Suivant Pline, la chair des jeunes chiens
était réputée si pure qu’on l’offrait aux dieux en
sacrifice, et qu’on la servait dans les repas
préparés pour eux. L’image du chien posé sur le
casque protecteur de la tête constitue, au surplus,
un véritable applicable au mercure. C’est une
traduction figurée du cynocéphale (cunocejaloV,
qui a une tête de chien), forme mystique très
vénérée des anciens Egyptiens qui la donnèrent à
quelques divinités supérieures, et particulièrement
au dieu Thot, lequel devint par la suite l’Hermès
des grecs, le Trismégiste des philosophes, le
Mercure des Latins.
Caisson 6. — Un dé à jouer est posé sur une
petite table de jardin ; au premier plan végètent
trois plantes herbacées. Pour toute enseigne, ce
bas-relief porte l’adverbe latin :
. VTCVMQUE .
En quelque manière, c’est-à-dire d’une façon
analogue, ce qui pourrait laisser croire que la
découverte de la pierre serait due au hasard, et
qu’ainsi la connaissance du Magistère resterait
tributaire d’un (53) heureux coup de dé. Mais nous
savons pertinemment que la science, véritable
présent de Dieu, lumière spirituelle obtenue par
révélation, ne saurait être sujette à de tels aléas.
Ce n’est pas qu’on ne puisse trouver fortuitement,
là comme ailleurs, le tour de main qu’exige
l’opération rebelle ; cependant, si l’alchimie se
bornait à l’acquisition d’une technique spéciale, de
quelque artifice de laboratoire, elle se réduirait à
1 en cabale phonétique, rame, équivalent d’aviron,
désigne également l’eau philosophale. ‘Rama, mis
pour rasma, signifie aspersion, arrosement, rac. rew,
couler.
fort peu de chose et n’excéderait pas la valeur
d’une simple formule. Or, la science dépasse de
beaucoup la fabrication synthétique des métaux
précieux, et la pierre philosophale elle-même n’est
que le premier échelon positif permettant à
l’Adepte de s’élever jusqu’aux plus sublimes
connaissances. En demeurant même dans le
domaine physique, qui est celui des manifestations
matérielles et des certitudes fondamentales, nous
pouvons assurer que l’OEuvre n’est point soumis à
l’imprévu. Il a ses lois, ses principes, ses
conditions, ses agents secrets et résulte de trop
d’actions combinées et d’influences diverses pour
obéir à l’empirisme. Il faut le découvrir, en
comprendre le processus, bien connaître ses causes
et ses accidents avant de passer à son exécution. Et
quiconque ne le peut voir « en esprit » perd son
temps et son huile à le vouloir trouver par la
pratique. « Le sage a ses yeux en sa tête, dit
l’Ecclésiaste (ch. II, 14), et l’insensé marche dans
les ténèbres. »
Le dé à jouer a donc une autre signification
ésotérique. Sa figure, qui est celle du cube (cuboV,
dé à jouer, cube), désigne la pierre cubique ou
taillée, notre pierre philosophale et la pierre
angulaire de (54) l’Eglise. Mais, pour être
régulièrement dressée, cette pierre demande trois
répétitions successives d’une même série de sept
opérations, ce qui porte leur totale à vingt et une.
Ce nombre correspond exactement à la somme des
points marqués sur les six faces du dé, puisque en
additionnant les six premiers nombres on obtient
21. Et les trois séries de sept se retrouveront
encore en totalisant les mêmes nombres de points
à boustrophédon :
1 2 3
6 5 4
Placés à l’intersection d’un hexagone inscrit,
ces chiffres traduiront le mouvement circulaire
propre à l’interprétation d’une autre figure,
emblématique du Grand OEuvre, celle du serpent
Ouroboros, aut serpens qui caudam devoravit. En
tout cas, cette particularité arithmétique, en
concordance parfaite avec le travail, consacre
l’attribution du cube ou dé à l’expression
symbolique de notre quintessence minérale. C’est
la table isiaque réalisée par le trône cubique de la
grande déesse.
Il suffit donc, analogiquement, de jeter trois
fois le dé sur la table, — ce qui équivaut, dans la
pratique, à redissoudre trois fois la pierre, — pour
l’obtenir avec toutes ses qualités. Ce sont ces trois
phases végétatives que l’artiste a représentées ici
par trois végétaux. Enfin, les réitérations
indispensables à la perfection du labeur
hermétique fournissent la raison du livre
hiéroglyphique d’Abraham le Juif, composé, nous
dit Flamel, de trois sept (55) feuillets. De même,
un splendide manuscrit enluminé, exécuté au début

FULCANELLI - 12 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

du XVIIIe siècle1, renferme vingt et une figures
peintes adaptées chacune aux vingt et une
opérations de l’OEuvre.
V
Deuxième série (pl. XXIX).
Caisson 1. — D’épaisses nuées interceptent la
lumière du soleil et couvrent d’ombre une fleur
agreste qu’accompagne la devise :
. REVERTERE . ET . REVERTAR .
Retourne, et je reviendrai. Cette plante
herbacée, toute fabuleuse, était nommée, par les
Anciens, Baraas. On la trouvait, dit-on, sur les
flancs du mont Liban, au dessus du chemin qui
conduit à Damas (c’est-à-dire, cabalistiquement,
au mercure principe féminin : Damar, femme,
épouse). On ne la voyait apparaître qu’au mois de
mai, lorsque le printemps ôte de la terre son
linceul de neige. Aussitôt la nuit venue, nous dit
Noël, « cette plante commence à s’enflammer et à
rendre de la clarté comme un petit flambeau ; mais
aussitôt que le jour vient, cette lumière disparaît,
et l’herbe devient invisible ; les feuilles mêmes
qu’on a enveloppées dans des mouchoirs ne s’y
trouvent plus, ce qui (56) autorise l’opinion de
ceux qui disent que cette plante est obsédée des
démons, parce qu’elle a aussi, selon eux, une
propriété occulte pour rompre les charmes et les
sortilèges. D’autres assurent qu’elle est propre à
transmuer les métaux en or, et c’est pour cette
raison que les Arabes l’appellent l’herbe de l’or ;
mais ils n’oseraient la cueillir, ni même
l’approcher, pour avoir, disent-ils, éprouvé
plusieurs fois que cette plante fait mourir
subitement celui qui l’arrache de terre sans
apporter les précautions nécessaires, et, comme ils
ignorent ces précautions, ils la laissent sans y
toucher. »
De ce petit sujet se dégage ésotériquement
l’artifice de la solution du soufre par le mercure, la
plante exprimant la vertu végétative de celui-ci, et
le soleil la nature ignée de celui-là. L’opération est
d’autant plus importante qu’elle conduit à
l’acquisition du mercure philosophique, substance
vivante, animée, issue du soufre pur radicalement
uni à l’eau primitive et céleste. Nous avons dit
précédemment que le caractère extérieur,
permettant l’identification certaine de cette eau
est une figure étoilée et rayonnante que la
coagulation faisait apparaître à sa surface.
Ajoutons que la signature astrale du mercure, ainsi
qu’il est d’usage de nommer l’empreinte en
question, s’affirme avec d’autant plus de netteté
1 La Génération et Opération du Grand OEuvre, ms. de
la bibl. du Palais des Arts, à Lyon, n°88 (Delandine,
899), in-folio.
et de vigueur que l’animation progresse et s’avère
plus complète.
Or, les deux voies de l’OEuvre nécessitent deux
manières différentes d’opérer l’animation du
mercure initial. La première appartient à la voie
courte et comporte une seule technique par
laquelle on (57) humecte peu à peu le fixe, — car
toute matière sèche boit avidement son humide, —
jusqu’à ce que l’affusion réitérée du volatil sur le
corps fasse gonfler le composé et le rende en
masse pâteuse, ou sirupeuse selon le cas. La
seconde méthode consiste à digérer la totalité du
soufre dans trois ou quatre fois son poids d’eau,
décanter ensuite la solution, puis dessécher le
résidu et le reprendre avec une quantité
proportionnelle de nouveau mercure. Quand la
dissolution est achevée, on sépare les fèces, s’il y
en a, et les liqueurs, rassemblées, sont soumises à
une lente distillation au bain. L’humidité superflue
se trouve ainsi dégagée, laissant le mercure dans la
consistance requise, sans aucune perte de ses
qualités et prêt à subir la coction hermétique.
C’est cette seconde pratique qu’exprime
symboliquement notre bas-relief.
On comprend sans peine que l’étoile, —
manifestation extérieure du soleil interne, — se
représente chaque fois qu’une nouvelle portion de
mercure vient baigner le soufre indissous, et
qu’aussitôt celui-ci cesse d’être visible pour
reparaître à la décantation, c’est-à-dire au départ
de la matière astrale. « Retourne, dit le fixe, et je
reviendrai. » A sept reprises successives, les nuées
dérobent aux regards tantôt l’étoile, tantôt la
fleur, selon les phases de l’opération, de sorte que
l’artiste ne peut jamais, au cours du travail,
apercevoir simultanément les deux éléments du
composé. Et cette vérité se voit confirmée jusqu’à
la fin de l’OEuvre, puisque la coction du mercure
philosophique, — autrement (58) appelé astre ou
étoile des sages, le transforme en soufre fixe, fruit
de notre végétal emblématique, dont la semence
se trouve ainsi multipliée en qualité et en vertu.
Caisson 2. — Au centre de ce caisson, un fruit,
que l’on prend généralement, pour une poire, mais
qui peut, avec autant de vraisemblance, être une
pomme ou une grenade, prend sa signification de la
légende sous laquelle il figure :
. DIGNA . MERCES . LABORE .
Travail dignement récompensé. Ce fruit
symbolique n’est autre que la gemme hermétique,
pierre philosophale du Grand-OEuvre ou Médecine
des anciens sages appelée encore Absolu, Petit
Charbon ou Escarboucle précieuse (carbunculus), le
soleil brillant de notre microcosme et l’astre de
l’éternelle sapience.
Ce fruit est double, car on le cueille à la fois sur
l’Arbre de Vie, en le réservant spécialement aux
usages thérapeutiques, et sur l’Arbre de Science, si
l’on préfère l’employer à la transmutation

FULCANELLI - 13 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

métallique. Ces deux facultés correspondent à
deux états d’un même produit, dont le premier
caractérise la pierre rouge, translucide et
diaphane, destinée à la médecine en qualité d’or
potable, et le second, la pierre jaune, que son
orientation métallique et sa fermentation par l’or
naturel ont rendue opaque. Pour cette raison, De
Cyrano Bergerac1 donne deux (59) couleurs au fruit
du Magistère dans sa description de l’arbre
emblématique au pied duquel il repose. « C’étoit,
écrit-il, une rase campagne, tellement découverte
que ma vue, de sa plus longue portée, n’y
rencontroit pas seulement un buisson ; et
cependant, à mon réveil, je me trouvai sous un
arbre, en comparaison de qui les plus hauts cèdres
ne paroîtroient que de l’herbe. Son tronc étoit d’or
massif, ses rameaux d’argent et ses feuilles
d’émeraudes, qui, dessus l’éclatante verdeur de
leur précieuse superficie, se représentoient comme
dans un miroir les images du fruit qui pendoit
alentour. Mais jugez si le fruit devoit rien aux
feuilles ! L’écarlate enflammée d’un gros
escarboucle composoit la moitié de chacun, et
l’autre étoit en suspens si elle tenoit sa matière
d’une chrysolithe ou d’un morceau d’ambre doré ;
les fleurs épanouies étoient des roses de diamant
fort larges, et les boutons de grosses perles en
poires. »
Selon son habileté, le soin, la prudence de
l’artisan, le fruit philosophique de l’arbor scientiæ
témoigne d’une vertu plus ou moins étendue. Car il
est incontestable que la pierre philosophale,
employée à la transmutation des métaux, n’est
jamais douée de la même puissance. Les
projections historiques nous en fournissent une
preuve certaine. Dans l’opération faite par J.-B.
Van Helmont, dans son laboratoire (60) de Vilvorde,
près Bruxelles, en 1618, la pierre transforma en or
18, 740 fois son poids de mercure coulant.
Richtausen, à l’aide du produit remis par
Labujardière, obtint un résultat équivalent à 22,
334 fois l’unité. La projection que réalisa Sethon,
en 1603, chez le marchand Coch, de Francfort-surle-
Mein, se fit sur une proportion égale à 1, 155
fois. Au rapport de Dippel, la poudre que Lascaris
donna à Dierbach transmutait environ 600 fois son
poids de vif-argent. Cependant, une autre parcelle,
fournie par Lascaris, se montra plus efficace ; dans
l’opération exécutée à Vienne, en 1716, en
présence du conseiller Pantzer de Hesse, du comte
Charles-Ernest de Rappach, du comte Joseph de
Würben et de Freudentahl, des frères comte et
baron de Metternich, le coefficient atteignit une
puissance voisine de dix mille. Au surplus, il n’est
pas inutile de savoir que le maximum de production
1 De Cyrano Bergerac, L’Autre Monde. Histoire
comique des Etats et Empires du Soleil. Bauche,
1910, p. 42. Conf. également l’excellente édition
Jean-Jacques Pauvert (1962), p. 184. Préface de
Claude Mettra ; biographie de Cyarano, dictionnaire
des personnages et tableau chronologique de Claude
Mettra et Jean Suyeux.
est réalisé par l’emploi du mercure, et qu’une
même qualité de pierre fournit des résultats
variables selon la nature des métaux servant de
base à la projection. L’auteur des Lettres du
Cosmopolite affirme que si une partie d’Elixir
convertit en or parfait mille parties de mercure
ordinaire, elle transformera seulement vingt
parties de plomb, trente d’étain, cinquante de
cuivre et cent d’argent. Quant à la pierre au blanc,
elle ne saurait, au même degré de multiplication,
agir que sur la moitié environ de ces quantités.
Mais, si les philosophes ont peu parlé du
rendement variable de la chrysopée, par contre ils
se sont montrés fort prolixes sur les propriétés
médicales (61) de l’Elixir, ainsi que sur les effets
surprenants qu’il permet d’obtenir dans le règne
végétal.
« L’Elixir blanc, dit Batsdorff2, fait merveille
aux maladies de tous les animaux et
particulièrement à celles des femmes, … car c’est
la vraye lune potable des anciens. » L’auteur
anonyme de la Clef du Grand OEuvre3, reprenant le
texte de Batsdorff, assure que « cette médecine a
d’autres vertus encore plus incroyables. Quand elle
est à l’Elixir au blanc, elle a tant de sympathie
avec les dames, qu’elle peut renouveler et rendre
leur corps aussi robuste qu’il étoit dans leur
jeunesse… Pour cet effet, on prépare d’abord un
bain avec plusieurs herbes odoriférantes, dont elles
doivent bien se frotter pour se décrasser ; ensuite,
elles entrent dans un second bain sans herbes, mais
dans lequel on a dissout, dans une chopine d’esprit
de vin, trois grains de l’Elixir au blanc, qu’on a
ensuite jeté dans l’eau. Elles restent un quart
d’heure dans ce bain ; après quoi, sans s’essuyer,
on fait préparer un grand feu pour faire sécher
cette précieuse liqueur. Elles se sentent alors si
fortes en elles-mêmes, et leur corps est rendu si
blanc qu’elles ne pourroient pas se l’imaginer sans
l’avoir expérimenté. Notre bon père Hermès
demeure d’accord de cette opération, mais il veut,
outre ces bains, qu’on prenne en même temps,
pendant sept jours de (62) suite, intérieurement de
cet Elixir ; et il ajoute : si une dame fait la même
chose tous les ans, elle vivra exempta de toutes les
maladies auxquelles sont sujettes les autres dames,
sans en ressentir aucune incommodité. »
Huginus à Barma certifie que « la pierre
fermentée avec de l’or peut être employée dans la
médecine de cette manière : on prendra un
scrupule ou vingt quatre grains, que l’on résoudra
selon l’art dans deux onces d’esprit de vin, et on
donnera depuis deux ou trois jusqu’à quatre
gouttes, suivant l’exigence de la maladie, dans un
peu de vin ou quelque autre véhicule
2 Batsdorff, Le Filet d’Ariadne, pour entrer avec
seureté dans le Labirinthe de la Philosophie
Hermetique. Paris, Laurent d’Houry, 1695, p. 136.
3 La Clef du Grand OEuvre, ou Lettres du Sancelrien
Tourangeau. Paris, Cailleau, 1777, p. 54.

FULCANELLI - 14 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

convenable1 ». Au rapport des vieux auteurs, toutes
las affections seraient radicalement guéries en un
jour si elles sont vieilles d’un an ; en un mois si
leur origine remonte au delà d’une année.
Mais en cela, comme en beaucoup d’autres
choses, il faut savoir se prémunir contre les excès
de l’imagination ; trop enthousiaste, l’auteur de La
Clef du Grand OEuvre voit des merveilles jusque
dans dissolution spiritueuse de la pierre : « Il en
doit sortir, prétend cet écrivain, des étincelles
ardentes dorées, et paraître dans le vase une
infinités de couleurs ». c’est aller un peu loin dans
la description de phénomènes qu’aucun philosophe
ne signale. D’ailleurs, il ne reconnaît pas de bornes
aux vertus de l’Elixir : « la lèpre, la goutte, la
paralysie, la pierre, le mal caduc, l’hydropique… ne
sourient (63) résister à la vertu de cette
médecine. » Et comme la guérison de ces maux
réputés incurables ne lui semble pas suffisante, il
s’empresse d’y ajouter des propriétés plus
admirables encore. « Cette médecine fait entendre
les sourds, voir les aveugles, parler les muets,
marcher les boiteux ; elle peut renouveler l’homme
en entier, en lui faisant changer la peau, tomber
les vieilles dents, les ongles et les cheveux blancs,
à la place desquels elle en fait croître de
nouveaux, selon la couleur que l’on désire. » Nous
versons ainsi dans l’humour et la bouffonnerie.
A en croire la majorité des sages, la pierre peut
donner d’excellents résultats dans le règne
végétal, en particulier pour les arbres fruitiers. Au
printemps si l’on arrose le sol près de leurs racines
avec uns solution d’Elixir largement étendue d’eau
de pluie, on les rend plus résistants à toutes les
causes de dépérissement et de stérilité. Ils
produisent davantage et portent des fruits sains et
savoureux. Batsdorff va même jusqu’à dire qu’il
serait possible, en utilisant ce procédé, de cultiver
des végétaux exotiques sous notre latitude. « Les
plantes délicates, écrit-il, qui ont de la peine à
venir dans les climats d’un tempérament contraire
à celui qui leur est naturel, en étant arrosées,
deviennent aussi vigoureuses que si elles étoient
dans leur terroir et solage propre et ordonné de la
nature. »
Parmi les autres propriétés merveilleuses
attribuées à la pierre philosophale, de très vieux
auteurs citent maints exemples de transformation
du cristal en rubis et du quartz en diamant, à l’aide
d’une sorte de trempe progressive. Ils envisagent
même (64) la possibilité de rendre le verre ductile
et malléable, ce que, malgré l’affirmation de
Cyliani2, nous nous garderons bien de certifier, car
1 Huginus à Barma, Le Règne de Saturne changé en
Siècle d’Or. Paris, Pierre Derieu, 1780, p. 190.
2 « Je ne décrirai point ici des opérations très-curieuses
que j’ai faites, à mon grand étonnement, dans les
règnes végétal et animal, ainsi que le moyen de faire
le verre malléable, des perles et des pierres
précieuses plus belles que la celles de la nature… ne
voulant point être parjure et paraître ici passer les
bornes de l’esprit humain. » Cyliani, Hermès dévoilé.
la manière d’agir propre à l’Elixir, — contraction et
durcissement, — semble contraire à l’obtention
d’un semblable effet. Quoiqu’il en soit, Christophe
Merret cite cette opinion et en parle ainsi dans la
Préface de son traité3 : « Pour ce qui est de la
malléabilité du verre, dit-il, sur laquelle les
alchymistes fondent la possibilité de leur Elixir,
elle paroît appuyée, mais peu solidement, sur le
passage suivant de Pline, liv. XXXVI, ch. XXVI : « on
assure que du temps de Tibère, on trouva un
moyen de rendre le verre flexible, et que tout
l’attelier de l’ouvrier qui en étoit l’inventeur fut
détruit, de peur que cette découverte n’ôtât le
prix à l’or, à l’argent et au cuivre. Mais ce bruit,
quoique assez répandu, n’en est pas plus certain. »
D’autres auteurs ont raconté le même fait,
après Pline, mais avec quelques circonstances
différentes. Dion Cassius, liv. LVII, dit : « Dans le
temps que le grand Portique vint à pencher, un
architecte dont on ignore le nom (parce que la
jalousie de l’empereur empêcha qu’on ne le mît
dans les registres), le redressa et en raffermit les
fondemens. (65) Tibère, après l’avoir payé, le
bannit de Rome. Cet ouvrier revint sous prétexte
de demander grâce à l’empereur, et laissa tomber
en sa présence un verre qui se bossua, et qu’il
raccommoda sur le champ avec ses mains, espérant
obtenir ainsi ce qu’il demandoit, mais il fut
condamné à la mort. » Isidore confirme la même
chose ; il ajoute seulement que l’empereur,
indigné, jetta le verre sur le pavé, mais que
l’ouvrier ayant tiré un marteau et l’ayant
raccomodé, Tibère lui demanda s’il y avoit encore
quelqu’un qui sût ce secret, et que l’ouvrier ayant
assuré par serment que personne que lui ne le
possédoit, l’empereur lui fit couper la tête de peur
que, s’il se divulguoit, il ne fît tomber l’or dans le
mépris, et n’ôtât aux métaux leur valeur. »
En faisant la part de l’exagération et des
apports légendaires, il n’en reste pas moins vrai
que le fruit hermétique porte en soi la plus haute
récompense que Dieu, par l’entremise de la nature,
puisse accorder ici-bas aux hommes de bonne
volonté.
Caisson 3. — L’effigie du serpent Ouroboros se
dresse sur le chapiteau d’une élégante colonne. Ce
curieux bas-relief est distingué par l’axiome :
. NOSCE . TE . IPSVM .
Traduction latine de l’inscription grecque qui
figurait au fronton du célèbre temple de Delphes :
GNWQI SEAUTON
Connais-toi toi-même. Nous avons déjà
rencontré, (66) sur quelques manuscrits anciens,
une paraphrase de cette maxime ainsi conçue :
« vous qui voulés connoistre la pierre, connoissés
3 Néri, Merret et Kunckel, L’Art de la Verrerie. Paris,
Durand et Pissot, 1752.

FULCANELLI - 15 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

vous bien et vous la connoistrés. » Telle est
l’affirmation de la loi analogique qui donne, en
effet, la clef du mystère. Or, ce qui caractérise
précisément notre figure, c’est que la colonne
chargée de supporter le serpent emblématique, se
trouve renversée par rapport au sens de
l’inscription. Disposition voulue, réfléchie,
préméditée, donnant à l’ensemble l’apparence
d’une clef et celle du signe graphique à l’aide
duquel les Anciens avaient coutume de noter leur
mercure. Clef et colonne de l’OEuvre sont d’ailleurs
des épithètes appliquées au mercure, car c’est en
lui que les éléments s’assemblent dans leur
proportion convenable et leur qualité naturelle ;
c’est de lui que tout provient, parce que, seul, il a
le pouvoir de dissoudre, mortifier et détruire les
corps, de les dissocier, d’en séparer les portions
pures, de les joindre aux esprits et de générer ainsi
de nouveaux êtres métalliques différents de leurs
parents. Les auteurs ont donc raison d’affirmer que
tout ce que cherchent les sages se peut trouver
dans le seul mercure, et c’est ce qui doit porter
l’alchimiste à diriger ses efforts vers l’acquisition
de ce corps indispensable.
Mais, afin d’y parvenir, nous lui conseillons
d’agir avec méthode en étudiant, de façon simple
et rationnelle, la manière dont la nature opère,
chez les êtres vivants, pour transformer les
aliments absorbés, débarrassés par la digestion des
substances inutiles, en sang noir, puis en sang
rouge, générateur de (67) tissus organiques et
d’énergie vitale. Nosce te ipsum. Il reconnaîtra
ainsi que les producteurs minéraux du mercure, qui
sont également les artisans de sa nutrition, de son
accroissement et de sa vie, doivent d’abord être
choisis avec discernement et travaillés avec soin.
Car, bien que, théoriquement, certains néanmoins
sont trop éloignés de la nature métallique active
pour nous être véritablement utiles, soit à cause de
leur impuretés, soit parce que leur maturation fut
arrêtée ou poussée au-delà du terme requis. Les
roches, les pierres, les métalloïdes appartiennent à
la première catégorie ; l’or et l’argent entrent
dans la seconde. Aux métalloïdes, l’agent que nous
réclamons manque de vigueur, et sa débilité ne
nous saurait être d’aucun secours ; dans l’or et
l’argent, au contraire, on l’y chercherait en vain :
la nature l’a séparé des corps parfaits lors de leur
apparition sur le plan physique.
En énonçant cette vérité, nous ne voulons pas
dire qu’il faille absolument proscrire l’or et
l’argent, ni prétendre que ces métaux sont exclus
de l’OEuvre par les maîtres de la science. Mais nous
prévenons fraternellement le disciple qu’il n’entre
ni or ni argent, même modifiés, dans la
composition du mercure. Et si l’on découvrait, dans
les auteurs classiques, quelque assertion contraire,
on devrait croire que l’Adepte entend parler,
comme Philalèthe, Basile Valentin, Nicolas Flamel
et le Trévisan, de l’or ou de l’argent
philosophiques, et non pas des métaux précieux
avec lesquels ils n’ont et ne présentent rien de
commun.
(68) Caisson 4. — Posée sur le fond d’un
boisseau renversé, une chandelle brûle. Ce motif
rustique a pour épigraphe :
. SIC . LVCEAT . LVX . VESTRA .
Que votre lumière brille ainsi. La flamme
indique pour nous l’esprit métallique, qui est la
plus pure, la plus claire partie du corps, son âme et
sa lumière propres, bien que cette partie
essentielle soit la moindre, eu égard à la quantité.
Nous avons dit souvent que la qualité de l’esprit,
étant aérienne et volatile, l’oblige toujours à
s’élever, et que sa nature est de briller, dès qu’il
se trouve séparé de l’opacité grossière et
corporelle qui l’enrobe. Il est écrit qu’on n’allume
point une chandelle pour la mettre sous le
boisseau, mais bien sur un chandelier, afin qu’elle
puisse éclairer tout ce qui l’environne1. De même,
voyons-nous, dans l’OEuvre, la nécessité de rendre
manifeste ce feu interne, cette lumière ou cette
âme, invisible sous la dure écorce de la matière
grave. L’opération qui servit aux vieux philosophes
à réaliser ce dessein, fut nommée par eux
sublimation, bien qu’elle n’offre qu’un rapport
éloigné avec la sublimation ordinaire des
spagyristes. Car l’esprit, prompt à se dégager dès
qu’on lui en fournit les moyens, ne peut, toutefois,
abandonner complètement le corps ; mais il se fait
un vêtement plus proche se sa nature, plus souple à
sa volonté, des particules nettes et mondées qu’il
(71) peut récolter autour de soi, afin de s’en servir
comme véhicule nouveau. Il gagne alors la surface
externe de la substance brassée et continue de se
mouvoir sur les eaux, ainsi qu’il est dit dans la
Genèse (ch. I, 2), jusqu’à ce que la lumière
paraisse. C’est alors qu’il prend, en se coagulant,
une couleur blanche éclatante, et que sa
séparation de la masse en est rendue très facile,
puisque la lumière s’est, d’elle-même, placée sur
le boisseau, laissant à l’artiste le soin de la
recueillir.
Apprenons encore, pour que l’étudiant ne puisse
rien ignorer de la pratique, que cette séparation,
ou sublimation du corps et manifestation de
l’esprit, doit se faire progressivement et qu’il faut
la réitérer autant de fois qu’on le jugera
expédient. Chacune de ces réitérations prend le
nom d’aigle, et Philalèthe nous affirme que la
cinquième aigle résout la lune, mais qu’il est
nécessaire d’en employer de sept à neuf pour
atteindre à la splendeur caractéristique du soleil.
Le mot grec aiglh, d’où les sages ont tiré leur
terme d’aigle, signifie éclat, vive clarté, lumière,
flambeau. Faire voler l’aigle, suivant l’expression
hermétique, c’est faire briller la lumière en la
découvrant de son enveloppe obscure et en la
1 Matthieu, ch. V, 15 ; Marc, ch. IV, 21 ; Luc, ch. VIII,
16.

FULCANELLI - 16 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

portant à la surface. Mais nous ajouterons que,
contrairement à la sublimation chimique, l’esprit
étant en petite quantité par rapport au corps,
notre opération fournit peu du principe vivifiant et
organisateur dont nous avons besoin. Ainsi, selon le
conseil du philosophe de Dampierre, l’artiste
prudent devra s’efforcer de rendre l’occulte
manifeste, et de faire que « ce qui est dessous soit
(72) dessus », s’il désire voir la lumière métallique
interne irradier à l’extérieur.
Caisson 5. — une banderole mouvante accusait
ici le sens symbolique d’un dessin aujourd’hui
disparu. Si nous en croyons l’Epigraphie Santone,
celui-ci figurait « une main tenant une pique ». Il
n’en reste rien actuellement que le phylactère et
son inscription, amputée des deux dernières
lettres :
. NON . SON . TALES . NVS . AMORES(ES) .
Ce ne sont pas là nos amours. Mais cette phrase
espagnole, solitaire, au sens vague, ne permet
guère de commentaire sérieux. Plutôt que de
répandre une version erronée, nous préférons
garder le silence sur ce motif incomplet.
Caisson 6. — les raisons d’impossibilité évoquées
pour le précédent bas-relief sont également
valables pour celui-ci. Un petit quadrupède, que
l’état lépreux du calcaire ne permet pas
d’identifier, paraît enfermé dans une cage
d’oiseau. Ce motif a beaucoup souffert. De sa
devise, on lit à peine deux mots :
LIBERTA . VER
appartenant à cette phrase conservée par
quelques auteurs :
. AMPANSA . LIBERTA . VERA . CAPI . INTVS .
Voilà où mène l’abus de la liberté. Il est
vraisemblablement question, en ce sujet, de
l’esprit, d’abord (73) libre, puis emprisonné à
l’intérieur du corps comme en une cage très forte.
Mais il semble évident aussi que l’animal, tenant la
place ordinaire d’un oiseau, apportait, par son nom
ou par son espèce, une signification spéciale,
précise, facile à situer dans le travail. Ces
éléments indispensables pour l’interprétation
exacte, nous faisant défaut, force nous est de
passer au caisson suivant.
Caisson 7. — Gisante sur le sol, une lanterne
décrochée dont le portillon s’entr’ouvre montre sa
chandelle éteinte. Le phylactère qui signe ce sujet
contient un avertissement à l’usage de l’artiste
impatient et versatile :
. SIC . PERIT . INC(N)STANS .
Ainsi périt l’inconstant. Comme la lanterne sans
lumière, sa foi cesse de briller : aisément vaincu,
incapable de réagir, il tombe et cherche
vainement, dans les ténèbres qui l’environnent,
cette clarté qu’on ne saurait trouver qu’en soimême.
Mais, si l’inscription n’offre rien d’équivoque,
l’image, en revanche, est beaucoup moins
transparente. Cela provient de ce que
l’interprétation peut en être donnée de deux
façons, eu égard à la méthode employée ainsi qu’à
la voie suivie. Nous y découvrons d’abord une
allusion au feu de roue, lequel, sous peine d’arrêt
entraînant la perte consécutive des matières, ne
saurait cesser un seul instant son action. Déjà, dans
la voie longue, un ralentissement de son énergie,
l’abaissement de la température sont des accidents
préjudiciables à la marche (74) régulière de
l’opération ; car, si rien n’est perdu, le temps,
déjà considérable, s’en trouve encore augmenté.
Un excès de feu gâte tout ; cependant, si
l’amalgame philosophique est simplement rougi, et
non calciné, il est possible de le régénérer en le
dissolvant de nouveau, selon le conseil du
Cosmopolite, et en reprenant la coction avec plus
de prudence. Mais l’extinction complète du foyer
cause irrémédiablement la ruine du contenu,
quoique celui-ci, à l’analyse, ne paraisse pas avoir
subi de modification. Aussi, pendant le cours entier
du travail, doit-on se souvenir de l’axiome
hermétique rapporté par Linthaut, lequel enseigne
que « l’or, résout une fois en esprit, s’il sent le
froid, se perd avec tout l’OEuvre ». N’activez donc
pas trop la flamme à l’intérieur de votre lanterne,
et veillez à ne point la laisser s’éteindre : vous
tomberiez de Charybde en Scylla.
Appliqué à la voie courte, le symbole de la
lanterne nous fournit une autre explication de l’un
des points essentiels du Grand OEuvre. Ce n’est plus
le feu élémentaire, mais le feu potentiel, —
flamme secrète de la matière même, — que les
auteurs dérobent au profane sous cette image
familière. Quel est donc ce feu mystérieux,
naturel, inconnu, que l’artiste doit savoir
introduire dans son sujet ? C’est là une question
qu’aucun philosophe n’a voulu résoudre, même en
réclamant le secours de l’allégorie. Artephius et
Pontanus en parlent si obscurément que cette
chose importante reste incompréhensible ou passe
inapercue. Limojon de Saint-Didier assure que ce
feu est de la nature de la (75) chaux. Basile
Valentin, ordinairement plus prolixe, se content
d’écrire : « Allume ta lampe et cherche la dragme
perdue » Trismosin n’est guère plus clair : « Fais,
dit-il, un feu dans ton verre, ou dans la terre qui le
tient enfermé. » La plupart des autres désignent
cette lumière interne, cachée dans les ténèbres de
la substance, sous l’épithète de feu de lampe.
Batsdorff décrit la lampe philosophique comme
devant toujours être abondamment pourvue
d’huile, et sa flamme alimentée par l’intermédiaire
d’une mèche d’abeste. Or, le grec asbestoV

FULCANELLI - 17 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

signifie inextinguible, de durée illimitée,
infatigable, inépuisable, qualités attribuées à
notre feu secret, lequel, dit Basile Valentin, « ne
brûle pas et n’est pas brûlé ». Quant à la lampe,
nous la retrouvons dans le mot grec lampter,
lanterne, torche, flambeau, qui désignait le vase à
feu où l’on brûlait le bois pour s’éclairer. Tel est
bien notre vase, dispensateur du feu des sages,
c’est-à-dire notre matière et son esprit, ou, pour
tout dire, la lanterne hermétique. Enfin, un terme
voisin de lampaV, lampe, le vocable lampth,
exprime tout ce qui monte et vient à la surface,
écume, mousse, scorie, etc. Et cela indique, pour
qui possède quelque teinture de science, la nature
du corps, ou, si l’on préfère, de l’enveloppe
minérale contenant ce feu de lampe qui n’a besoin
que d’être excité par le feu ordinaire pour opérer
les plus surprenantes métamorphoses. Un mot
encore à l’adresse de nos frères. Hermès, dans sa
Table d’Emeraude, prononce ces paroles graves,
véritables et conséquentes : « tu sépareras la terre
du feu, le subtil de l’épais, doucement, avec (76)
grande industrie. Il monte de la terre au ciel, et
redescend du ciel en terre, et reçoit ainsi la vertu
des choses supérieures et celles des choses
inférieures. » remarquez donc que le philosophe
recommande de séparer, de diviser, non de
détruire, ni de sacrifier l’un pour conserver l’autre.
Car s’il devait en être ainsi, nous vous le
demandons, de quel corps s’élèverait l’esprit, et
dans quelle terre le feu redescendrait-il ?
Pontanus affirme que toutes les superfluités de
la pierre se convertissent, sous l’action du feu, en
une essence unique, et qu’en conséquence celui
qui prétend en séparer la moindre chose n’entend
rien à notre philosophie.
Caisson 8. — Deux vases, l’un en forme de buire
repoussée et ciselée, l’autre, vulgaire pot de terre,
sont figurés dans un même encadrement qu’occupe
cette parole de saint Paul :
. ALIVD . VAS . IN . HONOREM .
ALIVD . IN . CONTVMELIAM .
Un vaisseau pour des usages honorables, un
autre pour de vils emplois. « Dans une grande
maison, dit l’Apôtre1, il n’y a pas seulement des
vaisseaux d’or et d’argent, il y en a aussi de bois et
de terre ; les uns sont réservés aux usages
honorables, et les autres aux usages vils. »
Nos deux vases apparaissent donc bien définis,
nettement distingués, et en concordance absolue
avec les préceptes de la théorie hermétique. L’un
est (77) le vase de la nature, fait de la même argile
rouge qui servit à Dieu pour former le corps
d’Adam ; l’autre est le vase de l’art, dont toute la
matière est composée d’or pur, clair, rouge,
incombustible, fixe, diaphane et d’incomparable
éclat. Et ce sont là nos deux vaisseaux, lesquels ne
1 Second Epître de saint Paul à Timothée, ch II, 20.
représentent véritablement que deux corps
distincts contenant les esprits métalliques, seuls
agents dont nous ayons besoin.
Si le lecteur est au fait de la manière d’écrire
des philosophes, — manière traditionnelle que nous
cherchons à bien imiter, afin qu’on puisse
expliquer les anciens par nous et nous contrôler par
eux, — il lui sera facile de comprendre ce que les
hermétistes entendent par leurs vaisseaux. Car
ceux-ci ne figurent pas seulement deux matières, —
ou plutôt une même matière à deux états de son
évolution, — mais ils symbolisent encore nos deux
voies, basées sur l’emploi de ces corps différents.
La première de ces voies, qui utilise le vase de
l’art, est longue, laborieuse, ingrate, accessible
aux personne fortunées, mais en grand honneur,
malgré la dépense qu’elle nécessite, parce que
c’est elle que les auteurs décrivent de préférence.
Elle sert de support à leur raisonnement, comme au
développement théorique de l’OEuvre, exige un
travail ininterrompu de douze à dix-huit mois, et
part de l’or naturel préparé, dissous dans le
mercure philosophique, lequel se cuit ensuite en
matras de verre. C’est là le vase honorable,
réservé au noble usage de ces substances
précieuses, qui sont l’or exalté et le mercure des
sages.
(78) la seconde voie ne réclame, du
commencement à la fin, que le secours d’une terre
vile, abondamment répandue, de si bas prix qu’à
notre époque dix francs suffisent pour en acquérir
une quantité supérieure aux besoins. C’est la terre
et la voie des pauvres, des simples et des
modestes, de ceux que la nature émerveille
jusqu’en ses plus humbles manifestations. D’une
extrême facilité, elle ne demande que la présence
de l’artiste, car le mystérieux labeur se parfait de
lui-même et se parachève en sept ou neuf jours au
plus. Cette voie, ignorée de la majorité des
alchimistes pratiquants, s’élabore entièrement
dans un seul creuset de terre réfractaire. C’est elle
que les grands maîtres nomment un travail de
femme et un jeu d’enfant ; c’est à elle qu’ils
appliquent le vieil axiome hermétique : una re,
una via, una dispositione. Une seule matière, un
seul vaisseau, un seul fourneau. Tel est notre vase
de terre, vase méprisé, vulgaire et d’emploi
commun, « que tout le monde a devant les yeux,
qui ne coûte rien et se trouve chez toutes gens,
mais que personne toutefois ne peut connaître sans
révélation ».
Caisson 9. — Coupé par le milieu, un serpent,
malgré le caractère mortel de sa blessure, croit
cependant pouvoir vivre longtemps en cet état.
. DVM . SPIRO . SPERABO .
lui fait-on dire. Tant que je respire, j’espère.
Le serpent, image du mercure, exprime, par ses
deux tronçons, les deux parties du métal dissous,

FULCANELLI - 18 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

que l’on fixera plus tard l’une par l’autre, et de
(79) l’assemblage desquelles il prendra sa nature
nouvelle, son individualité physique, son efficacité.
Car le soufre et le mercure des métaux, extraits
et isolés sous l’énergie désagrégeante de notre
premier agent, ou dissolvant secret, se réduisent
d’eux-mêmes, par simple contact, en forme d’huile
visqueuse, onctuosité grasse et coagulable, que les
anciens ont appelée humide radical métallique et
mercure des sages. D’où il ressort que cette
liqueur, malgré son apparente homogénéité, est
réellement composée des deux éléments
fondamentaux de tous les corps métalliques, et
qu’elle peut être considérée logiquement comme
représentant un métal liquéfié et réincrudé, c’està-
dire artificiellement remis en un état voisin de sa
forme originelle. Mais ces éléments, se trouvant
simplement associés et non radicalement unis, il
semble raisonnable que notre symboliste ait songé
à figurer le mercure sous l’aspect d’un reptile
sectionné, dont les deux parts conservent chacune
leur activité, leurs vertus réciproques. Et c’est là
ce qui justifie l’exclamation de confiance fixée sur
l’emblème lapidaire : tant que je respire, j’espère.
En cet état de simple mélange, le mercure
philosophique conserve l’équilibre, la stabilité,
l’énergie de ses constituants, quoique ceux-ci
soient voués cependant à la mortification, à la
décomposition qui préparent et réalisent leur
interpénétration mutuelle et parfaite. Aussi, tant
que le mercure n’a pas éprouvé l’étreinte du
médiateur igné, est-il possible de le conserver
indéfiniment, pourvu qu’on ait soin de le soustraire
à l’action combinée de l’air et de la lumière. C’est
ce que (80) certains auteurs donnent à entendre,
lorsqu’ils assurent que « le mercure philosophique
garde toujours ses excellentes qualités s’il est tenu
en flacon bien bouché » ; et l’on sait qu’en langage
alchimique tout récipient quelconque est dit
bouché, couvert, obturé ou luté, lorsqu’il est
maintenu dans une obscurité complète.
VI
Troisième série (pl. XXX).
Caisson 1. — Dressée sur son bâti, et plongeant
à demi dans l’auget, une meule de grès n’attend
plus que le rémouleur pour la mettre en action.
Toutefois, l’épigraphe de ce sujet, qui devrait en
souligner la signification, semble au contraire, ne
présenter aucun rapport avec lui ; et c’est avec
une certaine surprise qu’on y lit cette inscription
singulière :
. DISCIPLVS . POTIOR . MAGISTRO .
L’élève est-il supérieur au maître ?
On conviendra sans peine qu’il n’est guère
besoin d’un apprentissage sérieux pour faire
tourner une meule, et nous n’avons jamais entendu
dire que le plus habile des gagne-petit, sur son
engin rudimentaire, eût acquis des droits à la
célébrité. Pour utile et honorable qu’il soit, le
métier du rémouleur ne réclame point l’apport de
dons innés, de connaissances (81) spéciales, de
technique rare ni du moindre brevet de maîtrise. Il
est donc certain que l’inscription et l’image ont un
autre sens, nettement ésotérique, dont nous allons
fournir l’interprétation1.
Considérée dans ses emplois divers, la meule est
l’un des emblèmes philosophiques chargés
d’exprimer le dissolvant hermétique, ou ce premier
mercure sans lequel il est tout à fait inutile
d’entreprendre ni d’espérer rien de profitable.
C’est lui notre seule matière capable d’évertuer,
d’animer et de revivifier les métaux usuels, parce
que ceux-ci se résolvent facilement en elle, s’y
divisent et s’y adaptent sous l’effet d’une
mystérieuse affinité. Et, quoique ce primitif sujet
ne présente pas les qualités ni la puissance du
mercure philosophique, il possède néanmoins tout
ce qu’il lui faut pour le devenir, et il le devient, en
effet, pourvu qu’on lui ajoute seulement la
semence métallique qui lui manque. L’art vient
ainsi secourir la nature, en permettant à cette
habile et merveilleuse ouvrière de parfaire (82) ce
que, faute de moyens, de matériaux ou de
circonstances favorables, elle avait dû laisser
inachevé. Or, ce mercure initial, sujet de l’art et
notre vrai dissolvant, est précisément la substance
que les philosophes nomment l’unique matrice, la
mère de l’OEuvre ; sans elle, il nous serait
impossible de réaliser la décomposition préalable
des métaux, ni, par suite, d’obtenir l’humide
radical ou mercure des sages, qui est véritablement
la pierre des philosophes. De sorte que ceux-là
sont dans la vérité, qui prétendent faire le mercure
ou la pierre avec tous les métaux, aussi bien que
ceux qui soutiennent l’unité de la matière première
et la mentionnent comme la seule chose
nécessaire.
Ce n’est pas au hasard que les hermétistes ont
choisi la meule pour signe hiéroglyphique du sujet,
1 Nous ne blâmerons jamais assez ceux-là qui, cachés
et tout-puissants, décidèrent, à Paris, l’inexplicable
destruction de la très vieille rue des Nonnainsd’Hyères,
laquelle ne s’opposait en rien à la salubrité
et offrait la remarquable harmonie de ses façades du
XVIIIe siècle. Ce vandalisme, perpétré sur une grande
échelle, a entraîné la perte de l’enseigne curieuse
qui ornait, à la hauteur du premier étage, l’immeuble
sus au n° 5, à l’angle de l’étroite rue de l’Hôtel-de-
Ville, jadis de la mortellerie. Dégagé de la pierre, en
ronde bosse, le motif, de grandes dimensions, qui
avait gardé ses couleurs d’origine, montrait un
rémouleur, dans son costume d’époque : tricorne
noir, redingotte rouge, et bas blancs. L’homme
s’appliquait à aiguiser le fer, devant sa robuste
brouette, mettant en activité les deux éléments
majeurs, c’est-à-dire le feu caché de sa meule et
l’eau rare qu’un gros sabot semblait dispenser en
mince filet.

FULCANELLI - 19 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

et notre Adepte a certainement obéi aux mêmes
traditions en lui donnant une place dans les
caissons de Dampierre. On sait que les meules ont
une forme circulaire, et que le cercle est la
signature conventionnelle de notre dissolvant, ainsi
d’ailleurs que tous les corps susceptibles d’évoluer
par rotation ignée. Nous retrouvons le mercure,
indiqué de cette façon, sur trois planches de l’Art
du Potier1, c’est-à-dire sous l’aspect d’une meule
de moulin, tantôt mue par un mulet, — image
cabalistique du mot grec mulh, meule, — tantôt
par un esclave ou un personnage de condition, vêtu
à l’instar d’un prince. Ces gravures traduisent le
(83) double pouvoir du dissolvant naturel, lequel
agit sur les métaux comme la meulière sur le grain
ou le grès sur l’acier : il les divise, les broie, les
aiguise. A telle enseigne qu’après les avoir
dissociés et partiellement digérés, il s’en trouve
acidifié, prend une vertu caustique et devient plus
pénétrant qu’il ne l’était auparavant.
Les alchimistes du moyen âge se servaient du
verbe acuer pour exprimer l’opération qui donne au
dissolvant ses propriétés incisives. Or, acuer vient
du latin acuo, aiguiser, affiler, rendre tranchant et
pénétrant, ce qui correspond non seulement à la
nature nouvelle du sujet, mais concorde également
avec le rôle de la meule à aiguiser.
De cet ouvrage, quel est le maître ?
Evidemment, celui qui aiguise et qui fait tourner la
meule, — ce rémouleur absent du bas-relief, —
c’est-à-dire le soufre actif du métal dissous. Quant
au disciple, il représente le premier mercure, de
qualité froide et passive, que certains dénomment
fidèle et loyal serviteur, et d’autres, eu égard à sa
volatilité, servus fugitivus, l’esclave fugitif. On
peut donc répondre à la question du philosophe,
qu’étant donné la différence même de leurs
conditions, jamais l’élève ne pourra s’élever au
dessus du maître ; mais on peut assurer, d’autre
part, qu’avec le temps le disciple, passé maître à
son tour, deviendra l’alter ego de son précepteur.
Car si la maître s’abaisse jusqu’au niveau de son
inférieur dans la dissolution, il l’élèvera avec lui
dans la coagulation, et la fixation les rendra
semblables l’un à l’autre, égaux en vertu, en
valeur et en puissance.
Caisson 2. — La tête de Méduse, posée sur un
socle, montre son rictus sévère et sa chevelure
entrelacée de serpents ; elle est ornée de
l’inscription latine :
. CVSTOS . REVM . PRVDENTIA .
La prudence est la gardienne des choses. Mais le
mot prudentia a une signification plus étendue que
prudence ou prévoyance ; il désigne encore la
science, la sagesse, l’expérience, la connaissance.
1 Cyprian Piccolpassi, Les Trois Libvres de l’Art du
Potier, translatés de l’italien en langue françoyse par
Maistre Claudius Popelyn, Parisien. Paris, Librairie
Internationale, 1861.
Epigramme et figure s’accordent à représenter,
dans ce bas-relief, la science secrète dissimulée
sous les hiéroglyphes multiples et variés des
caissons de Dampierre.
En effet, le nom grec Mhdousa, Méduse, a pour
racine mhdoV et exprime la pensée dont on
s’occupe, l’étude favorite ; mhdoV a formé mhdosun
h, dont le sens évoque la prudence et la sagesse.
D’autre part, les mythologues nous enseignent que
Méduse était connue des Grecs sous le nom de Gorg
w, c’est-à-dire la Gorgone, lequel servait aussi à
qualifier Minerve ou Pallas, déesse de la Sagesse.
Peut-être découvrirait-on, dans ce rapprochement,
la raison secrète de l’égide, bouclier de Minerve,
recouvert de la peau d’Amalthée, chèvre nourrice
de Jupiter, et décoré du masque de Méduse
Ophiotrix. Outre le rapprochement que l’on peut
établir entre la chèvre et le bélier, — celui-ci
porteur de la toison d’or, celle-là pourvue de la
corne d’abondance, — nous savons que l’attribut
d’Athéné avait le pouvoir pétrifiant. Méduse, diton,
changeait en pierre ceux dont le regard
rencontrait le sien. Enfin, les noms (85) mêmes des
soeurs de Méduse, Euryale et Sthéno, apportent
également leur part de révélation. Euryale, en grec
EurualoV, signifie ce dont l’aire est large, vaste,
spacieuse ; Sthéno vient de SqenoV, force,
puissance, énergie. C’est ainsi que les trois
Gorgones expriment symboliquement l’idée de
pouvoir et d’étendue propre à la philosophie
naturelle.
Ces relations convergentes, qu’il nous est
interdit d’exposer plus clairement, permettent de
conclure que, en dehors du fait ésotérique précis
mais à peine effleuré, notre motif a pour mission
d’indiquer la sagesse comme la source et la
gardienne de toutes nos connaissances, le guide sûr
du laborieux à qui elle découvre les secrets cachés
dans la nature.
Caisson 3. — Posé sur l’autel du sacrifice, un
avant-bras est consumé par le feu. L’enseigne de
cet emblème igné tient en deux mots :
. FELIX . INFORTVNVM .
Heureux malheur ! Quoique le sujet semble, à
priori, fort obscur et sans équivalent dans la
littérature et l’iconographie hermétiques, il cède
pourtant à l’analyse et s’accorde parfaitement
avec la technique de l’OEuvre.
L’avant-bras humain, que les grecs nommaient
simplement le bras, braciwn, sert d’hiéroglyphe à
la voie courte et abrégée. En effet, notre Adepte,
jouant sur les mots en cabaliste instruit, dissimule
sous le substantif braciwn, bras, un comparatif de
bracuV, qui s’écrit et se prononce de la même
façon. (86) Celui-ci signifie court, bref, de peu de
durée, et forme plusieurs composés, dont brièveté.
C’est ainsi que le comparatif braciwn, bref

FULCANELLI - 20 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

homonyme de braciwn, bras, prend le sens
particulier de technique brève, ars brevis.
Mais les Grecs se servaient encore d’une autre
expression pour qualifier la bras. Lorsqu’ils
évoquaient la main, Ceir, ils en appliquaient, par
extension, l’idée au membre supérieur tout entier,
et lui donnaient la valeur figurée d’une production
artistique, habile, d’un procédé spécial, d’une
manière personnelle de travail, en résumé d’un
tour de main acquis ou révélé. Toutes ces
acceptations caractérisent exactement les finesses
du Grand OEuvre dans sa réalisation prompte,
simple et directe, puisqu’elle ne nécessite que
l’application d’un feu très énergique, à laquelle se
réduit le tour de main en question. Or, ce feu n’est
pas seulement figuré, sur notre bas-relief, par les
flammes, il l’est encore par le membre lui-même,
que la main indique comme étant un bras dextre ;
et l’on sait assez que la locution proverbiale « être
le bras droit » se rapporte toujours à l’agent
chargé d’exécuter les volontés d’un supérieur, — le
feu dans le cas présent.
A côté de ses raisons, — nécessairement
abstraites parce qu’elles sont voilées sous la forme
lapidaire d’une image concise, — il en est une
autre, concrète, qui vient soutenir et confirmer,
dans le domaine pratique, la filiation ésotérique
des premières. Nous l’énoncerons en disant que
quiconque, ignorant le tour de main de l’opération,
se risque (89) à l’entreprendre, doit tout craindre
du feu ; celui-là court un réel danger et peut
difficilement échapper aux conséquences d’un acte
irréfléchi et téméraire. Pourquoi, dés lors, nous
dira-t-on, ne pas donner ce moyen ? Nous
répondrons à cela que révéler une manipulation de
cet ordre serait livrer le secret de la voie courte,
et que nous n’avons point reçu de Dieu ni de nos
frères l’autorisation de découvrir un tel mystère.
C’est déjà beaucoup que nous poussions la
sollicitude et la charité jusqu’à prévenir le
débutant, que sa bonne étoile conduirait au seuil
de l’antre, de se tenir sur ses gardes et de
redoubler de prudence. Un avertissement
semblable ne se rencontre guère dans les livres,
forts succincts sur tout ce qui regarde l’OEuvre
bref, mais que l’Adepte de Dampierre connaissait
aussi parfaitement que Ripley, Basile Valentin,
Philalèthe, Albert le Grand, Huginus à Barma,
Cyliani ou Naxagoras.
Cependant, et parce que nous jugeons utile de
prévenir le néophyte, on aurait tord de conclure
que nous cherchions à le rebuter. S’il veut risquer
l’aventure, que ce soit pour lui l’épreuve du feu, à
laquelle les futurs initiés de Thèbes et
d’Hermopolis devaient se soumettre, avant de
recevoir les sublimes enseignements. Le bras
enflammé sur l’autel n’est-il pas un symbole
expressif du sacrifice, du renoncement qu’exige la
science ? Tout se paie ici-bas, non avec de l’or,
mais avec de la peine, de la souffrance, en laissant
souvent une partie de soi-même ; et l’on ne saurait
payer trop chèrement la possession du moindre
secret, de la plus infime vérité. Si donc l’aspirant
se sent doué de la foi et (90) armé du courage
nécessaire, nous lui souhaiterons fraternellement
de sortir sain et sauf de cette rude expérience,
laquelle se termine le plus souvent par l’explosion
du creuset et la projection du four. Alors pourra-til
s’écrier, comme notre philosophe : Heureux
malheur ! Car l’accident, l’obligeant à réfléchir sur
la faute commise, lui fera découvrir sans doute le
moyen de pouvoir l’éviter, et le tour de main de
l’opération régulière.
Caisson 4. — Fixée sur un tronc d’arbre couvert
de feuilles et chargé de fruits, une banderole
déroulée porte l’inscription :
. MELIVS . SPE . LICEBAT .
Certes, on pouvait espérer mieux. C’est là une
image de l’arbre solaire que signale le Cosmopolite
dans son allégorie de la forêt verte, qu’il nous dit
appartenir à la nymphe Vénus. A propos de cet
arbre métallique, l’auteur, relatant la façon dont
le vieillard Saturne travaille en présence du
souffleur égaré, dit qu’il prit du fruit de l’arbre
solaire, le mit dans dix parties d’une certaine, —
fort rare et difficile à se procurer, — et en effectua
facilement la dissolution.
Notre Adepte entend ainsi parler du premier
soufre, qui est l’or des sages, fruit vert, non mûr,
de l’arbor scientiae. Si la phrase latine traduit
quelque déception d’un résultat normal, et que
beaucoup d’artistes seraient bien aises d’obtenir,
c’est qu’au moyen de ce soufre on ne peut encore
espérer la transmutation. L’or philosophique, en
effet, n’est (91) pas la pierre ; Philalèthe a soin de
prévenir l’étudiant que c’en est seulement la
première matière. Et comme ce soufre principe,
d’après le même auteur, demande un labeur
ininterrompu d’environ cent cinquante jours, il est
logique, et surtout humain, de penser qu’un
résultat aussi médiocre en apparence ne puisse
satisfaire l’artiste, lequel escomptait parvenir
d’une traite à l’Elixir, ainsi qu’il arrive dans la voie
courte.
Parvenu à ce point, l’apprenti doit reconnaître
l’impossibilité de continuer le travail, en
poursuivant l’opération qui lui a fourni le premier
soufre. S’il veut aller plus loin, il lui faut retourner
sur se pas, entreprendre un second cycle
d’épreuves nouvelles, labourer un an et parfois
davantage avant d’aboutir à la pierre du premier
ordre. Mais si le découragement ne l’atteint pas,
qu’il suive l’exemple de Saturne et redissolve dans
le mercure, selon les proportions indiquées, ce
fruit vert que la bonté divine lui a permis de
cueillir, et il verra ensuite, de ses yeux, se
succéder toutes les apparences d’une maturation
progressive et parfaite. Nous ne saurions trop lui
rappeler, toutefois, qu’il se trouve engagé dans
une voie longue et pénible, semée de ronces et

FULCANELLI - 21 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

creusée de fondrières ; que l’art, y ayant plus de
part que la nature, les occasions d’errer, les écoles
y sont aussi plus nombreuses. Qu’il porte, de
préférence, son attention sur le mercure, que les
philosophes ont tantôt appelé double, non sans
cause, tantôt ardent ou aiguisé, et acué de son
propre sel. Il doit savoir, avant d’effectuer la
solution du soufre, que sa première eau, — celle
qui lui a donné l’or (92) philosophique, — est trop
débile pour servir d’aliment à cette semence
solaire. Et afin de vaincre la difficulté, qu’il
s’efforce de comprendre l’allégorie du Massacre
des Innocents, de Nicolas Flamel, ainsi que
l’explication qu’en donne Limojon1, aussi
clairement que peut le faire un maître de l’art. Dés
qu’il saura ce que sont, métalliquement, ces
esprits des corps désignés par le sang des innocents
égorgés, de quelle manière l’alchimiste opère la
différenciation des deux mercures, il aura franchi
le dernier obstacle et rien, par la suite, sinon son
impatience, ne pourra le frustrer du résultat
espéré.
Caisson 5. — Deux pèlerins, pourvus chacun d’un
chapelet, se rencontrent à proximité d’un édifice,
— église ou chapelle, — que l’on aperçoit au second
plan. De ces hommes fort âgés, chauves, portant la
barbe longue et le même vêtement, l’un soutient
sa marche à l’aide d’un bâton ; l’autre, qui a le
crâne protégé par un épais capuce, semble
manifester une vive surprise de l’aventure, et
s’écrie :
. TROPT . TARD . COGNEV . TROPT . TOST . LAISSE .
Parole de souffleur déçu, heureux de
reconnaître enfin, au terme de sa longue route, cet
humide radical si ardemment désiré, mais désolé
d’avoir perdu, en de vains travaux, la vigueur
physique indispensable (93) à la réalisation de
l’OEuvre avec ce meilleur compagnon. Car c’est
bien notre fidèle serviteur, le mercure, qui est ici
figuré sous l’aspect du premier vieillard. Un léger
détail le signale à l’attention de l’observateur
sagace : le chapelet qu’il tient forme, avec le
bourdon, l’image du caducée, attribut symbolique
d’Hermès. D’autre part, nous avons dit
fréquemment que la matière dissolvante est
communément reconnue, entre tous les
philosophes, pour être le vieillard, le pèlerin et le
voyageur du grand Art, ainsi que l’enseignent
Michel Maïer, Stolcius et quantité d’autres maîtres.
Quant au vieil alchimiste, si joyeux de cette
rencontre, s’il n’a point su jusqu’ici où trouver le
mercure, il montre assez combien pourtant la
matière lui en est familière, car son propre rosaire,
hiéroglyphe parlant, représente le cercle surmonté
de la croix, symbole du globe terrestre et signature
de notre petit monde. On comprend alors pourquoi
1 Limojon de Saint-Didier, Lettres aux vrays Disciples
d’Hermès, dans Le Triomphe Hermétique.
Amsterdam, Henry Wetstein, 1699.
le malheureux artiste regrette cette connaissance
trop tardive, et son ignorance d’une substance
commune, qu’il avait à sa portée, sans jamais
penser qu’elle pût lui procurer l’eau mystérieuse
vainement cherchée ailleurs…
Caisson 6. — Dans ce bas-relief sont figurés trois
arbres voisins et de pareille grandeur ; deux de
ceux-ci montrent leur tronc et leurs rameaux
desséchés, tandis que le dernier, resté sain et
vigoureux, paraît être à la fois la cause et le
résultat de la mort des autres. Ce motif est orné de
la devise :
. SI . IN . VIRIDI . IN . ARIDO . QUID .
(94) S’il en est ainsi dans les choses
verdoyantes, qu’en sera-t-il dans les sèches ?
Notre philosophe pose ainsi le principe de la
méthode analogique, unique moyen, seule
ressource dont l’hermétiste dispose pour la
résolution des secrets naturels. On peut donc
répondre, d’après ce principe, que ce qui se passe
dans le règne végétal doit trouver son équivalence
dans le règne minéral. En conséquence, si les
arbres secs et morts cèdent leur part de nourriture
et de vitalité au survivant planté à côté d’eux, il
est logique de considérer ce dernier comme leur
héritier, celui auquel, en mourant, ils ont légué la
jouissance totale du fonds d’où ils tiraient leur
subsistance. Sous cet angle et de ce point de vue, il
nous apparaît comme leur fils ou leur descendant.
Les trois arbres constituent ainsi un emblème
transparent de la façon dont naît la pierre des
philosophes, premier être ou sujet de la pierre
philosophale.
L’auteur du Triomphe Hermétique2, rectifiant
l’assertion erronée de son prédécesseur, Pierre-
Jean Fabre, dit sans ambage que « notre pierre naît
de la destruction de deux corps ». Nous préciserons
que, de ces corps, l’un est métallique, l’autre
minéral, et qu’ils croissent tous deux dans la même
terre. L’opposition tyrannique de leur
tempérament contraire les retient de jamais
s’accorder, sauf lorsque la volonté de l’artiste les y
oblige, en soumettant à l’action violente du feu ces
antagonistes résolus. Après un long et rude combat,
ils périssent (95) épuisés ; de leur décomposition
s’engendre alors un troisième corps, héritier de
l’énergie vitale et des qualités mixtionnées de ses
parents défunts.
Telle est l’origine de notre pierre, pourvue dès
sa naissance de la double disposition métallique,
laquelle est sèche et ignée, et de la double vertu
minérale, dont l’essence est d’être froide et
humide. Ainsi réalise-t-elle, en son état d’équilibre
parfait, l’union des quatre éléments naturels, que
l’on rencontre à la base de toute la philosophie
expérimentale. La chaleur du feu s’y trouve
2 Limojon de Saint Didier, Le Triomphe Hermétique.
Amsterdam, Desbordes, 1710, p. A 4.

FULCANELLI - 22 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

tempérée par la frigidité de l’air, et la sécheresse
de la terre neutralisée par l’humidité de l’eau.
Caisson 7. — La figure géométrique que nous
rencontrons ici ornait fréquemment les frontispices
des manuscrits alchimiques du moyen âge. On
l’appelait communément Labyrinthe de Salomon,
et nous avons signalé ailleurs qu’elle se trouvait
reproduite sur le dallage de nos grandes églises
ogivales. Cette figure porte pour devise :
. FATA . VIAM . INVENIENT .
Les destins trouveront bien leur voie. Notre
bas-relief, caractérisant uniquement la voie
longue, révèle l’intention formelle, exprimée par
la pluralité des motifs de Dampierre, d’enseigner
surtout l’OEuvre du riche. Car ce labyrinthe ne nous
offre qu’une seule entrée, tandis que les dessins du
même sujet en montrent généralement trois,
lesquelles entrées correspondent, d’ailleurs, aux
trois porches des cathédrales gothiques placées
sous l’invocation de la (96) Vierge mère. L’une,
absolument droite, conduit directement à la
chambre médiane, — où Thésée tue le Minotaure,
— sans rencontrer le moindre obstacle ; elle traduit
la voie courte, simple, aisée, de l’OEuvre du
pauvre. La seconde, qui aboutit également au
centre, n’y débouche qu’après une série de
détours, de retours, de circonvolutions ; c’est
l’hiéroglyphe de la voie longue, et nous avons dit
qu’elle se réfère à l’ésotérisme préféré de notre
Adepte. Enfin, une troisième galerie, dont
l’ouverture est parallèle aux précédentes, se
termine brusquement en impasse, à faible distance
du seuil, et ne mène à rien. Elle cause le désespoir
et la ruine des errants, des présomptueux, de ceux
qui, sans étude sérieuse, sans principes solides, se
mettent néanmoins en route et risquent l’aventure.
Quelle que soit leur forme, la complication de
leur tracé, les labyrinthes sont les symboles
parlants du Grand OEuvre considéré sous le rapport
de sa réalisation matérielle. Aussi les voyons-nous
chargés d’exprimer les deux grandes difficultés que
comporte l’ouvrage : 1° accéder à la chambre
intérieure ; 2° avoir la possibilité d’en sortir. De
ces deux points, le premier regarde la connaissance
de la matière, — qui assure l’entrée, — et celle de
sa préparation, — que l’artiste accomplit au centre
du dédale. Le second concerne la mutation, par le
secours du feu, de la matière préparée.
L’alchimiste refait donc, en sens inverse, mais avec
prudence, lenteur, persévérance, le parcours
rapidement effectué au début de son labeur. Afin
de ne point s’égarer, les philosophes lui conseillent
de repérer sa route au départ, — (97) pour les
opérations que nous pourrions dénommer
analytiques, — en employant ce fil d’Ariane sans
lequel il risquerait fort de n’en pouvoir revenir, —
c’est-à-dire de s’égarer dans le travail d’unification
synthétique. C’est à cette seconde phase ou
période de l’OEuvre que s’applique l’enseigne
latine du labyrinthe. En effet, à partir du moment
où le compost, formé de corps vitalisés, commence
son évolution, le mystère le plus impénétrable
couvre alors de son voile l’ordre, la mesure, le
rythme, l’harmonie et le progrès de cette
admirable métamorphose que l’homme n’a point la
faculté de comprendre ni d’expliquer. Abandonnée
à son propre sort, soumise aux affres du feu dans
les ténèbres de son étroite prison, la matière
régénérée suit la voie secrète tracée par les
destins.
Caisson 8. — Dessin effacé, sculpture au relief
disparu. Seule, l’inscription subsiste, et la netteté
de sa gravure tranche sur l’uniformité nue du
calcaire environnant ; on y lit :
. MICHI . CELUM .
A moi le ciel ! Exclamation d’ardent
enthousiasme, de joie exubérante, cri d’orgueil,
dira-t-on, d’Adepte en possession du Magistère.
Peut-être. Mais est-ce bien là ce que veut rendre la
pensée de l’auteur ? Nous nous permettons d’en
douter, car, nous basant sur tant de motifs sérieux
et positifs, d’épigraphes au sens pondéré, nous
préférons y voir l’expression d’un espoir radieux
dirigé vers la (98) connaissance des choses
célestes, plutôt que l’idée présomptueuse et
baroque d’une illusoire conquête de l’empyrée.
Il est évident que le philosophe, parvenu au
résultat tangible du labeur hermétique, n’ignore
plus quelle est la puissance, la prépondérance de
l’esprit, ni l’action vraiment prodigieuse qu’il
exerce sur l’inerte substance. Force, volonté,
science même appartiennent à l’esprit ; la vie est
la conséquence de son activité ; le mouvement,
l’évolution, le progrès en sont les résultats. Et
puisque tout tient de lui, que tout s’engendre et se
découvre par lui, il est raisonnable de croire qu’en
définitive tout doit nécessairement retourner à lui.
Il suffit donc de bien observer ses manifestations
dans la matière grave, d’étudier les lois auxquelles
il semble obéir, de connaître ses directives pour
acquérir quelque notion des choses et des lois
premières de l’univers. Aussi, peut-on conserver
l’espoir d’obtenir, par le simple examen du labeur
spirituel dans l’ouvrage hermétique, les éléments
d’une conception moins vague du Grand OEuvre
divin, du Créateur et des choses créées. Ce qui est
en bas est semblable à ce qui est en haut, a dit
Hermès ; et c’est par l’étude persévérante de tout
ce qui nous est accessible, que nous pouvons élever
notre intelligence jusqu’à la compréhension de
l’inaccessible. C’est là l’idée naissante, dans
l’idéal du philosophe, de la fusion de l’esprit
humain et de l’esprit divin, du retour de la
créature au Créateur, au foyer ardent, unique et
pur d’où l’étincelle martyre, laborieuse,
immortelle, dut, sur l’ordre de Dieu, s’échapper
pour s’associer (99) à la matière vile, jusqu’à
l’accomplissement révolu de son périple terrestre.

FULCANELLI - 23 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Caisson 9. — Nos prédécesseurs n’ont reconnu,
en ce sujet, que le symbole attribué au roi de
France Henri II. Il se compose d’un simple croissant
lunaire, que cette devise accompagne :
. DONEC . TOTVM . IMPLEAT . ORBEM .
Jusqu’à ce qu’il emplisse toute la terre. Nous
ne croyons pas que l’interprétation de cet
emblème, auquel Diane de Poitiers demeure tout à
fait étrangère, puisse prêter à la moindre
équivoque. Le plus jeune des « fils de science »
n’ignore point que la lune, hiéroglyphe spagyrique
de l’argent, marque le but final de l’OEuvre au
blanc et la période de transition de l’OEuvre au
rouge. C’est au règne de la lune que paraît la
couleur caractéristique de l’argent, c’est-à-dire le
blanc. Artephius, Nicolas Flamel, Philalèthe et
quantité d’autres maîtres enseignent qu’à cette
phase de la coction le rebis offre l’aspect de fils
soyeux, de cheveux étendus à la surface et
progressant de la périphérie vers le centre. D’où le
nom de blancheur capillaire qui sert à désigner
cette coloration. La lune, disent les textes, est
alors dans son premier quartier. Sous l’influence
du feu, la blancheur gagne en profondeur, atteint
toute la masse et vire, en surface, au jaune citron.
C’est la pleine lune ; le croissant s’est amplifié
jusqu’à former le disque lunaire parfait : il a
complètement rempli l’orbe. La matière est
pourvue d’un certain degré de fixité et de
sécheresse, signes assurés (100) d’achèvement du
petit Magistère. Si l’artiste désire ne pas aller plus
loin ou ne puisse conduire l’OEuvre jusqu’au rouge,
il ne lui restera qu’à multiplier cette pierre, en
recommençant les mêmes opérations, pour
l’augmenter en puissance et en vertu. Et ces
réitérations se pourront renouveler autant de fois
que la matière le permettra, c’est-à-dire tant
qu’elle soit saturée de son esprit et que celui-ci en
« emplisse toute la terre ». Au-delà du point de
saturation, ses propriétés changent ; trop subtile,
on ne peut plus la coaguler ; elle reste ainsi en
huile épaisse, lumineuse dans l’obscurité,
désormais sans action sur les êtres vivants comme
sur les corps métalliques.
Ce qui est vrai pour l’OEuvre au blanc l’est
également pour le grand Magistère. Dans ce
dernier, il suffit seulement d’augmenter la
température, dès qu’on a obtenu la couleur citrine,
sans cependant toucher ni ouvrir le vaisseau, et à
condition que l’on ait, au début, substitué le
ferment rouge au soufre blanc. C’est, du moins, ce
que recommande Philalèthe et ne fait point
Flamel, quoique leur désaccord apparent
s’explique aisément si l’on possède bien les
directives des voies et des opérations. Quoi qu’il en
soit, en poursuivant l’action du quatrième degré du
feu, le compost se dissoudra de lui-même, de
nouvelles couleurs se succéderont jusqu’à ce qu’un
rouge faible, qualifié fleur de pêcher, devenant
peu à peu plus intense à mesure que la siccité
s’étend, annonce le succès et la perfection de
l’ouvrage. Refroidie, la matière offre une texture
cristalline, faite, semble-t-il, de petits rubis
agglomérés, rarement libres, (101) toujours de
forte densité et de brillant éclat, fréquemment
enrobés dans une masse amorphe, opaque et
rousse, nommée par les Anciens la terre damnée
de la pierre. Ce résidu, facile à séparer, n’est
d’aucune utilité et doit être jeté.
VII
Quatrième série (pl. XXXI).
Caisson 1. — Ce bas-relief nous présente un
rocher que la mer furieuse attaque et menace
d’engloutir ; mais deux chérubins soufflent sur les
flots et apaisent la tempête. Le phylactère qui
accompagne cette figure exalte la constance dans
les périls :
. IN . PERICVLIS . CONSTANTIA .
vertu philosophique que l’artiste doit savoir
garder pendant le cours de la coction, et surtout au
commencement de celle-ci, lorsque les éléments
déchaînés se heurtent et se repoussent avec
violence. Plus tard, malgré la longueur de cette
phase ingrate, le joug est moins pénible à
supporter, car l’effervescence se calme, et la paix
naît enfin du triomphe des éléments spirituels, —
air et feu, — symbolisés par les angelots, agents de
notre mystérieuse conversion élémentaire. Mais, à
propos de cette conversion, peut-être n’est-il pas
superflu d’apporter ici quelques précisions sur la
manière dont s’accomplit le (102) phénomène, au
sujet duquel les Anciens ont fait preuve, à notre
avis, d’une réserve excessive.
Tout alchimiste sait que la pierre est composée
des quatre éléments unis, par une puissante
cohésion, dans un état d’équilibre naturel et
parfait. Ce qui est moins connu, c’est la façon dont
ces quatre éléments se résolvent en trois principes
physiques, que l’artiste prépare et assemble selon
les règles de l’art en tenant compte des conditions
requises. Or, ces éléments primaires, représentés
dans notre caisson par la mer (eau), le roc (terre),
le ciel (air), et les chérubins (lumière, esprit, feu),
se réduisent en sel, soufre et mercure, principes
matériels et tangibles de notre pierre. De ces
principes, deux sont réputés simples, le soufre et le
mercure, parce qu’il se rencontrent naturellement
combinés dans le corps des métaux ; un seul, le
sel, apparaît constitué en partie de la substance
fixe, en partie de matière volatile. On sait, en
chimie, que les sels, formés d’un acide et d’une
base, révèlent, par leur décomposition, la volatilité
de l’un, de même que la fixité de l’autre. Comme
le sel participe à la fois du principe mercuriel par

FULCANELLI - 24 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

son humidité froide et volatile (air), et du principe
sulfureux par sa sécheresse ignée et fixe (feu), il
sert donc de médiateur entre les composants
soufre et mercure de notre embryon. Grâce à sa
double qualité, le sel permet de réaliser la
conjonction, qui serait impossible sans lui, entre
l’un et l’autre des antagonistes, parents effectifs
du roitelet hermétique. ainsi, les quatre éléments
premiers se trouvent assemblés deux à deux dans la
pierre en formation, parce que le sel possède en lui
(103) le feu et l’air nécessaires à l’assemblage du
soufre-terre et du mercure-eau.
Toutefois, et bien que les composants salins
soient voisins des natures sulfureuse et mercurielle
(parce que le feu recherche toujours un aliment
terrestre et que l’air se mélange volontiers à
l’eau), ils n’ont pas une affinité telle pour les
principes matériels et pondérables de l’OEuvre,
soufre et mercure, que leur présence seule, leur
catalyse, soit capable d’éviter tout désaccord en ce
mariage philosophique. Au contraire, ce n’est
qu’après de longs débats et de multiples chocs que
l’air et le feu, rompant leur association saline,
agissent de concert entre deux êtres qu’une simple
différence d’évolution a séparés.
D’où nous devons conclure, dans l’explication
théorique de la conversion des éléments et de leur
union indissoluble à l’état d’Elixir, que le sel est
l’unique instrument d’une harmonie durable,
l’instigateur d’une paix stable et féconde en
résultats heureux. Et ce médiateur pacifique, non
content d’intervenir sans cesse pendant
l’élaboration lente, tumultueuse et chaotique de
notre mixtion, contribue encore, de sa propre
substance, à nourrir et à fortifier le corps
nouvellement formé. Image du Bon Pasteur, qui
donne sa vie pour ses brebis, le sel philosophique,
son rôle terminé, meurt afin que notre jeune
monarque puisse vivre, grandir, étendre sa volonté
souveraine sur toute la nature métallique.
Caisson 2. — L’humidité a rongé la table de fond
en la privant du relief qu’elle possédait jadis. Les
(104) rugosités imprécises et frustres qui subsistent
encore pourraient appartenir à quelques végétaux.
L’inscription a beaucoup souffert ; certaines lettres
seulement ont pu résister à l’injure du temps :
. . M . RI . . . V . RV . .
Il est impossible, avec aussi peu d’éléments, de
rétablir la phrase ; cependant, d’après l’ouvrage
intitulé Paysages et Monuments du Poitou, que
nous avons déjà cité, les végétaux seraient des épis
de blé et l’inscription devrait se lire
. MIHI . MORI . LVCRVM .
La mort est un gain pour moi. C’est une allusion
à la nécessité de la mortification et de la
décomposition de notre semence minérale. Car de
même que le grain de froment ne pourrait germer,
produire et se multiplier si la putréfaction ne
l’avait auparavant liquéfié dans la terre, de même
est-il indispensable de provoquer la désagrégation
du rebis philosophal, où la semence est incluse,
pour générer un nouvel être, de nature semblable,
mais susceptible de s’augmenter lui-même, tant en
poids et volume qu’en puissance et vertu. Au
centre du composé, l’esprit enfermé, vivant,
immortel, toujours prêt à manifester son action,
n’attend que la décomposition du corps, la
dislocation de ses parties, pour travailler à
l’épuration puis à la réfection de la substance
modifiée et clarifiée avec l’aide du feu.
C’est donc dans la matière, grossière encore, du
mercure philosophique, qui parle dans l’épigraphe
Mihi mori lucrum. Non seulement la mort lui assure
(107) le bénéfice d’une enveloppe corporelle
beaucoup plus noble que la première, mais elle lui
accorde, au surplus, une énergie vitale qu’elle ne
possédait pas, et la faculté génératrice dont une
mauvaise constitution l’avait jusqu’alors privée.
Telle est la raison pour laquelle notre Adepte,
afin de donner une image plus sensible de la
régénération hermétique par la mort du compost, a
fait sculpter des épis sous la devise parabolique de
ce petit sujet.
Caisson 3. — Issant de nuages épais, une main
dont l’avant-bras est ulcéré, tient un rameau
d’olivier. Ce blason, de caractère morbide, a pour
enseigne :
. PRVDENTI . LINITVR . DOLOR .
Le sage sait apaiser la douleur. Le rameau
d’olivier, symbole de paix et de concorde, marque
l’union parfaite des éléments générateurs de la
pierre philosophale. Or, cette pierre, par les
connaissances certaines qu’elle apporte, par les
vérités qu’elle révèle au philosophe, lui permet de
dominer les souffrances morales qui affectent les
autres hommes, et de vaincre les douleurs
physiques en supprimant la cause et les effets d’un
grand nombre de maladies.
L’élaboration même de l’Elixir lui démontre que
la mort, transformation nécessaire, mais non pas
anéantissement du réel, ne doit pas l’affliger. Bien
au contraire, l’âme, libérée du fardeau corporel,
jouit, en plein essor, d’une merveilleuse
indépendance, toute baignée de cette lumière
ineffable, accessible seulement aux esprits purs. Il
sait que les phases de (108) vitalité matérielle et
d’existence spirituelle se succèdent les unes les
autres d’après les lois qui en régissent le rythme et
les périodes. L’âme ne quitte son corps terrestre
que pour en animer un nouveau. Le vieillard d’hier
est l’enfant de demain. Les disparus se retrouvent,
les égarés se rapprochent, les morts renaissent. Et
l’attraction mystérieuse qui lie entre eux les êtres
et les choses d’évolution semblable, réunit à leur
insu ceux qui vivent encore et ceux qui ne sont
plus. Il n’y a point, pour l’initié, de véritable,

FULCANELLI - 25 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

d’absolue séparation, et la seule absence ne lui
peut causer de chagrin. Ses affections, il les
reconnaîtra aisément, quoique revêtues d’une
enveloppe différente, parce que l’esprit, d’essence
immortelle et doué d’éternelle mémoire, saura les
lui faire discerner…
Ces certitudes, matériellement contrôlées au
long du travail de l’OEuvre, lui assurent une
sérénité morale indéfectible, le calme au milieu
des agitations humaines, le mépris des joies
mondaines, un stoïcisme résolu et, surtout, ce
puissant réconfort que lui donne la connaissance
secrète de ses origines et de sa destinée.
Sur la plan physique, les propriétés médicinales
de l’Elixir mettent son heureux possesseur à l’abri
des tares et des misères physiologiques. Grâce à
lui, le sage ait apaiser sa douleur. Batsdorff1
certifie qu’il guérit toutes les maladies externes du
corps, … ulcères, écrouelles, loupes, paralysies,
blessures et telles autres affections, étant dissous
dans une (109) liqueur convenable et appliqué sur
le mal, par le moyen d’un linge imbibé de la
liqueur. De son côté, l’auteur d’un manuscrit
alchimique enluminé2 vante également les hautes
vertus de la médecine des sages. « L’Elixir, écrit-il,
est une cendre divine, plus miraculeuse
qu’autrement, et se départ, ainsi qu’on le voit,
selon la nécessité qui se présente, et ne refuse
personne, tant pour la santé du corps humain et la
nourriture de cette vie caduque et transitoire, que
pour la résurrection des corps métalliques
imparfaits… En vérité, il outrepasse toutes les
thériaques et médecines les plus excellentes que
les hommes pourroient faire, tant soient-ils subtils.
Il rend l’homme qui le possède bienheureux, grave,
prospère, notable, audacieux, robuste,
magnanime. » Enfin, Jacques Tesson3 donne aux
nouveaux convertis de sages conseils sur l’emploi
du baume universel. « Nous avons parlé, dit
l’auteur en s’adressant au sujet de l’art, du fruit
de bénédiction sorti de toy ; maintenant, nous
dirons comment il te faut l’appliquer ; c’est à
soulager les pauvres, et non aux pompes
mondaines ; c’est à guérir les infirmes nécessiteux,
et non les grands et puissants de la terre. Car il
nous faut prendre garde à qui nous nous donnons,
et savoir qui nous devons soulager, dans les
infirmitez et maladies qui affligent l’espèce
humaine. N’administre ce puissant remède que par
(110) une inspiration de Dieu, qui voit tout, connoît
tout, ordonne tout. »
Caisson 4. — Voici maintenant l’un des symboles
majeurs du Grand OEuvre : la figure du cercle
1 Le Filet d’Ariadne, Op. cit., p. 140.
2 La Génération et Opération du Grand OEuvre, Bibl. de
Lyon. Ms. cité.
3 Jacques Tesson, Le Grand et Excellent OEuvre des
Sages, contenant trois traités ou dialogues. Dialogues
du Lyon verd, du Grand Thériaque et du Régime. Ms.
du XVIIe siècle. bibl. de Lyon, n°971 (900).
gnostique, formé par le corps du serpent qui
dévore sa queue, avec, pour devise, le mot latin
. AMICITIA .
L’amitié. L’image circulaire est, en effet,
l’expression géométrique de l’unité, de l’affinité,
de l’équilibre et de l’harmonie. Tous les points de
la circonférence étant équidistants du centre et en
étroit contact les uns avec les autres, ils réalisent
un orbe continu et fermé, lequel n’a point de
commencement et ne peut avoir de fin, de même
que Dieu dans la métaphysique, l’infini dans
l’espace et l’éternité dans le temps.
Les grecs nommaient ce serpent l’Ouroboros,
des mots oura, queue, et boroV, dévorant. Au
moyen âge, on l’assimilait au dragon en lui
imposant une attitude et une valeur ésotériques
semblables à celles du serpent hellénique. Telle est
la raison des associations de reptiles, naturels ou
fabuleux, que l’on rencontre presque toujours chez
les vieux auteurs. Draco aut serpens qui caudam
devoravit ; serpens aut lacerta viridis quoe
propriam caudam devoravit, etc., écrivent-ils
fréquemment. Sur les monuments, d’autre part, le
dragon, permettant plus de mouvement et de
pittoresque dans la composition décorative, semble
plaire davantage aux artistes ; c’est lui qu’ils
représentent de préférence. On (111) peut le
remarquer au portail nord de l’église Saint-Armel,
à Ploermel (Morbihan), où plusieurs dragons
accrochés aux rampants des gables, font la roue en
se mordant la queue. Les célèbres stalles d’Amiens
offrent également une curieuse figure de dragon à
tête de cheval, au corps ailé, terminé par une
queue décorative dont le monstre dévore
l’extrémité.
Etant donné l’importance de cet emblème, — il
est, avec le sceau de Salomon, le signe distinctif du
Grand OEuvre, — sa signification reste susceptible
d’interprétations variées. Hiéroglyphe d’union
absolue, d’indissolubilité des quatre éléments et
des deux principes ramenés à l’unité dans la pierre
philosophale, cette universalité en permet l’usage
et l’attribution aux diverses phases de l’OEuvre,
puisque toutes visent au même but et sont
orientées vers l’assemblage, l’homogénéité des
natures premières, la mutation de leur antipathie
native en amitié solide et stable. Généralement, la
tête du dragon ou de l’Ouroboros marque la partie
fixe, et sa queue la partie volatile du composé.
C’est ainsi que l’on entend le commentateur de
Marc Fra Antonio4 : « Cette terre, dit-il en parlant
du soufre, par sa sécheresse ignée et innée, attire
à soy son propre humide et le consume ; et à cause
de cela, elle est comparée au dragon qui dévore sa
queue. Au reste, elle n’attire et n’assimile à soy
son humide que parce qu’il est de sa mesme
nature. » D’autres philosophes en font (112) une
4 La lumière sortant par soy-mesme des Ténèbres, ou
Véritable Théorie de la Pierre des Philosophes, écrite
en vers italiens… Paris, L. d’Houry, 1687, p. 271.

FULCANELLI - 26 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

application différente, témoin Linthaut1, qui le
rapporte aux périodes colorées : « Il y a, écrit-il,
trois couleurs principales qui se doivent montrer en
l’OEuvre, le noir, le blanc, le rouge. La noirceur,
première couleur, est nommée des Anciens dragon
venimeux, quand ils disent : le dragon dévorera sa
propre queue. » L’ésotérisme est équivalent dans
le Trés précieux Don de Dieu, de Georges Aurach.
David de Planis Campy, plus éloigné de la doctrine,
n’y voit qu’une version des cohobations
spagyriques.
Quant à nous, nous avons toujours compris
l’Ouroboros comme un symbole complet de
l’ouvrage alchimique et de son résultat. Mais,
quelle que soit l’opinion des savants de notre
époque sur cette figure, on peut du moins être
certain que tous les attributs de Dampierre, placés
sous l’égide du serpent qui se mord la queue, sont
exclusivement relatifs au Grand OEuvre et
présentent un caractère particulier, conforme à
l’enseignement secret de la science hermétique.
Caisson 5. — Encore un sujet disparu et duquel
on ne peut rien déchiffrer. Quelques lettres
incohérentes apparaissent seulement sur le calcaire
désagrégé :
. . . CO . PIA .
Caisson 6. — Une grande étoile à six rayons
resplendit sur les flots d’une mer mouvante. Au
dessus d’elle, la banderole porte gravée cette
devise (113) latine dont le premier mot se trouve
écrit en espagnol :
. LVZ . IN . TENEBRIS . LVCET .
La lumière brille dans les ténèbres. On
s’étonnera sans doute que nous prenions pour des
flots ce que d’autres pensent être des nuées. Mais,
en étudiant la manière dont le sculpteur
représente ailleurs l’eau et les nuages, on sera vite
convaincu qu’il n’y a point, de notre part, erreur,
méprise ou mauvaise foi. Par cette étoile marine,
cependant, l’auteur de l’image ne prétend pas
figurer l’astérie commune, vulgairement dite
étoile de mer. Celle-ci ne possède que cinq bras
rayonnants, tandis que la nôtre est pourvue de six
branches distinctes. Nous devons donc voir ici
l’indication d’une eau étoilée, laquelle n’est autre
que notre mercure préparé, notre Vierge mère et
son symbole, Stella Maris, mercure obtenu sous
forme d’eau métallique blanche et brillante, que
les philosophes dénomment encore astre (du grec a
ster, brillant, éclatant). Ainsi le travail de l’art
rend manifeste et extérieur ce qui, auparavant, se
trouvait diffus dans la masse ténébreuse, grossière
et vile du sujet primitif. De l’obscur chaos, il fait
jaillir la lumière après l’avoir rassemblée, et cette
1 Henri de Lintaut, Commentaire sur le Trésor des
Trésors de Christophe de Gamon. Paris, Claude
Morillon, 1610, p. 133.
lumière brille désormais dans les ténèbres, de
même qu’une étoile au ciel nocturne. Tous les
chimistes ont connu et connaissent ce sujet,
quoique fort peu savent en extraire la quintessence
radiante, si fortement enfouie dans la terrestréité
et l’opacité du corps. C’est pourquoi Philalèthe2
recommande à (114) l’étudiant de ne point
mépriser la signature astrale, révélatrice du
mercure préparé. « Aies soin, lui dit-il, de régler ta
route par l’étoile du nord, que notre aimant te
fera paraître. Alors, le sage se réjouira ; le fou,
néanmoins, tiendra cela pour peu de chose. Il
n’apprendra pas la sagesse et regardera même,
sans en comprendre la valeur, ce pôle central fait
de lignes entrecroisées, marque merveilleuse du
Tout-Puissant. »
Fortement intrigué par cette étoile, dont il ne
parvenait pas à s’expliquer l’importance ni la
signification, Hoefer3 s’adressa à la cabale
hébraïque. « Iesod (ddmy), écrit-il, signifie à la fois
fondement et mercure, parce que le mercure est le
fondement de l’art transmutatoire. La nature du
mercure est indiquée par les noms yxia (Dieu
vivant), dont les lettres produisent, par leur
sommation, le nombre 49, que donnent également
les lettres bdbb (cocaf), étoile. Mais quel sens
faut-il attacher au mot ? Ecoutons la Kabbale : « Le
caractère du véritable mercure consiste à se
couvrir, par l’action de la chaleur, d’une pellicule
approchant plus ou moins de la couleur de l’or ; et
cela se peut faire « même dans l’espace d’une
seule nuit. » Voilà le mystère qu’indique le mot
bdbb, étoile. » Cette exégèse ne nous satisfait
pas. Une pellicule, de quelque couleur qu’elle
puisse être, ne ressemble en rien aux radiations
étoilées, et nos propres travaux nous sont garants
d’une signature effective, laquelle présente tous
les caractères géométriques et réguliers (115) d’un
astre parfaitement dessiné. Aussi, préférons-nous
le langage, moins chimique mais plus vrai, des
maîtres anciens, à cette description kabbalistique
de l’oxyde rouge de l’hydrargyre. « Il est de la
nature de la lumière, dit l’auteur d’un ouvrage
célèbre4, de ne pouvoir paroître à nos yeux sans
être revêtue de quelque corps, et il faut que ce
corps soit propre aussi à recevoir la lumière ; là où
est donc la lumière, là doit aussi être
nécessairement le véhicule de cette lumière. Voilà
le moyen le plus facile pour ne point errer.
Cherche donc avec la lumière de ton esprit, la
lumière qui est enveloppée de ténèbres, et aprens
de là que le sujet le plus vil de tous selon les
ignorans, est le plus noble selon les sages. » Dans
un récit allégorique concernant la préparation du
2 Philalèthe, Introitus apertus, Op. cit., ch. IV, 3.
3 Ferdinand Hoefer, Histoire de la chimie. Paris, Firmin
Didot, 1866, p. 248.
4 La lumière sortant par soy-mesme des Ténèbres, Op.
cit.

FULCANELLI - 27 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

mercure, Trismosin1 est plus catégorique encore ; il
affirme, comme nous, la réalité visuelle du sceau
hermétique. « Sur le poinct du jour, dit notre
auteur, on vid sortir par dessus la personne du roy
une estoille tres-resplendissante, et la lumière du
jour illumina les ténèbres. » Quant à la nature
mercurielle du support de l’étoile (qui est le ciel
des philosophes), Nicolas Valois2 nous la donne bien
à entendre dans le passage suivant : « Les sages,
dit-il, nomment leur mer l’OEuvre entier, et dès
que le corps est réduit en eau, de laquelle il fut
premièrement composé, icelle est dite eau de mer,
parce que c’est vrayement une mer, dans laquelle
plusieurs (116) sages nautoniers ont fait naufrage,
n’ayant pas cet astre pour guide, qui ne manquera
jamais à ceux qui l’ont une fois connu. C’est cette
estoile qui conduisoit les Sages à l’enfantement du
fils de Dieu, et cette mesme qui nous fait voir la
naissance de jeune roy. » Enfin, dans son
Catéchisme ou Instruction pour le grade d’Adepte,
annexé à son ouvrage intitulé l’Etoile flamboyante,
le baron Tschoudy nous informe que l’astre des
philosophes se nommait ainsi chez les francsmaçons.
« La Nature, dit-il, n’est point visible,
quoiqu’elle agisse visiblement, car ce n’est qu’un
esprit volatil, qui fait son office dans les corps, et
qui est animé par l’esprit universel, que nous
connaissons, en Maçonnerie vulgaire, sous le
respectable emblème de l’Etoile flamboyante. »
Caisson 7. — Au pied d’un arbre chargé de
fruits, une femme plante en terre plusieurs noyaux.
Sur le phylactère, dont une extrémité tient au
tronc, et l’autre se déroule au-dessus du
personnage, on lit cette phrase latine :
. TV . NE . CEDE . MALIS .
Ne cède pas aux erreurs. C’est un
encouragement à persévérer dans la voie suivie et
la méthode employée, que donne notre philosophe
au bon artiste, lequel se plaît à naïvement imiter la
simple nature, plutôt qu’à poursuivre de vains
chimères.
Les anciens désignaient souvent l’alchimie sous
le nom d’agriculture céleste, parce qu’elle offre,
dans ses lois, ses circonstances et ses conditions le
plus étroit rapport avec l’agriculture terrestre. Il
(117) n’est guère d’auteur classique qui ne prenne
ses exemples et n’établisse ses démonstrations sur
les travaux champêtres. L’analogie hermétique
apparaît ainsi fondée sur l’art du cultivateur. De
même qu’il faut une graine pour obtenir un épi, —
nisi granum frumenti, — de même il est
indispensable d’avoir tout d’abord la semence
métallique, afin de multiplier le métal. Or, chaque
fruit porte en soi sa semence, et tout corps, quel
qu’il soit, possède la sienne. Le point délicat, que
Philalèthe appelle le pivot de l’art, consiste à
1 Salomon Trismosin, La Toyson d’Or. Paris, Ch.
Sevestre, 1612.
2 Les Cinq Livres de Nicolas Valois. Ms. cité.
savoir extraire du métal ou du minéral cette
semence première. C’est la raison pour laquelle
l’artiste doit, au début de son ouvrage,
décomposer entièrement ce qui a été assemblé par
la nature, car « quiconque ignore le moyen de
détruire les métaux, ignore aussi celui de les
perfectionner ». Ayant obtenu les cendres du
corps, celles-ci seront soumises à la calcination,
qui brûlera les parties hétérogènes, adustibles, et
laissera le sel central, semence incombustible et
pure que la flamme ne peut vaincre. Les sages lui
ont appliqué les noms de soufre, premier agent ou
or philosophique.
Mais toute graine capable de germer, de croître
et de fructifier, réclame une terre propre.
L’alchimiste a besoin, lui aussi, d’un terrain
approprié à l’espèce et à la nature de sa semence ;
ici encore, c’est au seul règne minéral qu’il devra
le demander. Certes, ce second travail lui coûtera
plus de fatigue et de temps que le premier. Et cela
également concorde avec l’art du cultivateur. Ne
voyons-nous pas tous les soins de ce dernier dirigés
vers une exacte (118) et parfaite préparation du
sol ? Tandis que les semailles se font vite et sans
grand effort, la terre, au contraire, exige plusieurs
labours, une juste répartition des engrais, etc.,
travaux pénibles et de longue haleine dont
l’analogie se retrouve au Grand OEuvre philosophal.
Que les vrais disciples d’Hermès étudient donc
les moyens simples et efficaces d’isoler le mercure
métallique, mère et nourrice de cette semence
d’où naîtra notre embryon ; qu’ils s’appliquent à
purifier ce mercure et à exalter ses facultés, à
l’instar du paysan qui augmente la fécondité de
l’humus en l’aérant fréquemment, en lui
incorporant les produits organiques nécessaires.
Surtout, qu’ils se défient des procédés
sophistiques, formules capricieuses à l’usage des
ignorants ou des avides. Qu’ils interrogent la
nature, observent de quelle manière elle opère,
sachent discerner quels sont ses moyens et
s’ingénient à l’imiter de près. S’ils ne se laissent
point rebuter et ne cèdent point aux erreurs,
répandues à profusion dans les meilleurs livres
mêmes, sans doute verront-ils enfin le succès
couronner leurs efforts. Tout l’art se résume à
découvrir la semence, soufre ou noyau métallique,
à la jeter dans une terre spécifique, ou mercure,
puis à soumettre ces éléments au feu, selon un
régime de quatre températures croissantes, qui
constituent les quatre saisons de l’OEuvre. Mais le
grand secret est celui du mercure, et c’est
vainement qu’on en cherchera l’opération dans les
ouvrages des plus célèbres auteurs. Aussi est-il
préférable d’aller du connu à l’inconnu, par la
méthode analogique, si (119) l’on désire approcher
de la vérité sur un objet qui a fait le désespoir, et
causé la ruine de tant d’investigateurs plus
enthousiastes que profonds.

FULCANELLI - 28 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Caisson 8. — Ce bas-relief porte seulement
l’image d’un bouclier circulaire, et l’injonction
historique de la mère Spartiate :
. AVT . HVNC . AVT . SVPER . HVNC .
Ou avec lui, ou sur lui. La Nature s’adresse ici
au fils de science se préparant à entreprendre la
première opération. Nous avons dit déjà que cette
manipulation, fort délicate, comporte un réel
danger, puisque l’artiste doit provoquer le vieux
dragon, gardien du verger des Hespérides, l’obliger
à combattre, puis le tuer sans merci s’il ne veut en
être victime. Vaincre ou mourir, tel est le sens
voilé de l’inscription. Notre champion, malgré sa
vaillance, ne saurait donc agir avec trop de
prudence, car l’avenir de l’OEuvre et son propre
destin dépendent de ce premier succès.
La figure du bouclier, — en grec aspiV, abri,
protection, défense, — lui indique la nécessité
d’une arme défensive. Quant à l’arme d’attaque,
c’est la lance, — logch, sort, destin, — ou l’estoc,
— dialeyiV, séparation, — qu’il devra employer. A
moins qu’il ne préfère recourir au moyen dont se
servit Bellérophon, chevauchant Pégase, pour tuer
la Chimère. Les poètes feignent qu’il enfonça
profondément dans la gorge du monstre un épieu
de bois, durci au feu et garni de plomb. La
Chimère, irritée, vomissait des flammes ; le plomb
fondit, (120) coula jusqu’aux entrailles de la bête,
et ce simple artifice en eut vite raison.
Nous appelons surtout l’attention du débutant
sur la lance et le bouclier, qui sont les meilleures
armes que puisse utiliser le chevalier expert et sûre
de lui, celles qui signeront, s’il sort victorieux du
combat, son écu symbolique, en lui assurant la
possession de notre couronne.
C’est ainsi que, de laboureur, on devient héraut
(Khruz, racine grecque de KhruciojoroV, qui
porte le Caducée). D’autres, de même courage et
d’ardente foi, plus confiants dans la miséricorde
divine qu’assurés de leurs propres forces,
abandonnèrent l’épée, la lance et le glaive pour la
croix. Ceux-là vainquirent mieux encore, car le
dragon, matériel et démoniaque, ne résista jamais
à l’effigie spirituelle et toute puissante du Sauveur,
au signe ineffable de l’Esprit et de la lumière
incarnés : In hoc signo vinces.
Au sage, dit-on, peu de paroles suffisent, et
nous estimons avoir assez parlé pour ceux qui
voudront se donner la peine de nous comprendre.
Caisson 9. — Une fleur champêtre, ayant
l’aspect du coquelicot, reçoit la lumière du soleil
qui brille au-dessus d’elle. Ce bas-relief a souffert
de conditions climatiques défavorables, ou, peutêtre,
de la mauvaise qualité de la pierre ;
l’inscription qui ornait la banderole dont on voit
encore la trace est complètement effacée. Comme
nous avons, précédemment, analysé un sujet
semblable (série II, caisson I), et que ce motif est
susceptible de plusieurs interprétations très
différentes, nous garderons le (121) silence, par
crainte d’une erreur possible, étant donné
l’absence de sa devise particulière.
VIII
Cinquième série (pl. XXXII).
Caisson 1. — Un stryge cornu, velu, pourvu
d’ailes membraneuses, nervées et griffues, les
pieds et les mains en forme de serres, est figuré
accroupi. L’inscription fait parler en vers espagnols
ce personnage de cauchemar :
. MAS . PENADO . MAS . PERDIDO .
Y . MENOS . AREPANTIDO .
Plus tu m’as nui, plus tu m’as perdu, et moins
je m’en suis repenti. Ce diable, image de la
grossièreté matérielle opposée à la spiritualité, est
l’hiéroglyphe de la première substance minérale,
telle qu’on la trouve aux gîtes métallifères où les
mineurs vont l’arracher. On la voyait jadis
représentée, sous la figure de Satan, à Notre-Dame
de Paris, et les fidèles, en témoignage de mépris et
d’aversion, venaient éteindre leurs cierges en les
lui plongeant dans la bouche, qu’il tenait ouverte.
C’était, pour le peuple, maistre Pierre du Coignet,
la maîtresse pierre du coin, c’est-à-dire notre
pierre angulaire et le bloc primitif sur lequel tout
l’OEuvre est édifié.
Il faut convenir que, pour être ainsi symbolisé
sous des dehors difformes et monstrueux, —
dragon, (122) serpent, vampire, diable, tarasque,
etc., — ce malheureux sujet doit être fort disgracié
de la nature. En fait, son aspect n’a rien de
séduisant. Noir, couvert de lames écailleuses,
souvent revêtues de points rouges ou d’enduit
jaune, friable et terne, d’odeur forte et nauséeuse,
que les philosophes définissent toxicum et
venenum, il tache les doigts lorsqu’on le touche et
semble réunir tout ce qui peut déplaire. C’est
pourtant lui, ce primitif sujet des sages, vil et
méprisé des ignorants, qui est seul, l’unique
dispensateur de l’eau céleste, notre premier
mercure et le grand Alkaest1. C’est lui le loyal
serviteur et le sel de la terre que Mme Hillel-
Erlanger appelle Gilly, et qui fait triompher son
maître de l’emprise de Véra2. Aussi l’a-t-on nommé
1 Le terme alkaest, attribué tantôt à Van Helmont,
tantôt à Paracelse, serait l’équivalent du latin alcali
est et donnerait la raison pour laquelle quantité
d’artistes ont travaillé à l’obtenir en partant des
alcalins. Pour nous, alkaest dérive des mots grecs alc
a, vocable dorien employé pour alch, force, vigueur,
et eiV, le lieu ou encore estia, foyer, le lieu ou le
foyer de l’énergie.
2 Irène Hillel-Erlanger, Voyages en kaléidoscope. Paris,
Georges Crès, 1919.

FULCANELLI - 29 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

le dissolvant universel, non pas qu’il soit capable
de résoudre tous les corps de la nature, — ce que
beaucoup ont cru à tort, — mais parce qu’il peut
tout dans ce petit univers qu’est le Grand OEuvre.
Au XVIIe siècle, époque de discussions passionnées
entre chimistes et alchimistes sur les principes de
la vieille science, le dissolvent universel fut l’objet
de controverses ardentes. J.-H. Pott1, qui
s’appliqua (125) à relever les nombreuses formules
de menstrues et s’efforça d’en donner une analyse
raisonnée, nous apporte surtout la preuve qu’aucun
de leurs inventeurs ne comprit ce que les Adeptes
entendent par leur dissolvant. Quoique ceux-ci
affirment que notre mercure est métallique et
homogène aux métaux, la plupart des chercheurs
se sont obstinés à l’extraire de matières plus ou
moins éloignées du monde minéral. Certains
croyaient le préparer en saturant d’esprit volatil
urineux (ammoniaque) un acide quelconque, et
circulaient ensuite ce mélange ; d’autres
exposaient à l’air de l’urine épaissie, dans le
dessein d’y introduire l’esprit aérien, etc. Becker
(Physica subterranea, Francofurti, 1699) et Bohn
(Epître sur l’insuffisance de l’acide et de l’alcali)
pensent que « l’alkaest est le principe mercuriel le
plus pur que l’on retire ou du mercure ou du sel
marin, par des procédés particuliers ». Zobel
(Margarita medicinalis) et l’auteur de Lullius
redivivus préparent leur dissolvant en saturant
l’esprit de sel ammoniac (acide chlorhydrique) avec
de l’esprit de tartre (tartrate de potasse) et du
tartre cru (carbonate potassique impur). Hoffmann2
et Poterius volatilisent le sel de tartre en le
dissolvant d’abord dans l’eau, exposant la liqueur à
la putréfaction dans un vaisseau de bois de chêne,
puis soumettant à la sublimation la terre qui s’en
est précipitée. «Un dissolvant qui laisse loin
derrière lui tous les autres, assure Pott, est le
précipité qui résulte du mélange du sublimé
corrosif et du sel ammoniac. (126) Quiconque saura
l’employer comme il faut pourra le regarder
comme un véritable alkaest. » Le Fèvre, Agricola,
Robert Fludd, de Nuysement, Le Breton, Etmuller
et d’autres encore, préfèrent l’esprit de rosée,
ainsi que les extraits analogues préparés « avec les
pluies d’orage ou avec la pellicule grasse qui
surnage les eaux minérales ». Enfin, d’après
Lenglet-Dufresnoy3, Olaüs Borrichius (De Origine
Chemiae et in conspectu Chemicorum celebriorum,
num. XIV) « remarque que le capitaine Thomas
Parry, Anglois, a vu pratiquer en 1662 cette même
science (l’alchimie) à Fez en Barbarie, et que le
grand alcahest, première matière de tous les
philosophes, est connu depuis longtemps en Afrique
par les plus habiles artistes mahométans ».
1 J.-H. Pott, Dissertations chymiques. T. I :
Dissertation sur les Soufres des Métaux, soutenue à
Hall, en 1716. Paris, Th. Hérissant, 1759.
2 Hoffmann, Notes sur Poterius, in Opera omnia, 16
vol. Genève, 1778 à 1754.
3 Histoire de la Philosophie hermétique. Paris,
Coustelier, 1742, t. I, p. 442.
En résumé, toutes les recettes d’alkaest
proposées par des auteurs ayant surtout en vue la
forme liquide attribuée au dissolvant universel,
sont inutiles, sinon fausses, et bonnes seulement
pour la spagyrie. Notre matière première est
solide ; le mercure qu’elle fournit se présente
toujours sous l’aspect salin et avec une consistance
dure. Et ce sel métallique, ainsi que le dit fort
justement Bernard Trévisan, s’extrait de la
Magnésie « par réitérée destruction d’icelle, en
résolvant et sublimant ». A chaque opération le
corps se morcelle, se désagrège peu à peu, sans
réaction apparente, en abandonnant quantité
d’impuretés ; l’extrait, purifié par sublimations,
perd également des parties hétérogènes, de telle
sorte que sa vertu se trouve condensée à la (127)
fin en une faible masse, de volume et de poids très
inférieurs à ceux du sujet minéral primitif. C’est ce
que justifie très exactement l’axiome espagnol ;
car plus les réitérations sont nombreuses, plus on
fait de tort au corps brisé et dissocié, moins la
quintessence qui en provient a lieu de s’en
repentir ; au contraire, elle augmente en force, en
pureté et en activité. Par là même, notre vampire
acquiert le pouvoir de pénétrer les corps
métalliques, d’en attirer le soufre, ou leur
véritable sang, et permet au philosophe de
l’assimiler au stryge nocturne des légendes
orientales.
Caisson 2. — Une couronne faite de feuilles et
de fruits : pommes, poires, coings, etc., est liée
par des rubans dont les noeuds serrent également
quatre petits rameaux de laurier. L’épigraphe qui
l’encadre nous apprend que nul ne l’obtiendra s’il
n’accomplit les lois du combat :
. NEMO . ACCIPIT .
QVI . NON . LEGITIME . CERTAVERIT .
M. Louis Audiat voit en ce sujet une couronne de
laurier ; cela ne saurait nous surprendre : son
observation est souvent imparfaite et l’étude du
détail ne le préoccupe guère. En réalité, ce n’est ni
le lierre avec lequel on couronnait les poètes
antiques, ni le laurier doux au front des
vainqueurs, ni la palmier cher aux martyrs
chrétiens, ni la myrte, la vigne ou l’olivier des
dieux, qui sont ici figurés, mais tout simplement la
couronne fructifère du sage. Ses fruits marquent
l’abondance des biens (128) terrestres acquises par
la pratique habile de l’agriculture céleste : voilà
pour le profit et l’utilité ; quelques branchettes de
laurier, de relief si discret qu’on les distingue à
peine : voilà pour l’honneur du laborieux. Et
pourtant, cette couronne rustique, que la sagesse
propose aux investigateurs savants et vertueux, ne
se laisse pas gagner aisément. Notre philosophe
nous le dit sans ambages : rude est le combat que
l’artiste doit livrer aux éléments, s’il veut
triompher de la grande épreuve. Comme le
chevalier errant il lui faut orienter sa marche vers

FULCANELLI - 30 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

le mystérieux jardin des Hespérides et provoquer
l’horrible monstre qui en défend l’entrée. Tel est,
pour demeurer dans la tradition, le langage
allégorique par lequel les sages entendent révéler
la première et la plus importante des opérations de
l’OEuvre. En vérité, ce n’est pas l’alchimiste en
personne qui défie et combat le dragon
hermétique, mais une autre bête, également
robuste, chargée de le représenter et que l’artiste,
en spectateur prudent, sans cesse prêt à intervenir,
se doit d’encourager, d’aider et de protéger. C’est
lui le maître d’armes de ce duel étrange et sans
merci.
Peu d’auteurs ont parlé de cette première
rencontre et du danger qu’elle comporte. A notre
connaissance, Cyliani est certainement l’Adepte
qui ait poussé le plus loin dans la description
métaphorique qu’il en donne. Cependant, nous
n’avons découvert nulle part un récit aussi détaillé,
aussi exact en ses images, aussi près de la vérité et
de la réalité que celui du grand philosophe
hermétique des temps modernes : de Cyrano
Bergerac. On ne (129) connaît pas assez cet homme
génial dont l’oeuvre, mutilée à dessein, devait sans
doute embrasser toute l’étendue de la science.
Quant à nous, nous n’avons guère besoin du
témoignage de M. De Sercy1, affirmant que de
Cyrano « reçut de l’Auteur de la Lumière et de ce
Maître des Sciences (Apollon), des lumières que
rien ne peut obscurcir, des connaissances où
personne ne peut arriver », pour reconnaître en lui
un véritable et puissant initié.
De Cyrano Bergerac met en scène deux êtres
fantastiques, figurant les principes Soufre et
Mercure, issus des quatre éléments primaires : la
Salamandre sulfureuse, qui se plaît au milieu des
flammes, symbolise l’air et le feu dont le soufre
possède la sécheresse et l’ardeur ignée, et la
Remore (aujourd’hui le Rémora), champion
mercuriel, héritier de la terre et de l’eau par ses
qualités froides et humides. Ces noms sont choisis
tout exprès et ne doivent rien au caprice ni à la
fantaisie. Salamandra, en grec, apparaît formé de
sal, anagramme de alV, sel, et de mandra,
étable ; c’est le sel d’étable, le sel d’urine des
nitrières artificielles, le salpêtre des vieux
spagyristes, — sal petri, sel de pierre, — qu’ils
désignaient encore sous l’épithète de Dragon.
Remore, en grec EcenhiV, est ce fameux poisson
qui passait pour arrêter (selon certains) ou diriger
(selon d’autres) les vaisseaux naviguant sur les
mers boréales, soumises à l’influence de l’Etoile
du nord. C’est l’échénéis dont parle le
Cosmopolite, le dauphin (130) royal que les
personnages du Mutus Liber s’évertuent à capturer,
celui que représente le poêle alchimique de P.-F.
Pfau, au musée de Winterthur (canton de Zurich,
Suisse), le même qui accompagne et pilote, sur le
1 Dédicace de l’Histoire comique des Etats et empires
du Soleil, adressée par M. De Sercy à M. De Cyrano
Mauvières, frère de l’auteur. Paris, Bauche, 1910.
bas-relief ornant la fontaine du Vertbois, le navire
chargé d’une énorme pierre taillée. L’échénéis,
c’est le pilote de l’onde vive, notre mercure, l’ami
fidèle de l’alchimiste, celui qui doit absorber le
feu secret, l’énergie ignée de la salamandre, et,
enfin, demeurer stable, permanent, toujours
victorieux sous la sauvegarde et avec la protection
de son maître. Ces deux principes, de nature et de
tendances contraires, de complexion opposée,
manifestent l’un pour l’autre une antipathie, une
aversion irréductibles. Mis en présence, ils
s’attaquent furieusement, se défendent avec
âpreté, et le combat sans trêve ni merci, ne cesse
que par la mort d’un des antagonistes. Tel est le
duel ésotérique, effroyable mais réel, que l’illustre
de Cyrano2 nous raconte en ces termes :
« Je marchai environ l’espace de quatre cents
stades, à la fin desquels j’aperçus, au milieu d’une
fort grande campagne, comme deux boules qui,
après avoir en bruissant tourné longtemps à
l’entour l’une de l’autre, s’approchoient et puis se
reculoient. Et j’observai que, quand le heurt se
faisoit, c’étoit alors qu’on entendoit ces grands
coups ; mais à force de marcher plus avant, je
(131) reconnus que ce qui, de loin, m’avoit paru
deux boules, étoient deux animaux ; l’un desquels,
quoique rond par en bas, formoit un triangle par le
milieu, et sa tête fort élevée, avec sa rousse
chevelure qui flottoit contremont, s’aiguisoit en
pyramide ; son corps étoit troué comme un crible,
et, à travers ces pertuis déliés qui lui servoient de
pores, on apercevoit glisser de petites flammes qui
sembloient le couvrir d’un plumage de feu.
« En me promenant là tout autour, je rencontrai
un Vieillard fort vénérable qui regardoit ce fameux
combat avec autant de curiosité que moi. Il me fit
signe de m’approcher : j’obéis et nous nous assîmes
l’un auprès de l’autre…
« Voici comment il me parla : «on verroit en ce
globe où nous sommes, les bois fort clair-semés, à
cause du grand nombre de bêtes à feu qui les
désolent, sans les animaux glaçons qui, tous les
jours, à la prière des forêts leurs amies, viennent
guérir les arbres malades ; je dis guérir, car, à
peine de leur bouche gelée ont-ils soufflé sur les
charbons de cette peste, qu’ils l’éteignent.
« Au monde de la Terre d’où vous êtes et d’où
je suis, la bête à feu s’appelle Salamandre, et
l’animal glaçon y est connu sous le nom de Remore.
Or, vous saurez que les Remores habitent vers
l’extrémité du pôle, au plus profond de la mer
Glaciale, et c’est la froideur évaporée de ces
poissons, à travers leurs écailles, qui fait geler en
ces quartiers-là l’eau de mer, quoique salée…
« Cette eau stigiade, de laquelle on empoisonna
le grand Alexandre, et dont la froideur pétrifia
2 De Cyrano Bergerac, Histoire des Oiseaux, dans
l’Autre Monde. Histoire comique des Etats et
Empires du Soleil. Paris, Bauche, 1910, p. 79. Conf.
de l’édition de Jean-Jacques Pauvert, p. 240, cit.
supra.

FULCANELLI - 31 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

(132) ses entrailles, étoit du pissat d’un de ces
animaux… Voilà pour ce qui est des animaux
glaçons.
« Mais quant aux bêtes à feu, elles logent dans
la terre, sous des montagnes de bitume allumé,
comme l’Etna, le Vésuve et le Cap Rouge. Ces
boutons, que vous voyez à la gorge de celui-ci, qui
procèdent de l’inflammation de son foie, ce
sont… »
« Nous restâmes, après cela, sans parler, pour
nous rendre attentifs à ce fameux duel. La
Salamandre attaquoit avec beaucoup d’ardeur,
mais la Remore soutenoit impénétrablement.
Chaque heurt qu’ils se donnoient engendroit un
coup de tonnerre, comme il arrive dans les Mondes
d’ici autour, où la rencontre d’une nue chaude
avec une froide excite le même bruit. Des yeux de
la Salamandre, il sortoit, à chaque oeillade de
colère qu’elle dardoit contre son ennemi, une
rouge lumière dont l’air paroissoit allumée : en
volant, elle suoit de l’huile bouillante et pissoit de
l’eau-forte. La Remore, de son côté, grosse,
pesante et carrée, montroit un corps tout écaillé
de glaçons. Ses larges yeux paroissoient deux
assiettes de cristal, dont les regards portoient une
lumière si morfondante, que je sentois frissonner
l’hiver sur chaque membre de mon corps où elle les
attachoit. Si je pensois mettre ma main au devant,
ma main en prenoit l’onglée ; l’air même, autour
d’elle, atteint de sa rigueur, s’épaississoit en
neige ; la terre durcissoit sous ses pas, et je
pouvois compter les traces de la bête par le
nombre des engelures qui m’accueilloient quand je
marchois dessus. (133) « Au commencement du
combat, la Salamandre, à cause de la vigoureuse
contention de sa première ardeur, avoit fait suer la
Remore ; mais, à la longue, cette sueur s’étant
refroidie, émailla toute la plaine d’un verglas si
glissant, que la Salamandre ne pouvoit joindre la
Remore sans tomber. Nous connûmes bien, le
Philosophe et moi, qu’à force de choir et de se
relever tant de fois, elle s’étoit fatiguée ; car ces
éclats de tonnerre, auparavant si effroyables,
qu’enfantoit le choc dont elle heurtoit son
ennemie, n’étoient plus que le bruit sourd de ces
petits coups qui marquent la fin d’une tempête, et
ce bruit sourd, amorti peu à peu, dégénéra en un
frémissement semblable à celui d’un fer rouge
plongé dans de l’eau froide. Quand la Remore
connut que le combat tiroit aux abois par
l’affoiblissement du choc dont elle se sentoit à
peine ébranlée, elle se dressa sur un angle de son
cube et se laissa tomber de toute sa pesanteur sur
l’estomac de la Salamandre, avec un tel succès que
le coeur de la pauvre Salamandre, où tout le reste
de son ardeur s’étoit concentrée, en se crevant fit
un éclat si épouvantable que je ne sais rien dans la
Nature pour le comparer. Ainsi mourut la bête à
feu sous la paresseuse résistance de l’animal
glaçon.
« Quelque temps après que la Remore se fut
retirée, nous approchâmes du champ de bataille,
et le Vieillard s’étant ensuite enduit les mains de la
terre sur laquelle elle avoit marché, comme d’un
préservatif contre la brûlure, il empoigna le
cadavre de la Salamandre. « Avec le corps de cet
animal, (134) me dit-il, je n’ai que faire de feu
dans ma cuisine ; car, pourvu qu’il soit pendu à ma
crémaillère, il fera bouillir et rôtir tout ce que
j’aurois mis à l’âtre. Quant aux yeux, je les garde
soigneusement ; s’ils étoient nettoyés des ombres
de la mort, vous les prendriez pour deux petits
soleils. Les Anciens de notre Monde les savoient
bien mettre en oeuvre ; c’est ce qu’ils nommoient
des Lampes ardentes1 et l’on ne les appendoit
qu’aux sépultures pompeuses des personnes
illustres. Nos modernes en ont rencontré en
fouillant quelques uns de ces fameux tombeaux ;
mais leur ignorante curiosité les a crevés, en
pensant trouver, derrière les membranes rompues,
ce feu qu’ils y voyaient reluire. »
Caisson 3. — Une pièce d’artillerie du XVe siècle
est représentée au moment du coup de feu. Elle
est (135) entourée d’un phylactère portant cette
phrase latine :
. SI . NON . PERCVSSERO . TERREBO .
Si je n’atteins personne, du moins
j’épouvanterai.
Il est bien évident que le créateur du sujet
entendait parler au sens figuré. Nous comprenons
qu’il s’adresse directement aux profanes, aux
instigateurs dépourvus de science, incapables par
conséquent de comprendre ces compositions, mais
qui s’étonneront néanmoins de leur nombre autant
que de leur singularité et de leur incohérence. Les
modernes sages prendront ce labeur ancien pour
une oeuvre de dément. Et, de même que le canon
mal réglé surprend seulement par son tapage,
notre philosophe pense avec raison que s’il ne peut
être compris de tous, tous seront étonnés du
1 Les Lampes ardentes, dites encore perpétuelles ou
inextinguibles, sont une des réalisations les plus
surprenantes de la science hermétique. Elles sont
faites d’Elixir liquide, amené à l’état radiant et
maintenu dans un vide poussé aussi loin que possible.
Dans son Dictionnaire des Arts et des Sciences. Paris,
1731, Thomes de Corneille dit qu’en 1401, « un
paysan déterra proche du Tibre, à quelque distance
de Rome, une lampe de Pallas qui avoit brûlé plus de
deux mille ans, comme on le vit par l’inscription, sans
que rien eût pu l’éteindre. La flamme s’en éteignit
sitôt qu’on eut fait un petit trou dans la terre ». On
découvrit également, sous le pontificat de Paul III
(1534-1549), dans le tombeau de Tullia, fille de
Cicéron, une lampe perpétuelle, brûlant encore et
donnant une vive lumière, bien que ce tombeau n’eût
pas été ouvert depuis quinze cent cinquante ans. Le
Révérend S. Mateer, des Missions de Londres, signale
une lampe du Temple de Trevaudrum, royaume de
Travancore (Inde méridionale) ; cette lampe, en or,
brille « dans un creux recouvert d’une pierre » depuis
plus de cent vingt ans, et brûle encore à l’heure
actuelle.

FULCANELLI - 32 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

caractère énigmatique, étrange et discordant
qu’affectent tant de symboles et de scènes
inexplicables.
Aussi croyons-nous que le côté curieux et
pittoresque de ces figures retient surtout le
spectateur, sans d’ailleurs l’éclairer. C’est là ce
qui a séduit M. Louis Audiat et tous les auteurs qui
se sont occupés de Dampierre ; leurs descriptions
ne sont au fond qu’un bruit de paroles confuses,
vaines et sans portée. Mais, quoique nulles pour
l’instruction du curieux, elles nous apportent
cependant le témoignage qu’aucun observateur, à
notre avis, n’a su découvrir l’idée générale cachée
derrière ces motifs, ni la haute portée du
mystérieux enseignement qui s’en dégage.
(136) Caisson 4. — Narcisse s’efforce de saisir,
dans le bassin où il s’est miré, sa propre image,
cause de sa métamorphose en fleur, afin qu’il
puisse revivre grâce à ces eaux qui lui ont donné la
mort :
. VT . PER . QVAS . PERIIT . VIVERE . POSSIT .
AQVAS .
Les narcisses sont des végétaux à fleurs
blanches ou jaunes, et ce sont ces fleurs qui les ont
fait distinguer par les mythologues et les
symbolistes ; elles offrent, en effet, les colorations
respectives des deux soufres chargés d’orienter les
deux Magistères. Tous les alchimistes savent qu’il
faut se servir exclusivement du soufre blanc pour
l’OEuvre à l’argent et du soufre jaune pour l’OEuvre
solaire, en évitant avec soin de les mélanger, selon
l’excellent conseil de Nicolas Flamel ; il en
résulterait une génération monstrueuse, sans
avenir et sans vertu.
Narcisse est ici l’emblème du métal dissous. Son
nom grec, NarcissoV, vient de la racine Narch ou
Narca, engourdissement, torpeur. Or, les métaux
réduits, dont la vie est latente, concentrée,
somnolente, paraissent de ce fait demeurer dans
un état d’inertie analogue à celui des animaux
hibernants ou des malades soumis à l’influence
d’un narcotique (narcwticoV, rac. narch). Aussi
les dit-on morts, par comparaison avec les métaux
alchimiques que l’art a évertués et vitalisés. Quant
au soufre extrait par le dissolvant, — l’eau
mercurielle du bassin, — il reste le seul
représentant de Narcisse, c’est-à-dire (137) du
métal dissocié et détruit. Mais, de même que
l’image réfléchie par le miroir des eaux porte tous
les caractères apparents de l’objet réel, de même
le soufre garde les propriétés spécifiques et la
nature métallique du corps décomposé. De sorte
que ce soufre principe, véritable semence du
métal, trouvant dans le mercure des éléments
nutritifs vivants et vivifiants, peut générer ensuite
un être nouveau, semblable à lui, d’essence
supérieure toutefois, et capable d’obéir à la
volonté du dynamisme évolutif.
C’est donc avec raison que Narcisse, métal
transformé en fleur, ou soufre, — car la soufre,
disent les philosophes, est la fleur de tous les
métaux, — espère retrouver l’existence, grâce à la
vertu particulière des eaux qui ont provoqué sa
mort. S’il ne peut extraire son image de l’onde qui
l’emprisonne, celle-ci du moins lui permettra de la
matérialiser en un « double » chez lequel il
retrouvera conservées ses caractéristiques
essentielles.
Ainsi, ce qui cause la mort de l’un des principes
donne la vie à l’autre, puisque le mercure initial,
eau métallique vivante, meurt pour fournir au
soufre du métal dissous les éléments de sa
résurrection. C’est pourquoi les Anciens ont
toujours affirmé qu’il fallait tuer le vif afin de
ressusciter le mort. La mise en pratique de cet
axiome assure au sage la possession du soufre vif,
agent principal de la pierre et des transformations
que l’on en peut attendre. Il lui permet encore de
réaliser le second axiome de l’OEuvre : joindre la
vie à la vie, (138) en unissant le mercure premierné
de nature, à ce soufre actif pour obtenir le
mercure des philosophes, substance pure, subtile,
sensible et vivante. C’est là l’opération que les
sages ont réservée sous l’expression des noces
chimiques, du mariage mystique du frère et de la
soeur, — car ils sont tous deux de même sang et ont
la même origine, — de Gabritius et de Beya, du
Soleil et de la Lune, d’Apollon et de Diane. Ce
dernier a fourni aux cabalistes la fameuse enseigne
d’Apollonius de Tyane, sous laquelle on a cru
reconnaître un prétendu philosophe, quoique les
miracles de ce personnage fictif, de caractère
incontestablement hermétique, fussent, pour les
initiés, revêtues du sceau symbolique et consacrés
à l’ésotérisme alchimique.
Caisson 5. — L’arche de Noé flotte sur les eaux
du Déluge, tandis qu’auprès d’elle une barque
menace de sombrer. Dans le ciel du sujet se lisent
les mots
. VERITAS . VINCIT .
La vérité victorieuse. Nous croyons avoir dit
déjà que l’arche représente la totalité des
matériaux préparés et unis sous les noms divers de
composé, rebis, amalgame, etc., lesquels
constituent proprement l’archée, matière ignée,
base de la pierre philosophale. Le grec arch
signifie commencement, principe, source, origine.
Sous l’action du feu externe, excitant le feu
interne de l’archée, le compost tout entier se
liquéfie, revêt l’aspect de l’eau ; et cette
substance liquide, que la fermentation (139) agite
et boursoufle, prend, chez les auteurs, le caractère
de l’inondation diluvienne. D’abord jaunâtre et
bourbeuse, on lui donne le nom de laton ou laiton,
qui n’est autre que celui de la mère de Diane et
d’Apollon, Latone. Les grecs l’appelaient Lhtw, de
lhtoV mis pour lhitoV, avec le sens ionien de bien

FULCANELLI - 33 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

commun, de maison commune (to lhiton),
significative de l’enveloppe protectrice commune
au double embryon1. Notons, en passant, que les
cabalistes, par un de ces calembours dont ils sont
coutumiers, ont enseigné que la fermentation
devait se faire à l’aide d’un vaisseau de bois, ou,
mieux, dans un tonneau coupé en deux, auquel ils
appliquèrent l’épithète de chêne creux. Latone,
princesse mythologique, devient, dans le langage
des Adeptes, la tonne, le tonneau, ce qui explique
pourquoi les débutants parviennent si difficilement
à identifier le vaisseau secret où fermentent nos
matières.
Au bout du temps requis on voit monter à la
superficie, flotter et se déplacer sans cesse sous
l’effet de l’ébullition, une très mince pellicule, en
ménisque, que les sages ont nommée l’Ile
philosophique2, manifestation première de
l’épaississement et de la coagulation. C’est l’île
fameuse de Délos, en grec DhloV, c’est-à-dire
apparent, (140) clair, certain, laquelle assure un
refuge inespéré à Latone fuyant la persécution de
Junon, et remplit le coeur de l’artiste d’une joie
sans mélange. Cette île flottante, que Poséidon,
d’un coup de son trident, fit sortir du fond de la
mer, est aussi l’arche salvatrice de Noé portée sur
les eaux du Déluge. « Cum viderem quod aqua
sensim crassior, nous dit Hermès, duriorque fieri
inciperet, gaudebam ; certo enim sciebam, ut
invenirem quod querebam3. »
Progressivement, et sous l’action continue du
feu interne, la pellicule se développe, s’épaissit,
gagne en étendue jusqu’à recouvrir toute la
surface de la masse fondue. L’île mouvante est
alors fixée, et ce spectacle donne à l’alchimiste
l’assurance que le temps des couches de Latone est
arrivé. Ace moment, le mystère reprend ses droits.
Une nuée lourde, obscure, livide, monte et
s’exhale de l’île chaude et stabilisée, couvre de
ténèbres cette terre en parturition, enveloppe et
dissimule toutes choses de son opacité, remplit le
ciel philosophique des ombres cimmériennes (cimbe
ricon, vêtement de deuil) et, dans la grande
éclipse du soleil et de la lune, dérobe aux yeux la
naissance surnaturelle des jumeaux hermétiques,
futurs parents de la pierre.
La tradition mosaïque rapporte que Dieu, vers la
fin du Déluge, fait souffler sur les eaux un vent
chaud, qui les évapore et en abaisse le niveau. Le
1 Les linguistes veulent, d’ailleurs, que Lhtw se
rapproche de Laqein, infinitif aoriste second de Lanq
anein signifiant se tenir caché, échapper à tous les
yeux, être caché ou méconnu, en accord, pour nous,
avec la phase ténébreuse dont il sera bientôt
question.
2 En particulier le Cosmopolite (Traité du Sel, p. 78) et
l’auteur du Songe Verd.
3 « Quand je vis cette eau devenir peu à peu plus
épaisse, et qui commençait à durcir, alors je me
réjouissais, car je savais certainement que je
trouverais ce que je cherchais. »
sommet des montagnes émerge de l’immense
nappe liquide, et l’arche vient alors se poser sur le
(143) mont Ararat, en Arménie. Noé, ouvrant la
fenêtre du vaisseau, lâche le corbeau, lequel est,
pour l’alchimiste et dans sa minuscule Genèse, la
réplique des ombres cimmériennes, de ces nuées
ténébreuses qui accompagnent l’élaboration
cachée d’êtres nouveaux et de corps régénérés.
Par ces concordances, et le témoignage matériel
du labeur lui-même, la vérité s’affirme victorieuse
en dépit des négateurs, des sceptiques, hommes de
peu de foi, toujours prêts à rejeter, dans le
domaine de l’illusion, la réalité positive qu’ils ne
sauraient comprendre parce qu’elle n’est point
connue et moins encore enseignée.
Caisson 6. — Une femme, agenouillée au pied
d’une tombe sur laquelle on lit ce mot bizarre :
TAIACIS
affecte le plus profond désespoir. La banderole
qui agrémente cette figure porte l’inscription :
. VICTA . JACET . VIRUS .
La vertu gît vaincue. Devise d’André Chénier,
nous dit Louis Audiat, en guis d’explication, et sans
tenir compte du temps écoulé entre la Renaissance
et la Révolution. Il n’est pas ici question du poète,
mais bien de la vertu du soufre, ou de l’or des
sages, lequel repose sous la pierre, attendant la
décomposition complète de son corps périssable.
Car la terre sulfureuse, dissoute dans l’eau
mercurielle, prépare, par la mort du composé, la
libération de cette vertu, qui est proprement l’âme
ou le feu du soufre. (144) Et cette vertu,
momentanément prisonnière de l’enveloppe
corporelle, ou cet esprit immortel flottera sur les
eaux chaotiques, jusqu’à la formation du corps
nouveau, ainsi que nous l’enseigne Moïse dans la
Genèse (ch. I, v. 2).
C’est donc l’hiéroglyphe de la mortification que
nous avons sous les yeux, et c’est lui qui se répète
également dans les gravures de la Pretiosa
Margarita novella dont Pierre Bon de Lombardie a
illustré son drame du Grand OEuvre. Quantité de
philosophes ont adopté ce mode d’expression et
voilé, sous des sujets funèbres ou macabres, la
putréfaction spécialement appliquée au second
OEuvre, c’est-à-dire à l’opération chargée de
décomposer et de liquéfier le soufre philosophique,
issu du premier labeur, en Elixir parfait. Basile
Valentin nous montre un squelette debout sur son
propre cercueil, dans l’une de ses Douze Clefs, et
nous dépeint une scène d’inhumation dans une
autre. Flamel place non seulement les symboles
humanisés de l’Ars magna au charnier des
Innocents, mais il décore sa plaque tumulaire, que
l’on voit exposée dans la chapelle du musée de
Cluny, d’un cadavre rongé de vers avec cette
inscription :

FULCANELLI - 34 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

De terre suis venu et en terre retourne
Senior Zadith enferme, à l’intérieur d’une
sphère transparente, un agonisant décharné. Henri
de Linthaut dessine, sur un feuillet du manuscrit de
l’Aurore, le corps inanimé d’un roi couronné,
étendu sur la dalle mortuaire, tandis que son
esprit, sous la figure d’un ange, s’élève vers une
(145) lanterne perdue dans les nues. Et nousmêmes,
après ces grands maîtres, avons exploité le
même thème dans le frontispice du Mystères des
Cathédrales.
Quant à la femme qui, sur la tombe de notre
caisson, traduit ses regrets en gestes désordonnés,
elle figure la mère métallique du soufre ; c’est à
elle qu’appartient le vocable singulier gravé sur la
pierre qui recouvre son enfant : Taiacis. Ce terme
baroque, né sans doute d’un caprice de notre
Adepte, n’est, en réalité, qu’une phrase latine aux
mots assemblés, et écrite à l’envers de manière à
être lue en commençant par la fin : Sic ai at,
hélas ! ainsi du moins… (pourra-t-il renaître).
Suprême espoir au fond de la suprême douleur.
Jésus lui-même dut souffrir dans sa chair, mourir et
demeurer trois jours au sépulcre, afin de racheter
les hommes, et de ressusciter ensuite dans la gloire
de son incarnation humaine et l’accomplissement
de sa mission divine.
Caisson 7. — Représentée en plein vol, une
colombe tient en son bec un rameau d’olivier. Ce
sujet est distingué par l’inscription :
. SI . TE . FATA . VOCANT .
Si les destins t’y appellent. L’emblème de la
colombe au rameau vert nous est donné par Moïse
dans sa description du Déluge universel. Il est dit,
en effet (Genèse, ch. VIII, v. II), que Noé, ayant
donné l’essor à la colombe, celle-ci revint vers le
soir en rapportant une branche verte d’olivier.
C’est là le signe par excellence de la véritable voie
et de la marche régulière des opérations. Car le
travail de (146) l’OEuvre étant un abrégé et une
réduction de la Création, toutes les circonstances
de l’ouvrage divin se doivent retrouver en petit
dans celui de l’alchimiste. En conséquence, lorsque
le patriarche fait sortir de l’arche le corbeau, nous
devons entendre qu’il est question, pour notre
OEuvre, de la première couleur durable, c’est-àdire
de la couleur noire, parce que la mort du
composé, devenue effective, les matières se
putréfient et prennent une coloration bleue très
sombre que ses reflets métalliques permettent de
comparer aux plumes du corbeau. D’ailleurs, le
récit biblique précise que cet oiseau, retenu par
les cadavres, ne revient pas à l’arche. Toutefois, la
raison analogique qui fait attribuer à la couleur
noire le terme de corbeau, n’est pas uniquement
fondée sur une identité d’aspect ; les philosophes
ont encore donné au compost parvenu à la
décomposition le nom expressif de corps bleu (d’où
provient le vieux juron médiéval), et les cabalistes
celui de corps beau, non qu’il soit agréable à voir,
mais parce qu’il apporte le premier témoignage
d’activité des matériaux philosophiques.
Cependant, malgré le signe d’heureux présage que
les auteurs s’accordent à reconnaître dans
l’apparition de la couleur noire, nous
recommandons de n’accueillir ces démonstrations
qu’avec réserve, en ne leur attribuant pas plus de
valeur qu’elles n’en ont. Nous savons combien il est
facile de l’obtenir, même au sein de substances
étrangères, pourvu que celles-ci soient traitées
selon les règles de l’art. Ce critérium est donc
insuffisant, bien qu’il justifie cet axiome connu,
que toute matière sèche se (147) dissout et se
corrompt dans l’humidité qui lui est naturelle et
homogène. C’est la raison pour laquelle nous
mettons en garde le débutant et lui conseillons,
avant de se livrer aux transports d’une joie sans
lendemain, d’attendre prudemment la
manifestation de la couleur verte, symptôme du
dessèchement de la terre, de l’absorption des eaux
et de la végétation du nouveau corps formé.
Ainsi, frère, si le ciel daigne bénir ton labeur et,
selon la parole de l’Adepte, si te fata vocant, tu
obtiendras d’abord le rameau d’olivier, symbole de
paix et d’union des éléments, puis la blanche
colombe qui te l’aura apporté. Alors seulement tu
pourras être certain de posséder cette lumière
admirable, don de l’Esprit-Saint, que Jésus envoya,
au cinquantième jour (Penthcosth), sur ses
apôtres bien-aimés. Telle est la consécration
matérielle du baptême initiatique et de la
révélation divine. « Et comme Jésus sortait de
l’eau, nous dit saint Marc (ch. I, v. 10), Jean vit
tout à coup les cieux s’entr’ouvrir et le Saint-Esprit
descendre sur lui sous la forme d’une colombe. »
Caisson 8. — Deux avant-bras dont les mains se
joignent, sortent d’un cordon de nuages. Ils ont
pour devise :
. ACCIPE . DAQVE . FIDEM .
Reçois ma parole et donne-moi la tienne. Ce
motif n’est, en somme, qu’une traduction du signe
utilisé par les alchimistes pour exprimer l’élément
eau. Nuées et bras composent un triangle à
sommet (148) dirigé en bas, l’hiéroglyphe de l’eau,
opposée au feu que symbolise un triangle
semblable mais retourné.
Il est certain qu’on ne saurait comprendre notre
première eau mercurielle sous cet emblème
d’union, puisque le deux mains serrées en pacte de
fidélité et d’attachement appartiennent à deux
individualité distinctes. Nous avons dit, et répétons
ici, que le mercure initial est un produit simple, et
le premier agent chargé d’extraire la partie
sulfureuse et ignée des métaux. Toutefois, si la
séparation du soufre par ce dissolvant lui laisse
retenir quelques portions de mercure, ou permette
à celui-ci d’absorber une certaine quantité de

FULCANELLI - 35 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

soufre, quoique ces combinaisons puissent recevoir
la dénomination de mercure philosophique, on ne
doit pas cependant espérer réaliser la pierre au
moyen de cette seule mixtion. L’expérience
démontre que le mercure philosophique, soumis à
la distillation, abandonne facilement son corps
fixe, laissant le soufre pur au fond de la cornue.
D’autre part, et malgré l’assurance des auteurs qui
accordent au mercure la prépondérance dans
l’OEuvre, nous constatons que le soufre se désigne
lui-même comme étant l’agent essentiel, puisqu’en
définitive c’est lui qui demeure, exalté sous le nom
d’Elixir ou multiplié sous celui de pierre
philosophale, dans le produit final de l’ouvrage.
Ainsi le mercure, quel qu’il soit, reste soumis au
soufre, car il est le serviteur et l’esclave, lequel,
se laissant absorber, disparaît et se confond avec
son maître. En conséquence, comme la médecine
universelle est une véritable génération, que toute
génération ne se peut accomplir sans le secours
(149) de deux facteurs, d’espèces semblable mais
de sexe différent, nous devons reconnaître que le
mercure philosophique est impuissant à produire la
pierre, et cela parce qu’il est seul. C’est lui,
pourtant, qui tient dans le travaille rôle de
femelle, mais celle-ci, disent d’Espagnet et
Philalèthe, doit être unie à un second mâle, si l’on
veut obtenir le composé connu sous le nom de
Rebis, matière première du Magistère.
C’est le mystère de la parole cachée, ou
verbum dimissum, que notre Adepte a reçue de ses
prédécesseurs, qu’il nous transmet sous le voile du
symbole, et pour la conservation de laquelle il nous
demande la nôtre, c’est-à-dire le serment de ne
point découvrir ce qu’il a jugé bon de garder
secret : accipe daque fidem.
Caisson 9. — Sur un sol rocheux, deux colombes,
malheureusement décapitées, se font vis-à-vis.
Elles portent pour épigraphe l’adage latin :
. CONCORDIA . NUTRIT . AMOREM .
La concorde nourrit l’amour. Vérité éternelle,
dont nous retrouvons l’application partout ici-bas,
et que le Grand OEuvre confirme par l’exemple le
plus frappant qu’il soit possible de rencontrer dans
l’ordre des choses minérales. L’ouvrage hermétique
tout entier n’est, en effet, qu’une harmonie
parfaite, réalisée d’après les tendances naturelles
des corps inorganiques entre eux, de leur affinité
chimique et, si le mot n’est pas trop excessif, de
leur amour réciproque.
(150) Les deux oiseaux composants le sujet de
notre bas-relief représentent ces fameuses
Colombes de Diane, objet du désespoir de tant de
chercheurs, et célèbre énigme qu’imagina
Philalèthe pour recouvrir l’artifice du double
mercure des sages. En proposant à la sagacité des
aspirants cette obscure allégorie, le grand Adepte
ne s’est point étendu sur l’origine de ces oiseaux ;
il enseigne seulement, de la façon la plus brève,
que « les Colombes de Diane sont enveloppées
inséparablement dans les embrassements éternels
de Vénus ». Or, les alchimistes anciens plaçaient
sous la protection de Diane « aux cornes lunaires »
ce premier mercure dont nous avons maintes fois
parlé sous le nom de dissolvant universel. Sa
blancheur, son éclat argentin lui valurent aussi
l’épithète de Lune des Philosophes et de Mère de
la pierre ; c’est dans ce sens qu’Hermès l’entend
lorsqu’il dit, en parlant de l’OEuvre : « Le Soleil est
son père et la Lune sa mère. » Limojon de Saint-
Didier, pour aider l’investigateur à déchiffrer
l’énigme, écrit dans l’Entretien d’Eudoxe et de
Pyrophile : « Considérez enfin par quels moyens
Geber enseigne de faire les sublimations requises à
cet art ; pour moy, je ne puis faire davantage que
de faire le même souhait qu’a fait un autre
philosophe : Sidera Veneris, et corniculata Dianae
tibi propitia sunto. »
On peut donc envisager les Colombes de Diane
comme deux parties de mercure dissolvant, — les
deux pointes du croissant lunaire, — contre une
(151) de Vénus, laquelle doit tenir étroitement
embrassées ses colombes favorites. La
correspondance se trouve confirmée par la double
qualité, volatile et aérienne, du mercure initial
dont l’emblème a toujours été pris parmi les
oiseaux, et par la matière même d’où provient le
mercure, terre rocailleuse, chaotique, stérile sur
laquelle les colombes se reposent.
Lorsque, nous dit l’Ecriture, la Vierge Marie eut
accompli, selon la loi de Moïse, les sept jours de la
purification (Exode, XIII, 6, 8), savoir : un couple
de tourterelles ou deux petites colombes. Ainsi
apparaît, dans le texte sacré, le mystère de
l’Ornythogale, ce fameux lait des oiseaux, — Orniq
wn gala, dont les grecs parlaient comme d’une
chose extraordinaire et fort rare. « Traire le lait
des oiseaux » (‘Orniqwn gala amelgein) était chez
eux un proverbe qui équivalait à réussir, à
connaître la faveur du destin et le succès en toute
entreprise. Et nous devons convenir qu’il faut être
l’élu de la Providence pour découvrir les colombes
de Diane et pour posséder l’ornithogale, synonyme
hermétique du Lait de vierge cher à Philalèthe. Or
niV, en grec, désigne non seulement l’oiseau en
général, mais plus expressément le coq et la poule,
et c’est peut-être de là que dérive le vocable Orni
qwV gala, lait de poule, obtenu en délayant un
jaune d’oeuf dans du lait chaud. Nous n’insisterons
pas sur ces rapports, parce qu’ils dévoileraient
l’opération secrète cachée sous l’expression des
Colombes de diane. Disons (152) cependant que les
plantes appelées ornithogales sont des liliacées
bulbeuses, à fleurs d’un beau blanc, et l’on sait
que le lis est, par excellence, la fleur
emblématique de Marie.

FULCANELLI - 36 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

IX
Sixième série (pl. XXXIII).
Caisson 1. — Perçant les nuées, une main
d’homme lance contre un rocher sept boules qui
rebondissent vers elle. Ce bas-relief est orné de
l’inscription :
. CONCVSSVS . SVRGO .
Heurté, je rebondis. Image de l’action et de la
réaction, ainsi que de l’axiome hermétique Solve
et coagula, dissous et coagule.
Un sujet analogue se remarque sur l’un des
caissons du plafond de la chapelle Lallemant, à
Bourges ; mais les boules y sont remplacées par des
châtaignes. Or, ce fruit auquel son péricarpe
épineux a fait donner le nom vulgaire de hérisson
(en grec ecinoV, oursin, châtaigne de mer), est une
figuration assez exacte de la pierre philosophale
telle qu’on l’obtient par la voie brève. Elle paraît,
en effet, constituée d’une sorte de noyau cristallin
et translucide, à peu près sphérique, de couleur
semblable à celle du rubis balai, enfermé dans une
capsule plus ou moins épaisse, rousse, opaque,
(153) sèche et couverte d’aspérités, laquelle, à la
fin du travail, est souvent crevassée, comme
l’écale des noix et des châtaignes. Ce sont donc
bien les fruits du labeur hermétique que la main
céleste jette contre le rocher, emblème de notre
substance mercurielle. Chaque fois que la pierre,
fixe et parfaite, est reprise par le mercure afin de
s’y dissoudre, de s’y nourrir de nouveau, d’y
augmenter non seulement en poids et en volume,
mais encore en énergie, elle retourne par la
coction à son état, à sa couleur et à son aspect
primitifs. On peut dire qu’après avoir touché le
mercure elle revient à son point de départ. Ce sont
ces phases de chute et d’ascension, de solution et
de coagulation qui caractérisent les multiplications
successives qui donnent à chaque renaissance de la
pierre une puissance théorique décuple de la
précédente. Toutefois, et quoique beaucoup
d’auteurs n’envisagent aucune limite à cette
exaltation, nous pensons avec d’autres philosophes
qu’il serait imprudent, au moins en ce qui concerne
la transmutation et la médecine, de dépasser la
septième réitération. C’est la raison pour laquelle
Jean Lallemant et l’Adepte de Dampierre n’ont
figuré que sept boules ou châtaignes sur les motifs
dont nous parlons.
Illimitée pour les philosophes spéculatifs, la
multiplication est cependant bornée dans le
domaine pratique. Plus la pierre progresse, plus
elle devient pénétrante et d’élaboration rapide :
elle n’exige, à chaque degré d’augmentation, que
le huitième du temps demandé par l’opération
précédente. Généralement, — et nous considérons
ici la voie longue, — (154) il est rare que la
quatrième réitération réclame plus de deux
heures ; la cinquième est donc accomplie en une
minute et demie, tandis que douze secondes
suffiraient à parachever la sixième : l’instantanéité
d’une telle opération la rendrait impraticable.
D’autre part, l’intervention du poids et du volume,
sans cesse accrus, obligerait à réserver une grande
partie de la production, faute d’une quantité
proportionnelle de mercure, toujours long et
fastidieux à préparer. Enfin, la pierre multipliée
aux degrés cinquième et sixième exigerait, étant
donné son pouvoir igné, une masse importante d’or
pur pour l’orienter vers le métal, — sinon on
s’exposerait à la perdre en entier. Il est donc
préférable, à tout point de vue, de ne pas pousser
trop loin la subtilité d’un agent doué déjà d’une
énergie considérable, à moins que l’on ne veuille,
quittant l’ordre des possibilités métalliques et
médicales, posséder ce Mercure universel, brillant
et lumineux dans l’obscurité, afin d’en construire
la lampe perpétuelle. Mais le passage de l’état
solide à l’état liquide, qui se doit réaliser en ce
lieu, étant éminemment dangereux, ne peut être
tenté que par un maître très savant et d’une
habileté consommée…
De tout ce qui précède, nous devons conclure
que les impossibilités matérielles signalées à
propos de la transmutation tendent à ruiner la
thèse d’une progression géométrique croissante et
indéfinie, basée sur le nombre dix cher aux
théoriciens purs. Gardons-nous de l’enthousiasme
irréfléchi, et ne laissons jamais circonvenir notre
jugement par les arguments spécieux, les théories
brillantes, mais (155) creuses, des amateurs de
prodigieux. La science et la nature nous réservent
assez de merveilles pour nous satisfaire, sans que
nous éprouvions le besoin d’y ajouter encore les
vaines fantaisies de l’imagination.
Caisson 2. — C’est un arbre mort, aux branches
coupées, aux racines déchaussées, que nous
présente ce bas-relief. Il ne porte point
d’inscription, mais seulement deux signes de
notation alchimique gravés sur un cartouche ; l’un
exprime le Soufre ; l’autre, triangle équilatéral à
sommet supérieur, désigne le Feu.
L’arbre desséché est un symbole des métaux
usuels réduits de leurs minerais et fondus, auxquels
les hautes températures des fours métallurgiques
ont fait perdre l’activité qu’ils possédaient dans
leur gîte naturel. C’est pourquoi les philosophes les
qualifient morts et les reconnaissent impropres au
travail de l’OEuvre, jusqu’à ce qu’ils soient
revivifiés, ou réincrudés selon le terme consacré,
par ce feu interne qui ne les abandonne jamais
complètement. Car les métaux, fixés sous la forme
industrielle que nous leur connaissons, gardent
encore, au plus profond de leur substance, l’âme
que le feu vulgaire a resserrée et condensée, mais
qu’il n’a pu détruire. Et cette âme, les sages l’ont
nommée feu ou soufre, parce qu’elle est
véritablement l’agent de toutes les mutations, de

FULCANELLI - 37 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

tous les accidents observés dans la matière
métallique, et cette semence incombustible que
rien ne peut ruiner tout à fait, ni la violence des
acides forts, (156) ni l’ardeur de la fournaise. Ce
grand principe d’immortalité, chargé par Dieu
même d’assurer, de maintenir la perpétuité de
l’espèce et de reformer le corps périssable,
subsiste et se retrouve jusque dans les cendres des
métaux calcinés, alors que ceux-ci ont souffert la
désagrégation de leurs parties et vu consumer leur
enveloppe corporelle.
Les philosophes jugèrent donc, non sans raison,
que les qualités réfractaires du soufre, sa
résistance au feu, ne pouvaient appartenir qu’au
feu ou à quelque esprit de nature ignée. C’est ce
qui les a conduits à lui donner le nom sous lequel il
est désigné et que certains artistes croient provenir
de son aspect, bien qu’il n’offre aucun rapport
avec le soufre commun. En grec, soufre se dit qeion
, mot dont la racine est qeioV, qui signifie divin,
merveilleux, surnaturel ; to eion n’exprime pas
seulement la divinité, mais encore le côté
magique, extraordinaire d’une chose. Or, le soufre
philosophique, considéré comme le dieu et
l’animateur du Grand OEuvre, révèle par ses
actions une énergie comparable à celle de l’Esprit
divin. Ainsi, et quoique qu’il faille attribuer la
préséance au mercure, — pour demeurer dans
l’ordre des acquisitions successives, — nous devons
reconnaître que c’est au soufre, âme
incompréhensible des métaux, que notre pratique
est redevable de son caractère mystérieux et en
quelque sorte surnaturel.
Cherchez donc le soufre dans le tronc mort des
métaux vulgaires, et vous obtiendrez en même
temps ce feu naturel et métallique qui est la clef
principale du labeur alchimique. « C’est là, dit
(157) Limojon de Saint-Didier, le grand mystère de
l’art, puisque tous les autres dépendent de
l’intelligence de celuy-cy. Que je serois satisfait,
ajoute l’auteur, s’il m’estoit permis de vous
expliquer ce secret sans équivoque ; mais je ne
puis faire ce qu’aucun philosophe n’a cru estre en
son pouvoir. Tout ce que vous pouvez
raisonnablement attendre de moy, c’est de vous
dire que le feu naturel est un feu en puissance, qui
ne brûle pas les mains, mais qui fait paraître son
efficacité pour peu qu’il soit excité par le feu
extérieur. »
Caisson 3. — Une pyramide hexagonale, faite de
plaques de tôle rivées, porte, accrochés à ses
parois, divers emblèmes de chevalerie et
d’hermétisme, pièces d’armure et pièces
honorables : targes, armet, brassard, gantelets,
couronne et guirlandes. Son épigraphe est tirée
d’un vers de Virgile (Enéide, XI, 641) :
. SIC . ITVR . AD . ASTRA .
C’est ainsi qu’on s’immortalise. Cette
construction pyramidale, dont la forme rappelle
celle de l’hiéroglyphe adopté pour désigner le feu,
n’est autre que l’Athanor, mot par lequel les
alchimistes signalent le fourneau philosophique
indispensable à la maturation de l’OEuvre. Deux
portes de côté y sont ménagées et se font vis-àvis
; elles obturent des fenêtres vitrées qui
permettent l’observation des phases du travail.
Une autre, située à la base, donne accès au foyer ;
enfin, une petite plaque, près du sommet, sert de
registre et de bouche (158) d’évacuation aux gaz
issus de la combustion. A l’intérieur, si nous nous
en rapportons aux descriptions très détaillées de
Philalèthe, Le Tesson, Salmon et autres, ainsi
qu’aux reproductions de Rupescissa, Sgobbis, Pierre
Vicot, Huginus à Barma, etc., l’Athanor est agencé
de manière à recevoir une écuelle de terre ou de
métal, appelée nid ou arène, parce que l’oeuf y est
soumis à incubation dans le sable chaud (latin,
arena, sable). Quant au combustible utilisé pour le
chauffage, il paraît assez variable, quoique
beaucoup d’auteurs accordent leur préférence aux
lampes thermogènes.
Du moins est-ce là ce que les maîtres enseignent
au sujet de leur fourneau. Mais l’Athanor, demeure
du feu mystérieux, se réclame d’une conception
moins vulgaire. Par ce four secret, prison d’une
invisible flamme, il nous paraît plus conforme
d’entendre la substance préparée, — amalgame ou
rebis, — servant d’enveloppe et de matrice au
noyau central où sommeillent ces facultés latentes
que le feu commun va bientôt rendre actives. La
matière seule étant le véhicule du feu naturel et
secret, immortel agent de toutes nos réalisations,
reste pour nous l’unique et véritable Athanor (du
grec AqanatoV, qui se renouvelle et ne meurt
jamais). Philalèthe nous dit, à propos du feu
secret, dont les sages ne sauraient se passer,
puisque c’est lui qui provoque toutes les
métamorphoses au sein du composé, qu’il est
d’essence métallique et d’origine sulfureuse. On le
reconnaît minéral, parce qu’il naît de la prime
substance mercurielle, source unique des métaux ;
sulfureux, (161) parce que ce feu dans l’extraction
du soufre métallique a pris les qualités spécifiques
du « père des métaux ». c’est donc un feu double,
— l’homme double igné de Basile Valentin, — qui
renferme à la fois les vertus attractives,
agglutinantes et organisatrices du mercure, et les
propriétés siccatives, coagulantes et fixatives du
soufre. Pour peu que l’on ait quelque teinture de
philosophie, on comprendra facilement que ce
double feu, animateur du rebis, ayant seulement
besoin du secours de la chaleur pour passer du
potentiel à l’actuel, et rendre sa puissance
effective, ne saurait appartenir au fourneau, bien
qu’il représente métaphoriquement notre Athanor,
c’est-à-dire le lieu de l’énergie, du principe
d’immortalité enclos dans le composé philosophal.
Ce double feu est le pivot de l’art et, selon
l’expression de Philalèthe, « le premier agent qui
fait tourner la roue et mouvoir l’essieu » ; aussi le
désigne-t-on souvent par l’épithète feu de roue,

FULCANELLI - 38 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

parce qu’il paraît développer son action selon un
mode circulaire, dont le but est la conversion de
l’édifice moléculaire, rotation symbolisée dans la
roue de Fortune et dans l’Ouroboros.
Ainsi, la matière détruite, mortifiée puis
recomposée en un nouveau corps, grâce au feu
secret qu’excite celui du fourneau, s’élève
graduellement à l’aide des multiplications, jusqu’à
la perfection du feu pur, voilée sous la figure de
l’immortel Phénix : sic itur ad astra. De même
l’ouvrier, fidèle serviteur de la nature, acquiert,
avec la connaissance sublime, le haut titre de
chevalier, l’estime (162) de ses pairs, la
reconnaissance de ses frères et l’honneur, plus
enviable que toute la gloire mondaine, de figurer
parmi les disciples d’Elie.
Caisson 4. — Clos de son étroit couvercle, la
panse rebondie mais fendue, un vulgaire pot de
terre remplit, de sa majesté plébéienne et
lézardée, la surface de ce caisson. Son inscription
affirme que le vase dont nous voyons l’image doit
s’ouvrir de lui-même et rendre manifeste, par sa
destruction, l’achèvement de ce qu’il renferme :
. INTS . SOLA . FIENT . MANIFESTA . RVINA.
Parmi tant de figures diverses, d’emblèmes avec
lesquels il fraternise, notre sujet paraît d’autant
plus original que son symbolisme se rapporte à la
voie sèche, dite encore OEuvre de Saturne, aussi
rarement traduite en iconographie que décrite dans
les textes. Basée sur l’emploi de matériaux solides
et cristallisés, la voie brève (ars brevis) exige
seulement le concours du creuset et l’application
de températures élevées. Cette vérité, Henckel1
l’avait entrevue lorsqu’il remarque que « l’artiste
Elias, cité par Helvétius, prétend que la
préparation de la pierre philosophale se commence
et s’achève en quatre jours de temps, et qu’il a
montré, en effet, cette pierre encore adhérente
aux tessons du creuset ; il me semble, poursuit
l’auteur, qu’il ne serait pas si absurde (163) de
mettre en question si ce que les alchimistes
appellent des grands mois, ne seroient pas autant
de jours, — ce qui seroit un espace de temps très
borné, — et s’il n’y auroit pas une méthode dans
laquelle toute l’opération ne consisteroit qu’à tenir
longtemps les matières dans le plus grand degré de
fluidité, ce qu’on obtiendroit par un feu violent,
entretenu par l’action des soufflets ; mais cette
méthode ne peut pas s’exécuter dans tous les
laboratoires, et peut-être même tout le monde ne
la trouveroit-il pas praticable. »
Mais, à l’inverse de la voie humide, dont les
ustensiles de verre permettent le contrôle facile et
l’observation juste, la voie sèche ne peut éclairer
l’opérateur, à quelque moment qu’il en soit du
travail. Aussi, quoique le facteur temps, réduit au
1 J.-F. Henckel, Traité de l’Appropriation, dans
Pyritologie ou Histoire naturelle de la Pyrite. Paris,
J.-T. Hérissant, 1760, p. 375, § 416.
minimum, constitue un avantage sérieux dans la
pratique de l’ars brevis, en revanche, la nécessité
des hautes températures présente le grave
inconvénient d’une incertitude absolue quant à la
marche de l’opération. Tout se passe dans le plus
profond mystère à l’intérieur du creuset
soigneusement clos, enfoui au centre des charbons
incandescents. Il importe donc d’être très
expérimenté, de bien connaître la conduite et la
puissance du feu, puisqu’on ne saurait, du
commencement à la fin, y découvrir la moindre
indication. Toutes les réactions caractéristiques de
la voie humide étant indiquées chez les auteurs
classiques, il est possible à l’artiste studieux
d’acquérir les points de repère assez précis pour
l’autoriser à entreprendre son long et pénible
ouvrage. Ici, au contraire, c’est (164) dépourvu de
tout guide que le voyageur, hardi jusqu’à la
témérité, s’engage en ce désert aride et brûlé.
Nulle route tracée, nul indice, nul jalon ; rien que
l’inertie apparente de la terre, de la roche, du
sable. Le brillant kaléidoscope des phases colorées
n’égaie point sa marche indécise ; c’est en aveugle
qu’il poursuit son chemin, sans autre certitude que
celle de sa foi, sans autre espoir que sa confiance
en la miséricorde divine…
Pourtant, à l’extrémité de sa carrière,
l’investigateur apercevra un signe, le seul, celui
dont l’apparition indique le succès et confirme la
perfection du soufre par la fixation totale du
mercure ; ce signe consiste dans la rupture
spontanée du vaisseau. Le temps expiré, en
découvrant latéralement une partie de sa paroi, on
remarque, quand l’expérience est réussie, une ou
plusieurs lignes d’une clarté éblouissante,
nettement visibles sur le fond moins éclatant de
l’enveloppe. Ce sont les fêlures révélatrices de
l’heureuse naissance du jeune roi. De même qu’au
terme de l’incubation l’oeuf de poule se brise sous
l’effort du poussin, de même la coque de notre
oeuf se rompt dès que le soufre est achevé. Il y a,
entre ces effets, une évidente analogie, malgré la
diversité des causes, car, dans l’OEuvre minéral, la
rupture du creuset ne peut logiquement être
attribuée qu’à une action chimique,
malheureusement impossible à concevoir ni à
expliquer. Notons cependant que le fait, fort
connu, se produit fréquemment sous l’influence de
certaines combinaisons de moindre intérêt. C’est
ainsi, par exemple, qu’en abandonnant des (165)
creusets neufs ayant servi une seule fois à la fusion
de verres métalliques, à la production d’hepar
sulphuris ou d’antimoine diaphorétique, et après
les avoir bien nettoyés, on les trouve fissurés au
bout de quelques jours, sans qu’on puisse découvrir
la raison obscure de ce phénomène tardif.
L’écartement considérable de leur panse montre
que la fracture semble se produire par la poussée
d’une force expansive, agissant du centre vers la
périphérie, à la température ambiante et
longtemps après usage des vaisseaux.

FULCANELLI - 39 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Signalons enfin la concordance remarquable qui
existe entre le motif de Dampierre et celui de
Bourges (hôtel Lallemant, plafond de la chapelle).
Parmi les caissons hermétiques de celui-ci, on voit
également un pot de terre, incliné, dont
l’ouverture, évasée et fort large, est obturée à
l’aide d’une membrane de parchemin liée sur les
bords. Sa panse, trouée, laisse échapper de belles
macles de différentes grosseurs. L’indication de la
forme cristalline du soufre, obtenu par voie sèche,
est donc très nette et vient confirmer, en le
précisant, l’ésotérisme de notre bas-relief.
Caisson 5. — Une main céleste, dont le bras est
bardé de fer, brandit l’épée et la spatule. Sur le
phylactère on lit ces mots latins :
. PERCVTIAM . ET . SANABO .
Je blesserai et je guérirai. Jésus a dit de
même : « Je tuerai et je ressusciterai. » Pensée
ésotérique d’une importance capitale dans
l’exécution capitale du Magistère. (166) « C’est la
première clef, assure Limojon de Saint-Didier1,
celle qui ouvre les prisons obscures dans lequel le
soufre est renfermé ; c’est elle qui sait extraire la
semence du corps, et qui forme la pierre des
philosophes par la conjonction du mâle avec la
femelle, de l’esprit avec le corps, du soufre avec le
mercure. Hermès a manifestement démontré
l’opération de cette première clef par ces paroles :
De cavernis metallorum occultus est, qui lapis est
venerabilis, colore splendidus, mens sublimis et
mare patens2 ».
L’artifice cabalistique, sous lequel notre Adepte
a dissimulé la technique que Limojon cherche à
nous enseigner, consiste dans le choix du double
instrument figuré sur notre caisson. L’épée qui
blesse, la spatule chargée d’appliquer le baume
guérisseur, ne sont en vérité qu’un seul et même
agent doué du double pouvoir de tuer et de
ressusciter, de mortifier et de régénérer, de
détruire et d’organiser. Spatule, en grec, se dit sp
aqh ; or, ce mot signifie également glaive, épée,
et tire son origine de spaw, arracher, extirper,
extraire. Nous avons donc bien ici l’indication
exacte du sens hermétique fourni par la spatule et
par l’épée. Dès lors, l’investigateur en possession
du dissolvant, seul facteur capable d’agir sur les
corps, de les détruire et d’en extraire la semence,
n’aura (167) qu’à rechercher le sujet métallique
qui lui paraîtra le mieux approprié à remplir son
dessein. Ainsi, le métal dissous, broyé, « mis en
pièces », lui abandonnera ce grain fixe et pur,
esprit qu’il porte en soi, gemme brillante, parée de
magnifique couleur, première manifestation de la
pierre des sages, Phoebus naissant et père effectif
1 Le Triomphe hermétique. Lettre aux Vrays Disciples
d’Hermès. Op cit., p. 127.
2 « Il (le soufre) est caché au plus profond des métaux ;
c’est lui qui est la pierre vénérable, de couleur
éclatante, une âme élevée et une vaste mer. »
du grand Elixir. Dans un dialogue allégorique entre
un monstre replié au fond d’une obscure caverne,
pourvu de « sept cornes pleines d’eaux », et
l’alchimiste errant, pressant de questions ce sphinx
débonnaire, Jacques Tesson3 fait parler ainsi ce
représentant fabuleux des sept métaux vulgaires :
« Il faut que tu entendes, lui dit-il, que je suis
descendu des régions célestes et suis tombé icybas,
en ces cavernes de la terre, où je me suis
nourry un espace de tems ; mais je ne désire rien
plus que d’y retourner ; et le moyen de ce faire,
c’est que tu me tues et puis que tu me ressuscites,
et de l’instrument que tu me tueras, tu me
ressusciteras. Car, comme dit la blanche colombe,
celuy qui m’a tué me fera revivre. »
Nous pourrions faire une intéressante remarque
au sujet du moyen, ou instrument, expressément
figuré par le brassard d’acier dont est muni le bras
céleste, car aucun détail ne doit être négligé dans
une étude de ce genre ; mais nous estimons qu’il
convient de ne point tout dire, et préférons laisser
à qui voudra s’en donner la peine le soin de
déchiffrer cet hiéroglyphe complémentaire. La
science alchimique ne s’enseigne pas ; chacun doit
(168) l’apprendre soi-même, non pas de manière
spéculative, mais bien à l’aide d’un travail
persévérant, en multipliant les essais et les
tentatives de façon à toujours soumettre les
productions de la pensée au contrôle de
l’expérience. Celui qui craint le labeur manuel, la
chaleur des fourneaux, la poussière du charbon, le
danger des réactions inconnues et l’insomnie des
longues veilles, celui-là ne saura jamais rien.
Caisson 6. — Un lierre est figuré enroulé autour
d’un tronc d’arbre mort, dont toutes les branches
ont été coupées de main d’homme. Le phylactère
qui complète ce bas-relief porte les mots :
. INIMICA . AMICITIA .
L’amitié ennemie.
L’auteur anonyme de l’Ancienne Guerre des
Chevaliers, dans un dialogue entre la pierre, l’or et
le mercure, fait dire à l’or que la pierre est un ver
gonflé de venin, et l’accuse d’être l’ennemie des
hommes et des métaux. Rien n’est plus vrai ; à
telle enseigne que d’autres reprochent à notre
sujet de contenir un poison redoutable, dont la
seule odeur, affirment-ils, suffirait à provoquer la
mort. C’est cependant de ce minéral toxique
qu’est faite la médecine universelle, à laquelle
aucune maladie humaine ne résiste, pour incurable
qu’elle puisse être reconnue. Mais ce qui lui donne
toute sa valeur et le rend infiniment précieux aux
yeux du sage, c’est l’admirable vertu qu’il possède
de revivifier les métaux réduits et fondus, et de
perdre ses propriétés (169) vénéneuses en leur
laissant son activité propre. Aussi apparaît-il
comme l’instrument de la résurrection et du rachat
3 Jacques Tesson, Le Lyon verd ou l’OEuvre des Sages.
Premier traité. Ms. cité.

FULCANELLI - 40 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

des corps métalliques, morts sous la violence du
feu de réduction, raison pour laquelle il porte dans
son blason le signe du Rédempteur, la croix.
Par ce que nous venons de dire, le lecteur aura
compris que la pierre, c’est-à-dire notre sujet
minéral, est figurée sur le présent motif par le
lierre, plante vivace, d’odeur forte, nauséabonde,
tandis que le métal a pour représentant l’arbre
inerte et mutilé. Car ce n’est pas un arbre sec,
simplement dépourvu de feuillage et réduit à son
squelette, que l’on voit ici : il exprimerait alors
pour l’hermétiste le soufre en sa sécheresse ignée ;
c’est un tronc volontairement mutilé que la scie a
amputé de ses maîtresses branches. Le verbe grec
prio signifie également scier, couper avec la scie
et étreindre, serrer, lier fortement. Notre arbre,
étant à la fois scié et étreint, nous devons penser
que le créateur de ces images a désiré indiquer
clairement le métal et l’action dissolvante exercée
contre lui. Le lierre, embrassant le tronc comme
pour l’étouffer, traduit bien la dissolution par le
sujet préparé, plein de vigueur et de vitalité ; mais
cette dissolution, au lieu d’être ardente,
effervescente et rapide, semble lente, difficile,
toujours imparfaite. C’est que le métal, quoique
entièrement attaqué, n’est solubilisé qu’en partie ;
aussi est-il recommandé de réitérer fréquemment
l’affusion de l’eau sur le corps, pour en extraire le
soufre ou la semence « qui fait toute l’énergie
(170) de notre pierre ». Et le soufre métallique
reçoit la vie de son ennemi même, en réparation
de son inimitié et de sa haine. Cette opération, que
les sages ont appelée réincrudation ou retour à
l’état primitif, a surtout pour objet l’acquisition du
soufre et sa revivification par le mercure initial. Il
ne faudrait donc pas prendre à la lettre ce retour à
la matière originelle du métal traité, puisqu’une
grande partie du corps, formée d’éléments
grossiers, hétérogènes, stériles ou mortifiés, n’est
plus susceptible de régénération. Quoi qu’il en soit,
il suffit pour l’artiste d’obtenir ce soufre principe,
séparé du métal ouvert et rendu vivant, grâce au
pouvoir incisif de notre premier mercure. Avec ce
corps nouveau, où l’amitié et l’harmonie
remplacent l’aversion, — car les vertus et
propriétés respectives des deux natures contraires
sont confondues en lui, — il pourra espérer parvenir
d’abord au mercure philosophique, par la
médiation de cet agent essentiel, puis à l’Elixir,
objet de ses désirs secrets.
Caisson 7. — Là où Louis Audiat reconnaît la
figure de Dieu le Père, nous voyons simplement
celle d’un centaure, qu’une banderole, portant les
sigles du Sénat et du peuple romain, cache à demi.
Le tout décore un étendard dont la hampe est
solidement fichée en terre.
Il s’agit donc bien d’une enseigne romaine, et
l’on peut conclure que le sol sur lequel elle flotte
est lui-même romain. D’ailleurs, les lettres
. S . P . Q . R .
(171) abréviatives des mots Senatus Populusque
Romanus, accompagnent ordinairement les aigles
et forment, avec la croix, les armes de la Ville
éternelle.
Cette enseigne, placée tout exprès pour
indiquer une terre romaine, nous donne à penser
que le philosophe de Dampierre n’ignorait point le
symbolisme particulier de Basile Valentin, Senior
Zadith, Mynsicht, etc. Car ces auteurs nomment
terre romaine et vitriol romain la substance
terrestre qui fournit notre dissolvant, sans lequel il
serait impossible de réduire les métaux en eau
mercurielle, ou, si l’on préfère, en vitriol
philosophique. Or, d’après Valmont de Bomare1,
« le vitriol romain, appelé encore vitriol des
Adeptes, n’est pas la couperose verte, mais un sel
double vitriolique de fer et de cuivre ». Chambon
est du même avis et cite comme équivalent le
vitriol de Salzbourg, qui est également un sulfate
cupro-ferrique. Les grecs l’appelaient Swru, et les
minéralogistes hellènes nous le décrivent comme
un sel étant d’odeur forte et désagréable, qui,
lorsqu’on le broyait, devenait noir en prenant une
consistance spongieuse et un aspect gras.
Dans son Testamentum, Basile Valentin signale
les excellentes propriétés et les rares vertus du
vitriol ; mais on ne reconnaîtra la véracité de ses
paroles que si l’on sait, auparavant, de quel corps
il entend parler. « Le Vitriol, écrit-il, est un
notable et important minéral auquel nul autre,
dans la nature, ne saurait être comparé, et cela
parce que (172) le Vitriol se familiarise avec tous
les métaux plus que toutes les autres choses ; il
leur est très prochainement allié, puisque, de tous
les métaux, l’on peut faire un vitriol ou cristal ; car
le vitriol et le cristal ne sont reconnus que pour
une seule et même chose. C’est pourquoi je n’ai
pas voulu retarder paresseusement son mérite,
comme la raison le requiert, attendu que le Vitriol
est préférable aux autres minéraux, et que la
première place après les métaux lui doit être
accordée. Car, bien que tous les métaux et
minéraux soient doués de grandes vertus, celui-ci
néanmoins, savoir le Vitriol, est seul suffisant pour
en tirer et faire la bénite pierre, ce que nul autre
au monde ne pourrait accomplir seul à son
imitation. » Plus loin, notre Adepte revient sur le
même sujet en précisant la nature double du vitriol
romain : « Je dis ici à ce propos, qu’il faut que tu
imprimes vivement cet argument en ton esprit, que
tu portes entièrement tes pensées sur le vitriol
métallique, et que tu te souviennes que je t’ai
confié cette connaissance que l’on peut, de Mars et
Vénus, faire un magnifique vitriol dans lequel les
trois principes se rencontrent, lesquels servent
souvent à l’enfantement et production de notre
pierre. »
1 Valmont de Bomare, Minéralogie ou nouvelle
Exposition du Règne minéral. Paris, Vincent, 1774.

FULCANELLI - 41 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Relevons encore une remarque fort importante
d’Henckel2 à propos du vitriol. « Parmi tous les
noms qui ont été donnés au vitriol, dit cet auteur,
il n’y en a pas un seul qui ait rapport au fer ; on
l’appelle toujours chalcantum, chalcitis, cuperosa
(173) ou cupri rosa, etc. Et ce n’est pas seulement
parmi les Grecs et les Latins que l’on a privé le fer
de la part qui lui appartient dans le vitriol ; on en a
fait autant en Allemagne, et on y donne encore
aujourd’hui à tous les vitriols en général, et surtout
à celui qui contient le plus de fer, le nom de
kupfer wasser, eau cuivreuse, ou, ce qui revient au
même, de couperose. »
Caisson 8. — Le sujet de ce bas-relief est assez
singulier ; on y voit un jeune gladiateur, presque un
enfant, s’acharnant à taillader, à grands coups
d’épée, une ruche emplie de gâteaux de miel et
dont il a ôté le couvercle. Deux mots en composent
l’enseigne :
. MELITVS . GLADIVS .
Le glaive miellé. Cet acte bizarre d’adolescent
fougueux et emporté, livrant bataille aux abeilles
comme Don Quichotte à ses moulins, n’est, au
fond, que la traduction symbolique de notre
premier travail, variante originale du thème si
connu et si souvent exploité en hermétisme, le
frappement du rocher. On sait qu’après leur sortie
d’Egypte, les enfants d’Israël durent camper à
Réphidim (Exode, XVII, I ; Nombres, XXXIII, 14),
« où il n’y avait point d’eau à boire pour le
peuple ». Sur le conseil de l’Eternel (Exode, XVII,
6), Moïse, par trois fois, frappa de sa verge le
rocher Horeb, et une source d’eau vive jaillit de la
pierre aride. La mythologie nous offre également
quelques répliques du même prodige. Callimaque
(Hymne (174) à Jupiter, 31) dit que la déesse Rhée,
ayant frappé de son sceptre la montagne
arcadienne, celle-ci s’ouvrit en deux et que l’eau
s’en échappa avec abondance. Appolonius
d’Alexandrie (Argonautes, 1146) relate le miracle
du mont Dindyme et assure que la roche n’avait
jamais auparavant donné naissance à la moindre
source. Pausanias attribue un fait semblable à
Atalante, laquelle, pour se désaltérer, fit sourdre
une fontaine en heurtant de son javelot un rocher
des environs de Cyphante, en Laconie.
Dans notre bas-relief, le gladiateur tient la
place de l’alchimiste, figuré ailleurs sous les traits
d’Hercule, — héros des douze travaux symboliques,
— ou encore sous l’aspect d’un chevalier armé de
pied en cap, ainsi qu’on le remarque au portail de
Notre-Dame de Paris. La jeunesse du personnage
exprime cette simplicité qu’il faut savoir observer
tout au long de l’ouvrage, en imitant et en suivant
de près l’exemple de la nature. D’autre part, nous
devons croire que si l’Adepte de Dampierre accorde
la préférence au gladiateur, c’est pour signifier
sans aucun doute que l’artiste doit travailler ou
2 J.-F. Henckel, Pyritologie, ch VII, p. 184. Op. cit.
combattre seul contre la matière. Le mot grec mon
omacoV, qui signifie gladiateur, est composé en
effet, de monoV, seul, et de macomai, combattre.
Quant à la Quant à la ruche, elle doit le privilège
de figurer la pierre à cet artifice cabalistique qui
fait dériver ruche de roche par permutation de
voyelles. Le sujet philosophique, notre première
pierre, — en grec petra, — transparaît clairement
sous l’image de la ruche ou roche, car petra
signifie aussi roc, (175) rocher, termes utilisés par
les sages pour désigner le sujet hermétique.
Davantage, notre spadassin, en frappant à coups
redoublés la ruche emblématique et en tranchant
au hasard ses rayons, en fait une masse informe,
hétérogène, de cire, de propolis et de miel, magma
incohérent, véritable méli-mélo, pour employer le
langage des dieux, d’où le miel coule au point d’en
enduire son épée, substituée au bâton de Moïse.
C’est là le second chaos, résultat du combat
primitif, que nous dénommons cabalistiquement
méli-mélo, parce qu’il contient le miel (meli), —
eau visqueuse et glutineuse des métaux, — toujours
prêt à s’écouler (mello). Les maîtres de l’art nous
affirment que l’ouvrage entier est un labeur
d’Hercule, et qu’il faut commencer par frapper la
pierre, roche ou ruche, qui est notre matière
première, avec l’épée magique du feu secret, afin
de déterminer l’écoulement de cette eau précieuse
qu’elle renferme dans son sein. Car le sujet des
sages n’est guère qu’une eau congelée, ce qui lui a
fait donner, pour cette raison, le nom de Pégase
(de PhgaV, rocher, glace, eau congelée ou terre
dure et sèche). Et la fable nous apprend que
Pégase, entre autres actions, fit jaillir, d’un coup
de pied, la fontaine Hippocrène. PhgasoV, Pégase,
a pour racine phgh, source, de sorte que le coursier
ailé des poètes se confond avec la source
hermétique, dont il possède les caractères
essentiels : la mobilité des eaux vives et la
volatilité des esprits.
Comme emblème de la matière première, la
ruche se rencontre souvent dans les décorations
(176) empruntant leurs éléments à la science
d’Hermès. Nous l’avons vue sur le plafond de
l’hôtel Lallemant et parmi les panneaux du poêle
alchimique de Winterthur. Elle occupe encore l’une
des cases du jeu de l’Oie, labyrinthe populaire de
l’Art sacré, et recueil des principaux hiéroglyphes
du Grand OEuvre.
Caisson 9. — Le soleil, perçant les nues, darde
ses rayons vers un nid de farlouze2, contenant un
2 La farlouze des prés (Anthus pratensis) est un petit
oiseau voisin des alouettes. Il fait son nid dans
l’herbe. On le nommait AnqoV chez les Grecs ; mais
ce mot a une autre signification de caractère
nettement ésotérique. AnqoV désigne encore la fleur
et la partie la plus parfaite, la plus distinguée d’une
chose ; c’est aussi l’efflorescence, la mousse ou
l’écume de solutions dont les parties légères montent
et viennent cristalliser à la surface. Cela suffit pour

FULCANELLI - 42 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

petit oeuf et posé sur un tertre gazonné. Le
phylactère, qui donne au bas-relief sa signification,
porte l’inscription :
. NEC . TE . NEC . SINE . TE .
Non pas toi, mais rien sans toi. Allusion au
soleil, père de la pierre, suivant Hermès et la
pluralité des philosophes hermétiques. L’astre
symbolique, figuré dans sa splendeur radiante,
tient la place du soleil métallique ou soufre, que
beaucoup d’artistes ont cru être l’or naturel.
Erreur grave, d’autant moins excusable que tous les
auteurs établissent parfaitement la différence
existant entre l’or des sages et le métal précieux.
C’est, en effet, du soufre (179) des métaux que les
philosophes entendent parler lorsqu’ils décrivent la
manière d’extraire et de préparer ce premier
agent, lequel, d’ailleurs, n’offre aucune
ressemblance physico-chimique avec l’or vulgaire.
Et c’est également ce soufre, conjoint au mercure,
qui collabore à la génération de notre oeuf en lui
donnant la faculté végétative. Ce père réel de la
pierre est donc indépendant d’elle, puisque la
pierre provient de lui, d’où la première partie de
l’axiome : nec te ; et comme il est impossible de
rien obtenir sans l’aide du soufre, la seconde
proposition se trouve justifiée : nec sine te. Or, ce
que nous disons du soufre est vrai pour le mercure.
De sorte que l’oeuf, manifestation de la nouvelle
forme métallique émanée du principe mercuriel,
s’il doit sa substance au mercure ou Lune
hermétique, tire sa vitalité et sa possibilité de
développement du soufre ou soleil des sages.
En résumé, il est philosophiquement exact
d’assurer que les métaux sont composés de soufre
et de mercure, ainsi que l’enseigne Bernard
Trévisan ; que la pierre, quoique formée des
mêmes principes, ne donne point naissance à un
métal ; qu’enfin, le soufre et le mercure,
considérés à l’état isolé, sont les seuls parents de
la pierre, mais ne peuvent être confondues avec
elle. Nous nous permettons d’attirer l’attention du
lecteur sur ce fait que la coction philosophale du
rebis fournit un soufre, et non un assemblage
irréductible de ses composants, et que ce soufre,
par assimilation complète du mercure, revêt des
propriétés particulières qui tendent à l’éloigner de
l’espèce métallique. Et (180) c’est sur cette
constance d’effet qu’est fondée la technique de
multiplication et d’accroissement, parce que le
soufre nouveau reste toujours susceptible
d’absorber une quantité déterminée et
proportionnelle du mercure.
X
Septième série (pl. XXXIV).
donner une idée claire de la naissance du petit oiseau
dont l’unique oeuf doit engendrer notre Phénix.
Caisson 1. — Les tables de la loi hermétique, sur
lesquelles on lit une phrase française, mais si
singulièrement présentée, que M. Louis Audiat n’en
a point su découvrir le sens :
. EN . RIEN . GIST . TOVT .
Devise primordiale que se plaisent à répéter les
philosophes anciens, et par laquelle ils entendent
signifier l’absence de valeur, la vulgarité,
l’extrême abondance de la matière basique d’où ils
tirent tout ce qui leur est nécessaire. « Tu
trouveras tout en tout ce qui n’est rien d’autre
qu’une vertu astringente des métaux et des
minéraux », écrit Basile Valentin au livre des Douze
Clefs.
Ainsi, la véritable sagesse nous enseigne à ne
point juger des choses selon leur prix, l’agrément
qu’on en reçoit, la beauté de leur aspect. Elle nous
conduit à estimer dans l’homme le mérite
personnel, non le dehors ou la condition, et dans
(181) les corps la qualité spirituelle qu’ils tiennent
cachée en eux. Aux yeux du sage, le fer, ce paria
de l’industrie humaine, est incomparablement plus
noble que l’or, l’or plus méprisable que le plomb ;
car cette lumière vive, cette eau ardente, active et
pure que les métaux communs, les minéraux et les
pierres ont conservée, l’or seul en est dépourvu. Ce
souverain à qui tant de gens rendent hommage,
pour lequel tant de consciences s’avilissent dans
l’espoir d’obtenir ses faveurs, n’a de riche et de
précieux que le vêtement. Roi somptueusement
paré, l’or n’est pourtant qu’un corps inerte, mais
magnifique, un brillant cadavre à l’égard du cuivre,
du fer ou du plomb. Cet usurpateur, qu’une foule
ignorante et cupide élève au rang des dieux, ne
peut même se prévaloir d’appartenir à la vieille et
puissante famille des métaux ; dépouillé de son
manteau, il révèle alors la bassesse de ses origines
et nous apparaît comme une simple résine
métallique, dense, fixe et fusible, triple qualité qui
le rend notoirement impropre à la réalisation de
notre dessein.
On voit ainsi combien il serait vain de travailler
sur l’or, car celui qui n’a rien ne peut évidemment
rien donner. C’est donc à la pierre brute et vile
qu’il faut s’adresser, sans répugnance pour son
aspect misérable, son odeur infecte, sa coloration
noire, ses haillons sordides. Car ce sont
précisément ces caractères peu séduisants qui
permettent de la reconnaître, et l’ont fait regarder
de tout temps comme une substance primitive,
issue du chaos originel, et que Dieu, lors de la
Création et de (182) l’organisation de l’univers,
aurait réservée pour ses serviteurs et ses élus.
Tirée du Néant, elle en porte l’empreinte et en
subit le nom : Rien. Mais les philosophes ont
découvert qu’en sa nature élémentaire et
désordonnée, faite de ténèbres et de lumière, de
mauvais et de bon rassemblés dans la pire

FULCANELLI - 43 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

confusion, ce Rien contenait Tout ce qu’ils
pouvaient désirer.
Caisson 2. — La lettre majuscule H surmontée
d’une couronne, que M. Louis Audiat présente
comme étant la signature blasonnée du roi de
France Henri II, n’offre plus aujourd’hui qu’une
inscription en partie martelée, mais qui se lisait
autrefois :
. IN . TE . OMNIS . DOMINATA . RECVMBIT .
En toi repose toute la puissance.
Nous avons eu précédemment l’occasion de dire
que la lettre H, ou du moins le caractère graphique
qui lui est apparenté, avait été choisi par les
philosophes pour désigner l’esprit, âme universelle
des choses, ou ce principe actif et tout-puissant
que l’on reconnaît être, dans la nature, en
perpétuel mouvement, en agissante vibration.
C’est sur la forme de la lettre H que les
constructeurs du moyen âge ont édifié les façades
des cathédrales, temples glorificateurs de l’esprit
divin, magnifiques interprètes des aspirations de
l’âme humaine dans son essor vers le Créateur. Ce
caractère correspond à l’êta (H), septième lettre
de l’alphabet grec, (183) initiale du verbe solaire,
demeure de l’esprit, astre dispensateur de la
lumière : Hlios, soleil. C’est aussi le chef du
prophète Elie, — en grec Hlias solaire, — que les
Ecritures disent être monté au ciel, tel un pur
esprit, dans un char de lumière et de feu. C’est
encore le centre et le coeur de l’un des
monogrammes du Christ : I H S, abréviation de
Iesus Hominem Salvator, Jésus Sauveur des
Hommes. C’est également ce signe qu’employaient
les francs-maçons médiévaux pour désigner les
deux colonnes du temple de Salomon, au pied
desquelles les ouvriers recevaient leur salaire :
Jakin et Bohas, colonnes dont les tours des églises
métropolitaines ne sont que la traduction libre,
mais hardie et puissante. C’est enfin l’indication du
premier échelon de l’échelle des sages, scala
philosophorum, de la connaissance acquise de
l’agent hermétique, promoteur mystérieux des
transformations de la matière minérale, et celle du
secret retrouvé de la Parole perdue. Cet agent
était jadis désigné, entre les Adeptes, sous
l’épithète d’aimant ou d’attractif. Le corps chargé
de cet aimant s’appelait lui-même Magnésie, et
c’est lui, ce corps, qui servait d’intermédiaire
entre le ciel et la terre, se nourrissant des
influences astrales, ou dynamisme céleste, qu’il
transmettait à la substance passive, en les attirant
à la manière d’un aimant véritable. De Cyrano
Bergerac1, dans un de ses récits allégoriques, parle
ainsi de l’esprit (184) magnésien dont il paraît fort
1 De Cyrano Bergerac, L’Autre Monde ou Histoire
comique des Etats et Empires de la Lune. Paris,
Bauche, 1910, p. 38. Vide édition Jean-Jacques
Pauvert, p. 32, cit. supra.
bien informé, tant en ce qui concerne la
préparation que l’usage.
« Vous n’avez pas oublié, je pense, écrit notre
auteur, que je me nomme Hélie, car je vous l’ai dit
naguère. Vous saurez donc que j’étais en votre
monde et que j’habitais avec Elisée, un hébreu
comme moi, sur les agréables bords du Jourdain,
où je menais, parmi les livres, une vie assez douce
pour ne pas la regretter, encore qu’elle s’écoulât.
Cependant, plus les lumières de mon esprit
croissaient, plus aussi croissait la connaissance de
celles que je n’avais point. Jamais nos prêtres ne
me ramentevaient Adam, que le souvenir de cette
Philosophie parfaite qu’il avait possédée ne me fît
soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir,
quand un jour, après avoir sacrifié pour l’expiation
des faiblesses de mon être mortel, je m’endormis,
et l’Ange du Seigneur m’apparut en songe ; aussitôt
que je fus réveillé, je ne manquai pas de travailler
aux choses qu’il m’avait prescrites : je pris de
l’aimant environ deux pieds en carré, que je mis
dans un fourneau ; puis, lorsqu’il fut bien purgé,
précipité et dissous, j’en tirai l’attractif ; je
calcinai tout cet Elixir et le réduisie à la grosseur
d’environ une balle médiocre.
En suite de ces préparations, je fis construire un
chariot de fer fort léger, et de là à quelques mois,
tous mes engins étant achevés, j’entrai dans mon
industrieuse charrette. Vous me demanderez
possible à quoi bon tout cet attirail. Sachez que
l’Ange m’avait dit en songe que si je voulais
acquérir une science parfaite comme je le désirais,
je montasse (185) au monde de la Lune, où je
trouverais devant le Paradis d’Adam l’Arbre de la
Science, parce qu’aussitôt que j’aurais tâté de son
fruit, mon âme serait éclairée de toutes les vérités
dont une créature est capable ; voilà donc le
voyage pour lequel j’avais bâti mon chariot. Enfin
je montai dedans et, lorsque je fus bien ferme et
bien appuyé sur le siège, je jetai fort haut en l’air
cette boule d’aimant. Or, la machine de fer, que
j’avais forgée tout exprès plus massive au milieu
qu’aux extrémités, fut enlevée aussitôt, et dans un
parfait équilibre, à mesure que j’arrivais où
l’aimant m’avait attiré, et dès que j’avais sauté
jusque-là, ma main le faisait repartir… A la vérité,
c’était un spectacle à voir bien étonnant, car
l’acier de cette maison volante, que j’avais poli
avec beaucoup de soin, réfléchissait de tous côtés
la lumière du soleil si vive et si brillante, que je
croyais moi-même être emporté dans un chariot de
feu… Quand depuis j’ai fait réflexion sur cet
enlèvement miraculeux, je me suis bien imaginé
que je n’aurai pas pu vaincre, par les vertus
occultes d’un simple corps naturel, la vigilance du
Séraphin que Dieu a ordonné pour la garde de ce
paradis. Mais parce qu’il se plaît à se servir de
causes secondes, je crus qu’il m’avait inspiré ce
moyen pour y entrer, comme il voulut se servir des
côtes d’Adam pour lui faire une femme, quoiqu’il
pût la former de terre aussi bien que lui. »

FULCANELLI - 44 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Quant à la couronne qui complète le signe
important que nous étudions, ce n’est point celle
du roi de France Henri II, mais bien la couronne
royale des élus. C’est elle que l’on voit orner le
front (186) du Rédempteur sur les crucifix des XIe,
XIIe et XIIIe siècles, en particulier à Amiens (Christ
byzantin appelé Saint-Sauve) et à Notre-Dame de
Trèves (sommet du portail). Le chevalier de
l’Apocalypse (ch. VI, v. 2), monté sur un cheval
blanc, emblème de pureté, reçoit comme attributs
distinctifs de ses hautes vertus un arc et une
couronne, dons du Saint-Esprit. Or, notre couronne
— les initiés savent ce dont nous entendons parles
— est précisément le domicile d’élection de
l’esprit. C’est une misérable substance, ainsi que
nous l’avons dit, à peine matérialisée, mais qui le
renferme en abondance. Et c’est là ce que les
philosophes antiques ont fixé dans leur corona
radiata, décorée de rayons en saillie, laquelle
n’était attribuée qu’aux dieux ou aux héros déifiés.
Ainsi expliquerons nous que cette matière, véhicule
de la lumière minérale, se révèle, grâce à la
signature rayonnante de l’esprit, comme la terre
promise réservée aux élus de la Sapience.
Caisson 3. — C’est un symbole ancien et souvent
exploité que nous rencontrons en ce lieu : le
dauphin entortillé sur le bras d’une ancre marine.
L’épigraphe latine qui lui sert d’enseigne en donne
la raison :
. SIC . TRISITS . AVRA . RESEDIT .
Ainsi s’achève cette terrible tempête. Nous
avons eu plusieurs fois l’occasion de relever le rôle
important que remplit le poisson sur le théâtre
alchimique. Sous le nom de dauphin, d’échénéide
ou de rémora, il caractérise le principe humide et
froid de l’OEuvre, qui est notre mercure, lequel se
coagule peu à peu (187) au contact et par l’effet
du soufre, agent de dessication et de fixité. Ce
dernier est ici figuré par l’ancre marine, organe
stabilisateur des vaisseaux, auxquels il assure un
point d’appui et de résistance à l’effort des flots.
La longue opération qui permet l’empâtement
progressif et la fixation finale du mercure, offre
une grande analogie avec les traversées maritimes
et les tempêtes qui les accueillent. C’est une mer
agitée et houleuse que présente en petit
l’ébullition constante et régulière du compost
hermétique. Les bulles crèvent à la surface et se
succèdent sans cesse ; de lourdes vapeurs chargent
l’atmosphère du vase ; les nuées troubles,
opaques, livides, obscurcissent les parois, se
condensent en gouttelettes ruisselant sur la masse
effervescente. Tout contribue à donner le
spectacle d’une tempête en réduction. Soulevée de
tous côtés, ballottée par les vents, l’arche flotte
néanmoins sous la pluie diluvienne. Astérie
s’apprête à former Délos, terre hospitalière et
salvatrice des enfants de Latone. Le dauphin nage
à la surface des flots impétueux, et cette agitation
dure jusqu’à ce que le rémora, hôte invisible des
eaux profondes, arrête enfin, comme une ancre
puissante, la navire allant à la dérive. Le calme
renaît alors, l’air se purifie, l’eau s’efface, les
vapeurs se résorbent. Une pellicule couvre toute la
superficie, et, s’épaississant, s’affermissant chaque
jour, marque la fin du déluge, le stade
d’atterrissage de l’arche, la naissance de Diane et
d’Apollon, le triomphe de la terre sur l’eau, du sec
sur l’humide, et l’époque du nouveau Phénix. Dans
le bouleversement général et le combat des (188)
éléments s’acquiert cette paix permanente,
l’harmonie résultant du parfait équilibre des
principes, symbolisés par le poisson fixé sur
l’ancre : sic tristis aura resedit.
Ce phénomène d’absorption et de coagulation
du mercure par une proportion très inférieure de
soufre semble être la cause première de la fable du
rémora, petit poisson auquel l’imagination
populaire et la tradition hermétique attribuaient la
faculté d’arrêter dans leur marche les plus grand
navires. Voici d’ailleurs ce qu’en dit, en un discours
allégorique et plein d’enseignement, le philosophe
René François1 : « l’empereur Caligula cuida un
jour enrager, s’en retournant à Rome ave une
puissante armée navale. Tous les superbes navires,
tant bien armez et si bien esperonnez singloit à
souhait ; le vent en pouppe enfloit toutes les
voiles ; les vagues et le ciel sembloient estre
partisans de Caligula, secondans ses desseins,
quant au plus beau, voilà la galere capitanesse et
imperiale qui est arrestée tout cours. Les autres
voloient. L’empereur se courrouce, le pilote
redouble son sifflet, quatre cens espaliers et
galiots qui estoient à la rame, cinq à chaque banc,
suent à force de pousser ; le vent se renforce, la
mer se fasche de cet affront, tout le monde
s’estonne de ce miracle, quand l’empereur se va
imaginer que quelque monstre marin l’arrestoit sur
ce lieu. Adonc force plongeons se precipitent en
mer et, nageans entre deux eaux, firent la ronde à
l’entour de ce chasteau flottant ; ils vont trouver
un meschant (189) petit poissonneau, d’un demy
pied de long, qui s’estant attaché au timon,
prenoit son passe temps d’arrester la galere qui
domptoit l’univers. Il sembloit qu’il se voulut
moquer de l’empereur du genre humain, qui piaffe
tant avec ses mondes de gendarmes et ses
tonnerres de fer qui le font seigneur de la terre.
Voicy, dit-il en son langage de poisson, un nouveau
Hannibal aux portes de Rome, qui tient en une
prison flottante Rome et son empereur : Rome la
princesse menera sur terre les rois captifs en son
triomphe, et je conduiray en triomphe marin, par
les contrées de l’Océan, le Prince de l’Univers.
Cesar sera roy des hommes, et moy je seray le
Cesar des Cesars ; toute la puissance de Rome est
maintenant mon esclave et peut faire tout son
dernier effort, car tant que je voudray, je la
1 René François, Essay des Merveilles de Nature et des
plus nobles artifices. Lyon, J. Huguetan, 1642, ch.
XV, p. 125.

FULCANELLI - 45 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

tiendrai en ceste conciergerie royale. En me joüant
et me joignant à ce galion, je feray plus en un
instant qu’ils n’ont fait en huit cens ans,
massacrans le genre humain et depeuplans le
monde. Pauvre empereur ! que tu es loin de ton
conte, avec tous tes cent cinquante millions de
revenu, et trois cent millions d’hommes qui sont à
ta solde : un malotru poissonneau t’a rendu son
esclave ! Que la mer se despite, que le vent
enrage, que tout le monde devienne forçat, et tous
les arbres avirons, si ne feront-ils un pas sans mon
passe-port et sans mon congé… Voicy le vray
Archimedes des poissons, car luy seul arreste tout
le monde ; voicy l’aymant animé qui captive tout
le fer et les armes de la première monarchie du
monde ; je ne sçay qui appelle Rome l’ancre dorée
du genre humain, mais ce (190) poisson est l’ancre
des ancres… O merveille de Dieu ! ce bout de
poisson fait honte, non seulement à la grandeur
romaine, mais à Aristote qui perd icy son crédit, et
à la philosophie qui y fait banqueroute, car ils ne
treuvent aucune raison de cest effort, qu’une
bouche sans dent arreste un navire poussé par les
quatre elemens, et luy fasse prendre port au beau
mitan des plus cruelles tempestes. Pline dit que
toute la nature est cachée comme en sentinelle, et
logée en garnison dans les plus petites créatures ;
je le crois, et quant à moy, je pense que ce petit
poisson est la pavillon mouvant de la nature et de
toute sa gendarmerie ; c’est elle qui aggraffe et
arreste ces galeres ; elle qui bride, sans autre bride
que le museau d’un poissonneau, ce qui ne se peut
brider… las ! que ne rabbatons-nous les cornes de
nostre vaine arrogance, avec une si sainte
consideration ; car si Dieu se jouant par un petit
escumeur de mer, et le pyrate de la nature, il
arreste et accroche tous nos desseins, qui
s’envolent à pleine voiles d’un pole à l’autre, s’il y
employe sa toute-puissance, a quel poinct reduirat-
il nos affaires ? Si de rien il fait tout, et d’un
poisson, ou plutost d’un petit rien, nageant et
faisant du poisson, il accable toutes nos
esperances, helas ! quand il employera tout son
pouvoir et toutes les armées de sa justice, hé ! où
en serons-nous ? »
Caisson 4. — Près de l’arbre aux fruits d’or, un
dragon robuste et trapu exerce sa vigilance à
l’entrée du jardin des Hespérides. Le phylactère
particulier à ce sujet porte, gravé, cette
inscription :
. AB . INSOMNI . NON . CVSTODITA . DRACONE .
En dehors du dragon qui veille, les choses ne
sont pas gardées. Le mythe du dragon préposé à la
surveillance du fameux verger et de la légendaire
Toison d’Or, est assez connu pour nous éviter la
peine de le reproduire. Il suffit d’indiquer que le
dragon est choisi comme représentant
hiéroglyphique de la matière minérale brute avec
laquelle on doit commencer l’OEuvre. C’est dire
quelle est son importance, le soin qu’il faut
apporter à l’étude des signes extérieurs et des
qualités capables d’en permettre l’identification,
de faire reconnaître et distinguer le sujet
hermétique entre les multiples minéraux que la
nature met à notre disposition.
Chargé de surveiller l’enclos merveilleux où les
philosophes vont quérir leurs trésors, le dragon
passe pour ne jamais sommeiller. Ses yeux ardents
demeurent constamment ouverts. Il connaît ni
repos ni lassitude et ne saurait vaincre l’insomnie
qui le caractérise et lui assure sa véritable raison
d’être. C’est d’ailleurs ce qu’exprime le nom grec
qu’il porte. Dracon a pour racine dercomai,
regarder, voir, et, par extension, vivre, mot voisin
lui-même de derceunhs, qui dort les yeux ouverts.
La langue primitive nous révèle, à travers
l’enveloppe du symbole, l’idée d’une activité
intense, d’une vitalité perpétuelle et latente
enclose dans le corps minéral. Les mythologues
nomment notre dragon Ladon, vocable dont
l’assonance se rapproche de Laton et que l’on peut
assimiler au grec Lhqw, être caché, (192) inconnu,
ignoré, comme la matière des philosophes.
L’aspect général, la laideur reconnue du
dragon, sa férocité et son singulier pouvoir vital
correspondent exactement avec les particularités
externes, les propriétés et les facultés du sujet. La
cristallisation spéciale de celui-ci se trouve
clairement indiquée par l’épiderme écailleux de
celui-là. Semblables sont les couleurs, car la
matière est noire, ponctuée de rouge ou de jaune,
comme le dragon qui en est l’image. Quant à la
qualité volatile de notre minéral, nous la voyons
traduite par les ailes membraneuses dont le
monstre est pourvu. Et parce qu’il vomit, dit-on,
quand on l’attaque, du feu et de la fumée, et que
son corps finit en queue de serpent, les poètes,
pour ces raisons, l’ont fait naître de Typhaon et
d’Echidna. Le grec Tujawn, terme poétique de Tu
jwn ou TujwV, — le Typhon égyptien, — signifie
remplir de fumer, allumer, embraser. Ecidna n’est
autre que la vipère. D’où nous pouvons conclure
que le dragon tient de Typhaon sa nature chaude,
ardente, sulfureuse, tandis qu’il doit à sa mère sa
complexion froide et humide, avec la forme
caractéristique des ophidiens.
Or, si les philosophes ont toujours dissimulé le
nom vulgaire de leur matière sous une infinité
d’épithètes, en revanche ils se sont montrés fort
prolixes en ce qui concerne sa forme, ses vertus et,
parfois même sa préparation. D’un commun
accord, ils affirment que l’artiste ne doit rien
espérer découvrir ni produire en dehors du sujet,
parce qu’il est le seul corps capable, en toute la
nature, de lui procurer (193) les éléments
indispensables. A l’exclusion des autres minéraux
et des autres métaux, il conserve les principes
nécessaires à l’élaboration du Grand OEuvre. Par sa
figuration monstrueuse, mais expressive, ce
primitif sujet nous apparaît nettement comme le

FULCANELLI - 46 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

gardien et l’unique dispensateur des fruits
hermétiques. Il en est le dépositaire, le
conservateur vigilant, et notre Adepte parle en
sage lorsqu’il enseigne qu’en dehors de cet être
solitaire les choses philosophales ne sont pas
gardées, puisque nous les chercherions vainement
ailleurs. Aussi, est-ce à propos de ce premier corps,
parcelle du chaos originelle et mercure commun
des philosophes, que Geber s’écrie : « Loué soit le
Très-Haut, qui a créé notre mercure et lui a donné
une nature à laquelle rien ne résiste ; car sans lui
les alchimistes auraient beau faire, tout leur labeur
deviendrait inutile. »
« Mais, demande un autre Adepte1, où est donc
ce mercure aurifique qui, résout en sel et souphre,
devient l’humide radical des métaux et leur
semence animée ? Il est emprisonné dans une
prison si forte que la nature même ne sçauroit l’en
tirer, si l’art industrieux ne luy en facilite les
moyens. »
Caisson 5. — Un cygne, majestueusement posé
sur l’eau calme d’un étang, a le col traversé d’une
flèche. Et c’est sa plainte ultime que nous traduit
l’épigraphe de ce petit sujet agréablement
exécuté :
. PROPRIIS . PEREO . PENNIS .
(194) Je meurs par mes propres plumes.
L’oiseau, en effet, fournit l’une des matières de
l’arme qui servira à le tuer ; l’empennage de la
flèche, assurant sa direction, la rend précise, et les
plumes du cygne, remplissant cet office,
contribuent ainsi à la perdre. Ce bel oiseau, dont
les ailes sont emblématiques de la volatilité, et la
blancheur neigeuse l’expression de la pureté,
possède les deux qualités essentielles du mercure
initial ou de notre eau dissolvante. Nous savons
qu’il doit être vaincu par le soufre, — issu de sa
substance et que lui-même a engendré, — afin
d’obtenir après sa mort ce mercure philosophique,
en partie fixe et en partie volatil, que la
maturation subséquente élèvera au degré de
perfection du grand Elixir. Tous les auteurs
enseignent qu’il faut tuer le vif si l’on désire
ressusciter le mort ; c’est pourquoi le bon artiste
n’hésitera pas à sacrifier l’oiseau d’Hermès, et à
provoquer la mutation de ses propriétés
mercurielles en qualité sulfureuses, puisque toute
transformation reste soumise à la décomposition
préalable et ne peut se réaliser sans elle.
Basile Valentin assure que « l’on doit donner à
manger un cygne blanc à l’homme double igné »,
et, ajoute-t-il, « le cygne rôti sera pour la table du
roi ». aucun philosophe, à notre connaissance, n’a
levé le voile qui recouvre ce mystère et nous nous
demandons s’il est expédient de commenter d’aussi
graves paroles. Cependant, nous souvenant des
longues années durant lesquelles nous avons nous-
1 La Lumière sortant par soy-mesme des Ténèbres, ch.
II, chant V, p. 16. Op. cit.
mêmes stationné devant cette porte, nous pensons
qu’il serait charitable d’aider le travailleur, (197)
parvenu jusque-là, à en franchir le seuil. Tendonslui
dons une main secourable et découvrons, dans
les limites permises, ce que les plus grands maîtres
ont cru prudent de réserver.
Il est évident que Basile Valentin, en employant
l’expression homme double igné, entend parler
d’un principe second, résultant d’une combinaison
de deux agents de complexion chaude et ardente,
ayant, par conséquent, la nature des soufres
métalliques. D’où l’on peut conclure que, sous la
dénomination simple de soufre, les Adeptes, à un
moment donné du travail, conçoivent deux corps
combinés, de propriétés semblables mais de
spécificité différente, pris conventionnellement
pour un seul. Cela posé, quelles seront les
substances capables de céder ces deux produits ?
Une telle question n’a jamais reçu de réponse.
Toutefois, si l’on considère que les métaux ont
leurs représentants emblématiques figurés par des
divinités mythologiques, tantôt masculines, tantôt
féminines ; qu’ils tiennent ces affectations
particulières des qualités sulfureuses reconnues
expérimentalement, le symbolisme et la fable
seront en état de jeter quelque clarté sur ces
choses obscures.
Chacun sait que le fer et le plomb sont placés
sous la dénomination d’Arès et de Chronos, et
qu’ils reçoivent les influences planétaires
respectives de Mars et de Saturne ; l’étain et l’or,
soumis à Zeus et à Apollon, épousent les
vicissitudes de Jupiter et du Soleil. Mais pourquoi
Aphrodite et Artémis dominent-elles le cuivre et
l’argent, sujets de Vénus et de la Lune ? Pourquoi
le mercure est-il redevable de (198) sa complexion
au messager de l’Olympe, le dieu Hermès, bien
qu’il soit dépourvu de soufre et remplisse les
fonctions réservées aux femmes chimicohermétiques
? Devons-nous accepter ces relations
comme véritable, et n’y aurait-il point, dans la
répartition des divinités métalliques et de leurs
correspondances astrales, une confusion voulue,
préméditée ? Si l’on nous interrogeait sur ce point,
nous répondrions sans hésiter par l’affirmative.
L’expérience démontre, de façon certaine, que
l’argent possède un soufre magnifique, aussi pur et
éclatant que celui de l’or, sans en avoir toutefois la
fixité. Le plomb donne un produit médiocre, de
couleur presque égale, mais peu stable et fort
impur. Le soufre de l’étain, net et brillant, est
blanc et ferait plutôt ranger ce métal sous la
protection d’une déesse que sous l’autorité d’un
dieu. Le fer, par contre, a beaucoup de soufre fixe,
d’un rouge sombre, terne, immonde et si
défectueux que, malgré sa qualité réfractaire, on
ne saurait vraiment trop à quoi l’utiliser. Et
pourtant, l’or excepté, on chercherait vainement,
dans les autres métaux, un mercure plus lumineux,
plus pénétrant et plus maniable. Quant au soufre
du cuivre, Basile Valentin nous le décrit fort
exactement dans le premier livre de ses Douze

FULCANELLI - 47 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Clefs1 : « La lascive Vénus, dit-il, est bien colorée,
et tout son corps n’est presque que teinture et
couleur semblable à celle du Soleil, laquelle, à
cause de son abondance, tire grandement sur le
rouge. Mais, parce que son corps est lépreux et
(199) malade, la teinture fixe n’y peut pas
demeurer, et, le corps périssant, la teinture périt
avec lui, à moins qu’elle ne soit accompagnée d’un
corps fixe, où elle puisse établir son siège et sa
demeure de façon stable et permanente. »
Si l’on a bien compris ce que veut enseigner le
célèbre Adepte, et que l’on examine avec soin les
rapports existant entre les soufres métalliques et
leurs symboles respectifs, on n’éprouvera guère de
peine à rétablir l’ordre ésotérique conforme au
travail. L’énigme se laissera déchiffrer et le
problème du soufre double sera facilement résolu.
Caisson 6. — Deux cornes d’abondance
s’entrecroisent sur le caducée de Mercure. Elles
ont pour épigraphe cette maxime latine :
. VIRTVTI . FORTUNA . COMES .
La fortune accompagne la vertu. Axiome
d’exception, vérité contestable, — où la fortune
récompense si rarement la vertu, — qu’il convient
d’en chercher ailleurs la confirmation et la règle.
Or, c’est de la vertu secrète du mercure
philosophique, figuré par l’image du caducée, que
l’auteur de ces symboles entend parler. Les cornes
d’abondance traduisent l’ensemble des richesses
matérielles que la possession du mercure assure
aux bons artistes. Par leur croisement en X, elles
indiquent la qualité spirituelle de cette noble et
rare substance, dont l’énergie brille comme un feu
pur, au centre du corps exactement sublimé. Le
caducée, attribut du dieu Mercure, ne saurait (200)
donner place à la moindre équivoque, tant au
regard du sens secret qu’au point de vue de la
valeur symbolique. Hermès, père de la science
hermétique, est à la fois considéré comme créateur
et créature, maître de la philosophie et matière
des philosophes. Son sceptre ailé porte
l’explication de l’énigme qu’il propose, et la
révélation du mystère couvrant le composé du
composé, chef-d’oeuvre de la nature et de l’art,
sous l’épithète vulgaire de mercure des sages. A
l’origine, le caducée ne fut qu’une simple
baguette, sceptre primitif de quelques personnages
sacrés ou fabuleux appartenant plutôt à la tradition
qu’à l’histoire. Moïse, Atalante, Cybèle, Hermès
emploient cet instrument, doué d’une sorte de
pouvoir magique, en des conditions semblables et
génératrices de résultats équivalents. le rabdoV
grec est, effectivement, une verge, un bâton, une
hampe de javelot, un dard et le sceptre d’Hermès.
Ce mot dérive de rassw, lequel signifie frapper,
partager, détruire. Moïse frappe de sa verge le roc
1 Les Douze Clefs de Philosophie. Texte corrigé sur
l’édition de Francfort ; Editions de Minuit, 1956, p.
86.
aride qu’Atalante, à l’exemple de Cybèle, perce de
son javelot. Mercure sépare et tue les deux
serpents engagés dans un duel furieux, en jetant
sur eux le bâton des pterojoroi, c’est-à-dire des
courriers et messagers, qualifiés porteurs d’ailes
parce qu’ils avaient, pour insigne de leur charge,
des ailes à leur bonnet. Le pétase ailé d’Hermès
justifie dons sa fonction de messager et de
médiateur des dieux. L’adjonction des serpents à
la baguette, complétée par le chapeau (petasoV)
et les talonnières (tarsoi), donna au caducée sa
forme définitive, avec l’expression hiéroglyphique
du mercure parfait.
(200) Sur le caisson de Dampierre, les deux
serpents montrent des têtes canines, l’une de
chien, l’autre de chienne, version imagée des deux
principes contraires, actif et passif, fixe et volatil,
mis au contact du médiateur figuré par la baguette
magique, qui est notre feu secret. Artephius
nomme ces principes chien de Corascene et
chienne d’Arménie, et ce sont ces mêmes serpents
qu’Hercule enfant étouffe dans son berceau, les
seuls agents dont l’assemblage, le combat et la
mort, réalisés par l’entremise du feu
philosophique, donnent naissance au mercure
hermétique vivant et animé. Et comme ce double
mercure possède double volatilité, les ailes du
pétase, opposées à celles des talonnières sur le
caducée, servent à exprimer ces deux qualités
réunies, de la manière la plus claire et la plus
parlante.
Caisson 7. — Dans ce bas-relief, Cupidon, l’arc
d’une main et de l’autre une flèche, chevauche la
Chimère sur un amas de nuages constellés. Le
phylactère qui souligne ce sujet indique qu’Eros est
ici le maître éternel :
. ÆTERNVS . HIC . DOMINVS .
Rien n’est plus vrai, d’ailleurs, et d’autres
caissons nous l’ont appris. Eros, personnification
mythique de la concorde et de l’amour, est, par
excellence, le seigneur, le maître éternel de
l’OEuvre. Lui seul peut réaliser l’accord entre des
ennemis qu’une haine implacable pousse sans cesse
à s’entre-dévorer. Il remplit le pacifique office du
prêtre (202) que l’on voit unir, — sur une gravure
des Douze Clefs de Basile Valentin, — le roi et la
reine hermétique. C’est encore lui qui darde, dans
le même ouvrage, une flèche vers une femme
soutenant un énorme matras tout rempli d’eau
nébuleuse… La mythologie nous apprend que la
Chimère portait trois têtes différentes sur un corps
de lion terminé en queue de serpent : une tête de
lion, l’autre de chèvre et la troisième de dragon.
Des parties constituantes du monstre, deux sont
prépondérantes, le lion et le dragon, parce qu’ils
apportent dans l’assemblage, l’un la tête et le
corps, l’autre la tête et la queue. En analysant le
symbole dans l’ordre des acquisitions successives,
la première place appartient au dragon, qui se

FULCANELLI - 48 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

confond toujours avec le serpent ; on sait que les
Grecs nommaient dracon le dragon plutôt que le
serpent. C’est là notre matière initiale, le sujet
même de l’art, considéré en son premier être et
dans l’état où la nature nous le fournit. Le lion
vient ensuite, et quoiqu’il soit l’enfant du sujet des
sages et d’un métal caduc, il surpasse de beaucoup
en vigueur ses propres parents et devient vite plus
robuste que son père. Fils indigne d’un vieillard et
d’une très jeune femme, il témoigne dès sa
naissance d’une inconcevable aversion pour sa
mère. Insociable, féroce, agressif, on ne saurait
rien espérer de cet héritier violent et cruel, s’il
n’était ramené, à la faveur d’un providentiel
accident, à plus de calme et de pondération.
Encouragé par sa mère Aphrodite, Eros, déjà
mécontent du personnage, lui décoche une flèche
d’airain et le blesse grièvement. A demi (203)
paralysé, il est alors ramené à sa mère, laquelle,
pour rétablir ce fils ingrat, lui donne pourtant son
propre sang, voire une partie de sa chair, et meurt
après l’avoir sauvé. « La mère, dit la Tourbe des
Philosophes, est toujours plus pitoyable à l’enfant
que l’enfant à sa mère. » De ce contact étroit et
prolongé du soufre-lion et du dissolvant-dragon se
forme un être nouveau, régénéré en quelque façon,
aux qualités mixtionnées, représenté
symboliquement par la chèvre, ou, si l’on préfère,
par la Chimère elle-même. Le mot grec Cimaira,
Chimère, signifie également jeune chèvre (cab. C-
mhthr). Or, cette jeune chèvre, qui doit son
existence et ses brillantes qualités à l’opportune
intervention d’Eros, n’est autre que le mercure
philosophique, issu de l’alliance du soufre et du
mercure principes, lequel possède toutes les
facultés requises pour devenir le fameux bélier à
toison d’or, notre Elixir et notre pierre. Et c’est
toute l’ordonnance du labeur hermétique que
découvre l’antique Chimère, et, ainsi que le dit
Philalèthe, c’est aussi toute notre philosophie.
Le lecteur voudra bien nous excuser d’avoir
utilisé l’allégorie, afin de mieux situer les points
importants de la pratique, mais nous n’avons pas
d’autre moyen et continuons en cela la vieille
tradition littéraire. Et si nous réservons, dans le
récit, la part essentielle qui revient au petit
Cupidon, — maître de l’OEuvre et seigneur de
céans, — c’est uniquement par obéissance à la
discipline de l’Ordre, et pour ne point être parjure
envers nous-mêmes. Au reste, le lecteur perspicace
trouvera, disséminées volontairement dans les
pages de ce livre, des (204) indications
complémentaires sur le rôle du médiateur, dont
nous ne devions point parler davantage en ce lieu.
Caisson 8. — Nous retrouvons ici un motif déjà
rencontré ailleurs et surtout en Bretagne. C’est une
hermine, figurée à l’intérieur d’un petit enclos que
limite une claie circulaire, symbole particulier de
la reine Anne, femme de Charles VIII et de Louis
XII. On le voit figurer, à côté du porc épique de la
grande cheminée de l’hôtel Lallemant, à Bourges.
Son épigraphe renferme le même sens et emploie
presque les mêmes mots que la fameuse devise de
l’ordre de l’Hermine : Malo mori quam foedari, je
préfère la mort à une souillure. Cet ordre de
chevalerie, fondé d’abord en 1381 par Jean V, duc
de Bretagne, devait disparaître au XVe siècle.
Restitué ensuite par le roi de Naples, Ferdinand Ier,
l’an 1483, l’ordre de l’Hermine, ayant perdu tout
caractère hermétique, ne formait plus qu’une
association peu cohérente de chevalerie
patricienne.
L’inscription gravée sur le phylactère de notre
caisson porte :
. MORI . POTIVS . QVAM . FEDARI .
Plutôt la mort que la souillure. Belle et noble
maxime d’Anne de Bretagne ; maxime de pureté,
appliquée au petit carnassier dont la blanche
fourrure fait, dit-on, l’objet des soins empressés se
son élégant et souple possesseur. Mais, dans
l’ésotérisme de l’Art sacré, l’hermine, image du
mercure philosophique, (205) signale la netteté
absolue d’un produit sublimé, que l’adjonction du
soufre, ou feu métallique, contribue à rendre plus
éclatant encore.
En grec, hermine se dit ponticoV, mot dérivé de
pontoV ou pontioV, le gouffre, l’abîme, la mer,
l’océan ; c’est l’eau pontique des philosophes,
notre mercure, la mer repurgée avec son soufre,
parfois simplement l’eau de notre mer, ce qu’il
faut lire eau de notre mère, c’est-à-dire de la
matière primitive et chaotique appelée sujet des
sages. Les maîtres nous enseignent que leur
mercure second, cette eau pontique dont nous
parlons, est une eau permanente, laquelle,
contrairement aux corps liquides, « ne mouille pas
les mains », et leur source qui coule dans la mer
hermétique. Pour l’obtenir, disent-ils, il convient
de frapper trois fois le rocher, afin d’en extraire
l’onde pure mêlée à l’eau grossière et solidifiée,
généralement figurée par des blocs rocheux
émergeant de l’océan. Le vocable pontioV exprime
spécialement tout ce qui habite la mer ; il éveille à
l’esprit ce poisson caché que le mercure a capté et
retient dans les mailles de son filet, celui que
l’ancienne coutume de la fête des Rois nous offre
tantôt sous sa forme (sole, dauphin), tantôt sous
l’aspect du « baigneur » ou de la fève, dissimulés
entre les lames feuilletées de la galette
traditionnelle1. L’hermine pure et blanche apparaît
ainsi comme un emblème expressif du mercure
commun uni au soufre-poisson dans la substance du
mercure philosophique.
(206) Quant à la clôture, elle nous révèle quels
sont ces signes extérieurs qui, au dire des Adeptes,
constituent le meilleur critérium du produit secret
et fournissent le témoignage d’une préparation
1 Cf. Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales. Paris, J.
Schemit, 1926, p. 126 ; à Paris, chez Jean-Jacques
Pauvert, 1964, p. 192.

FULCANELLI - 49 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

canonique et conforme aux lois naturelles. La
palissade tressée servant d’enclos à l’hermine et,
réellement, d’enveloppe au mercure animé,
suffirait à expliquer le dessin des stigmates en
question. Mais notre but étant de les définir sans
équivoque, nous dirons que le mot grec caracoma,
palissade, dérivé de carassw, tracer, graver,
marquer d’une empreinte, possède ainsi une
origine semblable à celle du terme caracter,
c’est-à-dire linéament gravé, forme distinctive,
caractère. Et le caractère propre du mercure est,
précisément, d’affecter à sa surface un réseau de
lignes entrecroisées, tressées à la manière des
paniers d’osier (calatoV), des couffins, mannes,
gabions et corbeilles. Ces figures géométriques,
d’autant plus apparentes et mieux gravées que la
matière est plus pure, sont un effet de la volonté
toute-puissante de l’Esprit ou de la Lumière. Et
cette volonté imprime à la substance une
disposition extérieure cruciforme (Ciasma) et
donne au mercure sa signature philosophique
effective. C’est la raison pour laquelle on compare
cette enveloppe aux mailles du filet servant à
pêcher le poisson symbolique ; à la corbeille
eucharistique que porte sur son dos IcquV des
Catacombes romaines ; à la crèche de Jésus,
berceau de l’Esprit-Saint incarné dans le Sauveur
des hommes ; au ciste de Bacchus, que l’on disait
contenir on ne sait quel objet mystérieux ; au
berceau d’Hercule enfant, (207) étouffant les deux
serpents envoyés par Junon, et à celui de Moïse
sauvé des eaux ; au gâteau des rois, porteur des
mêmes caractères ; à la galette du Petit Chaperon
rouge, la plus charmante création, peut-être, de
ces fables hermétiques que sont les Contes de ma
mère l’Oie, etc.
Mais l’empreinte significative du mercure
animé, marque superficielle du travail de l’esprit
métallique, ne peut être obtenue qu’après une
série d’opérations, ou purifications, longues,
ingrates et rebutantes. Aussi, ne doit-on négliger
aucune peine, aucun effort et ne craindre ni le
temps, ni la fatigue, si l’on veut être assurer du
succès. Quoi qu’on fasse ou qu’on veuille tenter,
jamais l’esprit ne demeurera stable dans un corps
immonde ou insuffisamment purifié. La devise,
toute spirituelle, qui accompagne notre hermine,
le proclame : Plutôt la mort que la souillure. Que
l’artiste se souvienne de l’un des grands travaux
d’Hercule, le nettoyage des écuries d’Augias : « Il
faut faire passer sur notre terre, disent les sages,
toutes les eaux du déluge. » Ce sont là des images
expressives du labeur qu’exige la purification
parfaite, ouvrage simple, facile, mais si fastidieux
qu’il a découragé quantité d’alchimistes plus avides
que laborieux, plus enthousiastes que persévérants.
Caisson 9. — Quatre cornes d’où s’échappent
des flammes, avec la devise :
. FRVSTRA .
Vainement. C’est la traduction lapidaire des
quatre (208) feux de notre coction. Les auteurs qui
en ont parlé nous les décrivent comme autant de
degrés différents et proportionnés du feu
élémentaire agissant, au sein de l’Athanor, sur le
rebis philosophal. Du moins est-ce là le sens
suggéré aux débutants, et que ceux-ci
s’empressent, sans trop de réflexion, de mettre en
pratique.
Pourtant, les philosophes certifient eux-mêmes
qu’ils ne parlent jamais plus obscurément que
lorsqu’ils paraissent s’exprimer avec précision ;
aussi, leur clarté apparente abuse-t-elle ceux qui
se laissent séduire par le sens littéral, et ne
cherchent point à s’assurer s’il concorde ou non
avec l’observation, la raison et la possibilité de
nature. C’est pourquoi nous devons prévenir les
artistes qui tenteront de réaliser l’OEuvre selon ce
processus, c’est-à-dire en soumettant l’amalgame
philosophique aux températures croissantes des
quatre régimes du feu, qu’ils seront infailliblement
victimes de leur ignorance et frustrés du résultat
escompté. Qu’ils cherchent tout d’abord à
découvrir ce que les Anciens entendaient par
l’expression imagée du feu, et celle des quatre
degrés successifs de son intensité. Car il ne s’agit
point en ce lieu du feu des cuisines, de nos
cheminées ou des hauts fourneaux. « Dans notre
OEuvre, affirme Philalèthe, le feu ordinaire ne sert
qu’à éloigner le froid et les accidents qu’il pourrait
causer. » En un autre endroit de son traité, le
même auteur dit positivement que notre coction
est linéaire, c’est-à-dire égale, constante,
régulière et uniforme d’un bout à l’autre de
l’ouvrage. Presque tous les philosophes ont pris
pour (209) exemple du feu de coction ou
maturation, l’incubation de l’oeuf de poule, non
pas au regard de la température à adopter, mais à
celui de l’uniformité et de la permanence. Aussi
nous conseillons vivement de considérer avant
toute chose le rapport que les sages ont établi
entre le feu et le soufre, afin d’obtenir cette
notion essentielle que les quatre degrés de l’un
doivent infailliblement correspondre aux quatre
degrés de l’autre, ce qui est dire beaucoup en peu
de mots. Enfin, dans sa description si minutieuse
de la coction, Philalèthe n’omet pas de faire
remarquer combien l’opération réelle est éloignée
de son analyse métaphorique, parce qu’au lieu
d’être directe, elle comporte plusieurs phases ou
régimes, simples réitérations d’une seule et même
technique. A notre avis, ces paroles représentent
ce que l’on a dit de plus sincère sur la pratique
secrète des quatre degrés du feu. Et, quoique
l’ordre et le développement de ces travaux soient
réservés par les philosophes et toujours enveloppés
de silence, le caractère spécial que revêt la coction
ainsi comprise permettra néanmoins aux artistes
avisés de retrouver le moyen simple et naturel qui
doit en favoriser l’exécution.
M. Louis Audiat, dont nous avons relevé, au
cours de cette étude, quelques fantaisies assez

FULCANELLI - 50 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

piquantes, n’a point été demander à la science
ancienne une explication vraisemblable de ce
curieux caisson. « Le plaisant, écrit-il, se mêle
aussi à nos textes. Voici une grosse malice en un
petit mot : Frustra. Des cornes flamboyantes !
C’est en vain qu’on garde sa femme ! » (210) Nous
ne croyons pas que l’auteur, mû de compassion
devant ce « témoignage » de l’Adepte malheureux,
ait voulu montrer la moindre irrévérence pour la
mémoire de sa compagne… Mais l’ignorance est
aveugle et l’infortune mauvaise conseillère. M.
Louis Audiat aurait dû le savoir et s’abstenir de
généraliser…
XI
La huitième et dernière série ne comprend
qu’un seul caisson consacré à la science d’Hermès.
Il représente des roches abruptes dont la silhouette
sauvage se dresse au milieu des flots. Ce tableau
lapidaire porte pour enseigne :
. DONEC . ERVNT . IGNES .
Tant que durera le feu. Allusion aux possibilités
d’action que l’homme tient du principe igné,
esprit, âme ou lumière des choses, unique facteur
de toutes les mutations matérielles. Des quatre
éléments de la philosophie antique, trois seulement
figurent ici : la terre, représentée par les rochers,
l’eau par l’onde marine, l’air par le ciel du paysage
sculpté. Quant au feu, animateur et modificateur
des trois autres, il ne semble exclu du sujet que
pour mieux souligner sa prépondérance, sa
puissance et sa nécessité, ainsi que l’impossibilité
d’une action quelconque sur la substance, sans le
secours de cette force spirituelle capable de la
(211) pénétrer, de la mouvoir, de changer en
actuel ce qu’elle a de potentiel.
Tant que durera le feu, la vie rayonnera dans
l’univers ; les corps, soumis aux lois d’évolution
dont il est l’agent essentiel, accompliront les
différents cycles de leurs métamorphoses, jusqu’à
leur transformation finale en esprit, lumière ou
feu. Tant que durera le feu, la matière ne cessera
de poursuivre sa pénible ascension vers l’intégrale
pureté, en passant de la forme compacte et solide
(terre) à la forme liquide (eau), puis de l’état
gazeux (air) à l’état radiant (feu). Tant que durera
le feu, l’homme pourra exercer son industrieuse
activité sur les choses qui l’entourent et, grâce au
merveilleux instrument igné, les soumettre à sa
volonté propre, les plier, les assujettir à son
utilité. Tant que durera le feu, la science
bénéficiera de possibilités étendues dans tous les
domaines du plan physique et verra s’élargir le
champ de ses connaissances et de ses réalisations.
Tant que durera le feu, l’homme sera en rapport
direct avec Dieu, et la créature connaîtra mieux
son Créateur…
Nul sujet de méditation n’apparaît plus
profitable au philosophe ; aucune ne sollicite
davantage l’exercice de sa pensée. Le feu nous
enveloppe et nous baigne de toutes parts ; il vient
à nous par l’air, l’eau, la terre même, qui en sont
les conservateurs et les divers véhicules ; nous le
rencontrons en tout ce qui nous approche ; nous le
sentons agir en nous pendant la durée entière de
notre existence terrestre. Notre naissance est (212)
le résultat de son incarnation ; notre vie, l’effet de
son dynamisme ; notre mort, la conséquence de sa
disparition. Prométhée dérobe le feu du ciel pour
animer l’homme qu’il avait, ainsi que Dieu, formé
du limon de la terre. Vulcain crée Pandore, la
première femme que Minerve dote du mouvement
en lui insufflant le feu vital. Un simple mortel, le
sculpteur Pygmalion, désireux d’épouser son propre
ouvrage, implore Vénus d’animer, par le feu
céleste, sa statue de Galatée. Chercher à découvrir
la nature et l’essence du feu, c’est chercher à
découvrir Dieu, dont la présence réelle s’est
toujours révélée sous l’apparence ignée. Le buisson
ardent (Exode, III, 2) et l’embrasement du Sinaï
lors de la remise du décalogue (Exode, XIX, 18) sont
deux manifestations par lesquelles Dieu apparut à
Moïse. Et c’est sous la figure d’un être de jaspe et
de sardoine couleur de flamme, assis sur un trône
incandescent et fulgurant, que saint Jean décrit le
Maître de l’univers (Apocalypse, IV, 3, 5). « Notre
Dieu est un feu dévorant », écrit saint Paul dans
son Epître aux Hébreux (ch. XII, 29). Ce n’est donc
pas sans raison que toutes les religions ont
considéré le feu comme la plus claire image et
l’emblème le plus expressif de la divinité. « Un
symbole des plus anciens, dit Pluche1, puisqu’il est
devenu universel, est le feu que l’on entretenoit
perpétuellement dans le lieu de l’assemblée des
peuples. Rien n’étoit plus propre à leur donner une
idée sensible de la puissance (213), de la beauté,
de la pureté et de l’éternité de l’être qu’ils
venoient adorer. Ce symbole magnifique a été en
usage dans tout l’Orient. Les Perses le regardoient
comme la plus parfaite image de la divinité.
Zoroastre n’en introduisit point l’usage sous Darius
Histarpès, mais il enchérit par des vues nouvelles
sur une pratique établie longtemps avant lui. Les
prytanées des Grecs étoient un foyer perpétuel. La
Vesta des Etrusques, des Sabins et des Romains
n’étoient rien de plus. On a retrouvé le même
usage au Pérou et dans d’autres parties de
l’Amérique. Moyse conserva la pratique du feu
perpétuel dans le lieu saint, parmi les cérémonies
dont il fixa le choix et prescrivit le détail aux
Israélites. Et le même symbole si expressif, si noble
et si peu capable de jeter l’homme dans l’illusion,
subsiste encore aujourd’hui dans tous nos
temples. »
Prétendre que le feu provient de la combustion,
c’est relever un fait d’observation courante, sans
en fournir d’explication. Les lacunes de la science
1 Noël Pluche, Histoire du Ciel. Paris, Veuve Estienne,
1739. Tome I, p. 24.

FULCANELLI - 51 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2


moderne découlent pour la plupart de cette
différence, voulue ou non, à l’égard d’un agent si
important et si universellement répandu. Que
penser de l’étrange obstination qu’observent
certains savants à méconnaître le point de contact
qu’il constitue, le trait d’union qu’il réalise entre
la Science et la Religion ? Si la chaleur naît du
mouvement, comme on le prétend, qui donc,
demanderons-nous, génère et entretient le
mouvement, producteur du feu, sinon le feu luimême
? Cercle vicieux d’où matérialistes et
sceptiques ne (214) pourront jamais s’échapper.
Pour nous, le feu ne saurait être le résultat ou
l’effet de la combustion, mais sa cause véritable.
C’est par son dégagement de la matière grave, qui
le tenait enfermé, que le feu se manifeste et
qu’apparaît le phénomène connu sous le nom de
combustion. Et que ce dégagement soit spontané
ou provoqué, le simple bon sens nous oblige à
admettre et à soutenir que la combustion est le
résultat du dégagement igné et non pas la cause
première du feu.
Impondérable, insaisissable, toujours mouvant,
le feu possède toutes les qualités que nous
reconnaissons aux esprits ; il est néanmoins
matériel, puisque nous éprouvons sa clarté lorsqu’il
brille, et que, même obscur, notre sensibilité nous
en décèle la présence par la chaleur rayonnante.
Or, la qualité spirituelle du feu ne nous est-elle pas
révélée dans la flamme ? Pourquoi celle-ci tendelle
sans cesse à s’élever, comme un véritable
esprit, malgré nos efforts pour la contraindre à
s’abaisser vers le sol ? N’y a-t-il pas là une
manifestation formelle de cette volonté qui, en la
libérant de l’emprise matérielle, l’éloigne de la
terre et la rapproche de sa patrie céleste ? Et
qu’est-ce que la flamme, sinon la forme visible, la
signature même et l’effigie propre du feu ?
Mais ce que nous devons surtout retenir, comme
ayant la priorité dans la science qui nous intéresse,
c’est la haute vertu purificatrice que possède le
feu. Principe pur par excellence, manifestation
physique de la pureté même, il signale ainsi son
origine spirituelle et découvre sa filiation divine.
Constatation (215) assez singulière, le mot grec pur
, qui sert à désigner le feu, présente exactement la
prononciation du qualificatif français pur ; aussi,
les philosophes hermétiques, en unissant le
nominatif au génitif, créèrent-ils le terme pur-pur
oV, le feu du feu, ou phonétiquement, le pur du
pur, et regardèrent le purpura latin et le pourpre
français comme le sceau de la perfection absolue
dans la propre couleur de la pierre philosophale.
XII
Notre étude des caissons de Dampierre est
terminée. Il nous reste seulement à signaler
quelques motifs décoratifs ne présentant d’ailleurs
aucun rapport avec les précédents ; ils montrent
des ornements symétriques, — rinceaux, entrelacs,
arabesques, agrémentés ou non de figures, — dont
la facture dénote une exécution postérieure à celle
des sujets symboliques. Tous sont dépourvus de
phylactères et d’inscriptions. Enfin, les dalles de
fond d’un petit nombre de caissons attendent
encore la main du sculpteur.
Il est à présumer que l’auteur du merveilleux
grimoire, dont nous avons entrepris de déchiffrer
les feuillets et les signes, a dû, par suite de
circonstances ignorées, interrompre une oeuvre que
ses successeurs ne pouvaient poursuivre ni achever,
faute de la comprendre. Quoi qu’il en soit, le
nombre, la variété, l’importance ésotérique des
(216) sujets de ce superbe recueil font de la galerie
haute du château de Dampierre une admirable
collection, un véritable musée d’emblèmes
alchimiques, et classent notre Adepte parmi les
maîtres inconnus les mieux instruits des mystères
de l’Art sacré.
Mais avant de quitter cet ensemble magistral,
nous nous permettrons d’en rapprocher
l’enseingement d’un curieux tableau de pierre que
l’on voit au palais Jacques-Coeur, à Bourges, et qui
nous semble pouvoir lui tenir lieu de conclusion et
de sommaire. Ce panneau sculpté forme le tympan
d’une porte ouverte sur la cour d’honneur et
représente trois arbres exotiques, — palmier,
figuier dattier, — croissant au milieu de plantes
herbacées ; un encadrement de fleurs, de feuilles
et de rameaux entoure ce bas-relief (pl. XXXV).
Le palmier et le dattier, arbres de la même
famille, étaient connus des Grecs sous le nom de F
oinix (latin Phoenix), qui est notre Phénix
hermétique ; ils figurent les deux magistères et
leur résultat, les deux pierres blanche et rouge,
lesquelles n’ont qu’une seule et même nature
comprise sous la dénomination cabalistique de
Phénix. Quant au figuier occupant le centre de la
composition, il indique la substance minérale d’où
les philosophes tirent les éléments de la
renaissance miraculeuse du Phénix, et c’est le
travail entier de cette renaissance qui constitue ce
qu’il est convenu d’appeler le Grand OEuvre.
D’après les Evangiles apocryphes, ce fut un
figuier ou sycomore (figuier de Pharaon) qui eut
(217) l’honneur d’abriter la sainte Famille lors de
sa fuite en Egypte, de la nourrir de ses fruits et de
la désaltérer, grâce à l’eau limpide et fraîche que
Jésus enfant fit sourdre d’entre ses racines1. Or,
figuier, en grec, se dit such, de sucon, figue, mot
fréquemment employé pour custoV, racine cuo,
porter dans son sein, contenir : c’est la Vierge
mère qui porte l’Enfant, et l’emblème alchimique
de la substance passive, chaotique, aqueuse et
froide, matrice et véhicule de l’esprit incarné.
Sozomène, auteur du IVe siècle, affirme que l’arbre
d’Hermopolis, qui s’inclina devant l’Enfant-Jésus,
s’appelle Perséa (Hist. Eccl., lib. V, cap. XXI). C’est
1 Cf. Evangile de l’Enfance, ch. XXIII, XXV, dans
Apocryphes de Migne, t. I, p. 995.

FULCANELLI - 52 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

le nom du Balanus (Balanites Ægyptiaca),
arbrisseau d’Egypte et d’Arabie, sorte de chêne
appelé des Grecs balanoV, gland, mot par lequel
ils désignaient aussi le myrobolan, fruit du
myrobolanier. Ces divers éléments se rapportent
parfaitement au sujet des sages et à la technique
de l’art bref, que Jacques Coeur paraît avoir
pratiquée.
En effet, lorsque l’artiste, témoin du combat
que se livrent le rémora et la salamandre, dérobe
au monstre igné, vaincu, ses deux yeux, il doit
ensuite s’appliquer à les réunir en un seul. Cette
opération mystérieuse, facile toutefois pour qui
sait utiliser le cadavre de la salamandre, fournit
une petite masse assez semblable au gland de
chêne, parfois à la châtaigne, selon qu’elle est plus
ou moins revêtue de la gangue rugueuse dont elle
ne se montre jamais entièrement libérée. Cela
nous (218) fournit l’explication du gland et du
chêne, que l’on rencontre presque toujours dans
l’iconographie hermétique ; des châtaignes,
particulières au style de Jean Lallemant ; du coeur,
des figues, du figuier de Jacques Coeur ; du grelot,
accessoire des marottes de fous ; des grenades,
poires et pommes, fréquentes dans les oeuvres
symboliques de Dampierre et de Coulonges, etc.
D’autre part, si l’on tient compte du caractère
magique et quasi surnaturel de cette production,
on comprendra pourquoi certains auteurs ont
désigné le fruit hermétique sous l’épithète de
myrobolan, et pourquoi aussi ce terme est resté
dans l’esprit populaire comme synonyme de chose
merveilleuse, surprenante ou rarissime1. Les
prêtres d’Egypte, directeurs des collèges
initiatiques, avaient coutume de poser au profane,
sollicitant l’accès aux sublimes connaissances,
cette question d’apparence saugrenue : « Sème-ton
dans votre pays, de la graine d’Halalidge et du
Myrobolan ? » Interrogation qui ne laissait pas
d’embarrasser l’ignorant néophyte, mais à laquelle
savait répondre l’investigateur averti. La graine
d’Halalidge et le Myrobolan sont identiques à la
figue, au fruit du palmier dattier, à l’oeuf du
phénix qui est notre oeuf philosophique. C’est lui
reproduit l’aigle fabuleux d’Hermès, au plumage
teint de toutes les couleurs de l’OEuvre, mais parmi
lesquelles domine le rouge, ainsi que le veut son
nom grec : joinix, rouge pourpre. De Cyrano
Bergerac n’omet point d’en parler, au cours d’un
récit allégorique où se (219) mêle ce langage des
oiseaux que le grand philosophe possédait
admirablement2. « Je commençois de m’endormir à
l’ombre, dit-il, lorsque j’aperçus en l’air un oiseau
merveilleux qui planoit sur ma tête ; il se soutenoit
d’un mouvement si léger et si imperceptible, que
je doutai plusieurs fois si ce n’étoit point encore un
petit univers balancé par son propre centre. Il
1 On écrit aujourd’hui mirobolant, mais l’étymologie et
la prononciation n’ont pas varié.
2 De Cyrano Bergerac, L’Autre Monde. Histoire des
Oiseaux. Paris, Bauche, 1910 ; chez Jean-Jacques
Pauvert (1962), p. 197.
descendit pourtant peu à peu, et arriva enfin si
proche de moi, que mes yeux soulagés furent tout
pleins de son image. Sa queue paraissoit verte, son
estomac d’azur émaillé, ses ailes incarnates, et sa
tête de pourpre faisoit briller, en s’agitant, une
couronne d’or dont les rayons jaillissoient de ses
yeux. Il fut longtemps à voler dans la nue, et je me
tenois tellement à tout ce qu’il devenoit, que mon
âme s’étant repliée et comme raccourcie à la seule
opération de voir, elle n’atteignit presque pas
jusqu’à celle d’ouïr, pour me faire entendre que
l’oiseau parloit en chantant. Ainsi, peu à peu
débandé de mon extase, je remarquai
distinctement les syllabes, les mots et le discours
qu’il articula. Voici donc, au mieux qu’il me
souvient, les termes dont il arrangea le tissu de sa
chanson :
“ Vous êtes étranger, siffla l’oiseau fort
agréablement, et naquîtes dans un Monde dont je
suis originaire. Or, cette propension secrète dont
nous sommes émus pour nos compatriotes, est
l’instinct qui me pousse à vouloir que vous sachiez
ma vie… (220)
“ Je vois bien que vous êtes gros d’apprendre
qui je suis. C’est moi que parmi vous on appelle
Phénix. Dans chaque Monde, il n’y en a qu’un à la
fois, lequel y habite durant l’espace de cent ans ;
car, au bout d’un siècle, quand sur quelque
montagne d’Arabie il s’est déchargé d’un gros oeuf
au milieu des charbons de son bûcher, dont il a trié
la matière de rameaux d’aloès, de cannelle et
d’encens, il prend son essor et dresse sa volée au
Soleil, comme la patrie où son coeur a longtemps
aspiré. Il a bien fait auparavant tous ses efforts
pour ce voyage ; mais la pesanteur de son oeuf,
dont les coques sont si épaisses qu’il faut un siècle
pour le couver, retardoit toujours l’entreprise.
“ Je me doute bien que vous aurez de la peine à
concevoir cette miraculeuse production ; c’est
pourquoi je veux vous l’expliquer. Le Phénix est
hermaphrodite ; mais, entre les hermaphrodites,
c’est encore un autre Phénix tout extraordinaire,
car3 … ”
» Il resta un demi-quart d’heure sans parler, et puis
il ajouta : “Je vois bien que vous soupçonnez de
fausseté ce que je viens de vous apprendre ; mais,
si je ne dis vrai, je veux jamais n’aborder votre
globe, qu’un aigle ne fonde sur moi.” »
Un autre auteur4 s’étend davantage sur l’oiseau
mythohermétique et en signale quelques
particularités qui serait difficile de trouver ailleurs.
« Le Cesar des Oyseaux, dit-il, est le miracle de la
(221) nature5, qui a voulu montrer en iceluy ce
qu’elle sçait faire, se montrant un Phoenix en
3 L’auteur interrompt ainsi, brusquement, sa
révélation.
4 René François, Essay des Merveilles de Nature et des
plus nobles Artifices. Lyon, J. Huguetan, 1642, ch. V,
p. 69.
5 Expression hermétique consacrée à la pierre
philosophale.

FULCANELLI - 53 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

formant le Phoenix. Car elle l’a enrichi à merveille,
luy faisant une teste tymbrée d’un pennache royal
et d’aigrettes impériales, d’une touffe de plumes
et d’une creste si esclatante qu’il semble qu’il
porte ou le croissant d’argent, ou un’ estoille
dorée sur sa teste. La chemise et le duvet est d’un
changeant surdoré qui monstre toutes les couleurs
du monde ; les grosses plumes sont d’incarnat et
d’azur, d’or , d’argent et de flamme ; le sol est un
carquan de toutes pierreries, et non un arc-en-ciel,
mais un arc en phoenix. La queüe est de couleur
céleste avec un éclat d’or qui represente les
estoilles. Ses pennes, et tout son manteau, est
comme prime-vere, riche de toutes les couleurs ; il
a deux yeux en teste, brillans et flamboyans, qui
semblent deux estoilles, les jambes d’or et les
ongles d’ecarlate ; tout son corsage et son port
monstre qu’il a quelque sentiment de gloire, qu’il
sçait tenir son rang et faire valoir sa majesté
impériale. Sa viande mesme a je ne sçay quoy de
royal, car il ne fait son past que de larmes
d’encens et chresme de baume. Estant au berceau,
le ciel, dit Lactance, luy distile du nectar et de
l’ambroisie. Luy seul est temoin de tous les aages
du monde, et a veu se metamorphoser les ames
dorées du siecle d’or en argent, d’argent en airain,
d’airain en fer. Luy seul n’a jamais faussé
compagnie au ciel et au monde ; luy se jouë de la
mort, et la fait sa nourrice et sa mere, (222) luy
enfanter la vie. Luy a le privilège du temps, de la
vie et de la mort ensemble. Car, quand il se sent
chargé d’ans, appesanty d’une longue vieillesse, et
abbatu par si longue suitte d’années qu’il a veu se
glisser les unes apres les autres, il se laisse
emporter à un desir et juste envie de se
renouveller par un trespas miraculeux. Lors, il fait
un amas qui seul au monde n’a point de nom, car
ce n’est pas un nid, ou un berceau, ou lieu de sa
naissance, puisqu’il y laisse la vie ; aussi n’est-ce
pas un tombeau, un cercueil ou une urne funeste,
car de là il reprend sa vie ; de façon que ce je ne
sçay quoy est un autre phoenix inanimé, estant nid
et tombeau, matrice et sepulcre, l’hostel de la vie
et de la mort tout ensemble, qui, en faveur du
Phoenix, s’accordent pour ce coup. Or, quoy que
c’en soit, là, sur les bras tremblans d’une palme1, il
fait un amas de brins de cannelle et d’encens ; sur
l’encens de la casse ; sur la casse du nard ; puis,
avec une piteuse oeillade, se recommandant au
Soleil, son meurtrier et son père, se perche ou se
couche sur le bûcher de baume, pour se despouiller
de ses fascheuses années. Le Soleil, favorisant les
justes desirs de cest Oyseau, allume le bûcher, et,
1 Nous retrouvons ici le palmier symbolique de Délos,
contre lequel Latone s’était appuyée lorsqu’elle mit
au monde Apollon, suivant ce que rapporte
Callimaque dans l’Hymne à Délos :
« Pour fêter, ô Délos ! ces fortunés moments,
Un or pur reluisait jusqu’en tes fondements ;
L’or couvrait ton palmier d’une feuille éclatante ;
L’or colorait ton lac d’une onde éblouissante ;
Et, durant tout un jour, de ses gouffres profonds,
L’Inopus vomissait l’or pur à gros bouillons. »
réduisant tout en cendre, (223) avec un souffle
musqué, luy fait rendre la vie. Lors, la pauvre
nature se void en transe, et, avec des horribles
eslancemens, craignant de perdre l’honneur de ce
grand monde, aussi commande elle que tout
demeure coy au monde ; les nuées n’oseroient
verser sur la cendre ny sur la terre une goutte
d’eau ; les vents, pour enragez qu’ils soient,
n’oseroient courir la campagne ; seul le Zephire est
maistre, et le printemps tient le dessus, tandis que
la cendre est inanimée, et la nature tient la main
que tout favorise le retour de son Phoenix. O grand
miracle de la divine providence ! quasi en mesme
temps ceste cendre froide ne voulant laisser
longtemps la pauvre nature en dueil et luy donner
l’epouvante, je ne sçay comment eschauffée par la
fecondité des raiz dorez du Soleil, se change en un
petit ver, puis en un oeuf, enfin en un Oyseau dix
fois plus beau que l’autre. Vous diriez que toute la
nature est ressuscitée, car de fait, selon qu’écrit
Pline, le ciel de nouveau, recommence ses
revolutions et sa douce musique, et diriez
proprement que les quatre Elemens, sans dire mot,
chante un motet à quatre avec leur gayeté
fleurissante, en loüange de la nature, et pour bien
veigner le retour du miracle des Oyseaux et du
monde. » (Pl. XXXVI.)
Ainsi que les caissons de Dampierre, le panneau
aux trois arbres sculptés du palais de Bourges porte
une devise. Sur la bordure d’encadrement décorée
de rameaux florifères, l’observateur attentif
découvre, en effet, les lettres isolées, fort
habilement dissimulées. Leur réunion compose une
des maximes (224) favorites du grand artiste que
fut Jacques Coeur :
DE . MA . JOIE . DIRE . FAIRE . TAIRE .
Or, la joie de l’Adepte réside dans son
occupation. Le travail, qui lui rend sensible et
familière cette merveille de la nature, — que tant
d’ignorants qualifient de chimérique, — constitue
sa meilleure distraction, sa plus noble jouissance.
En grec, le mot cara, joie, dérivé de cairw, se
réjouir, se plaire à, se complaire dans, signifie
encore aimer. Le célèbre philosophe fait donc
nettement allusion au labeur de l’OEuvre, sa plus
chère besogne, dont tant de symboles, d’ailleurs,
viennent rehausser l’éclat du somptueux logis. Mais
que dire, qu’avouer de cette joie unique,
satisfaction pure et complète, allégresse intime du
succès ? Le moins possible, si l’on ne veut point se
parjurer, attiser l’envie des uns, la cupidité des
autres, la jalousie de tous, et risquer de devenir la
proie des puissants. Que faire ensuite du résultat,
dont l’artiste, selon les règles de notre discipline,
s’engage pour lui-même à modestement user ?
L’employer sans cesse au bien, en consacrer les
fruits à l’exercice de la charité, conformément aux
préceptes philosophiques et à la morale
chrétienne. Que taire enfin ? Absolument tout ce
qui concerne le secret alchimique et concerne sa
mise en pratique ; car la révélation, demeurant le

FULCANELLI - 54 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

privilège exclusif de Dieu, la divulgation des
procédés reste interdite, non communicable en
langage clair, permise seulement sous le voile de la
parabole, de l’allégorie, de l’image ou de la
métaphore.
(225) La devise de Jacques Coeur, malgré sa
brièveté et ses sous-entendus, se montre en
concordance parfaite avec les enseignements
traditionnels de l’éternelle sagesse. Aucun
philosophe, vraiment digne de ce nom, ne
refuserait de souscrire aux règles de conduite
qu’elle exprime et que l’on peut traduire ainsi :
Du Grand-OEuvre dire peu, faire beaucoup,
taire toujours.

FULCANELLI - 55 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

LES GARDES DU CORPS DE FRANÇOIS II DUC DE BRETAGNE

I
Lorsque, vers l’année 1502, Anne, duchesse de
Bretagne et deux fois reine de France, forma le
projet de réunir, dans un mausolée digne de la
vénération qu’elle leur portait, les corps de ses
parents défunts, elle en confia l’exécution à un
artiste breton, de grand talent, mais sur qui on ne
possède que peu de renseignements, Michel
Colombe. Elle avait alors vingt-cinq ans. Son père,
le duc François II, était décédé à Coueron quatorze
années plus tôt, le 9 septembre 1488, ne survivant
pas à sa seconde femme, Marguerite de Foix, mère
de la reine Anne, que de seize mois. Elle s’était
éteinte, en effet, le 15 mai 1487.
Ce mausolée, commencé en 1502, ne fut achevé
qu’en 1507. Le plan est l’oeuvre de Jean Perréal.
Quant aux sculptures, qui en font l’un des plus purs
chefs-d’oeuvre de la Renaissance, elles sont de
Michel Colombe, lequel fut aidé dans ce travail par
deux de ses élèves : Guillaume Regnauld, son
neveu, et Jehan de Chartres, « son disciple et
serviteur », quoique la collaboration de ce dernier
ne soit pas absolument certaine. Une lettre, écrite
(232) le 4 janvier 1511, par Jean Perréal au
secrétaire de Marguerite de Bourgogne, à
l’occasion des travaux que cette princesse faisait
exécuter dans la chapelle de Brou, nous apprend
que « Michel Coulombe besongnoit au moiz et avoit
pour moiz XX éscus. l’espace de sinc ans ». Le
travail de sculpture lui fut payé 1200 écus, et le
tombeau coûta au total 560 livres1.
Selon le désir qu’avaient manifesté Marguerite
de Bretagne et François II, d’être inhumés dans
l’église des Carmes de Nantes, Anne y fit édifier le
mausolée, qui prit le nom de Tombeau des Carmes,
sous lequel il est généralement connu et désigné. Il
demeura en place jusqu’à la Révolution, époque à
laquelle l’église des Carmes, ayant été vendue
comme bien national, il fut enlevé et gardé
secrètement par un amateur d’art soucieux de
soustraire le chef-d’oeuvre au vandalisme
révolutionnaire. La tourmente passée, on le
réédifia, en 1819, dans la cathédrale Saint-Pierre,
de Nantes, où nous pouvons l’admirer aujourd’hui.
1 Cf. Abbé G. Durville, Etudes sur le vieux Nantes,
tome II. Vannes, Laflolye Frères, 1915.
Le sépulcre voûté, construit sous le mausolée
d’apparat, contenait, lors de son ouverture sur
l’ordre du roi, par Mellier, maire de Nantes, les 15
et 17 octobre 1727, les trois cercueils de François
II, de Marguerite de Bretagne, sa première,
décédée le 25 septembre 1449, et de Marguerite de
Foix, seconde épouse du duc et mère de la reine
Anne. Une petite caisse s’y trouvait également ;
elle renfermait (233) un reliquaire « d’or pur et
munde2 », en forme d’oeuf, surmonté de la
couronne royale, couvert d’inscriptions aux lettres
finement émaillées, et contenant le coeur d’Anne
de Bretagne, dont le corps repose à la basilique
Saint-Denis.
Parmi les relations descriptives que divers
auteurs ont laissées du tombeau des Carmes, il en
est de très minutieuses. Nous choisirons de
préférence, pour donner un aperçu de l’oeuvre,
celle de frère Mathias de Saint-Jean, carme de
Nantes, qui la publia au XVIIe siècle.3
« Mais, ce qui me semble de plus rare et digne
d’admiration, dit cet écrivain, c’est le Tombeau
élevé dans le coeur de l’église des Peres Carmes,
qui, à l’aveu de tout le monde, est un des plus
beaux et des plus magnifiques qui puisse se voir, ce
qui m’oblige d’en faire une description particulière
pour la satisfaction des curieux.
« La devotion que les anciens Ducs de Bretagne
avoient eu de lontems à la très Sainte Vierge mère
de Dieu, patronne de l’Ordre et de cette Eglise des
P. P. Carmes, et l’affection qu’ils avoient aux (234)
Religieux de cette Maison, les porta à y choisir le
2 M. le chanoine G. Durville, à l’ouvrage de qui nous
empruntons ces détails a bien voulu nous adresser
une image de cette curieuse pièce, vide, hélas ! de
son contenu, laquelle fait partie des collections du
musée Th. Dobrée, à Nantes, dont il est le
conservateur. « Je vous envoie, nous écrit-il, une
petite photographie de ce précieux reliquaire. Je l’ai
placée un instant à l’endroit même où était le coeur
de la reine Anne, dans la pensée que cette
circonstance vous ferait attacher plus d’intérêt à ce
petit souvenir. » Nous prions M. le chanoine Durville
de bien vouloir agréer ici l’expression de nos vifs
remerciements pour sa pieuse sollicitude et sa
délicate attention.
3 Le Commerce honorable, etc., composé par un
habitant de Nantes. Nantes Guillaume Le Monnier,
1646, p. 308-312.

FULCANELLI - 56 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

lieu de leur Sepulture. Et la reine Anne, par un
unique témoignage de sa piété et affection à ce
lieu, voulut y faire elever ce beau Monument en
memoire de son père François Second et de sa
mère Marguerite de Foye.
« Il est bâti en quarré, de huit pieds de large sur
quatorze de long : sa matière est toute de marbre
fin d’Italie, blanc et noir, de porphire et d’albâtre.
Le cors est élevé sur le plan (le sol) de l’Eglise, de
six pieds de haut. Les deux côtez sont ornez de six
niches, châcune de deux pieds de haut, dont le
fond est de porphire bien ouvragé, orné alentour
de pilastres de marbre blanc, dans toutes les justes
proportions et règles d’architecture, enrichis de
moresque (arabesques) fort délicatement
travaillées : et toutes ces douze niches sont
remplies de figures des douze Apôtres, de marbre
blanc, chacun ayant sa posture differente, et les
instrumens de sa passion. Les deux bouts de ce cors
sont ornez de pareille archirecture, et châcun
divisé en deux niches pareilles aux autres. Au bout
vers le maistre Autel de l’Eglise sont posées dans
ces niches les figures de Saint-François d’Assise et
de Saincte Marguerite, patrons du dernier Duc et
de la Duchesse qui y sont enterrez : et à l’autre
bout se voient pareillement dans des niches les
figures de S. Charlemagne et de S. Louis Roi de
France. Au dessous des dites seize niches qui
entourent le cors du Tombeau, il y a autant de
concavitez faites en rond de quatorze pouces de
diamètre, dont le fonds est de marbre blanc taillé
(235) en forme de coquille, et toutes sont remplies
de figures de pleureurs avec leurs habits de dueil,
tous en diverses postures, dont l’ouvrage est
considéré de peu de personnes, mais il est admiré
de tous ceux qui l’entendent.
« Ce cors est couvert d’une grande table de
marbre noir toute d’une pièce, et qui excede le
solide (la masse du tombeau) d’environ huit
pouces, à l’entour en forme de corniche, pour
servir d’entablement et d’ornement à ce cors.
Dessus cette pierre sont couchées deux grandes
figures de marbre blanc, châcune de huit pieds de
long, dont l’une représente le Duc, et l’autre la
Duchesse avec leurs habits et Couronnes Ducalles.
Trois figures d’Anges de marbre blanc, de trois
pieds châcune, tiennent des carreaux (coussins)
sous les testes de ces figures, qui semblent mollir
sous le faix, et les Anges pleurer. Aux pieds de la
figure du Duc, il y a une figure de Lyon couché
représenté au naturel, qui porte sur sa jube
(crinière) l’écu des armes de Bretagne : et aux
pieds de la figure de la Duchesse, il y a la figure
d’un Levrier, qui porte aussi au col les armes de la
maison de Foïe que l’art anime merveilleusement
bien.
« Mais ce qu’il y a de plus merveilleux en cette
pièce, sont les quatre figures des Vertus
Cardinales, posée aux quarte coins de cette
sepulture, faites en marbre blanc, de la hauteur de
six pieds : elles sont si bien taillées, si bien
plantées, et ont tant de rapport au naturel, que les
originaires et les etrangers avoüent qu’on ne voit
rien de mieux, ni dans les antiques de Rome, ni
dans les modernes d’Italie, (236) de France et
d’Allemagne. La figure de la Justice est posée au
coin droit en entrant, qui porte une espée levée
dans la main droite, et un livre avec une balance
dans la gauche, la couronne en teste, habillée de
panne et de fourrure qui sont les marques de la
science, de l’équité, de la sévérité et majesté qui
accompagnent cette vertu.
« A l’opposite, du côté gauche, est la figure de
la Prudence, qui a deux faces opposées l’une à
l’autre en une mesme teste : l’une d’un vieillard à
longue barbe, l’autre d’un jeune jouvenceau ; dans
la main droite (gauche) elle tient un miroûer
convexe qu’elle regarde fixement, et de l’autre un
compas : à ses pieds parêt un serpent, et ces
choses sont symboles de la considération et de la
sagesse avec laquelle cette vertu procede dans ses
actions.
« A l’angle droit, du côté d’en haut, est la
figure de la Force, habillée d’une cotte de mailles
(armure) et le heaume en teste ; de sa main
gauche elle suporte une tour, des crevasses de
laquelle sort un serpent (un dragon) qu’elle étouffe
de la main droite, qui marque la vigueur dont cette
vertu se sert dans les adversitez du monde pour en
empêcher la violence ou en supporter le poids.
« Au coing opposite est la figure de la
Temperance revestüe d’une longue robe, ceinte
d’un cordon : de la main droite, elle supporte la
machine d’une horloge, et de l’autre un mors de
bride, hieroglifique du reglement et de la
moderation que cette vertu met dans les passions
humaines. »
Les éloges que frère Mathias de Saint-Jean fait
de ces gardes du corps de François II, repré- (237)
sentés par les Vertus cardinales de Michel
Colombe1, nous semblent parfaitement mérités.
« Ces quatre statues, dit de Caumont2, sont
admirables de grâce et de simplicité. Les draperies
sont rendues avec une rare perfection et, dans
chaque figure, on observe une individualité très
frappante, bien que toutes les quatre soient
également nobles et belles. »
Ce sont ces statues, empreintes du plus pur
symbolisme, gardiennes de la tradition et de la
science anciennes, que nous allons
particulièrement étudier.
II
A l’exception de la Justice, les Vertus cardinales
ne sont plus représentées avec les attributs
singuliers qui donnent aux figures anciennes leur
1 Michel Colombe, né à Saint-Pol-de-Léon en 1460,
avait environ quarante-cinq ans lorsqu’il les exécuta.
2 De Caumont, Cours d’Antiquités monumentales,
1841 ; 6e partie, p. 445.

FULCANELLI - 57 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

caractère énigmatique et mystérieux. Sous la
pression de conceptions plus réalistes, le
symbolisme s’est transformé. Les artistes,
abandonnant toute idéalisation de la pensée,
obéissent de préférence au naturalisme ; ils serrent
de près l’expression des attributs et facilitent
l’identification des personnages allégoriques. Mais,
en perfectionnant leurs procédés et en se
rapprochant davantage des formules (238)
modernes, ils ont, inconsciemment, porté un coup
mortel à la vérité traditionnelle. Car les sciences
antiques, transmises sous le voile d’emblèmes
divers, relèvent de la Diplomatique et se
présentent pourvues d’une double signification,
l’une, apparente, compréhensible à tous
(exotérisme), l’autre, cachée, accessible
seulement aux initiés (ésotérisme). En précisant le
symbole, limité à sa fonction positive, normale et
définie ; en l’individualisant au point d’exclure
toute idée connexe ou relative, on le dépouille de
ce double sens, de l’expression seconde qui en fait
précisément la valeur didactique et l’essentielle
portée. Les Anciens figuraient la Justice, la
Fortune et l’Amour, avec les yeux bandés.
Prétendaient-ils exprimer uniquement la cécité de
l’une, l’aveuglement des autres ? Ne pourrait-on
découvrir, dans l’attribut du bandeau oculaire, une
raison spéciale de cette obscurité artificielle et
sans doute nécessaire ? Il suffirait de savoir que ces
figures, assujetties communément aux vicissitudes
humaines, appartiennent aussi à la tradition
scientifique, pour aisément la reconnaître. Et l’on
s’apercevrait même que le sens occulte s’avère
avec une clarté supérieure à celle qui est obtenue
par l’analyse directe et la lecture superficielle.
Quand les poètes racontent que Saturne, père des
dieux, dévorait ses enfants, on croit, avec
l’Encyclopédie, qu’« une telle métamorphose sert à
caractériser une époque, une institution, etc., dont
les circonstances ou les résultats deviennent fatals
à ceux mêmes qui auraient dû n’en recueillir que
les bienfaits ». Mais si nous substituons à cette
inter- (238) prétation générale la raison positive et
scientifique qui constitue le fond des légendes et
des mythes, la vérité se dégage aussitôt, lumineuse
et patente. L’Hermétisme enseigne que Saturne,
représentant symbolique du premier métal
terrestre, générateur des autres, est aussi leur
unique et naturel dissolvant ; or, comme tout
métal dissous s’assimile au dissolvant et perd ses
caractéristiques, il est exact et logique de
prétendre que le dissolvant « mange » le métal, et
qu’ainsi le vieillard fabuleux dévore sa progéniture.
Nous pourrions donner quantité d’exemples de
cette dualité de sens qu’exprime le symbolisme
traditionnel. Celui-là seul suffit à démontrer que,
conjointement à l’interprétation morale et
chrétienne des Vertus cardinales, il existe un
second enseignement, secret, profane,
ordinairement méconnu, qui appartient au domaine
matériel des acquisitions, de connaissances
ancestrales. Ainsi retrouvons-nous, scellée dans la
forme des mêmes emblèmes, l’harmonieuse
alliance de la Science et de Religion, si féconde en
résultats merveilleux, mais que le scepticisme de
nos jours refuse de vouloir reconnaître et conspire
à toujours écarter.
« Le thème des Vertus, remarque fort justement
M. Paul Vitry1, s’était constitué au XIIIe siècle dans
l’art gothique. Mais, ajoute l’auteur, tandis que la
série en était restée assez variable chez nous
comme nombre, comme ordre et comme attributs,
elle s’était fixée de bonne heure en Italie, et
s’était (240) limitée soit aux trois Vertus
théologales : Foi, Espérance, Charité, soit plus
souvent peut-être encore aux quatre Vertus
cardinales : Prudence, Justice, Force, Tempérance.
Elle s’était de plus appliquée de bonne heure à
l’ornementation des monuments funéraires.
« Quand à la façon de caractériser ces Vertus,
elle paraît à peu près arrêtée avec Orcagna et son
tabernacle d’Or San Michele dès le milieu du XIVe
siècle. La Justice porte l’épée et la balance et ne
variera jamais. L’attribut essentiel de la Prudence
est le serpent ; il s’y ajoute parfois un ou plusieurs
livres, plus tard un miroir. Presque dès l’origine
également, par une idée analogue à celle de Dante,
qui avait donné trois yeux à sa Prudence, les
imagiers donnèrent deux visages à la Vertu. La
Tempérance remet quelques fois son épée au
fourreau, mais le plus souvent elle tient deux vases
et paraît mélanger l’eau et le vin : c’est
l’élémentaire symbole de la solidarité. Enfin, la
Force a les attributs de Samson ; elle est armée du
bouclier et de la massue ; parfois elle a la peau de
lion sur la tête et un disque figurant le monde dans
les mains ; d’autres fois enfin, et ce sera son
attribut définitif, en Italie du moins, elle porte la
colonne entière ou brisée…
« A défaut du reste des grands monuments, les
manuscrits, les livres, les gravures se chargeaient
de répandre le type des Vertus à l’italienne et
pouvaient même le faire connaître à ceux qui,
comme Colombe, n’avaient sans doute pas fait le
voyage d’Italie. Une série de gravures italiennes de
la fin du XVe siècle, qui est connue sous le nom de
(241) Jeu de cartes d’Italie, nous montre, au milieu
de représentations des différentes conditions
sociales, des Muses, des dieux de l’Antiquité, des
Arts libéraux, etc., une série de figures de Vertus ;
elles ont exactement les attributs que nous venons
de décrire… Nous avons là un spécimen très curieux
de ces documents qui purent être rapportés par les
gens tels que Perréal, qui avaient suivi les
expéditions, documents qui purent circuler dans les
ateliers et fournir des thèmes en attendant qu’ils
imposassent un style nouveau.
« Ce langage symbolique, du reste, n’avait pas
de peine à être compris chez nous ; il était tout à
fait conforme à l’esprit allégorique du XVe siècle. Il
suffit de songer, pour s’en rendre compte, au
1 Paul Vitry, Michel Colombe et la sculpture française
de son temps. E. Lévy, 1901, p. 395 et suiv..

FULCANELLI - 58 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Roman de la Rose et à toute la littérature qui en
était issue. Les miniaturistes avaient abondamment
illustré ces ouvrages et, en dehors même de ces
allégories de Nature, de Déduit et de Faux
Semblant, l’art français n’ignorait certainement
pas la série des Vertus, quoique ce ne fût pas un
thème aussi fréquemment employé qu’en Italie. »
Toutefois, sans nier absolument, dans les
splendides figures du Tombeau des Carmes,
quelque influence italienne, Paul Vitry relève le
caractère nouveau, essentiellement français, que
Michel Colombe allait donner aux éléments
ultramontains rapportés par Jean Perréal. « En
admettant même, poursuit l’auteur, qu’ils en aient
emprunté l’idée première aux tombeaux italiens,
Perréal et Colombe n’allaient pas accepter, sans
modification, ce thème des Vertus cardinales. » En
effet, « la Tempérance (242) portera dans ses
mains une horloge et un mors avec sa bride au lieu
des deux vases que lui avaient couramment donnés
les Italiens. Quant à la Force, armée et casquée, au
lieu de sa colonne, elle tiendra une tour, sorte de
donjon crénelé, d’où elle arrache violemment un
dragon qui se débat. Ni à Rome, ni à Florence, ni à
Milan, ni à Côme (porte sud de la cathédrale), nous
ne connaissons rien de semblable ».
Mais si l’on peut aisément discerner, dans le
cénotaphe de Nantes, la part respective qui
appartient aux maîtres Perréal et Colombe, il est
plus malaisé de découvrir jusqu’où put s’étendre
l’influence personnelle, la volonté propre de la
fondatrice. Car nous ne pouvons croire qu’elle soit,
durant cinq années, désintéressée d’une oeuvre qui
lui tenait particulièrement à coeur. La reine Anne,
cette gracieuse souveraine que le peuple, en sa
naïve affection, nommait familièrement « la bonne
duchesse en sabots de bois », a-t-elle connu la
portée ésotérique des gardiennes du mausolée
élevé en mémoire de ses parents ? Nous résoudrions
volontiers cette question par l’affirmative. Ses
biographes nous assurent qu’elle était fort
instruite, douée d’une vive intelligence et d’une
clairvoyance remarquable. Sa bibliothèque paraît
déjà importante pour l’époque. « D’après le seul
document, nous dit Le Roux de Lincy1, que j’ai pu
découvrir relatif à l’ensemble de la bibliothèque
formée par Anne de Bretagne (Index des Comptes
de Dépenses de 1498), (243) on y trouvait des livres
manuscrits et imprimés en latin, en français, en
italien, en grec et en hébreu. Onze cent quarante
volumes, pris à Naples par Charles VIII, avaient été
donnés à la reine… On s’étonnera peut-être de voir
figure dans la collection de la reine duchesse, des
ouvrages en grec et en hébreu ; mais il ne faut pas
oublier qu’elle avait étudié les deux langues
savantes et que le caractère de son esprit était par
dessus tout sérieux. » On nous la dépeint
recherchant la conversation des diplomates,
auxquels elle se plaisait à répondre dans leur
1 Le Roux de Lincy, Vie de la Reine Anne de Bretagne,
femme des Rois de France Charles VIII et Louis XII.
Paris, L. Curmer, 1860, t. II, p. 34.
propre langue, ce qui justifierait une éducation
polyglotte très soignée et sans doute aussi la
possession de la cabale hermétique, du gay-sçavoir
ou de la double science. Aurait-elle fréquenté les
savants réputés de son temps et, parmi eux, des
alchimistes contemporains ? Nous manquons de
renseignements à cet égard, bien qu’il semble
difficile d’expliquer pourquoi la grande cheminée
du salon de l’hôtel Lallemant porte l’hermine
d’Anne de Bretagne et le porc épic de Louis XII, si
l’on veut y voir un témoignage de leur présence
dans la demeure philosophale de Bourges. Quoiqu’il
en soit, sa fortune personnelle était considérable.
Les pièces d’orfèvrerie, l’or en lingots, les gemmes
précieuses formaient la masse d’un trésor quasi
inépuisable. L’abondance de telles richesses
facilitait singulièrement l’exercice d’une
générosité devenue vite populaire. Les
chroniqueurs nous apprennent qu’elle rétribuait
volontiers, par le don d’un diamant, le pauvre
ménestrel qui l’avait distraite pendant quelques
instants. Quant à sa livrée, elle offrait (244) les
couleurs hermétiques choisies par elle : noire,
jaune et rouge, avant la mort de Charles VIII, et
seulement les deux extrêmes de l’OEuvre, noire et
rouge, depuis cette époque. Enfin, ce fut elle la
première reine de France qui, brisant résolument
avec la coutume établie jusque là, porta le deuil de
son mari en noir, tandis que l’usage obligeait les
souveraines à toujours porter en blanc.
III
La première des quatre statues que nos allons
étudier est celle qui nous offre les divers attributs
chargés de préciser l’expression allégorique de la
Justice : lion, balance, épée. Mais, outre la
signification ésotérique, nettement différente du
sens moral qu’on affecte à ces attributs, la figure
de Michel Colombe présente d’autres signes
révélateurs de sa personnalité occulte. Il n’est
détail, si infime soit-il qui puisse être négligé dans
toute l’analyse de ce genre, sans avoir, au
préalable, été sérieusement examiné. Or, le surcot
d’hermine que porte la Justice est bordé de roses
et de perles. Notre Vertu a le front ceint d’une
couronne ducale, ce qui a pu laisser croire qu’elle
reproduisait les traits d’Anne de Bretagne ; l’épée
qu’elle tient de la dextre a son pommeau orné d’un
soleil rayonnant ; enfin, et c’est là ce qui la
caractérise au premier chef, elle apparaît ici
dévoilée. Le péplum qui la recouvrait (245) toute
entière a glissé du corps ; retenu par la saillie des
bras, il vient doubler le manteau dans sa partie
inférieure. Le glaive même a quitté son fourreau de
brocard, que l’on voit maintenant suspendu à la
pointe du fer (pl. XXXVII).
Comme l’essence même de la justice et sa
raison d’être exigent qu’elle n’ait rien de caché,
que la recherche et la manifestation de la vérité

FULCANELLI - 59 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

l’obligent de se montrer à tous dans la pleine
lumière de l’équité, le voile, retiré à demi, doit
nécessairement révéler l’individualité secrète
d’une seconde figure, adroitement dissimulée sous
la forme et les attributs de la première. Cette
seconde figure n’est autre que la Philosophie.
Dans l’antiquité romaine, on appelait peplum
(en grec peploV ou pepla) un voile orné de
broderie dont on habillait la statue de Minerve,
fille de Jupiter, la seule déesse dont la naissance
fût merveilleuse. La fable dit, en effet, qu’elle
sortit tout armée du cerveau de son père, auquel
Vulcain, sur l’ordre du maître de l’Olympe, avait
fendu la tête. De là son nom hellénique d’Athéné,
— ’Aqhna, formé de a, privatif, et tiqhnh,
nourrice, mère, signifiant née sans mère.
Personnification de la Sagesse, ou Connaissance des
choses, Minerve doit être regardée comme la
pensée divine et créatrice, matérialisée dans toute
la nature, latente en nous ainsi qu’en tout ce qui
nous entoure. Mais c’est d’un vêtement féminin,
d’un voile de femme (calumma), qu’il est ici
question, et ce mot nous fournit une autre raison
du péplum symbolique. Kalumma, vient de calupt
w couvrir, envelopper, cacher, (246) qui a formé c
aluz, bouton de rose, fleur, et aussi Kaluyw, nom
grec de la nymphe Calypso, reine de l’île mythique
d’Ogyrie, que les Hellènes nommaient ’WgugioV,
terme voisin de ’Wgugia, lequel a le sens d’antique
et de grand. Nous retrouvons ainsi la rose
mystique, du Grand OEuvre, plus connue sous le
vocable de pierre philosophale. De sorte qu’il est
facile de saisir le rapport existant entre
l’expression du voile et celle des roses et des
perles ornant le surcot de fourrure, puisque cette
pierre est encore appelée perle précieuse
(Margarita pretiosa). « Alciat, nous apprend Fr.
Noël, représente la Justice sous les traits d’une
vierge dont la couronne est d’or et la tunique
blanche, recouverte d’une ample draperie de
pourpre. Son regard est doux et son maintien
modeste. Elle porte sur la poitrine un riche joyau,
symbole de son prix inestimable, et pose le pied
gauche sur une pierre carrée. » On ne saurait
mieux décrire la double nature du Magistère, ses
couleurs, la haute valeur de cette pierre cubique,
qui porte la Philosophie toute entière, masquée,
pour le vulgaire, sous les traits de la Justice.
La Philosophie confère à l’épouse une grande
puissance d’investigation. Elle permet de pénétrer
l’intime complexion des choses, qu’elle tranche
comme avec l’épée, y découvrant la présence du
spiritus mundi dont parlent les maîtres classiques,
lequel a son centre dans le soleil et tire ses vertus
et son mouvement du rayonnement de l’astre. Elle
donne encore la connaissance des lois générales,
des règles, du rythme et des mesures que la nature
observe dans l’élaboration, l’évolution et la perfec-
(247) tion des choses crées (balance). Elle établit,
enfin, la possibilité d’acquisition des sciences sur la
base de l’observation, de la méditation, de la foi et
de l’enseignement écrit (livre). Par les mêmes
attributs, cette image de la Philosophie nous
renseigne, en second lieu, sur les points essentiels
du labeur des Adeptes, et proclame la nécessité du
travail manuel imposé aux chercheurs désirant
acquérir la notion positive, la preuve indiscutable
de sa réalité. Sans recherches techniques, sans
essais fréquents ni expériences réitérées, on ne
peut que s’égarer dans une science dont les
meilleurs traités cachent avec soin les principes
physiques, leur application, les matériaux et le
temps. Celui donc qui ose se prétendre philosophe
et ne veut labourer par crainte du charbon, de la
fatigue et de la dépense, celui-là doit être regardé
comme le plus vaniteux des ignorants ou le plus
effronté des imposteurs. « Je puis rendre
témoignage, a dit Augustin Thierry, qui de ma part
ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose
qui vaut mieux que les jouissances matérielles,
mieux que la fortune, mieux que la santé ellemême,
c’est le dévouement à la science. »
L’activité du sage ne se mesure pas aux résultats
de propagande spéculative ; elle se contrôle auprès
du fourneau, dans la solitude et le silence du
laboratoire, non ailleurs ; elle se manifeste sans
réclame ni verbiage, par l’étude attentive,
l’observation précise, persévérante, des réactions
et des phénomènes. Qui agit autrement vérifiera,
tôt ou tard, la maxime de Salomon (Prov., XXI, 25),
disant que « le désir du paresseux le fera périr,
parce que ses mains (250) refusent de travailler ».
Le véritable savant ne recule devant aucun effort ;
il ne craint pas la souffrance, parce qu’il sait quelle
est la rançon de la science, et qu’elle seule lui
fournit le « moyen d’entendre les sentences et leur
interprétation, les paroles des sages et leurs
discours profonds » (Prov., I, 6).
En ce qui concerne la valeur pratique des
attributs affectés à la Justice, lesquels regardent le
travail hermétique, l’étudiant trouvera par
expérience que l’énergie de l’esprit universel a sa
signature dans le glaive, et que le glaive a sa
correspondance dans le soleil, comme étant
l’animateur et le modificateur perpétuel de toutes
les substances corporelles. C’est lui l’unique agent
des métamorphoses successives de la matière
originelle, sujet et fondement du Magistère. C’est
par lui que le mercure se change en soufre, le
soufre en Elixir et l’Elixir en Médecine, recevant
alors le nom de Couronne du sage, parce que cette
triple mutation confirme la vérité de
l’enseignement secret et consacre la gloire de son
heureux artisan. La possession du soufre ardent et
multiplié, masqué sous le terme de pierre
philosophale, est pour l’Adepte ce qu’est la
trirègne pour le pape et la couronne pour le
monarque : l’emblème majeur de la souveraineté
et de la sagesse.
Nous avons eu, à maintes fois déjà, l’occasion
d’expliquer le sens du livre ouvert, caractérisé par
la solution radicale du corps métallique, lequel,
ayant abandonné ses impuretés et cédé son soufre,

FULCANELLI - 60 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

est alors dit ouvert. Mais ici une remarque
s’impose. (251) Sous le nom de liber et sous
l’image du livre, adoptés pour qualifier la matière
détentrice du dissolvant, les sages ont entendu
désigner le livre fermé, symbole général de tous
les corps bruts, minéraux ou métaux, tels que la
nature nous les fournit ou que l’industrie humaine
les livre au commerce. Ainsi, les minerais extraits
du gîte, les métaux sortis de la fonte, sont
exprimés hermétiquement par un livre fermé ou
scellé. De même, ces corps, soumis au travail
alchimique, modifiés par application de procédés
occultes, se traduisent en iconographie à l’aide du
livre ouvert. Il est donc nécessaire, dans la
pratique, d’extraire le mercure du livre fermé
qu’est notre primitif sujet, afin de l’obtenir vivant
et ouvert, si nous voulons qu’il puisse à son tour
ouvrir le métal et rendre vif le soufre inerte qu’il
renferme. L’ouverture du premier livre prépare
celle du second. Car il y a, cachés sous le même
emblème, deux livres fermés (le sujet brut et le
métal) et deux livres ouverts (le mercure et le
soufre), bien que ces livres hiéroglyphiques n’en
fassent réellement qu’un seul, puisque le métal
provient de la matière initiale et que le soufre
prend son origine du mercure.
Quant à la balance, appliquée contre le livre, il
suffirait de noter qu’elle traduit la nécessité des
poids et des proportions pour se croire dispensé
d’en parler davantage. Or ; cette image fidèle de
l’ustensile servant aux pesées, et auquel les
chimistes assignent une place honorable dans leurs
laboratoires, recèle cependant un arcane de haute
importance. C’est la raison qui nous oblige d’en
(252) rendre compte et d’indiquer brièvement ce
que la balance dissimule sous l’aspect anguleux et
symétrique de sa forme.
Lorsque les philosophes envisagent les rapports
pondéraux des matières entre elles, ils entendent
parler de l’une ou de l’autre partie d’une double
connaissance ésotérique : celle du poids de nature
et celle des poids de l’art1. Malheureusement, les
sages, dit Salomon, cachent la science ; tenus de
rester dans les limites étroites de leur voeu, et
respectueux de la discipline acceptée, ils se
gardent bien de jamais établir nettement en quoi
diffèrent ces deux secrets. Nous ferons en sorte
d’aller plus loin qu’eux et dirons, en toute
sincérité, que les poids de l’art son applicables
exclusivement aux corps distincts, susceptibles
d’être pesés, tandis que le poids de nature se
réfère aux proportions relatives des composants
d’un corps donné. De sorte que, décrivant les
quantités réciproques de matières diverses, en vue
de leur mélange régulier et convenable, les auteurs
parlent véritablement des poids de l’art ; au
contraire, s’il est question de valeurs quantitatives
1 Jusqu’au moment où l’amant, pour la troisième fois
ayant renouvelé les poids, Atalante accorda la
récompense à son vainqueur. (Michaelis Maieri
Atalante Fugiens. Oppenheimii, 1618. Epigramma
authoris.)
au sein d’une combinaison synthétique et radicale,
— comme celle du soufre et du mercure principes
unis dans le mercure philosophique, — c’est le
poids de nature qui est alors considéré. Et nous
ajouterons, afin d’ôter toute (253) confusion dans
l’esprit du lecteur, que si les poids de l’art sont
connus de l’artiste et rigoureusement déterminés
par lui, en revanche, le poids de nature est
toujours ignoré, même des plus grands maîtres.
C’est là un mystère qui relève de Dieu seul et dont
l’intelligence demeure inaccessible à l’homme.
L’OEuvre débute et s’achève par les poids de
l’art ; ainsi l’alchimiste, préparant la voie, incite la
nature à commencer et à parfaire ce grand labeur.
Mais, entre ces deux extrémités, l’artiste n’a point
à se servir de la balance, le poids de nature
intervenant seul. A telle enseigne que la
fabrication du mercure commun, celle du mercure
philosophique, les opérations connues sous le
terme d’imbibitions, etc., se font sans qu’il soit
possible de savoir, — même approximativement, —
quelles sont les quantités retenues ou
décomposées, quel est le coefficient d’assimilation
de la base, de même que la proportion des esprits.
C’est ce que le Cosmopolite laisse entendre
lorsqu’il dit que le mercure ne prend pas plus de
soufre qu’il n’en peut absorber et retenir. En
d’autres termes, la proportion de matière
assimilable, dépendant directement de l’énergie
métallique propre, reste toujours variable et ne
saurait s’évaluer. Tout l’ouvrage est donc soumis
aux qualités, naturelles ou acquises, tant de
l’agent que du sujet initial. Or, en supposant même
l’agent obtenu avec un maximum de vertu, — ce
qui est rarement atteint, — la matière basique,
telle que nous l’offre la nature, est fort éloignée
d’être constamment égale et semblable à ellemême.
Nous dirons à ce propos, pour en avoir
souvent contrôlé (254) l’effet, que l’assertion des
auteurs fondée sur certaines particularités
externes, — taches jaunes, efflorescences, plaques
ou points rouges, — ne mérite guère d’être prise en
considération. La région minière pourrait plutôt
fournir quelques indications sur la qualité
recherchée, quoique plusieurs échantillons,
prélevés dans la masse du même gîte, révèlent
parfois entre eux de notables différences.
Ainsi s’expliquera-t-on, sans recourir aux
influences abstraites ni aux interventions
mystiques, que la pierre philosophale, en dépit
d’un travail régulier, conforme aux nécessités
naturelles, ne laisse jamais entre les mains de
l’ouvrier un corps de puissance égale, d’énergie
transmutatoire en rapport direct et constant avec
la quantité de matières mises en oeuvre.
IV
Voici, à notre avis, le chef-d’oeuvre de Michel
Colombe et la pièce capitale du tombeau des

FULCANELLI - 61 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Carmes. « A elle seule, écrit Léon Palustre1, cette
statue de la Force suffirait à la gloire d’un homme,
et l’on ne peut se défendre, en la contemplant,
d’une vive et profonde émotion. » La majesté de
l’attitude, la noblesse de l’expression, la grâce du
geste, — que l’on souhaiterait plus vigoureux, —
sont autant de (255) caractères révélateurs d’une
maîtrise consommée, d’une incomparable habileté
de facture.
Le chef couvert d’un morion plat, au mufle de
lion en tête, le buste revêtu du harcelet finement
ciselé, la Force soutient une tour de la main gauche
et, de la droite, en arrache, — non un serpent
comme le portent la plupart des descriptions, —
mais un dragon ailé, qu’elle étrangle en lui serrant
le col. Une ample draperie aux longues franges,
dont les replis portent sur les avant-bras, forme
une boucle dans laquelle passe l’une de ses
extrémités. Cette draperie, qui, dans l’esprit du
statuaire, devait recouvrir l’emblématique Vertu,
vient confirmer ce que nous avons dit
précédemment. De même que la Justice, la Force
apparaît dévoilée (pl. XXXVIII).
Fille de Jupiter et de Thémis, soeur de la
Justice et de la Tempérance, les Anciens
l’honoraient comme une divinité, sans toutefois
agrémenter ses images des attributs singuliers que
nous lui voyons présenter aujourd’hui. Dans
l’antiquité grecque, les statues d’Hercule, avec la
massue du héros et la peau de lion de Némée,
personnifiaient à la fois la force physique et la
force morale. Les Egyptiens, eux, la représentaient
par une femme de complexion puissante, ayant
deux cornes de taureau sur la tête et un éléphant à
son côté. Les modernes l’expriment de façons très
diverses. Botticelli la voit comme une femme
robuste, simplement assise sur un trône ; Rubens
lui adjoint un écu à figure de lion, ou la fait suivre
d’un lion. Gravelot la montre écrasant des vipères,
une peau de lion jetée sur les (256) épaules, le
front ceint d’une branche de laurier et tenant un
faisceau de flèches, tandis qu’à ses pieds sont des
couronnes et des sceptres. Anguier, dans un basrelief
du tombeau de Henri de Longueville
(Louvre), se sert, pour définir la Force, d’un lion
dévorant un sanglier. Coysevox (balustrade de la
cour de marbre à Versailles) la revêt d’une peau de
lion et lui fait porter un rameau de chêne d’une
main, et la base d’une colonne de l’autre. Enfin,
parmi les bas-reliefs qui décorent le péristyle de
l’église Saint-Sulpice, la Force est figurée armée de
l’épée flamboyante et du bouclier de la Foi.
En toutes ces figures et en quantité d’autres
dont l’énumération serait fastidieuse, on ne trouve
point d’analogie, sous le rapport des attributs,
avec celles de Michel Colombe et des sculpteurs de
son temps. La belle statue du tombeau des Carmes
prend, de ce fait, une valeur spéciale et devient
1 Léon Palustre, Les Sculpteurs français de la
Renaissance : Michel Colombe. Gazette des Beaux-
Arts, 2e période, t. XXIX, mai-juin 1884.
pour nous la meilleure traduction du symbolisme
ésotérique.
On ne peut raisonnablement nier que la tour, si
importante dans la fortification médiévale,
renferme un sens nettement défini, quoique nous
n’ayons pu en découvrir nulle part d’interprétation.
Quant au dragon, on connaît mieux sa double
expression : au point de vue moral et religieux,
c’est la traduction de l’esprit du mal, démon,
diable ou Satan ; pour le philosophe et l’alchimiste,
il a toujours servi à représenter la matière
première, volatile et dissolvante, autrement
appelée mercure commun. Hermétiquement, on
peut donc considérer la tour comme l’enveloppe,
le refuge, l’asile protecteur, — les minéralogistes
diraient la gangue ou la minière, — du dragon
mercuriel. C’est d’ailleurs la signification du mot
grec purgoV, tour, asile, refuge. L’interprétation
serait encore plus complète si l’on assimilait à
l’artiste la femme qui extirpe le monstre de son
repaire, et son geste mortel au but qu’il doit se
proposer dans cette pénible et dangereuse
opération. Ainsi, du moins, pourrions-nous trouver
une explication satisfaisante et pratiquement
vraie, du sujet allégorique servant à révéler le côté
ésotérique de la Force. Mais il nous faudrait
supposer connue la science secrète à laquelle se
réfèrent ces attributs. Or, notre statue se charge
elle-même de nous renseigner à la fois sur sa
portée symbolique et sur les branches connexes de
ce tout qu’est la sagesse, figurée par l’ensemble
des Vertus cardinales. Si l’on avait demandé au
grand initié que fut François Rabelais quelle était
son opinion, celui-ci eût certainement répondu, par
la voix d’Epistémon2, que tour de fortification ou
de chasteau fort c’est autant dire que tour de
force ; et tour de force réclame « couraige,
sapience et puissance : couraige, pource que
dangier y a ; sapience, car deuë connoissance y est
nécessairment requise ; puissance, car cil qui
oncques ne peult, rien entreprendre ne doibt. »
D’autre part, la cabale phonétique, qui fait du mot
français tour l’équivalent de l’attique touroV,
vient compléter la signification pantagruélique du
tour de force3. En effet touroV est mis et employé
pour (258) to oroV ; to (lequel, ce qui), oroV (but,
terme, objet que l’on se propose) marquant ainsi
la chose qu’il faut atteindre, ce qui est le but
2 Le mot grec ’Episthmwn signifie savant, qui est
instruit de, habile à ; racine epistamai, savoir,
connaître, examiner, penser.
3 L’ouvrage capital de Rabelais, intitulé Pantagruel, est
entièrement consacré à l’exposition burlesque et
cabalistique des secrets alchimiques, dont le
pantaguélisme embrasse l’ensemble et constitue la
doctrine scientifique. Pantagruel est formé d’un
assemblage de trois mots grecs : panta, mis pour pan
th, complètement, de manière absolue ; guh,
chemin ; elh, la lumière solaire. Le héros
gigantesque de Rabelais exprime donc la
connaissance parfaite du chemin solaire, c’est-à-dire
de la voie universelle.

FULCANELLI - 62 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

proposé. Rien, on le voit, ne saurait mieux convenir
à l’expression figurée de la pierre des philosophes,
dragon enclos en sa forteresse, dont l’extraction
fut toujours tenue pour un véritable tour de force.
L’image d’ailleurs, est parlante ; car si l’on
éprouve quelque peine à comprendre comment le
dragon, robuste et volumineux, ait pu résister à la
compression exercée entre les parois de son étroite
prison, on ne saisit pas davantage par quel miracle
il passe tout entier à travers une simple lézarde de
la maçonnerie. Là encore se reconnaît la version du
prodige, du surnaturel et du merveilleux.
Signalons enfin que la Force porte encore
d’autres empreintes de l’ésotérisme qu’elle
reflète. La tresse, nommée en grec seira, est
adoptée pour figurer l’énergie vibratoire, parce
que, chez les anciens peuples hellénique, le soleil
s’appelait seir. Les écailles imbriquées sur la
gorgerette du halecret sont celles du serpent,
autre emblème du sujet mercuriel et (259) réplique
du dragon, écailleux lui aussi. Des écailles de
poisson, disposées en demi-cercle, décorent
l’abdomen et évoquent la soudure, au corps
humain, d’une queue de sirène. Or, la sirène,
monstre fabuleux et symbole hermétique, sert à
caractériser l’union du soufre naissant, qui est
notre poisson, et du mercure commun, appelé
vierge, dans le mercure philosophique ou sel de
sagesse. Le même sens nous est fourni par la
galette des rois, à laquelle les Grecs donnaient le
même nom qu’à la lune : selhnh ; ce mot, formé
des racines selaV, éclat, et elh, lumière solaire,
avait été choisi par les initiés pour montrer que le
mercure philosophique tire son éclat du soufre,
comme la lune reçoit sa lumière du soleil. Une
raison analogue fit attribuer le nom de seirhn,
sirène, au monstre mythique résultant de
l’assemblage d’une femme et d’un poisson ; seirhn
, terme contracté de seir, soleil, et de mhnh, lune,
indique également la matière lunaire combinée à la
substance sulfureuse solaire. C’est donc une
traduction identique à celle du gâteau des rois,
revêtu du signe de la lumière et de la spiritualité,
— la croix, — témoignage de l’incarnation réelle du
rayon solaire, émané du père universel, dans la
matière grave, matrice de toutes choses, et terra
inanis et vacua de l’Ecriture.
V
« Coiffé en matrone avec le gorgial », — ainsi
s’exprime Dubuisson-Aubenay dans son Itinéraire
(260) en Bretagne, en 1636, — la Tempérance de
Michel Colombe est pourvue d’attributs semblables
à ceux qui lui sont assignés par Cochin. Suivant ce
dernier, elle est « habillée de vêtements simples,
un mors avec sa bride dans une main, et, dans
l’autre, le pendule d’une horloge ou le balancier
d’une montre. » D’autres figures la présentent
tenant un frein ou une coupe. « Assez souvent, dit
Noël, elle paraît appuyée sur un vase renversé,
avec un mors dans sa main, ou mélangeant du vin
avec de l’eau. L’éléphant, qui passe pour l’animal
le plus sobre, est son symbole. Ripa en donne deux
emblèmes : l’un, d’une femme avec une tortue sur
la tête, qui tient un frein et de l’argent ; l’autre,
d’une femme dans l’action de tremper, avec des
tenailles, un fer rouge dans un vase plein d’eau. »
De la main gauche, notre statue supporte la
boîte ouvragée d’une petite horloge à poids, du
modèle usité au XVIe siècle. On sait que les cadrans
de ces appareils ne possédaient qu’une seule
aiguille, ainsi qu’en témoigne cette belle figure de
l’époque. L’horloge, qui sert à mesurer le temps,
est prise pour l’hiéroglyphe du temps lui-même et
regardée, ainsi que le sablier, comme l’emblème
principal du vieux Saturne (pl. XXXIX).
Certains observateurs un peu superficiels ont
cru reconnaître une lanterne dans l’horloge,
aisément identifiable pourtant, de la Tempérance.
L’erreur ne modifierait guère la signification
profonde du symbole, car le sens de la lanterne
complète celui de l’horloge. En effet, si la lanterne
éclaire parce qu’elle porte la lumière, l’horloge
apparaît comme la (262) dispensatrice de cette
lumière, laquelle n’est point reçue d’un jet, mais
peu à peu, progressivement, au cours des ans et
avec l’aide du temps. Expérience, lumière, vérité
sont des synonymes philosophiques ; or, rien, sinon
l’âge, ne peut permettre d’acquérir l’expérience,
la lumière et la vérité. Aussi figure-t-on le Temps,
seul maître de la sagesse, sous l’aspect d’un
vieillard, et les philosophes dans l’attitude sénile
et lasse d’hommes ayant longtemps travaillé à
l’obtenir. C’est cette nécessité du temps ou de
l’expérience que souligne François Rabelais, dans
son Addition au dernier chapitre du cinquième livre
de Pantagruel, lorsqu’il écrit : « Quand donc vos
philosophes, Dieu guidant, accompagnant à
quelque claire lanterne, se adonneront à
soigneusement rechercher et investiguer (et de
ceste qualité sont Herodote et Homere appelés
Alphestes1, c’est-à-dire rechercheurs et
inventeurs), trouveront vraye estre la response
faicte par le sage Thales à Amasis, roy des
Ægyptiens, quand, par luy interrogé en quelle
chose plus estoit de prudence, respondit : On
temps ; car par temps ont esté et par temps seront
toutes choses latentes inventées ; et c’est la cause
pourquoy les anciens ont appelé Saturne le Temps,
pere de Verité, et Verité fille du Temps.
Infailliblement aussi trouveront tout le sçavoir, et
d’eux et de leurs prédécesseurs, à peine estre la
minime partie de ce qui est et ne le sçavent. »
(262)
Mais la portée ésotérique de la Tempérance gît
tout entière dans la bride qu’elle tient de la main
droite. C’est avec la bride que l’on dirige le
1 En grec, aljhsthr ou aljhsthV, signifie inventeur,
industrieux, de aljh découverte, qui a donné le
verbe aljanw imaginer, trouver en cherchant.

FULCANELLI - 63 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

cheval ; par le moyen de cette pièce, le cavalier
impose à sa monture l’orientation qui lui plaît. On
peut aussi considérer la bride comme l’instrument
indispensable, le médiateur placé entre la volonté
du cavalier et la marche du cheval vers l’objectif
proposé. Ce moyen, dont on a choisi l’image parmi
les parties constituantes du harnais, est désigné en
hermétisme par le nom de cabale. De sorte que les
expressions spéciales de la bride, celle de frein et
celle de direction, permettent d’identifier et de
reconnaître, sous une seule forme symbolique, la
Tempérance et la Science cabalistique.
A propos de cette science, une remarque
s’impose, et nous la croyons d’autant plus fondée
que l’étudiant non prévenu assimile volontiers la
cabale hermétique au système d’interprétation
allégorique que les Juifs prétendent avoir reçu par
tradition, et qu’ils dénomment Kabbale. En fait, il
n’y a rien de commun entre les deux termes, sinon
leur prononciation. La kabbale hébraïque ne
s’occupe que de la Bible ; elle est donc strictement
limitée à l’exégèse et à l’herméneutique sacrées.
La cabale hermétique s’applique aux livres, textes
et documents des sciences ésotériques de
l’antiquité, du moyen âge et des temps modernes.
Tandis que la kabbale hébraïque n’est qu’un
procédé basé sur la décomposition et l’explication
de chaque mot ou de chaque lettre, la cabale
hermétique, au contraire, est une véritable
langue. Et, comme la grande majorité des traités
(263) didactiques de sciences anciennes sont
rédigés en cabale, ou qu’ils utilisent cette langue
dans leurs passages essentiels ; que le grand Art
lui-même, selon le propre aveu d’Artephius, est
entièrement cabalistique, le lecteur n’en peut rien
saisir s’il ne possède au moins les premiers
éléments de l’idiome secret. Dans la kabbale
hébraïque, trois sens peuvent être découverts en
chaque mot sacré ; d’où trois interprétations ou
kabbales différentes. La première, dite Gématria,
comporte l’analyse de la valeur numérale ou
arithmétique des lettres composant le mot ; la
seconde, nommée Notarikon, établit la
signification de chaque lettre considérée
séparément ; la troisième, ou Thémurah (c’est-àdire
changement, permutation), emploie certaines
transpositions de lettres. Ce dernier système, qui
paraît avoir été le plus ancien, date de l’époque où
florissait l’école d’Alexandrie, et fut crée par
quelques philosophes juifs soucieux d’accommoder
les spéculations des philosophies grecque et
orientale avec le texte des livres saints. Nous ne
serions pas autrement surpris que la paternité de
cette méthode pût revenir au juif Philon, dont la
réputation fut grande au commencement de notre
ère, parce que c’est lui le premier philosophe cité
comme ayant tenté d’identifier une religion
véritable avec la philosophie. On sait qu’il essaya
de concilier les écrits de Platon et les textes
hébreux, en interprétant ceux-ci allégoriquement,
ce qui concorde parfaitement avec le but poursuivi
par la kabbale hébraïque. Quoi qu’il en soit,
d’après les travaux d’auteurs fort sérieux, on ne
saurait assigner au système juif une date très (264)
antérieure à l’ère chrétienne, en reculant même le
point de départ de cette interprétation jusqu’à la
version grecque des Septante (238 av. J. C.). Or, la
cabale hermétique était employée, longtemps
avant cette époque, par les pythagoriciens et les
disciples de Thalès de Milet (640-560), fondateur
de l’école ionienne : Anaximandre, Phérécyde de
Syros, Anaximène de Milet, Héraclite d’Ephèse,
Anaxagore de Clazomène, etc., en un mot, par tous
les philosophes et les savants grecs, ainsi qu’en
témoigne le papyrus de Leyde.
Ce que l’on ignore généralement aussi, c’est
que la cabale contient et conserve l’essentiel de la
langue maternelle des Pélasges, langue déformée,
mais non détruite, dans le grec primitif ; langue
mère des idiomes occidentaux, et particulièrement
du français, dont l’origine pélasgique s’avère de
manière incontestable ; langue admirable, qu’il
suffit de connaître quelque peu pour aisément
retrouver, dans les divers dialectes européens, le
sens réel dévié, par le temps et les migrations des
peuples, du langage originel.
A l’inverse de la kabbale juive, crée de toute
pièce afin de voiler, sans aucun doute, ce que le
texte sacré avait de trop clair, la cabale
hermétique est une précieuse clef, permettant à
qui la possède d’ouvrir les portes des sanctuaires,
de ces livres fermés que sont les ouvrages de
science traditionnelle, d’en extraire l’esprit, d’en
saisir la signification secrète. Connue de Jésus et
de ses Apôtres (elle devait malencontreusement
provoquer le premier reniement de saint Pierre), la
cabale était (265) employée au moyen âge par les
philosophes, les savants, les littérateurs, les
diplomates. Chevaliers d’ordre et chevaliers
errants, troubadours, trouvères et ménestrels,
étudiants-touristes de la fameuse école de magie
de Salamanque, que nous appelons Vénusbergs
parce qu’ils disaient venir de la montagne de
Vénus, discutaient entre eux dans la langue des
dieux, dite encore gaye-science ou gay-scavoir,
notre cabale hermétique1. Elle porte, d’ailleurs, le
nom et l’esprit de la Chevalerie, dont les ouvrages
mystiques de Dante nous ont révélé le véritable
caractère. Le latin caballus et le grec caballhV
signifient tous deux cheval de somme ; or, notre
cabale soutient réellement le poids considérable, la
somme des connaissances antiques et de la
chavalerie ou cabalerie médiévale, lourd bagage de
vérités ésotériques transmis par elle à travers les
âges. C’était la langue secrète des cabaliers,
cavaliers ou chevaliers. Initiés et intellectuels de
l’antiquité en avaient tous la connaissance. Les uns
et les autres, afin d’accéder à la plénitude du
1 Ces étudiants voyageurs portaient autour du coup, en
signe de reconnaissance et d’affiliation, un filet
jaune, de laine ou de soie tricotée, ainsi qu’en font
foi le Liber Vagabundorum, paru vers 1510, attribué à
Thomas Murner ou à Sébastien Brant, et le Schimpf
und Ernst, daté de 1519.

FULCANELLI - 64 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

savoir, enfourchaient métaphoriquement la cavale,
véhicule spirituel dont l’image type est le Pégase
ailé des poètes helléniques. Lui seul facilitait aux
élus l’accès des régions inconnues ; il leur offrait la
possibilité de tout voir et de tout comprendre, à
travers l’espace et le temps, l’éther et la lumière…
Pégase, en grec PhgasoV, tire son (268) nom du
mot phgh, source, parce qu’il fit, dit-on, jaillir
d’un coup de pied la fontaine Hippocrène ; mais la
vérité est d’un autre ordre. C’est parce que la
cabale fournit la cause, donne le principe, révèle la
source des sciences, que son hiéroglyphe animal a
reçu le nom spécial et caractéristique qu’il porte.
Connaître la cabale, c’est parler la langue de
Pégase, la langue du cheval, dont Swift indique
expressément, dans l’un de ses Voyages
allégoriques, la valeur effective et la puissance
ésotérique.
Langue mystérieuse des philosophes et disciples
d’Hermès, la cabale domine toute la didactique de
l’Ars magna, comme le symbolisme en embrasse
toute l’iconographie. Art et littérature offrent ainsi
à la science cachée l’appoint de leurs propres
ressources et de leurs facultés d’expression. En
fait, et malgré leur caractère particulier, leur
technique distincte, la cabale et le symbolisme
empruntent des voies différentes pour arriver au
même but et pour se confondre dans le même
enseignement. Ce sont les deux colonnes
maîtresses, dressées sur les pierres d’angle des
fondations philosophiques, qui supportent le
fronton alchimique du temple de la sagesse.
Tous les idiomes peuvent donner asile au sens
traditionnel des mots cabalistiques, parce que la
cabale, dépourvue de texture et de syntaxe,
s’adapte facilement à n’importe quel langage, sans
en altérer le génie spécial. Elle apporte aux
dialectes constitués la substance de sa pensée,
avec la signification originelle des noms et des
qualités. De sorte qu’une langue quelconque reste
toujours susceptible de la véhiculer, de
l’incorporer et, conséquemment, de (269) devenir
cabalistique par la double acceptation qu’elle
prend de ce chef.
En dehors de son rôle alchimique pur, la cabale
a servi de truchement dans l’élaboration de
plusieurs chefs-d’oeuvre littéraires, que beaucoup
de dilettantes savent apprécier, sans toutefois
soupçonner quels trésors ils dissimulent sous
l’agrément, le charme ou la noblesse du style.
C’est que les auteurs, — qu’ils aient nom Homère,
Virgile, Ovide, Platon, Dante ou Goethe, — furent
tous de grands initiés. Ils écrivirent leurs immortels
ouvrages non pas tant pour laisser à la postérité
d’impérissables monuments du génie humain que
pour l’instruire des sublimes connaissances dont ils
étaient les dépositaires et qu’ils se devaient de
transmettre dans leur intégrité. C’est ainsi que
nous devons juger, en dehors des maîtres déjà
cités, les artisans merveilleux des poèmes de
chevalerie, chansons de geste, etc., appartenant
au cycle de la Table ronde et du Graal ; les oeuvres
de François Rabelais et celles de Cyrano Bergerac ;
le Don Quichotte de Michel Cervantes ; les Voyages
de Gulliver, de Swift ; le Songe de Poliphile, de
Francisco Colonna ; les Contes de ma mère l’Oie,
de Perrault ; les Chansons du Roy de Navarre, de
Thibault de Champagne ; le Diable prédicateur,
curieux ouvrage espagnol dont nous ne connaissons
point l’auteur, et quantité d’autres oeuvres qui,
pour être moins célèbres, ne leur sont inférieures
ni en intérêt ni en science.
Nous bornerons là cet exposé de la cabale
solaire, n’ayant pas reçu licence d’en faire un
traité complet ni d’enseigner quelles en sont les
règles. Il nous (270) suffit d’avoir signalé la place
importante occupée par elle dans l’étude des
« secrets de nature » et la nécessité pour le
débutant d’en retrouver la clef. Mais, afin de lui
être utile dans la mesure du possible, nous
donnerons, à titre d’exemple, la version en langage
clair d’un texte cabalistique original de Naxagoras1.
Souhaitons que le fils de science y découvre la
manière d’interpréter les livres scellés, et sache
tirer parti d’un enseignement aussi peu voilé. Dans
son allégorie, l’Adepte s’est efforcé de décrire la
voie ancienne et simple, la seule que suivaient,
autrefois, les vieux maîtres alchimistes.
1 Cet opuscule se trouve inséré à la fin du traité de
Naxagoras, intitulé Alchymia denudata. Nous en
avons fait la version d’après une traduction française
manuscrite exécutée sur l’ouvrage original écrit en
langue allemande.

FULCANELLI - 65 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Traduction francaise du
XVIIIe siècle,
du texte original allemand
du Naxagoras.
Description
bien détaillée du Sable d’Or qu’on trouve
auprès de Zwickau, en Misnie aux environs de
Niederhihendorff,
et d’autres lieux voisins,
par
J. N. V. E. J. E.
ac. 5 Pct. ALC.
1715.
(271) Il y aura bientôt deux ans qu’un homme
de ces mines eut, d’une tierce personne, un
petit extrait d’un manuscrit in-quarto, épais
d’un pouce, et qui venoit d’ailleurs de deux
autres voyageurs italiens qui s’y nommoient
ainsy.
Il y avoit déja longtemps que cet extrait avoit
été bien examiné par M. N. N., parce que le
dernier comptoit faire beaucoup par la
baguette divinatoire. Enfin, il parvint à toucher
des mains ce qu’il cherchoit. Voicy l’extrait de
ce manuscrit.
I. Un bourg, nommé Hartsmanngrünn, près de
Zwickau. Sous le bourg, il y a beaucoup de
bons grains. La mine y est en veines.
II. Kohl-Stein, proche de Zwickau. Il y a une
bonne veine de graviers et de marcassites de
plomb. Derrière, à Gabel, il y a un forgeron
appelé Morgen-Stern, qui sçait où il y a une
bonne mine, et un conduit sou-terrain, où il y a
des crevasses que l’on y a faites. Il y a dedans
des congellations jaunes et le métal est
malléable.
(272) III. En allant de Schneeberg au château
nommé Wissembourg, il y a un peu d’eau qui
en coule, vers la montagne ; elle tombe dans le
Mulde, vis-à-vis de cette eau, on trouve un
vivier près de la rivière, et au delà de ce vivier,
il y a un peu d’eau où l’on trouve une
marcassite qui peut bien dédommager de la
peine qu’on aura prise d’y aller.
Version française,
en langage clair,
du texte cabalistique
de Naxagoras.
Description
bien détaillée de la manière d’extraire, de
libérer l’Esprit de l’Or, enclos dans la matière
minérale vile, à dessein d’en édifier le Temple
sacré de la Lumière1 et de découvrir d’autres
secrets analogues,
par
J. N. V. E. J. E.
comprenant cinq points
d’Alchimie.
1715.
Il y aura bientôt deux ans qu’un ouvrier, habile
dans l’art métallique, obtint, par un troisième
agent2, un extrait des quatre éléments,
manuellement obtenu en assemblant deux
mercures de même origine, que leur excellence
a fait qualifier de romains, et qui se sont
toujours nommés ainsi.
Par cet extrait, connu de l’antiquité et bien
étudié des Modernes, on peut réaliser de
grandes choses, pourvu que l’on ait reçu
l’illumination de l’Esprit-Saint. C’est alors qu’on
parvient à toucher des mains ce que l’on
cherche. Voici la technique manuelle de cet
extrait.
I. Une scorie surnage l’assemblage formé par le
feu, des parties pures de la Matière minérale
vile. Sous la scorie, on trouve une eau friable
granuleuse. C’est la veine ou la matrice
métallique.
II. Telle est la Pierre Kohl3, concrétion des
parties pures du fumier ou Matière minérale
vile. Veine friable et granuleuse, elle naît du
fer, de l’étain et du plomb. Elle seule porte
l’empreinte du Rayon solaire. C’est elle l’artisan
expert dans l’art de travailler l’acier. Les sages
l’appellent Etoile du Matin. Elle sait ce que
cherche l’artiste. C’est le chemin souterrain qui
mène à l’or jaune, malléable et pur. Chemin
rude et coupé de crevasses, d’obstacles.
III. Ayant cette pierre, dite Montagne de la
Tenaille4, montez vers la Forteresse blanche.
C’est l’eau vive, qui tombe du corps désagrégé,
en poudre impalpable, sous l’effet d’une
trituration naturelle comparable à celle de la
Meule. Cette eau vive et blanche s’agglomère
au centre, en une pierre cristalline, de couleur
semblable au fer étamé, et qui peut
grandement dédommager de la peine qu’exige
l’opération.
1 C’est ainsi que l’on nomme la pierre philosophale,
notre microcosme, par rapport au temple de
Jérusalem, figure de l’univers ou macrocosme.
2 Le feu secret.
3 Dite encore Alcohol, Eau de vie des sages : c’est la
pierre de feu de Basile Valentin.
4 A cause de sa signature. Tenaille, en grec, se dit labi
V, de lambanw, prendre, obtenir, recueillir, et aussi
concevoir, devenir grosse.

FULCANELLI - 66 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

IV. A Kauner-Zehl, sur la montagne de Gott, à
deux lieues de Schoneck, il y a un excellent
sable de cuivre.
V. A Grals, dans Voigtland, au-deesous de
Schloss-berg, il y a un jardin où se trouve une
riche mine d’or, ainsy que j’en ay averti depuis
peu.
Remarqués bien.
VI. Entre Werda et Laugenberndorff, il y a un
vivier que l’on appelle Mansteich. Au-dessous
de ce vivier se voit une ancienne fontaine, au
bas de la prairie. Dans cette fontaine, l’on
trouve des grains d’or qui sont très bons.
(273) VII. Dans le bois de Werda, il y a un fossé,
qu’on appelle le Langgrab. En allant au haut de
ce fossé, l’on trouve, dans le fossé même, une
fosse. Avancés dans cette fosse la longueur
d’une aulne vers la montagne, vous trouverés
une veine d’or de la longueur d’un empan.
VIII. A Hundes-Hubel se trouve une fosse où il y
a des grains d’or en masse. Cette fosse est
dans le bourg, près d’une fontaine où le peuple
va chercher de l’eau pour boire.
IX. Après avoir fait différents voyages à
Zwickau, à la petite ville de Schlott, à Saume, à
Crouzoll, nous nous arrêtâmes à Brethmullen,
où ce lieu étoit autrefois situé. Au chemin qui
conduisoit autrefois à Weinburg, qu’on appelle
Barenstein, vis-à-vis ou vers la montagne, en
allant à Barenstein, par derrière, vis-à-vis le
couchant, à la fibula,… qui y étoit autrefois, il y
a un vieux puits dans lequel il y a une veine qui
le traverse. Elle est forte et bien riche en bon or
de Hongrie et quelquefois même en or d’Arabie.
La marque de la veine est sur quatre de
sépareurs de métaux Auff-seigers vier, et il est
écrit auprès Auff-seigers eins. C’est une vray
teste de veine.
IV. Ce sel lumineux et cristallin, premier être du
Corps divin, se formera, dans un second lieu,
en verre cuivré. C’est notre cuivre ou laiton, et
le lion vert.
V. Ce sable, calciné, donnera sa teinture au
rameau d’or. La jeune pousse du soleil naîtra
dans la Terre de feu. C’est la substance brûlée
de la pierre, roche fermée du jardin1 où
mûrissent nos fruits d’or, ainsi que je m’en suis
assuré depuis peu. Remarquez bien ceci.
VI. Entre ce produit et le second, plus fort et
meilleur, il est utile de retourner à l’Etang de la
Lumière morte2, par l’extrait remis dans sa
matière originelle. Vous retrouverez l’eau vive,
dilatée, sans consistance. Ce qui en proviendra
est l’antique Fontaine3, génératrice de vigueur,
capable de changer en grains d’or les métaux
vils.
VII. Dans la Forêt verte se cache le fort, le
robuste et le meilleur de tous4. Là aussi se
trouve l’Etang de l’Ecrevisse5. Poursuivez : la
substance se séparera d’elle-même.
Laissez le fossé : sa source est au fond
d’une grotte où se développe la pierre incluse
dans sa minière.
VIII. Dans l’augmentation, en réitérant, vous
verrez la source remplie de granulations
brillantes et d ‘or pur. Elle est en scorie ou
gangue enfermant la Fontaine d’eau sèche,
génératrice d’or, que le peuple métallique boit
avidement.
IX. Après différents essais sur la matière vile,
jusqu’à la couleur jaune, ou fixation du corps,
puis de là au Soleil couronné, il nous faut fallut
attendre que la matière se fût entièrement
cuite dans l’eau, selon la méthode de jadis.
Cette longue coction, suivie autrefois,
conduisait au Château lumineux ou Forteresse
brillante, qui est cette pierre lourde, occident
qu’atteint, sans le dépasser, notre manière
propre6,… car la vérité sort du puits antique de
cette teinture puissante, riche en semence d’or,
aussi pur que l’or de Hongrie et quelque fois
même que l’or d’Arabie. Le signe, formé de
quatre rayons, désigne et scelle le réducteur
minéral. C’est la plus grande de toutes les
teintures.
1 Le Jardin des Hespérides.
2 Seconde putréfaction, caractérisée par la coloration
violette, indigo ou noire.
3 La Fontaine de Jouvence, d’abord Médecine
universelle puis Poudre de projection.
4 Cf. Cosmopolite. Le roi de l’art se trouve caché
« dans la forêt verte de la nymphe Vénus ».
5 Constellation du Zodiaque des philosophes, signe de
l’augmentation du feu.
6 Symbole graphique du Vitriol philosophique. Les
points de suspension figurent dans l’original.

FULCANELLI - 67 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

Mais afin de clore, sur une note moins austère,
cette étude du langage secret désigné sous le nom
de cabale hermétique ou solaire, nous montrerons
jusqu’où peut aller la crédulité historique,
lorsqu’une ignorance aveugle permet d’attribuer à
certains personnages ce qui n’a jamais appartenu
qu’à l’allégorie et à la légende. Les faits
historiques que nous offrons à la méditation du
lecteur sont ceux d’un monarque de l’antiquité
romaine. Nous n’aurons guère besoin d’en révéler
les particularités saugrenues, ni d’en souligner
toutes les relations cabalistiques, tant celles-ci
s’avèrent évidentes et expressives.
Le fameux empereur romain Varius Avitus
Bassianus, salué par les soldats, — on ne sait trop
pourquoi, — sous les noms de Marcus Aurelius
Antoninus1, fut surnommé, — on ne le sait pas
davantage, — Elagabale ou Héliogabale2. « Né en
204, nous dit l’Encyclopédie, mort à Rome en 222,
il descendait d’une famille syrienne3, vouée au
culte du Soleil, à Emèse4. Lui-même fut, tout
jeune, grand-prêtre de ce dieu, qui était adoré
sous la forme d’une pierre noire5 et sous le nom
d’Elagabale. (275) On le prétendait fils de
Caracalla. Sa mère, Soemias6 fréquentait la cour et
était au-dessous de la calomnie. Quoiqu’il en soit,
la beauté du jeune grand-prêtre séduisit la légion
d’Emèse, qui le proclama Auguste à l’âge de
quatorze ans. L’empereur Macrin marcha contre
lui, mais fut battu et tué.
« Le règne d’Héliogabale ne fut que le triomphe
des superstitions et des débauches orientales. Il
n’est infamie ou cruauté que n’aient inventées ce
singulier empereur aux joues fardées, à la robe
traînante. Il avait amené à Rome sa pierre noire,
et forçait le Sénat et tout le peuple à lui rendre un
culte public. Ayant enlevé à Carthage la statue de
Coelestis, qui représentait la Lune, il en célébra en
grande pompe les noces avec sa pierre noire, qui
figurait le Soleil. Il créa un sénat de femmes,
épousa successivement quatre femmes, dont une
vestale, et rassembla un jour toutes les prostituées
1 Cabalistiquement, l’assemblage de la matière
première, de l’or olympique ou divin, et du mercure.
Ce dernier, dans les récits allégoriques, porte
toujours le nom d’Antoine, Antonin, Antolin, etc.,
avec l’épithète de pèlerin, messager ou voyageur.
2 Le Cheval du Soleil, celui qui porte la science, la
Cabale solaire.
3 Suria ou sisura, peau grossière revêtue de son
poil : la future toison d’or.
4 EmesV, vomissement : c’est la scorie du texte
précédent.
5 La pierre des philosophes, matière première, sujet de
l’art tiré du chaos originel, de couleur noire, mais
primum ens, formé par la nature, de la pierre
philosophale.
6 Quelques historiens la nomment Semiamira, — à demi
merveilleuse. A la fois vile et précieuse, abjecte et
recherchée, c’est la prostituée de l’OEuvre. La
sagesse lui fait dire d’elle-même Nigra sum sed
formosa (Je suis noire, mais je suis belle).
de Rome, auxquelles il adressa un discours sur les
devoirs de leur état. Les prétoriens massacrèrent
Héliogabale et jetèrent son corps au Tibre. Il avait
dix-huit ans et en avait régné quatre. »
Si ce n’est là de l’Histoire, c’est du moins une
belle histoire, toute pleine de « pantagruélisme ».
Sans faillir à sa mission ésotérique, elle eût
certainement, sous la plume alerte, le style chaud
et (276) coloré de Rabelais, énormément gagné en
saveur, en pittoresque et en turbulence.
VI
Avant d’être élevée à la dignité de Vertu
cardinale, la Prudence fut longtemps une divinité
allégorique à laquelle les Anciens donnaient une
tête à deux visages, — formule que notre statue
reproduit exactement et de la façon la plus
heureuse. Sa face antérieure offre la physionomie
d’une jeune femme au galbe très pur, et sa face
postérieure celle d’un vieillard dont le faciès, plein
de noblesse et de gravité, se prolonge dans les
ondes soyeuses d’une barbe de fleuve. Réplique de
Janus, fils d’Apollon, et de la nymphe Créuse,
cette admirable figure ne le cède aux trois autres
ni en majesté, ni en intérêt.
Debout, elle est représentée les épaules
couvertes de l’ample manteau du philosophe, qui
s’ouvre largement sur le corsage au chevron
gaufré. Un simple fichu lui protège la nuque ;
formé en coiffe autour du visage sénile, il vient se
nouer sur le devant, dégageant ainsi le cou
agrémenté d’un collier de perles. La jupe, aux plis
larges, est maintenue par une cordelière à gland,
d’aspect lourd, mais de caractère monacal. Sa
main gauche embrasse le pied d’un miroir convexe,
dans lequel elle semble éprouver quelque plaisir à
voir son image, tandis que la main droite tient
écartées les (277) les branches d’un compas à
pointes sèches. Un serpent, dont le corps apparaît
ramassé sur lui-même, expire à ses pieds (pl. XL).
Cette noble figure est pour nous une émouvante
et suggestive personnification de la Nature, simple,
féconde, multiple et variée sous les dehors
harmonieux, l’élégance et la perfection des formes
dont elle pare jusqu’à ses plus humbles
productions. Son miroir, qui est celui de la Vérité,
fut toujours considéré par les auteurs classiques
comme l’hiéroglyphe de la matière universelle, et
particulièrement reconnu entre eux pour le signe
de la substance propre du Grand OEuvre. Sujet des
sages, Miroir de l’Art sont des synonymes
hermétiques qui dérobent au vulgaire le nom
véritable du minéral secret. C’est dans ce miroir,
disent les maîtres, que l’homme voit la nature à
découvert. C’est grâce à lui qu’il peut connaître
l’antique vérité en son réalisme traditionnel. Car la
nature ne se montre jamais d’elle-même au
chercheur, mais seulement par l’intermédiaire de
ce miroir qui en garde l’image réfléchie. Et pour

FULCANELLI - 68 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

montrer expressément que c’est bien là notre
microcosme et le petit monde de sapience, le
sculpteur a façonné le miroir en lentille plan
convexe, laquelle possède la propriété de réduire
les formes en conservant les proportions
respectives. L’indication du sujet hermétique,
contenant en son minuscule volume tout ce que
renferme l’immense univers, apparaît donc voulue,
préméditée, imposée par une nécessité ésotérique
impérieuse, et dont l’interprétation n’est pas
douteuse. De sorte qu’en étudiant avec patience
cette unique (278) et primitive substance, parcelle
chaotique et reflet du grand monde, l’artiste peut
acquérir les notions élémentaires d’une science
inconnue, pénétrer dans un domaine inexploré,
fertile en découvertes, abondant en révélations,
prodigue de merveilles, et recevoir enfin
l’inestimable don que Dieu réserve aux âmes
d’élite : la lumière de sagesse.
Ainsi apparaît, sous le voile extérieur de la
Prudence, l’image mystérieuse de la vieille
alchimie, et sommes-nous, par les attributs de la
première, initiés aux secrets de la seconde.
D’ailleurs, le symbolisme pratique de notre science
tient dans l’exposé d’une formule comportant deux
termes, deux vertus essentiellement
philosophiques : la prudence et la simplicité.
Prudentia et Simplicitas, telle est la devise favorite
des maîtres Basile Valentin et Senior Zadith. L’un
des bois du traité de l’Azoth représente, en effet,
aux pieds d’Atlas, supportant la sphère cosmique,
un buste de Janus, — Prudentia, — et un jeune
enfant épelant l’alphabet, — Simplicitas. Mais,
tandis que la simplicité appartient surtout à la
nature, comme le premier et le plus important de
ses apanages, l’homme, au contraire, semble doué
de qualités groupées sous la dénomination globale
de prudence : prévoyance, circonspection,
intelligence, sagacité, expérience, etc. Et quoique
toutes réclament, pour atteindre leur perfection,
le secours et l’appui du temps, les unes étant
innées, les autres acquises, il serait possible de
fournir dans ce sens une raison vraisemblable du
double masque de la Prudence.
La vérité, moins abstraite, semble liée
davantage (279) au positivisme alchimique des
attributs de notre Vertu cardinale. Il est
généralement recommandé d’unir « un vieillard
sain et vigoureux avec une jeune et belle vierge ».
Dans ces noces chimiques, un enfant métallique
doit naître et recevoir l’épithète d’androgyne,
parce qu’il tient à la fois de la nature du soufre,
son père, et celle du mercure, sa mère. Mais en ce
lieu gît un secret que nous n’avons point découvert
chez les meilleurs et les plus sincères auteurs.
L’opération, ainsi présentée, paraît simple et fort
naturelle. Nous nous sommes portant trouvé arrêté
pendant plusieurs années par l’impossibilité d’en
rien obtenir. C’est que les philosophes ont
habilement soudé deux ouvrages successifs en un
seul, avec d’autant plus d’aisance qu’il s’agit
d’opérations semblables, conduisant à des résultats
parallèles. Quand les sages parlent de leur
androgyne, ils entendent désigner sous ce vocable
le composé artificiellement formé de soufre et de
mercure, mis en étroit contact, ou, suivant
l’expression chimique consacrée, simplement
combinés. Cela indique donc la possession
préalable d’un soufre et d’un mercure
précédemment isolés ou extraits, et non d’un corps
généré directement par la nature, à l’issue de la
conjonction du vieillard et de la jeune vierge. En
alchimie pratique, ce que l’on sait le moins, c’est
le commencement. Aussi, est-ce la raison pour
laquelle nous saisissons toutes les occasions qui
nous sont offertes de parler du début,
préférablement à la fin de l’OEuvre. Nous suivons
en cela le conseil autorisé de Basile Valentin,
lorsqu’il dit que « celui qui a la matière trouvera
(280) toujours un pot pour la cuire, et qui a de la
farine ne doit guère se soucier de pouvoir faire du
pain ». Or, la logique élémentaire nous conduit à
rechercher les géniteurs du soufre et du mercure,
si nous désirons obtenir, par leur union,
l’androgyne philosophique, autrement appelé
Rebis, Compositum de compositis, Mercure animé,
etc., propre matière de l’Elixir. De ces parents
chimiques du soufre et du mercure principes, l’un
reste toujours le même, et c’est la vierge mère ;
quant au vieillard, il doit, son rôle achevé, céder la
place à plus jeune que lui. Ainsi, ces deux
conjonctions engendreront chacune un rejeton de
sexe différent : le soufre, de complexion sèche et
ignée, et le mercure, de tempérament
« lymphatique et mélancolique ». C’est ce que
veulent enseigner Philalèthe et d’Espagnet en
disant que « notre vierge peut être mariée deux
fois, sans rien perdre de sa virginité ». D’autres
s’expriment de manière plus obscure et se
contentent d’assurer que « le soleil et la lune du
ciel ne sont pas les astres des philosophes ». On
doit comprendre par là que l’artiste ne trouvera
jamais les parents de la pierre, directement
préparés dans la nature, et qu’il devra former
d’abord le soleil et la lune hermétiques, s’il ne
veut être frustré du fruit précieux de leur alliance.
Nous croyons en avoir assez dit sur ce sujet. Peu de
paroles suffisent au sage, et ceux qui ont
longtemps travaillé sauront profiter de nos avis.
Nous écrivons pour tous, mais tous peuvent ne pas
être appelés à nous entendre, parce qu’il nous est
refusé de parler plus ouvertement. (281)
Replié sur lui-même, la tête renversée dans les
spasmes de l’agonie, le serpent, que nous voyons
figurer au pied de notre statue, passe pour être
l’un des attributs de la Prudence ; il est, dit-on, de
naturel fort circonspect. Nous ne le contestons
pas ; mais on conviendra que ce reptile, représenté
mourant, doit l’être pour la nécessité du
symbolisme, car son inertie ne lui permet point
d’exercer une telle faculté. Il est donc raisonnable
de penser que l’emblème comporte un autre sens,
très distinct de celui qu’on lui affecte. En
hermétisme, sa signification est analogue à celle du

FULCANELLI - 69 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

dragon, que les sages ont adopté comme l’un des
représentants du mercure. Rappelons le serpent
crucifié de Flamel, celui de Notre-Dame de Paris,
ceux du caducée, des crucifix de méditation (qui
sortent d’un crâne humain servant de base à la
croix divine), le serpent d’Esculape, l’Ouroboros
grec, — serpens qui caudam devoravit, — chargé de
traduire le circuit fermé du petit univers qu’est
l’OEuvre, etc. Or, tous ces reptiles sont morts ou
moribonds, depuis l’Ouroboros qui se dévore luimême,
jusqu’à ceux du caducée, tués d’un coup de
baguette, en passant par le tentateur d’Eve,
auquel la postérité de la femme écrasera la tête
(Genèse, III, 15). Tous expriment la même idée,
renferment la même doctrine, obéissent à la même
tradition. Et le serpent, hiéroglyphe du principe
alchimique primordial, peut justifier l’assertion des
sages, lesquels assurent que tout ce qu’ils
cherchent se trouve contenu dans le mercure. C’est
lui, véritablement, le moteur, l’animateur du grand
ouvrage, car il le (282) commence, l’entretient, le
perfectionne et l’achève. C’est lui le cercle
mystique dont le soufre, embryon du mercure,
marque le point central autour duquel il accomplit
sa rotation, traçant ainsi le signe graphique du
soleil, père de la lumière, de l’esprit et de l’or,
dispensateur de tous les biens terrestres.
Mais tandis que le dragon figure le mercure
écailleux et volatil, produit de la purification
superficielle du sujet, le serpent, dépourvu d’ailes,
demeure l’hiéroglyphe du mercure commun, pur et
mondé, extrait du corps de la Magnésie ou matière
première. C’est la raison pour laquelle certaines
statues allégoriques de la Prudence ont pour
attribut le serpent fixé sur un miroir. Et ce miroir,
signature du minéral brut fourni par la nature,
devient lumineux en réfléchissant la lumière, c’està-
dire en manifestant sa vitalité dans le serpent,
ou mercure, qu’il tenait caché sous son enveloppe
grossière. Ainsi, grâce à ce primitif agent vivant et
vivifiant, il devient possible de rendre la vie au
soufre des métaux morts. En exécutant l’opération,
le mercure, dissolvant le métal, s’empare du
soufre, l’anime et meurt en lui cédant sa vitalité
propre. C’est ce que les maîtres veulent enseigner
lorsqu’ils ordonnent de tuer le vif pour ressusciter
le mort, de corporifier les esprits et de réanimer
les corporifications. Possédant ce soufre vivant et
actif, qualifié de philosophique, afin de marquer sa
régénération, il suffira de l’unir, en proportion
convenable, au même mercure vivant, pour
obtenir, par l’interpénétration de ces principes
vivants, le mercure philosophique ou animé,
matière (283) de la pierre philosophale. Si l’on a
bien compris ce que nous nous sommes efforcés de
traduire plus haut, et que l’on rapproche ce qui est
dit ici, les deux premières portes de l’OEuvre seront
facilement ouvertes.
En résumé, celui qui possède une connaissance
assez étendue de la pratique remarquera que le
secret principal de l’ouvrage réside dans l’artifice
de la dissolution. Et comme il est nécessaire
d’exécuter plusieurs de ces opérations, —
différentes quant à leur but, semblables quant à
leur technique, — il existe autant de secrets
secondaires, lesquels, à proprement parler, n’en
forment réellement qu’un seul. Tout l’art se réduit
donc à la dissolution, tout dépend d’elle et de la
manière de l’effectuer. C’est là le secretum
secretorum, la clef du Magistère cachée sous
l’axiome énigmatique solve et coagula : dissous (le
corps) et coagule (l’esprit). Et cela se fait en une
seule opération comprenant deux dissolutions,
l’une violente, dangereuse, inconnue, l’autre
aisée, commode, d’un usage courant au
laboratoire.
Ayant décrit ailleurs la première de ces
dissolutions et donné, en style allégorique peu
voilé, les détails indispensables, nous n’y
reviendrons pas1. Mais, afin d’en préciser le
caractère, nous attirerons l’attention du laborieux
sur ce qui la distingue des opérations chimiques
comprises sous (286) le même vocable. Cette
indication pourra ne pas être inutile.
Nous avons dit, et le répétons, que l’objet de la
dissolution philosophique est l’obtention du soufre
qui, dans le Magistère, joue le rôle de formateur en
coagulant le mercure qui lui est adjoint, propriété
qu’il tient de sa nature ardente, ignée et
desséchante. « Toute chose sèche boit avidement
son humide », dit un vieil axiome alchimique. Mais
ce soufre, lors de sa première extraction, n’est
jamais dépouillé du mercure métallique avec
lequel il constitue le noyau central du métal,
appelé essence ou semence. D’où il résulte que le
soufre, conservant les qualités spécifiques du corps
dissous, n’est en réalité que la portion la plus pure
et la plus subtile de ce corps même. En
conséquence, nous sommes en droit de considérer,
avec la pluralité des maîtres, que la dissolution
philosophique réalise la purification absolue des
métaux imparfaits. Or, il n’est pas d’exemple,
spagyrique ou chimique, d’une opération
susceptible de donner un tel résultat. Toutes les
purifications de métaux traités par les méthodes
modernes ne servent qu’à les débarrasser des
impuretés superficielles les moins tenaces. Et
celles-ci, apportées de la mine ou entraînées à la
réduction du minerai, sont généralement peu
importantes. Au contraire, le procédé alchimique,
dissociant et détruisant la masse de matières
hétérogènes fixées sur le noyau, constitué de
soufre et de mercure très purs, ruine la majeure
partie du corps et la rend réfractaire à toute
réduction ultérieure. C’est ainsi, par exemple,
qu’un (287) kilogramme d’excellent fer de Suède,
ou de fer électrolytique, fournit une proportion de
métal radical, d’homogénéité et de pureté
1 Afin d’illustrer ces indications précieuses du Maître,
nous ajoutons, au second tome des Demeures
philosophales, la belle et si parlante composition du
Tres Precieux Don de Dieu, « escript par Georges
Aurach et peinct de sa propre main, l’an du Salut de
l’Humanité rachetée, 1415 » (pl. XLV).

FULCANELLI - 70 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

parfaites, variant entre 7 grammes 24 et 7
grammes 32. Ce corps, très brillant, est doué d’une
magnifique coloration violette, — qui est la couleur
du fer pur, — analogue, pour l’éclat et l’intensité,
à celle des vapeurs d’iode. On remarquera que le
soufre du fer, isolé, étant rouge incarnat, et son
mercure coloré en bleu clair, le violet provenant de
leur combinaison révèle le métal dans son
intégralité. Soumis à la dissolution philosophique,
l’argent abandonne peu d’impuretés, par rapport à
son volume, et donne un corps de couleur jaune
presque aussi belle que celle de l’or, dont il n’a
pas la forte densité. Déjà, et nous l’avons enseigné
au début de ce livre, la simple dissolution chimique
de l’argent dans l’acide azotique détache du métal
une minime fraction d’argent pur, de couleur d’or,
laquelle suffit à prouver la possibilité d’une action
plus énergique et la certitude du résultat qu’on en
peut attendre.
Nul ne saurait contester l’importance et la
prépondérance de la dissolution, tant en chimie
qu’en alchimie. Elle se place au premier rang des
opérations de laboratoire, et l’on peut dire que la
plupart des travaux chimiques sont sous sa
dépendance. En alchimie, l’OEuvre entier ne
comporte qu’une suite de diverses solutions. On ne
peut donc s’étonner de la réponse que fait
« l’Esprit de Mercure » à « Frère Albert » dans le
dialogue que Basile Valentin nous donne au livre
des Douze (288) Clefs. « Comment pourrai-je avoir
ce corps ? demande Albert ; et l’Esprit de
répliquer : Par la dissolution » Quelle que soit la
voie employée, humide ou sèche, elle est
absolument indispensable. Qu’est-ce que la fusion,
sinon une solution du métal dans son eau propre ?
De même, l’inquartation, ainsi que l’obtention des
alliages métalliques, sont de véritables solutions
chimiques de métaux les uns par les autres. Le
mercure, liquide à la température ordinaire, n’est
autre qu’un métal fondu ou dissous. Toutes les
distillations, extractions, purifications réclament
une solution préalable et ne s’effectuent qu’après
achèvement de celle-ci. Et la réduction ? N’est-elle
point aussi le résultat de deux solutions
successives, celle du corps et celle du réducteur ?
Si, dans une solution première de trichlorure d’or,
on plonge une lame de zinc, une seconde solution,
celle du zinc, s’engage aussitôt, et l’or, réduit, se
précipite à l’état de poudre amorphe. La
coupellation démontre également la nécessité
d’une solution première, — celle du métal précieux
allié ou impur, par le plomb, tandis que l’impur,
par le plomb, tandis qu’une seconde, la fusion des
oxydes superficiels formés, élimine ceux-ci et
parfait l’opération. Quant aux manipulations
spéciales, nettement alchimiques, — imbibitions,
digestions, maturations, circulations,
putréfactions, etc., — elles dépendent d’une
solution antérieure et représentent autant d’effets
différents d’une seule et même cause.
Mais ce qui distingue la solution philosophique
de toutes les autres, et lui assure pour le moins une
réelle originalité, c’est que le dissolvant ne (289)
s’assimile pas au métal basique qui lui est offert ; il
en écarte seulement les molécules, par rupture de
cohésion, s’empare des parcelles de soufre pur
qu’elles peuvent retenir et laissent le résidu, formé
de la majeure partie du corps, inerte, désagrégé,
stérile et complètement irréductible. On ne saurait
donc obtenir avec lui un sel métallique, ainsi qu’on
le fait à l’aide des acides chimiques. Au reste,
connu depuis l’antiquité, le dissolvant
philosophique n’a jamais été utilisé qu’en alchimie,
par des manipulateurs experts dans la pratique du
tour de main spécial qu’exige son emploi. C’est lui
que les sages envisagent lorsqu’ils disent que
l’OEuvre se fait d’une chose unique. Contrairement
aux chimistes et spagyristes, lesquels disposent
d’une collection d’acides variés, les alchimistes ne
possèdent qu’un seul agent, qui a reçu quantité de
noms divers, dont le dernier en date est celui
d’Alkaest. Relever la composition des liqueurs,
simples ou complexes, qualifiées alkaest, nous
entraînerait trop loin, car les chimistes des XVIIe et
XVIIIe siècles ont eu chacun leur formule
particulière. Parmi les meilleurs artistes qui ont
longuement étudié le mystérieux dissolvant de
Jean-Baptiste Van Helmont et de Paracelse, nous
nous bornerons à signaler : Thomson (Epilogismi
chimici, Leyde, 1673) ; Welling (Opera cabalistica,
Hambourg, 1735) ; Tackenius (Hippocrates
chimicus, Venise, 1666) ; Digby (Secreta medica,
Francfort, 1676) ; Starckey (Pyrotechnia, Rouen
1706) ; Vigani (Medulla chmioe, Dantzig, 1682) ;
Christian Langius (Opera omnia, Francfort, 1688) ;
Langelot (290) (Salamander, vid. Tillemann,
Hambourg, 1673) ; Helbigius (Introitus ad Physican
inauditam, Hambourg, 1680) ; Frédéric Hoffmann
(De acido et viscido, Francfort, 1689) ; Baron
Schroeder (Pharmacopoea, Lyon, 1649) ; Blanckard
(Theatrum chimicum, Leipzig, 1700) ; Quercetanus
(Hermes medicinalis, Paris, 1604) ; Beguin
(Elemens de Chymie, Paris, 1615) ; J.-F. Henckel
(Flora Saturnisans, Paris 1760).
Pott, élève de Stahl, signale aussi un dissolvant
qui, à en juger par ses propriétés, laisserait croire
à sa réalité alchimique, si nous n’étions mieux
informé de sa nature véritable. La manière dont
notre chimiste le décrit ; le soin qu’il apporte à
tenir secrète sa composition ; la généralisation
voulue de qualités qu’il s’attache d’ordinaire à
préciser davantage, tendraient à le prouver. « Il
nous reste à parler, dit-il1, d’un dissolvant huileux
et anonyme dont aucun chymiste que je sache n’a
fait clairement mention. C’est une liqueur limpide,
volatile, pure, huileuse, inflammable comme
l’esprit de vin, acide comme du bon vinaigre, et
qui passe dans la distillation en forme de flocons
nébuleux. Cette liqueur, digérée et cohobée sur les
métaux, surtout après qu’ils ont été calcinés, les
dissout presque tous ; elle retire de l’or une
teinture très rouge, et lorsqu’on l’enlève de dessus
1 J.-H. Pott, Dissertation sur le Soufre des Métaux,
soutenue à Halle, en 1716. Paris, 1759, t. I, p. 61.

FULCANELLI - 71 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

l’or, il reste une matière résineuse, entièrement
soluble dans l’esprit de vin, qui acquiert par ce
moyen, une belle couleur rouge. Le résidu (291) en
est totalement irréductible, et je suis assuré qu’on
en pourroit préparer le sel de l’or. Ce dissolvant se
mêle indifféremment avec les liqueurs aqueuses ou
grasses ; elle convertit les coraux en une liqueur
d’un vert de mer qui paroit être leur premier état.
C’est une liqueur saturée de sel ammoniac et
grasse en même temps, et pour en dire ce que j’en
pense, c’est le véritable menstrue de Weidenfeld,
ou l’esprit de vin philosophique, puisqu’on retire
de la même matière les vins blanc et rouge de
Raymond Lulle. C’est ce qui fait que Henri
Khunrath donne, dans son Amphithéatre, à sa
Lunaire le nom de son Feu-eau et de son Eau-feu,
car il est certain que Juncken s’est lourdement
trompé lorsqu’il tâche de persuader que c’est dans
l’esprit de vin qu’il faut chercher le dissolvant
anonyme dont nous parlons. Ce dissolvant fournit
un esprit urineux d’une nature singulière, qui
paroît en quelques points différer entièrement des
esprits urineux ordinaires ; il fournit encore une
espèce de beurre qui a la consistance et la
blancheur du beurre d’antimoine ; il est
extrêmement amer et d’une moyenne volatilité,
ces deux produits sont très propres, l’un et l’autre,
à extraire les métaux. La préparation de notre
dissolvant, quoique obscure et cachée, est
cependant très facile à faire ; on me dispensera
d’en dire davantage sur cette matière parce que,
comme il y a très peu de temps que je la connois et
que j’y travaille, il me reste encore un grand
nombre d’expériences à faire pour m’assurer de
toutes ses propriétés. Au reste, sans parler du livre
De Secretis Adeptorum de Weidenfeld, Dickenson
paroît avoir (292) découvert ce menstrue dans son
traité de Chrysopoeia. »
Sans contester la probité de Pott, ni mettre en
doute la véracité de sa description, et moins
encore celle que Weidenfeld donne sous des termes
cabalistiques, il est indubitable que le dissolvant
dont parle Pott n’est pas celui des sages. En effet,
le caractère chimique de ses réactions et l’état
liquide sous lequel il se présente, en témoignent
surabondamment. Ceux qui sont instruits des
qualités du sujet savent que le dissolvant universel
est un véritable minéral, d’aspect sec et fibreux,
de consistance solide, dure, de texture cristalline.
C’est donc un sel, et non pas un liquide, ni un
mercure coulant, mais une pierre ou sel pierreux,
d’où ses qualificatifs hermétiques de Salpêtre (sal
petri, sel de pierre), de sel de sagesse ou sel
alembroth, — que certains chimistes croient être le
produit de la sublimation simultanée du deutochlorure
de mercure et du chlorure d’ammonium.
Et cela suffit à écarter le dissolvant de Pott,
comme étant trop éloigné de la nature métallique
pour être avantageusement employé dans le travail
du Magistère. D’ailleurs, si notre auteur avait eu
présent à l’esprit le principe fondamental de l’art,
il se serait gardé d’assimiler au dissolvant
universel sa liqueur particulière. Ce principe veut,
en effet, que : Dans les métaux, par les métaux,
avec les métaux, les métaux peuvent être
perfectionnés. Quiconque s’écarte de cette vérité
première ne découvrira jamais rien d’utile pour la
transmutation. En conséquence, si le métal, selon
l’enseignement (293) philosophique et la doctrine
traditionnelle, doit tout d’abord être dissous, on ne
le devra faire qu’à l’aide d’un solvant métallique,
qui lui sera approprié et très voisin par la nature.
Les semblables seuls agissent sur leurs semblables.
Or, le meilleur agent, extrait de notre Magnésie ou
sujet, prend l’aspect d’un corps métallique, chargé
d’esprits métalliques, bien qu’à proprement parler
il ne soit pas un métal. C’est ce qui a engagé les
Adeptes, pour mieux le soustraire à l’avidité des
cupides, à lui donner tous les noms possibles de
métaux, de minéraux, de pétrifications et de sels.
Parmi ces dénominations la plus familière est
certainement celle de Saturne, considéré comme
l’Adam métallique. Aussi, ne pouvons-nous mieux
compléter notre instruction qu’en laissant la parole
aux philosophes ayant traité spécialement de cette
matière. Voici donc la traduction d’un chapitre fort
suggestif de Daniel Mylius1, consacré à l’étude de
Saturne, et qui reproduit les enseignements de
deux célèbres Adeptes : Isaac le Hollandais et
Théophraste Paracelse :
« Aucun philosophe versé dans les écrits
hermétiques n’ignore combien Saturne est élevé, à
tel point qu’il doit être préféré à l’or commun et
naturel et il est appelé l’Or vrai et la Matière Sujet
des philosophes. Nous transcrirons sur ce point le
témoignage approuvé des philosophes les plus
remarquables.
« Isaac Hollandais dit dans son OEuvre
végétable : (296) Sache, mon fils, que la pierre des
philosophes doit être faite au moyen de Saturne, et
lorsqu’on l’a obtenue à l’état parfait, elle fait la
projection tant dans le corps humain, — à
l’extérieur comme à l’intérieur, — que dans les
métaux. Sache aussi que dans tous les oeuvres
végétables, il n’y a pas de plus grand secret que
dans Saturne, car nous ne trouvons la putréfaction
de l’or qu’en Saturne où elle est cachée. Saturne
contient dans son intérieur l’or probe, ce dont
conviennent tous les philosophes, à condition qu’on
lui retire toutes ses superfluités, c’est-à-dire les
fèces, et alors il est purgé. L’extérieur est amené à
l’intérieur, l’intérieur manifesté à l’extérieur, et
c’est là sa rougeur, et c’est alors l’Or probe.
« Saturne, du reste, entre facilement en
solution et se coagule de même ; il se prête de
bonne grâce à laisser extraire son mercure. Il peut
être sublimé aisément, à tel point qu’il devient le
mercure du soleil. Car Saturne contient en son
intérieur l’or dont Mercure a besoin, et son
mercure est aussi pur que celui de l’or. C’est pour
1 Daniel Mylius, Basilica Philosophica. Francofurti,
apud Lucam Jennis, 1618. Conseil dixième. Théorie
de la pierre des philosophes, tome III, livre I, p. 67.

FULCANELLI - 72 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

ces raisons que je dis que Saturne est, pour notre
OEuvre, de beaucoup préférable à l’or ; car si tu
veux extraire le mercure de l’or, il te faudra plus
d’un an pour tirer ce corps du soleil, tandis que tu
peux extraire le mercure de Saturne en vingt-sept
jours. Les deux métaux sont bons, mais tu peux
affirmer avec plus de certitude encore, que
Saturne est la pierre que les philosophes ne
veulent pas nommer et dont le nom a,
jusqu’aujourd’hui, été caché. Car si l’on
connaissait son nom, beaucoup auraient trouvé, qui
courent après (297) sa recherche, et cet Art serait
devenu commun et vulgaire. Ce travail deviendrait
bref et sans grande dépense. Aussi, pour éviter ces
inconvénients, les philosophes en ont caché le nom
avec un grand soin. Certains l’ont enveloppé dans
des paraboles merveilleuses, disant que Saturne
est le vase auquel il ne faut rien ajouter
d’étranger, excepté ce qui vient de lui ; de telle
manière qu’il n’y a pas d’homme, si pauvre soit-il,
qui ne puisse vaquer à cet OEuvre, puisqu’il ne
nécessite pas de grands frais, et qu’il faut peu de
travail et peu de jours pour en obtenir la Lune et,
peu après, le Soleil. Nous trouvons donc dans
Saturne tout ce qui nous est nécessaire pour
l’OEuvre. En lui est le mercure parfait ; en lui sont
toutes les couleurs du monde qui peuvent se
manifester ; en lui est la véritable noirceur, la
blancheur, la rougeur, en lui aussi le poids.
« Je vous confie donc qu’on peut comprendre,
après cela, que Saturne est notre pierre
philosophique et le Laiton, d’où le mercure et
notre pierre peuvent être extraits en peu de temps
et sans grands débours, au moyen de notre Art
bref. Et la pierre qu’on en reçoit est notre Laiton,
et l’eau aiguë qui est en elle est notre pierre. Et
c’est là Pierre et l’Eau sur laquelle les philosophes
ont écrit des montagnes de livres.
« Théophraste Paracelse, dans le Canon
cinquième de Saturne, dit :
“ Saturne parle ainsi de sa nature : les six
(métaux) se sont joints à moi et infusèrent leur
esprit dans mon corps caduc ; ils y ajoutèrent ce
qu’ils ne voulurent point et me l’attribuèrent. Mais
mes (298) frères sont spirituels et pénètrent mon
corps, qui est feu, de telle sorte que je suis
consumé par le feu. De manière qu’eux (les
métaux), excepté les deux, Soleil et Lune, sont
purgés par mon eau. Mon esprit est l’eau qui
ramollit tous les corps congelés et endormis de mes
frères. Mais mon corps conspire avec la terre,
tellement que ce qui s’attache à cette terre est
rendu semblable à elle et ramené dans son corps.
Et je ne connais rien dans le monde qui puisse
produire cela comme je le peux. Les chimistes
doivent donc abandonner tout autre procédé et
s’attacher aux ressources que l’on peut tirer de
moi.
“ La pierre, qui en moi est froide, est mon Eau,
au moyen de laquelle on peut coaguler l’esprit des
sept métaux et l’essence du septième, du Soleil ou
de la Lune, et, avec la grâce de Dieu, profite tant
qu’au bout de trois semaines on peut préparer le
menstrue de Saturne qui dissoudra immédiatement
les perles. Si les esprits de Saturne sont fondus en
solution, ils se coagulent aussitôt en masse et
arrachent à l’or l’huile animée ; alors, par ce
moyen, tous les métaux et les gemmes peuvent
être dissous en un instant, ce que le philosophe
réservera pour lui autant qu’il le jugera
convenable. Mais je veux demeurer aussi obscur sur
ce point que j’ai été clair jusqu’ici. ” »
Pour achever l’étude de la Prudence et des
attributs symboliques de notre science, il nous
reste à parler du compas que la belle statue de
Michel Colombe tient de la main droite. Nous le
ferons brièvement. Déjà, le miroir nous a renseigné
sur le sujet de l’art ; la double figure, sur l’alliance
nécessaire du sujet avec le métal choisi ; le
serpent, sur la mort fatale et la glorieuse
résurrection du corps issu de cette union. A son
tour, le compas nous fournira les indications
complémentaires indispensables, qui sont celles
des proportions. Sans leur connaissance, il serait
impossible de conduire et parfaire l’OEuvre de
façon normale, régulière et précise. C’est ce
qu’exprime le compas, dont les branches servent
non seulement à la mesure proportionnelle des
distances entre elles ainsi qu’à leur comparaison,
mais encore au tracé géométrique parfait de la
circonférence, image du cycle hermétique et de
l’OEuvre accompli. Nous avons exposé, en un autre
endroit de cet ouvrage, ce qu’il faut entendre par
ces termes de proportions ou de poids, — secret
voilé sous la forme du comas, — et avons montré
qu’ils renfermaient une double notion, celle du
poids de nature et celles des poids de l’art. Nous
n’y reviendront pas et dirons simplement que
l’harmonie résultant des proportions naturelles, et
à jamais mystérieuses, se traduit par cet adage de
Linthaut : La vertu du soufre ne s’étend que
jusqu’à certaine proportion d’un terme. Au
contraire, les rapports entre les poids de l’art,
restant soumis à la volonté de l’artiste,
s’expriment par l’aphorisme du Cosmopolite : Le
poids du corps est singulier et celui de l’eau
pluriel. Mais, comme les philosophes enseignent
que le soufre est susceptible d’absorber jusqu’à dix
et douze fois son poids de mercure, on voit naître
aussitôt la nécessité d’opérations supplémentaires,
dont les auteurs se préoc- (300) cupent
médiocrement : les imbibitions et le réitérations.
Nous agirons dans le même sens et soumettrons ces
détails de pratique à la propre sagacité du
débutant, parce qu’ils sont d’exécution facile et de
recherche secondaire.
VII
Dans la cathédrale nantaise, le crépuscule, peu
à peu, décroît.

FULCANELLI - 73 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2

L’ombre envahit les voûtes ogivales, comble les
nefs, baigne l’humanité pétrifiée du majestueux
édifice. A nos côtés, les colonnes, puissantes et
graves, montent vers les arcs enchevêtrés, les
croisillons, les pendentifs que l’obscurité
grandissante dérobe maintenant à nos yeux. Une
cloche tinte. Un prêtre invisible récite à mi-voix
l’oraison du soir, et le glas d’en haut répond à la
prière du bas. Seules les flammes tranquilles des
cierges piquent d’éclats d’or les ténèbres du
sanctuaire. Puis, l’office achevé, un silence
sépulcral pèse sur toutes ces choses inertes et
froides, témoins d’un passé lointain, lourd de
mystère et d’inconnu…
Les quatre gardiennes de pierre, en leur
attitude figée, semblent émerger, imprécises et
floues, du sein de cette pénombre. Sentinelles
muettes de l’antique Tradition, ces femmes
symboliques, veillant, aux angles du mausolée vide,
les images rigides, marmoréennes, de corps
dispersés, enfouis on ne sait où, émeuvent et
mènent à penser. O (301) vanité des choses
terrestres ! Fragilité des richesses humaines ! Que
restera-t-il à présent de ceux dont vous deviez
commémorer la gloire et rappeler la grandeur ? Un
cénotaphe. Moins encore : un prétexte d’art, un
support de science, chef-d’oeuvre dépourvu
d’utilité et de destination, simple souvenir
historique, mais dont la portée philosophique et
l’enseignement moral dépassent de beaucoup la
banalité somptueuse de sa première affectation.
Et, devant ces nobles figures des Vertus
cardinales, voilant les quatre connaissances de
l’éternelle Sapience, les paroles de Salomon (Prov.,
III, 13 à 19) nous viennent tout naturellement à
l’esprit :
« Heureux l’homme qui a trouvé la Sagesse ;
heureux celui qui progresse dans l’intelligence !
Car le trafic qu’on peut faire d’elle est meilleur
que celui de l’argent, et le revenu qu’on en peut
tirer vaut mieux que l’or le plus fin. Elle est plus
précieuse que les perles, et toutes choses
désirables ne la valent point. Elle a de longs jours
dans sa main droite et de la gloire dans sa gauche.
Ses voies sont des voies agréables, et tous ses
sentiers sont remplis de prospérité. Elle est l’arbre
de vie pour ceux qui l’embrassent, et tous ceux qui
la conservent sont rendus bienheureux. L’Eternel a
fondé la terre par la Sagesse et agencé les cieux
par l’intelligence. »

FULCANELLI - 74 - LES DEMEURES PHILOSOPHALES / 2


LE CADRAN SOLAIRE DU PALAIS HOLYROOD D’EDIMBOURG



(305) C’est un petit édifice d’une extrême
singularité. Vainement interrogeons-nous nos
souvenirs : nous n’y trouvons pas d’image analogue
à cette oeuvre originale et si fortement
caractérisée. C’est plutôt un cristal érigé, une
gemme élevée sur un support, qu’un véritable
monument. Et cet échantillon gigantesque des
productions minières, serait mieux à sa place dans
un musée de minéralogie qu’au milieu d’un parc où
le public n’est point admis à pénétrer.
Exécuté en 1633, sur l’ordre de Charles Ier, par
John Mile, son maître maçon, avec la collaboration
de John Bartoun, il se compose essentiellement
d’un bloc géométrique, taillé en icosaèdre régulier,
aux faces creusées d’hémisphères et de cavités à
parois rectilignes, lequel est supporté par un
piédestal dressé sur une base pentagonale formée
de trois degrés plans. Cette base seule, ayant
souffert des intempéries, a dû être restaurée. Tel
est le Sundial du Palais Holyrood (pl. XLII).
L’antiquité, que l’on peut toujours consulter
(306) avec fruit, nous a laissé un certain nombre de
cadrans solaires aux formes variées, retrouvés dans
les ruines de Castel-Nuovo, de Pompéi, Tusculum,
etc. D’autres nous sont connus par les descriptions
d’écrivains scientifiques, Vitruve et Pline en
particulier. C’est ainsi que le cadran dit
Hemicyclium, attribué à Berose (vers 280 av. J. C.),
comprenait une surface semi-circulaire « sur
laquelle un style marquait les heures, les jours et
même les mois ». Celui qu’on appelait Scaphe se
composait d’un bloc creux, pourvu, pourvu au
centre d’une aiguille dont l’ombre se projetait sur
les parois. Il aurait été fabriqué par Aristarque de
Samos (IIIe siècle av. J.-C.), ainsi que le cadran
Discus, fait d’une table ronde, horizontale, à bords
légèrement relevés. Parmi les formes inconnues
dont il ne nous est parvenu, pour la plupart, que
les noms, on citait les cadrans : Arachne, où les
heures étaient, dit-on, gravées à l’extrémité de fils
ténus, ce qui lui donnait l’aspect d’une araignée
(l’invention en serait due à Eudoxe de Cnide, vers
330 av. J.-C.) ; Plinthium, disque horizontal tracé
sur une base de colonne carrée, aurait eu pour
auteur Scopus de Syracuse ; Pelecinon, cadran
également horizontal de Patrocle ; Conum, système
conique de Dionsidore d’Amisus, etc.
Aucune de ces formes ni de ces relations ne
correspond à celle du curieux édifice d’Edimbourg ;
aucune ne peut lui servir de prototype. Et
cependant, sa dénomination, celle qui justifie sa
raison d’être, est doublement exacte. C’est à la
fois un cadran solaire multiple et une véritable
horloge (307) hermétique. Ainsi cet icosaèdre
étrange représente pour nous une oeuvre de double
gnomonique.
Le mot grec gnwmwn, qui s’est intégralement
transmis aux langues latine et française (gnomon),
possède un autre sens que celui de l’aiguille
chargée d’indiquer, par l’ombre projetée sur un
plan, la marche du soleil. Gnwmwn désigne aussi
celui qui prend connaissance, qui s’instruit ; il
définit le prudent, le sensé, l’éclairé. Ce mot a
pour racine gignwscw, que l’on écrit encore ginwsc
w, double forme orthographique dont le sens est
connaître, savoir, comprendre, penser, résoudre.
De là provient Gnwsis, connaissance, érudition,
doctrine, d’où notre mot français Gnose, doctrine
des Gnostiques et philosophie des Mages. On sait
que la Gnose était l’ensemble des connaissances
sacrées dont les Mages gardaient soigneusement le
secret et qui faisait, pour les seuls initiés, l’objet
de l’enseignement ésotérique. Mais la racine
grecque d’où proviennent gnwmwn et gnwsiV, a
également formé gnwmh, correspondant à notre mot
gnome, avec la signification d’esprit,
d’intelligence.
Or, les gnomes, génies souterrains préposés à la
garde des trésors minéraux, veillant sans cesse sur
les mines d’or et d’argent, les gîtes de pierres
précieuses, apparaissent comme des
représentations symboliques, des figures
humanisées de l’esprit vital métallique et de
l’activité matérielle. La tradition nous les dépeint
comme étant fort laids et de très petite stature ;
en revanche, leur naturel est doux, leur caractère
bienfaisant, leur commerce extrêmement
favorable. On comprend facilement alors la raison
cachée des récits légendaires (308) où l’amitié d’un
gnome ouvre toutes grandes